En croupe de Bellone

Part 3

Chapter 33,744 wordsPublic domain

Nous ne sommes pas tout à fait, monsieur le professeur, des inconnus l’un pour l’autre. Il y a quelques mois à peine, vous étiez assis un soir--ne vous en souvient-il pas?--à mon foyer parisien. Un peu plus tard, nous nous sommes retrouvés côte à côte autour de la même table. Vous ne serez donc pas trop surpris, je l’espère, si je prends la liberté de vous écrire pour vous exprimer l’étonnement que je viens d’éprouver à lire votre nom au bas d’un factum médiocrement rédigé, parfaitement dépourvu de toute documentation sérieuse, complètement dédaigneux des textes, qu’un certain nombre de «représentants de la science et de l’art allemands» ont cru devoir rédiger pour protester contre les accusations dont la conduite des armées allemandes a été l’objet au cours de cette guerre.

Mais ne vous méprenez pas sur la cause de cet étonnement. Il ne vient pas, monsieur le professeur et Excellence, de ce qu’un philologue tel que vous, un philologue qui sait ce que c’est qu’une preuve, je veux continuer à le croire, ait consenti à signer un papier où la discussion raisonnée est remplacée par l’affirmation sans base; où les terribles imputations contre l’Allemagne que contiennent les documents diplomatiques publiés par l’Angleterre, la France, la Belgique et la Russie, imputations que confirment, au lieu de les détruire, les dépêches publiées par l’Allemagne elle-même, sont tout simplement ignorées; où l’on se garde bien d’expliquer comment il se fait, si l’Allemagne a subi la guerre au lieu de la déclarer, qu’on ait saisi sur un navire de la flotte auxiliaire allemande une lettre officielle, datée du 14 juin, qui lui faisait connaître en quel lieu il devrait aller s’armer et se ravitailler dès que la guerre éclaterait; où l’on se contente de prétendre _qu’il n’est pas vrai_ que les armées allemandes aient détruit Louvain, passant sous silence--oui, vous philologue, vous avez pu passer cela sous silence!--la destruction totale d’une bibliothèque qui contenait quelques-uns des plus précieux manuscrits, des livres les plus rares qui fussent en Europe; ou enfin vous, romaniste, n’avez pas l’air de savoir que vos compatriotes ont brûlé pour rien, pour le plaisir, la cathédrale de Reims! Non, monsieur le professeur, non, Excellence, ce n’est pas cela qui m’étonne en comparaison du reste.

Et ce n’est pas non plus les étranges propos que j’entendis de votre bouche, cette nuit où nous bûmes ensemble le même vin de la même bouteille. Peut-être vous les rappelez-vous; sinon, je vais vous rafraîchir la mémoire. Je vois encore la petite barbe pleine et drue qui couvrait, jusqu’à vos yeux cerclés de lunettes d’or, votre visage intelligemment camus; et vous me disiez: «Oui, j’ai fait plus que qui que ce soit au monde pour faire connaître la France aux Allemands. C’est par milliers que j’y ai envoyé mes jeunes gens. Et non pas en groupes, dans de grandes villes où ils continuent de vivre ensemble, mais isolément, dans de toutes petites villes, en pleine campagne, pour qu’ils fussent mêlés à votre vie intime... Tenez, il en est un, à X..., dans la vallée de l’Oise: depuis qu’il est parti, le percepteur, qui l’avait pris en amitié, n’a pas cessé de lui écrire. Il le tient au courant de tout.» Si je ne fais pas connaître le nom de cette petite ville, c’est pour ne pas crever le cœur du naïf fonctionnaire qui montra tant de confiance à votre fidèle disciple: cette ville fut, aux premiers jours de la guerre, méthodiquement et savamment pillée par des bandits qui semblaient la si bien connaître! Et pourtant je ne veux pas vous accuser d’avoir contribué à ourdir sur la France cette immense trame d’espionnage dont nos armées, quoique aujourd’hui réagissantes, commencent à peine à nous débarrasser. Les chefs à qui vous avez obéi et obéissez encore ne vous disaient peut-être pas tout, vous n’avez peut-être été entre leurs mains qu’un instrument aveugle... Voilà ce que je veux croire encore à cette heure, parce que mes maîtres, à moi, m’ont enseigné ce que c’est qu’une preuve, et à ne rien dire qui ne soit sûr, quelles que soient ma passion, ma douleur, ma légitime indignation. Mais je sais d’autre part et j’ai le droit de vous dire qu’ayant vécu matériellement et moralement de la France, de la culture française, de la littérature française, vous n’aviez pas le droit de venir affirmer, à la face du monde civilisé, qui d’ailleurs reste incrédule et plein d’horreur, que vous ne regrettez rien de ce que de sales Barbares ivres ont fait, et que ce qui est vrai n’est pas vrai.

