Part 2
«Père Noël, père Noël, il faut que je vous dise ce que je veux, parce que peut-être vous ne savez pas. Père Noël, ne m’apportez plus de canons, ni de boîtes de soldats de plomb, ni de Zeppelins. J’ai encore tous ceux de l’année dernière, et j’ai tant joué avec eux, je les ai tant vus que j’en suis fatigué. C’est toujours la même chose, père Noël, et ce n’est plus amusant; même c’est presque triste. Grand-père, quand il vient nous voir et qu’il parle de ses canons, des gros canons qu’on fabrique pour lui tous les jours, dit quelquefois: Si on pouvait faire _aussi_ des soldats!» Moi, je lui donnerais bien tous mes soldats de plomb. Je voudrais autre chose, vois-tu, pour changer. Je voudrais une bergerie, par exemple: une grande ferme avec la fermière qui fait du beurre, et beaucoup de vaches, et beaucoup de bœufs, et des cochons. Je voudrais un gramophone qui jouerait autre chose que la _Wacht am Rhein_, le _Deutschland über alles_ et tous les autres chants guerriers. Je les ai tant entendus, ces chants-là! Et tout le monde autour de moi a l’air de n’aimer plus les entendre. Je voudrais une automobile mécanique qui promènerait des messieurs et des dames habillés comme ceux qui sont dans la rue, et pas des soldats--et tout ce que tu pourras imaginer, père Noël, qui ne soit pas ce que j’ai eu l’année dernière et les autres années, parce que j’en ai assez, parce que c’est toujours la même chose, et qu’il ne faut pas, pour que les petits enfants puissent s’amuser, que ce soit toujours la même chose. J’espère que tu n’es pas fâché, père Noël!»
* * * * *
... Le petit prince se figura la belle bergerie avec ses arbres verts, merveilleusement verts, la fermière qui faisait du beurre, et toutes les bêtes! Et puis le sommeil vint: le bon sommeil paisible des tout petits enfants, qui suggère le désir de s’approcher d’eux et de les respirer pour savoir s’ils ne se seraient pas mis à sentir bon, comme des fleurs. Le petit prince avait eu envie de se tenir éveillé jusqu’à minuit afin de voir le père Noël, et le remords d’en avoir eu envie, puisque c’est défendu: et ces soucis avaient continué de germer dans ces profondeurs mystérieuses de l’âme où s’agite toujours on ne sait quoi qui refuse de cesser de penser. Il rêvait. Il rêvait et il crut distinguer dans la cheminée comme une grande lumière, des rumeurs confuses, un murmure de voix. «C’est le père Noël, songea-t-il. Peut-être avec des anges.» Mais d’abord, à ce qu’il vit, il décida que c’était seulement des anges. Des petites filles et des petits garçons, en chemise de nuit comme lui-même, et qui s’approchèrent de son lit en silence. Il les trouva très beaux, très innocents, et supposa qu’ils venaient l’inviter à jouer avec eux. Mais comme ils étaient pâles; quand il put les regarder de plus près! Ah! si pâles! si pâles! Et leurs chemises de nuit, leurs grands cheveux étaient mouillés. Ils pleuraient doucement, intarissablement, la face toute blanche, et leurs mains avaient l’air de chercher quelque chose. «Qu’est-ce que vous demandez? leur dit le petit prince. Oh! parlez, parlez, je vous en supplie! On dirait que vous êtes malheureux, on dirait que vous avez du chagrin. Je ne veux pas que vous ayez du chagrin!»
Et ils répondirent, d’une voix si faible qu’il l’entendait à peine dans son rêve:
--Nous sommes de petits enfants anglais et de petits Américains. Et nous avons été noyés une nuit. Nous étions sur un navire, un grand navire, et nous avons été noyés. Nous ne savons pas comment, nous ne savons pas pourquoi. Nous avions toujours été bien sages, petit prince, et nous nous sommes trouvés tout à coup dans l’eau horrible, amère et très froide. Nous avons ouvert la bouche pour appeler, l’eau nous a rempli la bouche, et nous sommes morts, presque tout de suite... Pourtant il nous semble qu’auparavant, quelque part sur les vagues, nous avons entendu rire et se moquer des hommes qui parlaient ton langage. Pourquoi ont-ils fait cela, petit prince, le sais-tu? Y a-t-il une raison?...
»Nous étions si légers, si légers! Nos corps ont flotté longtemps avant de descendre au fond de la mer, flotté longtemps, comme des fleurs qu’on jette. Et maintenant, ce sont nos ombres qui reviennent. Nous aurions tant aimé voir cette nuit de Noël, avec des yeux vivants! Ne t’a-t-on pas dit que chez nous aussi Noël est une grande fête pour les petits enfants? Et nous n’aurons jamais, jamais, les jouets qui nous attendaient pour cette fête-là! Nous n’avions pourtant rien fait de mal, pas plus que toi. Pense à nous, petit prince, pense à nous!»
