Chapter 20
«Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain: savez-vous qu'elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n'ai jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sûre qu'elles ont ces yeux-là.»
Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, après deux jours de leçons, elle put se rendre compte de ce qu'était la gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au château au moment du dîner, lui demanda ce qu'elle en pensait.
«Quelle catastrophe c'eût été, -- Mlle Belhomme employait volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle catastrophe c'eût été que cette jeune fille restât sans culture!
-- Intelligente, n'est-ce pas!
-- Intelligente! Dites intelligentissime, si j'ose m'exprimer ainsi.
-- L'écriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son interrogatoire d'après les besoins qu'il avait de Perrine.
-- Pas brillante, mais elle se formera.
-- L'orthographe?
-- Faible.
-- Alors?
-- J'aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictée qui m'aurait montré précisément son écriture et son orthographe; mais cela seulement. J'ai voulu prendre d'elle une meilleure opinion, et je lui ai demandé une petite narration sur Maraucourt; en vingt lignes, ou cent lignes, me dire ce qu'était le pays, comment elle le voyait. En moins d'une heure, au courant de la plume, sans chercher ses mots, elle m'a écrit quatre grandes pages vraiment extraordinaires: tout s'y trouve réuni, le village lui-même, les usines, le paysage général, l'ensemble aussi bien que le détail; il y a une page sur les entailles avec leur végétation, leurs oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin et l'air pur du soir, que j'aurais cru copiée dans un bon auteur, si je ne l'avais vu écrire. Par malheur la calligraphie et l'orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu'importe! c'est une affaire de quelques mois de leçons, tandis que toutes les leçons du monde ne lui apprendraient pas à écrire, si elle n'avait pas reçu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce qu'elle voit et ce qu'elle sent. Si vous en avez le loisir, faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera que je n'exagère pas.»
Alors, M. Vulfran, que cette appréciation avait mis en belle humeur, car elle calmait les objections qui lui étaient venues sur son prompt engouement pour cette petite, raconta à Mlle Belhomme comment Perrine avait habité une aumuche dans l'une de ces entailles, et comment avec rien, si ce n'est ce qu'elle trouvait sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute une batterie de cuisine dans laquelle elle avait préparé un dîner complet, fourni par l'entaille elle-même, ses oiseaux, ses poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits.
Le large visage de Mlle Belhomme s'était épanoui pendant ce récit, qui sans aucun doute l'intéressait, puis quand M. Vulfran avait cessé de parler, elle avait gardé elle-même le silence, réfléchissant:
«Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir créer ce qui est nécessaire à ses besoins est une qualité maîtresse, enviable entre toutes?
-- Assurément, et c'est cela même qui m'a tout d'abord frappé chez cette jeune fille, cela et la volonté; dites-lui de vous conter son histoire, vous verrez ce qu'il lui a fallu d'énergie pour arriver jusqu'ici.
-- Elle a reçu sa récompense, puisqu'elle vous a intéressé, cette jeune fille.
-- Intéressé, et même attaché, car je n'estime rien tant dans la vie que la volonté à qui je dois d'être ce que je suis. C'est pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos leçons, car si l'on dit avec raison qu'on peut ce qu'on veut, au moins est-ce à condition de savoir vouloir, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et ce qu'on devrait bien commencer par enseigner, si toutefois il est des méthodes, pour cela; mais en fait d'instruction, on ne s'occupe que de l'esprit, comme si le caractère ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez une élève douée de ce côté, je vous prie de vous appliquer à le développer.»
Mlle Belhomme était aussi incapable de dire une chose par flatterie, que de la taire par timidité ou embarras:
«L'exemple fait plus que les leçons, dit-elle, c'est pourquoi elle apprendra à votre école mieux qu'à la mienne, et en voyant que malgré la maladie, les années, la fortune, vous ne vous relâchez pas une minute dans ce que vous considérez comme l'accomplissement d'un devoir, son caractère se développera dans le sens que vous désirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m'y employer, si elle passait insensible ou indifférente, -- ce qui m'étonnerait bien, -- à côté de ce qui doit la frapper.»