Toutefois, je vous le répète, ce n’est pas cela qui m’étonne, ce qui me paraît incompréhensible et même criminel de votre part... Quoi, alors, quoi?... Vous tenez absolument à le savoir, monsieur Morf? Eh bien, je vais vous le dire.

Avant d’être naturalisé Allemand, avant de devenir, à la solde du César allemand, professeur de philologie romane à l’université de Berlin, vous étiez Suisse, Excellence, Suisse de la Suisse allemande, Suisse du canton de Zurich, si je ne me trompe, mais Suisse enfin. Ne croyez pas que je vous reproche d’avoir abandonné votre patrie politique pour adopter votre plus grande patrie de race ou de langue. Si en Belgique un Frantz Cumont, en Suisse un Claparède--ou tant d’autres que je pourrais nommer--nous faisaient un pareil honneur, j’estime que nul, ni chez eux ni chez nous, ne les en pourrait blâmer. Mais dans ce cas, on a deux patries: la petite, où l’on est né, et la grande, qui vous accueille. Et nulle passion, nulle affection, nulle reconnaissance, nul intérêt ne vous permettent d’oublier la petite au bénéfice de la grande. Commencez-vous maintenant à comprendre? Mais s’il vous plaisait pourtant de garder le silence, j’aurai la cruauté d’insister.

Moralement, vous restiez Suisse, quand ce ne serait que pour que vos compatriotes de Suisse soient fiers de la situation que vous avez obtenue en Allemagne. Vous était-il permis de prêter votre nom à une manifestation qui vous engage non seulement comme Allemand, mais comme Suisse? Et alors, de traiter si légèrement un fait sur lequel reposent la liberté, la sécurité de la Suisse, comme on eût cru que dussent reposer la liberté, la sécurité de la Belgique? Et vous avez pris parti, vous avez signé ceci: «_Il n’est pas vrai_ que nous ayons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l’Angleterre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues à violer elles-mêmes cette neutralité.» Monsieur le professeur Morf, vous savez que c’est là un mensonge! Mais admettons que vous ne le sachiez pas. Où est cette preuve irrécusable, où est le texte, vous philologue dont le métier est de ne rien avancer sans texte, qui vous prouvent les intentions de la France et de la Belgique? Où étaient les armées françaises quand les troupes allemandes ont violé la neutralité de la Belgique? A la frontière belge, sans doute? Non pas: la France avait fait confiance aux engagements solennels jurés par l’Allemagne; elle attendait son adversaire derrière les Vosges, derrière le seul front que celui-ci eût le droit d’attaquer; et c’est de quoi souffre aujourd’hui la malheureuse Belgique.