La gouvernante vint réveiller le petit prince le lendemain. Il se rappela, et dit en sanglotant:
--J’ai eu un rêve, un rêve...
--Qu’est-ce que vous avez vu, Altesse? demanda la gouvernante.
Mais il ne voulut pas le dire.
ILS ENTRÈRENT
... C’est un habitant du Nord qui fut témoin, à Lille, de la première occupation allemande et a pu fuir, par une chance presque inespérée, avant la seconde. Durant tout le repas j’ai pris à tâche de ne l’entretenir, non pas d’autre chose que la guerre--je ne saurais, et il ne saurait: de quoi au monde pourrait-on parler?--mais, s’il se peut, de détails qui ne lui fussent pas trop personnels et douloureux. Car je sais qu’il a tout perdu, que son usine est en cendres, qu’une partie des siens est restée là-bas, prisonnière. A la fin il se lève et me dit en souriant: «Vous ne m’en voulez pas au moins?»
--Et de quoi, grand Dieu?
--D’être un réfugié. Car je vais vous donner la définition du réfugié: c’est un homme qui s’assied à votre table, qui mange comme s’il était resté sans nourriture durant quinze jours, et parfois c’est un peu vrai. Puis qui ajoute: «Ah! l’on voit bien qu’on n’est pas chez soi!»
A ce moment, j’ai bien envie de l’embrasser tant je l’admire, ce Flamand de France: magnifique exemple de cet héroïsme de chez nous, qui n’oublie jamais, même dans les plus cruelles circonstances, le mot ironique et vaillant, de cette habitude particulière à notre race, qui est très pudique et sentimentale et ne veut pas l’avouer. J’en étais bien sûr qu’il l’avait pensé, réellement pensé, ce mot-là, que malgré tout, malgré la cordialité de l’accueil, malgré la consolation qu’il avait éprouvée de revoir un compatriote, il s’était dit: «Hélas! rien de tout cela n’empêche que j’aie perdu ma ville et ma maison!» Mais il avait tenu à ne l’exprimer qu’en raillant, pour ne pas pleurer, et avec le sourire; et telle est l’idée qu’un peuple vraiment poli se fait de la vraie politesse.
C’est ainsi qu’il sut me faire comprendre qu’il était réellement brave et réellement Français, et ce n’est qu’à partir de cet instant que je ne craignis plus de solliciter ses confidences. Il restait plein d’énergie, il était sûr de la victoire. La maison, l’usine, on les reconstruirait; les fortunes, on les referait. Ça irait bien, après la guerre, ça marcherait comme jamais encore ça n’a marché. Et avec le sens réaliste de son pays, il indiquait comment il faudrait s’y prendre pour que ça marchât. Mais tout à coup, s’interrompant:
--Savez-vous ce qui m’a ému, savez-vous ce qui ne me sort pas de la tête?
--Les ruines, l’incendie, le bombardement?
--Ce devrait être ça. Et pourtant c’est autre chose... J’ai presque honte, je me dis que c’est frivole... C’est quand ils sont entrés, ces Allemands! Ils chantaient...
--Eh bien?
--Eh bien, je savais que ces gens-là étaient couverts de crimes, je savais qu’ils étaient les mêmes que les massacreurs de Belgique et d’Orchies; mais je ne pouvais pas m’empêcher d’admirer. C’était si beau! Ils marchaient de leur pas de parade, qui est ridicule; leurs uniformes, couleur réséda crasseux, étaient couverts de taches de vin et de graisse, immondes! Mais tout cela se perdait dans leurs chants. Des chants graves, en trois parties, quasi religieux. Pas une voix qui détonnât, pas un accroc à la mesure, et c’était de la musique, enfin, de la vraie musique, populaire, mais pas canaille, simple et pourtant savante. Et c’est à ce moment-là, je vous le répète, que j’ai été le plus malheureux! Je songeais: «Nous vaincrons, j’en suis certain, on les chassera d’ici, on leur imposera la paix qui les mettra pour toujours hors d’état de nuire. Mais nous n’aurons jamais ça!» Est-ce que vous pouvez m’expliquer comment il se fait qu’il semble impossible que le sens populaire de la vraie musique ressuscite en France?