Et comme elle était femme de parole, elle ne manqua pas en effet une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l'amenait à parler de lui-même pour ce qui n'était pas rigoureusement indispensable à sa leçon, entraînée bien souvent, sans s'en apercevoir, par les adroites questions de Perrine.
Assurément elle s'appliquait à écouter Mlle Belhomme sans distraction, même quand il fallait la suivre dans l'explication des règles de «l'accord des adjectifs considérés dans leurs rapports avec les substantifs», ou celle du participe passé dans les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels, soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d'intérêt, quand elle pouvait amener l'entretien sur M. Vulfran, et particulièrement sur certains points inconnus d'elle, ou mal connus par les histoires de Rosalie, qui n'étaient jamais très précises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, énigmatiques à dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les écouter, et même avec le souci que ceux-là ne les comprennent point!
Plusieurs fois elle avait demandé à Rosalie ce qu'avait été la maladie de M. Vulfran, et comment il était devenu aveugle, mais sans jamais en tirer que des réponses vagues; au contraire avec Mlle Belhomme elle eut tous les détails sur la maladie elle-même, et sur la cécité qui, disait-on, pouvait n'être pas incurable, mais qui ne serait guérie, si on la guérissait, que dans certaines conditions particulières qui assureraient le succès de l'opération.
Comme tout le monde à Maraucourt, Mlle Belhomme s'était préoccupée de la santé de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parlé avec le docteur Ruchon pour être en état de satisfaire la curiosité de Perrine d'une façon autrement compétente que Rosalie.
C'était d'une cataracte double que M. Vulfran était atteint. Mais cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait être recouvrée par une opération. Si cette opération n'avait pas encore était tentée, c'était parce que sa santé générale ne l'avait pas permis. En effet, il souffrait d'une bronchite invétérée qui se compliquait de congestions pulmonaires répétées, et qu'accompagnaient des étouffements, des palpitations, des mauvaises digestions, un sommeil agité. Pour que l'opération devînt possible, il fallait commencer par guérir la bronchite, et d'autre part il fallait que tous les autres accidents disparussent. Or, M. Vulfran était un détestable malade, qui commettait imprudence sur imprudence, et se refusait à suivre exactement les prescriptions du médecin. À la vérité cela ne lui était pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et les recherches qu'il faisait faire à ce sujet le jetaient à chaque instant dans des accès d'inquiétude ou de colère, qui engendraient une fièvre constante dont il ne se guérissait que par le travail? Tant qu'il ne serait pas fixé sur le sort de son fils, il n'y aurait pas de chance pour l'opération, et on la différerait. Plus tard deviendrait-elle possible? On n'en savait rien, et l'on resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l'état de M. Vulfran ne serait pas assez assuré pour décider les oculistes.
Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire parler était en somme assez facile pour Perrine, mais il n'en avait pas été de même lorsqu'elle avait voulu compléter ce que la conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les secrètes espérances des neveux, aussi bien que sur celles de Talouel. Ce n'était point une sotte que l'institutrice, il s'en fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni directement ni indirectement sur un pareil sujet.
Que Perrine fût curieuse de savoir ce qu'était la maladie de M. Vulfran, dans quelles conditions elle s'était produite, et quelles chances il y avait pour qu'il recouvrât la vue un jour ou ne la recouvrât point, il n'y avait rien que de naturel et même de légitime à ce qu'elle se préoccupât de la santé de son bienfaiteur.
Mais qu'elle montrât la même curiosité pour les intrigues des neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village, voilà qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces choses-là regardent les petites filles? Est-ce un sujet de conversation entre une maîtresse et son élève? Est-ce avec des histoires et des bavardages de ce genre qu'on forme le caractère d'une enfant?