Il existe cependant un texte, monsieur Morf, un texte authentique auquel vous pouviez vous référer: ce sont les paroles de M. de Bethmann-Hollweg au Parlement allemand. Elles reconnaissent que les troupes allemandes ont passé par la Belgique parce qu’il eût été trop difficile pour elles de franchir la barrière de nos forteresses de l’Est: «_On fait comme on peut: nécessité n’a pas de loi._» Si cette preuve irrécusable que vous invoquez avait existé, n’en aurait-il point parlé? Monsieur Morf, si c’est de la sorte que vous enseignez la critique des textes du haut de la chaire de philologie romane à Berlin, à la fin de cette guerre, je vous le prédis, vous n’aurez plus un seul élève! Mais ce n’est pas tout, et même cela n’est rien: ce n’est qu’affaire à votre conscience professionnelle. Vous y avez manqué, cela vous regarde, seul. Ce qui regardera tous vos anciens compatriotes, c’est le bon marché que vous avez fait de cette chose sacrée: la neutralité d’un petit État, une neutralité en tout pareille à celle de cette Suisse où vous êtes né. Et voilà pourquoi je serais fort étonné, c’est là que j’en voulais venir, si non seulement celui qui vous écrit, mais les Suisses eux-mêmes, ne considéraient que vous auriez bien dû rester tranquille!

LE MIRAGE GERMANIQUE

Je voudrais qu’on en finît une bonne fois avec le comte Achille de Gobineau, avec quelques braves gens d’ethnologues, avec toutes ces histoires sur la supériorité des races indo-germaniques, qui sont blondes, sur les races qui ne sont pas indo-germaniques, ni blondes. Pour les braves gens d’ethnologues déjà nommés, ce furent en général de ces primaires qui construisent toute une théorie sur une science qu’ils savent mal et qui même n’est pas faite, incapables d’ailleurs de s’apercevoir qu’elle n’est pas faite. Pour M. de Gobineau, il naquit avec un bonheur et un malheur. Son bonheur fut d’avoir l’esprit du dix-huitième siècle, nullement entaché de romantisme. Il sut donc voir l’Orient asiatique tel qu’il est: un mélange de crasse, de pourriture, de bassesse, de lâcheté, de vénalité et de pittoresque; alors que les romantiques, ayant plus de sensibilité que de bon sens, n’en ont vu que le pittoresque: de quoi il faut lui être reconnaissant. Son malheur, le même que celui de Barbey d’Aurevilly, qui n’était qu’un bon roturier, fut de se dire et peut-être de se croire comte de Gobineau, et Normand, alors qu’il était Gobineau tout court, et natif du Bordelais, où de notables commerçants de son nom, sinon de sa lignée directe, tenaient encore avec honneur, de son vivant, une excellente pension bourgeoise. En tant que comte de Gobineau, et Normand se prétendant descendre des vieux Vikings, il demeura intimement persuadé, ainsi qu’avant lui le comte de Boulainvilliers et le comte de Montlosier, de la supériorité du sang bleu des Francs sur le sang rouge des Gallo-Romains. Mais sous cette forme la thèse avait vieilli: le sang est rouge pour tout le monde, il n’est pas bleu, à moins que le viscère nommé cœur ne garde ouvert son trou de Botal, ce qui n’arrive qu’aux fœtus et les empêche généralement de parvenir à terme. Gobineau renonça donc sagement à la couleur du sang et découvrit celle des cheveux. Cette fois il est incontestable qu’il y a des hommes bruns et des hommes blonds. Cela ne se saurait nier. Il en profita donc pour établir ce syllogisme: «Les hommes blonds sont nés pour commander aux hommes bruns. La preuve, c’est que les Germains, qui étaient blonds, ont conquis la Gaule romaine. Je descends de ces hommes blonds. Ma place, s’il vous plaît.»

De tout cela, il n’était pas plus sûr qu’il ne convient, mais il aimait étonner. Ce n’était de sa part que syllogisme de conversation. En conversation ceux qui vous écoutent n’ont pas le temps de réfléchir sur la majeure, et vous laissent aller. J’ai connu de la sorte un délicieux causeur qui s’était fait une spécialité d’éreinter la mémoire de Joséphine de Beauharnais. Au moment où il vous avait convaincu, il ajoutait: «Quant à la réputation de génie faite à son époux Napoléon, je n’en parlerai pas: il y a longtemps qu’elle a croulé sous mon mépris.» On se doutait alors qu’il s’était moqué de vous, et que le commencement de son discours n’avait pas plus de fondement que la fin. C’était de l’esprit de conversation. Mais les Allemands n’ont pas l’esprit de conversation: et ils ont pris le paradoxe de Gobineau pour argent comptant, d’autant plus que ça leur faisait plaisir. Les Français eussent eu quelque motif d’y regarder de plus près. Ils auraient vu alors ce qui crève les yeux.

Ce qui crève les yeux, c’est que toutes les fois que ces insupportables hommes blonds, d’origine indo-germanique, se sont introduits quelque part, il en est résulté mille ans de barbarie. Quinze siècles avant notre ère, il y avait sur les bords de la Méditerranée orientale une civilisation qui ne le cédait en rien à celle de l’Égypte. C’est elle qui a laissé ses monuments en Crète, à Mycènes, à Vaphio. Elle avait ses palais, ses temples, ses fêtes, son écriture, son art, dont les vestiges aujourd’hui mis à jour sont d’un éclat, d’une fraîcheur, d’un caractère déconcertants. Quinze cents ans avant Phidias, il y eut une Grèce digne de Phidias, ou qui du moins faisait prévoir Phidias. Et subitement plus rien. Des ruines au ras du sol et un trou de plus d’un millénaire dans l’Histoire. Les hommes blonds avaient passé. Alors ils se nommaient les Doriens. Durant des années, des années encore, des siècles enfin, des siècles de brutalité et de nullité, il fallut les absorber, les digérer, les noyer dans la masse de la vieille race. Et quand ce fut fait, il y eut un art, il y eut une beauté, il y eut des techniques, des sciences, des hommes libres et heureux. Pas avant.

Ce fut la civilisation hellénique, puis la civilisation gréco-romaine. Cela dura mille ans, et alors les hommes blonds, les pillards de la Germanie, revinrent à l’assaut. Et de nouveau ce fut la barbarie, la brutalité, la nullité, l’effort patient de ceux qui pouvaient organiser une société, une civilisation, contre ceux qui en étaient incapables, et le triomphe définitif, mille ans plus tard encore, quand on redécouvrit, dans les archives de l’humanité, les témoignages immortels de ce génie qui n’était pas le génie germanique, qui en était le contraire, et que les Germains étaient venus abolir. Cela s’est appelé la Renaissance.

Ce n’est pas tout encore, il y a d’autres exemples de cette capacité de détruire, de cette incapacité d’organiser. Ils sont moins connus, ils n’en sont pas moins certains. A l’époque même où l’on voit naître et fleurir cette belle et originale civilisation de Crête et de Mycènes, une autre civilisation, tout aussi originale, bien que moins riche, inachevée encore, s’étendait de la Gaule à ce qui est aujourd’hui l’Allemagne du sud. C’est elle qu’on a nommée la civilisation de la Tène. Elle était celte, purement celte, car les Celtes alors s’étendaient de l’Atlantique au Danube. Les Germains les repoussèrent, prirent leur place jusqu’au Rhin--et cette civilisation s’atrophia et disparut. Les Germains ne la remplacèrent par rien.

* * * * *

Si tant de précédents ne suffisent pas pour établir une loi, s’ils ne semblent pas assez forts pour montrer que partout et dès l’instant où la race germanique triomphe et s’établit en maîtresse, il y a l’arrêt, la mort apparente de toute culture, je ne sais pas ce qu’il faut pour convaincre. Les arguments de Gobineau, et de ceux qui le suivirent, ne sont que des raisonnements, des dissertations. Ils ne tiennent pas contre les faits, et les faits sont patents: trois fois au moins dans le cours de l’Histoire ou de la Protohistoire les bandes germaniques sont venues s’imposer par le fer aux populations de la Grèce, de la Gaule et du Danube; trois fois la civilisation a reculé. Il a fallu, pour qu’elle reprît, que le Germain fût neutralisé d’abord, métissé ensuite. Leurs métis, en effet, ont des qualités: il est permis de croire que l’originalité, que la «couleur» particulière de la civilisation vénitienne sont dues à un croisement, en proportions heureuses, d’éléments septentrionaux et d’éléments latins, ces derniers beaucoup plus nombreux. Le Germain est un sauvageon; il faut greffer le sauvageon. Livré à lui-même, celui-ci ne donne que des fruits amers et dégoûtants au palais.