Elle aurait donc dû renoncer à tirer quoi que ce fût de l'institutrice à cet égard, si une visite à Maraucourt de Mme Bretoneux, la mère de Casimir, n'était venue ouvrir les lèvres de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restées closes.
Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part à Mlle Belhomme en lui disant que la leçon du lendemain serait peut- être dérangée, et, du moment où elle eut reçu cette nouvelle, l'institutrice montra une préoccupation tout à fait extraordinaire chez elle, car c'était une de ses qualités de ne se laisser distraire par rien, et de tenir son élève constamment en main comme le cavalier qui doit faire franchir à sa monture un passage périlleux tout plein de dangers.
Qu'avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son départ que Perrine eut une réponse à cette question qui vingt fois s'était posée à son esprit.
«Ma chère enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois vous donner le conseil de vous montrer discrète et réservée demain avec la dame dont la visite vous est annoncée.
-- Discrète, à propos de quoi? réservée en quoi et comment?
-- Ce n'est pas seulement de votre instruction que je suis chargée par M. Vulfran, c'est aussi de votre éducation, voilà pourquoi je vous adresse ce conseil, dans votre intérêt comme dans l'intérêt de tous.
-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce qu'exige le conseil que vous me donnez, et tel qu'il est, il m'effraie.
-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu à Maraucourt, vous devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de M. Edmond sont une cause d'inquiétude pour tout le pays.
-- Oui, mademoiselle, j'ai entendu parler de cela.
-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers, sans compter ceux qui vivent eux-mêmes de ces ouvriers, si M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez sentir que ces questions ne se sont pas posées sans éveiller des convoitises. M. Vulfran en léguerait-il la direction à ses deux neveux; ou bien à un seul qui lui inspirerait plus de confiance que l'autre; ou bien encore à celui qui depuis vingt ans a été son bras droit et qui, ayant dirigé avec lui cette immense machine, est peut-être plus que personne en situation et en état de ne pas la laisser péricliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu M. Théodore, on a cru qu'il désignait ainsi celui-ci pour son successeur. Mais quand l'année dernière il a appelé près de lui M. Casimir au moment où celui-ci sortait de l'École des ponts et chaussées, on a compris qu'on s'était trompé, et que le choix de M. Vulfran ne s'était encore fixé sur personne, par cette raison décisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgré les querelles qui les ont séparés depuis plus de douze ans, c'est son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de père, et il l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on ignore s'il est vivant ou mort. Une seule personne recevait probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de cette personne qui n'était autre que notre ancien curé M. l'abbé Poiret; mais M. l'abbé Poiret est mort depuis deux ans, et aujourd'hui il paraît à peu près certain qu'il est impossible de savoir à quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sûr que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui ont intérêt à ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins fermement, elles sont non moins sûres qu'il est mort réellement, et elles manoeuvrent de façon à se trouver maîtresses de la situation le jour où la nouvelle de cette mort arrivera à M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma chère enfant, comprenez-vous l'intérêt que vous avez, vous qui vivez dans l'intimité de M. Vulfran, à vous montrer discrète et réservée avec la mère de M. Casimir, qui, de toutes les manières, travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent celui-ci? Si vous étiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec la mère de M. Théodore. De même que si vous étiez trop bien avec celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas, vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si vous gagniez les bonnes grâces des deux, vous vous attireriez peut-être l'hostilité de celui qui a tout à redouter d'elles. Voilà pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection. Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez interrogée de façon à ce que vous deviez malgré tout répondre, ne dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien souvent on a plus d'intérêt à s'effacer qu'à briller, et à se faire prendre pour une fille un peu bête plutôt que pour une trop intelligente: c'est votre cas, et moins vous paraîtrez intelligente, plus vous le serez.»
XXXIV
Ces conseils, donnés avec une bienveillance amicale, n'étaient pas pour rassurer Perrine, déjà inquiète de la venue de Mme Bretoneux.
Et cependant, si sincères qu'ils fussent, ils atténuaient la vérité plutôt qu'ils ne l'exagéraient, car précisément parce que Mlle Belhomme était physiquement d'une exagération malheureuse, moralement elle était d'une réserve excessive, ne se mettant, jamais en avant, ne disant que la moitié des choses, les indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les préceptes qu'elle venait de donner à Perrine et qui étaient les siens mêmes.
En réalité la situation était encore beaucoup plus difficile que ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des convoitises qui s'agitaient autour de M. Vulfran que par le fait des caractères des deux mères qui avaient engagé la lutte pour que leur fils héritât seul, un jour ou l'autre, des usines de Maraucourt, et d'une fortune qui s'élevait, disait-on, à plus de cent millions.
L'une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frère aîné de M. Vulfran, avait vécu dévorée d'envie, en attendant que son mari, grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnât l'existence brillante à laquelle ses goûts mondains lui donnaient droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n'avaient réalisé son ambition, elle continuait à se dévorer en attendant maintenant que, par son oncle, Théodore obtint ce qui lui avait manqué à elle, et prit dans le monde parisien la situation qu'elle avait ratée.
L'autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, mariée à un négociant de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans qu'elles l'eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur, commissionnaire-expéditeur, roulage, transports maritimes, -- voulait la fortune de son frère autant pour l'amour même de la richesse que pour l'enlever à sa belle-soeur qu'elle détestait.
Tant que M. Vulfran et son fils avaient vécu en bons rapports, elles avaient dû se contenter de tirer de leur frère ce qu'elles en pouvaient obtenir en prêts d'argent qu'on ne remboursait pas, en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu'un parent riche est forcé d'accorder.
Mais le jour où, à la suite de prodigalités excessives et de dépenses exagérées, Edmond avait été envoyé dans l'Inde, ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle, en réalité comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pensé à tirer parti de cette situation; et quand ce fils en révolte s'était marié malgré la défense de son père, elles avaient commencé, chacune de son côté, à se préparer pour que leur fils pût, à un moment donné, prendre la place de l'exilé.
À cette époque Théodore n'avait pas vingt ans, et il ne paraissait pas, par ce qu'il s'était montré jusque-là, qu'il pût être jamais propre au travail et aux affaires commerciales: choyé, gâté par sa mère qui lui avait donné ses goûts et ses idées, il ne vivait que pour les théâtres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu'elle se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s'enfermer dans un village, sous la férule d'un maître qui ne comprenait que le travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le dernier de ses employés! Cette existence exaspérante, il ne l'avait supportée que le mépris au coeur pour ce qu'elle lui imposait d'ennuis, de fatigues et de dégoûts. Dix fois par jour il décidait de l'abandonner, et s'il ne le faisait point, c'était dans l'espérance d'être bientôt maître, seul maître de cette affaire considérable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de façon à la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c'est-à- dire de Paris, où il se rattraperait enfin de ses misères.
Quand Théodore avait commencé à travailler avec son oncle, Casimir n'avait que onze ou douze ans, et était par conséquent trop jeune pour prendre une place à côté de son cousin. Mais pour cela sa mère n'avait pas désespéré qu'il pût l'occuper un jour en regagnant le temps perdu: ingénieur, Casimir du haut de l'X dominerait M. Vulfran, en même temps qu'il écraserait de sa supériorité officielle son cousin qui n'était rien. C'était donc pour l'École polytechnique qu'il avait été chauffé, ne travaillant que les matières exigées pour les examens de l'école, et cela en proportion de leur coefficient: 58 les mathématiques, 10 la physique, 5 la chimie, 6 le français. Et alors il s'était produit ce résultat fâcheux pour lui, que, comme à Maraucourt, les vulgaires connaissances usuelles étaient plus utiles que l'X, l'ingénieur n'avait pas plus dominé l'oncle qu'il n'avait écrasé le cousin. Et même celui-ci avait gardé l'avance que dix années de vie commerciale lui donnaient, car s'il n'était pas savant, il en convenait, au moins il était pratique, prétendait-il, sachant bien que cette qualité était la première de toutes pour son oncle.