* * * * *

... Pour ne pas ressembler aux bons ethnologues ou même à M. de Gobineau, de plus, afin de bien prouver qu’il est personnellement tout à fait désintéressé dans la question, l’auteur de ces lignes croit devoir avertir le public qu’il a l’humiliation d’être blond--ou que, du moins il le fut, à une époque antérieure de sa pénible existence.

LE GRAND-ONCLE

Cette nuit-là, parce que le destin en avait décidé ainsi, fantôme, il sortit de sa tombe.

De son vivant, il n’avait jamais cru à rien. A rien de rien. Surtout à l’immortalité. Pourtant il ne s’en étonna pas: il ne s’étonnait jamais et profitait de tout. Une résurrection de quelques heures lui parut insignifiante et même méprisable. S’il résolut d’aller voir son successeur, ce fut par curiosité: il n’aimait personne.

Tel il avait paru à ses sujets, deux siècles et demi auparavant, tel il revenait aujourd’hui: un petit homme sec, mal fait, mal mis, avec une perruque ladre et des jambes en manche de veste. De mine pauvre, presque basse, toutefois extraordinairement spirituelle; des vices, de l’impudence et du génie; un singe méchant, avec un cerveau de grand homme. Nous avons rencontré des fils d’alcooliques qui lui ressemblent: ce sont généralement des artistes. Lui, il était né roi. Mais _c’était_ un fils d’alcoolique.

Pour le vol d’une ombre, la route était courte. Et cette ombre traversa sans s’arrêter une ville dont la laideur pesante ne sut même pas l’amuser. Le successeur! C’était le successeur qu’elle voulait voir; et elle l’éveilla, comme éveillent les ombres: elle l’éveilla pour l’au delà des réalités, pour l’invisible rendu visible.

Le successeur, tout de suite le reconnut. L’ancêtre s’était fait pareil à ses portraits: incisif, un peu crasseux, satanique; et même il avait repris l’épée que lui laissa le vainqueur Napoléon. Il l’avait reprise pour être ressemblant, non pour autre chose, car il se moquait de tout, même de l’épée: celui-là savait que la force n’est pas dans l’épée. Il s’en servait à la fin, il s’en servait quand il ne pouvait faire autrement, comme des voleurs d’un outil pour ouvrir un coffre-fort.

Alors le successeur demanda:

--Grand-oncle Frédéric, pourquoi es-tu venu? Est-ce un présage?

Mais l’ombre secoua la tête. Elle ne croyait à rien, à rien! Pas même aux présages.

--Serait-ce, demanda le successeur, qui y croyait, serait-ce pour me plaindre?

Et son cœur inquiet battait très fort dans sa poitrine.

Mais l’ombre ne répondit pas. Elle ne plaignait jamais personne. La pitié est un sentiment qu’elle ignora toujours. Il y a des bergers qui perdent leur troupeau: on les regarde, on s’en amuse, et c’est une leçon. Il est des bergers qui savent l’accroître, quels que soient les moyens: on les regarde, et c’est une autre leçon.

--Serait-ce, demanda le successeur, pour me féliciter?

L’ombre ricana:

--De quoi?

--Mais, dit le dormeur impérial, à demi éveillé de son grand rêve, pour avoir suivi tes exemples.

--Tu crois? dit l’ombre... Oui, je comprends. Faire chercher querelle aux voisins par d’obéissants serviteurs, pour justifier ses actes au moment où l’on en a besoin. Ou bien agir d’abord au mépris des serments, parce que les rois ne doivent jamais se croire tenus par leurs serments, et faire justifier ensuite ses actes par ces mêmes serviteurs obéissants, et par le succès, Mais c’est l’apparence, seulement l’apparence, le mot-à-mot du texte. Le sens, c’est qu’il faut n’avoir qu’un adversaire ou deux à la fois, des adversaires à qui le reste du monde, abusé, demeure indifférent ou hostile. Et toi...