«Que diable peut-on bien leur apprendre d'utile, disait Théodore, puisqu'ils ne sont pas seulement en état d'écrire clairement une lettre d'affaires avec une orthographe décente?
-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s'imagine qu'on ne peut pas vivre ailleurs qu'à Paris! quels services, sans cela, il rendrait à mon oncle! mais qu'attendre de bon d'un monomane qui, dès le jeudi, ne pense qu'à filer le samedi soir à Paris, disposant tout, dérangeant tout dans ce but unique, et qui, du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la journée du dimanche passée à Paris.»
Les mères ne faisaient que développer ces deux thèmes en les enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que Théodore seul pouvait être son second, celle-là que Casimir seul était un vrai fils pour lui, elles l'avaient plutôt disposé à croire, de Théodore ce que disait la mère de Casimir, et de Casimir ce que disait celle de Théodore, c'est-à-dire qu'en réalité il ne pouvait pas plus compter sur l'un que sur l'autre, ni pour le présent ni pour l'avenir.
De là, chez lui, des dispositions à leur égard, qui étaient précisément tout autres que celles que chacune d'elles avait si âprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement et à aucun point de vue des fils.
Et même, dans ses procédés à leur égard, on pouvait facilement voir qu'il avait tenu à ce que cette distinction fût évidente pour tous, car, malgré les sollicitations de tout genre, directes et détournées, dont on l'avait enveloppé, il n'avait jamais consenti à les loger au château où cependant les appartements ne manquaient pas, ni à leur permettre de partager sa vie intime, si triste et si solitaire qu'elle fût.
«Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi», avait-il toujours répondu.
Et, partant de là, il avait donné à Théodore la maison qu'il habitait lui-même avant de faire construire son château, et à Casimir celle de l'ancien chef de la comptabilité que Mombleux remplaçait.
Aussi leur surprise avait-elle été vive et leur indignation exaspérée, quand une étrangère, une gamine, une bohémienne s'était installée dans ce château où ils n'entraient que comme invités.
Que signifiait cela?
Qu'était cette petite fille?
Que devait-on craindre d'elle?
C'était ce que Mme Bretoneux avait demandé à son fils, mais ses réponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle- même une enquête qui l'éclairât.
Arrivée assez inquiète, il ne lui fallut que peu de temps pour se rassurer, tant Perrine joua bien le rôle que Mlle Belhomme lui avait soufflé.
Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux à demeure chez lui, il n'en était pas moins hospitalier, et même largement, fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa belle-soeur, son frère et son beau-frère venaient le voir à Maraucourt. Dans ces occasions, le château prenait un air de fête qui ne lui était pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage forcé; les domestiques arboraient leurs livrées; les voitures et les chevaux sortaient des remises et des écuries avec leurs harnais de gala; et le soir, dans l'obscurité, les habitants du village voyaient flamboyer le château depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux fenêtres des combles, et de Picquigny à Amiens, d'Amiens à Picquigny, circulaient le cuisinier et le maître d'hôtel chargés des approvisionnements.
Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'était donc conformé à l'usage établi et en débarquant à la gare de Picquigny elle avait trouvé le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener à Maraucourt, comme en descendant de voiture elle avait trouvé Bastien pour la conduire à l'appartement, toujours le même, qui lui était réservé au premier étage.
Mais malgré cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses neveux, même celle de Casimir, n'avait été modifiée en rien: il verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soirée avec elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au neveu, il en serait de même pour eux, ils déjeuneraient et dîneraient au château, où ils resteraient le soir aussi tard qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacrées les heures de bureau.
Sacrées pour les neveux, elles l'étaient aussi pour M. Vulfran et par conséquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait pas pu organiser et poursuivre son enquête sur «la bohémienne» comme elle l'aurait voulu.