--Pourtant, les choses ne vont pas mal, en ce moment! J’ai traversé des heures plus dures, aussi dures que celles que tu connus, que celle où désespérant de ton étoile tu faillis te suicider, ô grand-oncle Frédéric, qui fus un si beau joueur! Mais je t’ai imité, je t’assure que je t’ai imité, et tu peux être fier de moi. J’ai intimidé, j’ai séduit, j’ai menti, j’ai promis--et j’ai trouvé des alliés que j’entraîne. Quand je considère avec quelle énergie je me tourne à gauche après avoir échoué à droite, et sur mes derrières alors que je n’ai obtenu aucun succès décisif autre part, dans mon ingéniosité à découvrir de nouvelles ressources, à changer de place, à ouvrir à l’adversaire étonné de nouveaux champs de lutte où je n’aurai pas trop à lutter, il me semble que je ne suis pas indigne de ta mémoire.

--Tu jettes de nouveaux fous dans ta folie, dit l’ombre. Mais tu as mal commencé. Cela ne se répare pas. C’est en cela que tu n’as pas compris mon exemple. Moi, je commençais toujours bien, je préparais toujours bien. Mes accidents n’étaient que des incidents. Et si j’étais mal parti, je m’arrêtais. Tu ne sais pas t’arrêter. D’ailleurs, tu ne peux pas t’arrêter. Tu as rompu les digues qui retenaient les trois plus grands lacs de l’univers. A la fois. Et tu te réjouis en cette minute parce que tu romps d’autres digues encore, qui contenaient jusqu’ici d’autres petits lacs. Tu me diras que tu n’avais plus que cela à faire, et je le sais bien. Mais je ne suis pas sûr que tous les torrents que tu crées vont se jeter dans ta rivière. Et même s’ils s’y jetaient... Cela complique tout, mais n’achève rien.

--Alors, que me conseilles-tu?

--Je ne conseille rien. Du reste, je ne donne jamais de conseils. Et je suis mort. Je suis au spectacle, et puis je regarde. Voilà pourquoi je suis venu aujourd’hui, pour regarder; et surtout pour voir de plus près un spectacle que j’apercevais, que je pressentais déjà du fond de ma tombe, et qui me faisait rire... Il fait pleurer tous les hommes de la terre, mais je suis philosophe. Tu sais que je suis philosophe: il me fait rire.

--Lequel?

--Je m’étonne que tu ne le distingues pas toi-même, puisque tu en es le héros... Voici une guerre qui jette les uns contre les autres vingt-cinq millions d’hommes--de mon temps on faisait la guerre avec quelques poignées de pauvres diables achetés par les uns, vendus par les autres. On accomplissait de grandes choses à petit prix, et cela en valait la peine: mais tu as changé tout cela. Sur ces vingt-cinq millions d’hommes, cinq millions sont déjà morts, et de ceux qui t’appartenaient--les autres savaient pour quelle cause ils ont combattu: pour leur liberté--beaucoup ont gémi: «Pourquoi? Pourquoi?» Des millions d’autres, blessés, infirmes, invalides à jamais, se posent la même question, qui restera éternellement sans réponse. Je passe sur les larmes des mères, des filles, des femmes, des fiancées; je suppose que tu y demeures insensible...

--C’est la guerre!

--Oui, c’est la guerre. Par surcroît, l’Europe est ruinée pour de longues années, peut-être pour des siècles, mais plus particulièrement ton pays. Tu ne peux plus espérer que la fin, quelle qu’elle soit, répare ces ruines. Il est trop tard, et tu es trop épuisé pour le pouvoir exiger. Si tu échoues, c’est l’effondrement. Si par chance tu réussis, tu ne réussis qu’à peine; tu réussis dans ce sens que tu pourras nourrir l’espoir de recommencer--mais les autres aussi, ce qui est atroce! Enfin, depuis le commencement du monde, nul n’a jamais, par une telle décision aveugle et pourtant volontaire, déchaîné une telle catastrophe, une telle furie d’assassinats; il n’est pas un conquérant mogol qui eût pu élever une si haute pyramide de cadavres: elle monte jusqu’au ciel.

--C’est la guerre!