* * * * *
Je n’ai pu l’expliquer, mais il me paraît, par malheur, trop évident qu’il avait raison. Sauf dans quelques départements du Midi, il est hors de doute que notre âme populaire est incapable aujourd’hui de s’exprimer par le chant autrement que par des unissons, et quels unissons! Quatre-vingt-dix-neuf Français sur cent ne sauraient plus retenir une phrase musicale, je ne dirai pas compliquée, mais un peu longue. On a essayé d’évoquer, depuis la guerre, les beaux hymnes de l’époque révolutionnaire, et j’ai entendu sur les routes nos régiments essayer le _Chant du départ_. C’était trop difficile: ils l’écorchaient, ils l’abrégeaient, ils en faisaient autre chose, et quelque chose, je vous assure, qui n’était pas bien beau. L’idéal populaire de la musique, en France, s’est réduit à la valse la plus bêtement sentimentale, d’une part, et au refrain nègre et ordurier, d’autre part: avilissement de la joie comme de la mélancolie, incapacité d’enthousiasme serein et de gravité. Je me rappelle avoir dit un jour à un meneur des camelots du roi: «Je vous promets d’assister à vos réunions le jour où l’on y chantera _Vive Henri IV_.» _Vive Henri IV_, une des plus belles mélodies en mineur que je connaisse. «C’est impossible, me répondit-il, cet air-là, c’est bien trop triste!» Par ailleurs, les socialistes ne valent pas mieux. Ce n’est pas seulement la «poésie» de l’_Internationale_ qui est stupide, mais l’air, dont la banalité s’apparente avec les mélodies les plus banalement odieuses dont les pères jésuites ont empoisonné la musique religieuse à partir du début du siècle dernier; et c’est pourquoi sans doute les socialistes vous affirment sérieusement que «l’_Internationale_, c’est beau comme un cantique». Je me souviens qu’un jour, comme j’assistais à la cérémonie annuelle du «Mur des fédérés» au Père-Lachaise, les révolutionnaires russes répondirent à cette insupportable rapsodie par un hymne de leur patrie, l’un des plus funèbres, les plus sublimes, les plus déchirants qui puissent sortir d’une poitrine humaine: «Hein, me dit un ouvrier à côté de moi, ces pauvres Russes, ce qu’il faut qu’ils en aient _encore_ une couche!» Cet «encore» signifiait dans son esprit beaucoup de choses, mais plus particulièrement, j’imagine, que ces Russes ne devaient pas être de véritables révolutionnaires, puisqu’ils s’obstinaient à donner à leurs chants un caractère religieux.
On voudrait se consoler en considérant qu’une partie de la bourgeoisie et de ce qu’on est convenu d’appeler les classes supérieures continuent d’emplir les salles de concert et de drame lyrique. Mais il ne faudrait pas se bercer d’un fol espoir. Ou je me trompe fort, ou les gens qui font profession d’aimer la musique aujourd’hui ne sont pas du tout les mêmes que ceux qui l’aimaient jadis. Ils ont transporté la musique du plan émotionnel sur le plan intellectuel. Ils n’y cherchent plus un moyen de se transporter hors d’eux-mêmes, dans une région d’enthousiasme ou d’émotion sans cause apparente, mais le plaisir que procure la solution rare d’une équation musicale difficile. Voilà pourquoi il faut bien s’amuser, malgré la rigueur des temps, du mouvement tournant par lequel des Français, qui sont d’ailleurs aussi bons patriotes que les autres, mais ont conservé de l’affection pour la musique de Wagner, essayent de sauver Wagner en dénonçant que Meyerbeer était Prussien, Berlinois, et qu’on a donné son nom à une rue, ce qui ne se saurait supporter. La vérité est que Wagner, en France, n’a pas et n’aura jamais plus d’importance que Meyerbeer, parce qu’on n’y aime pas la musique, je veux dire qu’on ne l’y sent pas, ce qui, après tout, est la vraie manière de l’aimer.
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... Seulement, il est possible, tout bien examiné, que les peuples arrivés à un certain degré de civilisation supérieure ne sentent plus la musique. Il faudrait, pour en garder le sentiment sincère et sain, un certain degré de barbarie. Cela permettrait d’expliquer pourquoi les Anglais ont perdu depuis plus longtemps que nous-mêmes ce sentiment et ce goût, et pourquoi les Allemands l’ont gardé. De la sorte, pour aimer la musique, il serait indispensable d’être resté assez sauvage pour pouvoir massacrer de gaieté de cœur les petits enfants. Il y a là matière à réflexion.
LA MORT DU GENTLEMAN
... C’est un de mes amis d’Angleterre qui, à son grand regret, fut jugé trop vieux pour s’engager. Il dut se contenter de rendre service «aux arrières», où il a trouvé moyen encore de payer de sa bourse et de sa personne: de sa poche sont sorties les quelques milliers de livres qu’il fallait pour créer une ambulance; après l’avoir créée, il ne s’est même pas soucié de surveiller l’emploi de ses fonds comme économe ou infirmier. Cela ne lui eût point paru assez «actif», car pour lui comme pour beaucoup de ses compatriotes, il n’y a de véritable activité que celle du corps, dans le grand air de la campagne. Donc, il conduit une automobile, par tous les temps, à toutes les heures du jour et de la nuit, au froid, à la neige, à la pluie, dans la boue, et il note chaque jour, avec une sorte d’enfantine fierté, le nombre des milles parcourus. Il est resté droit et adroit, maigre et alerte, avec un teint bien frais, des muscles solides, un cœur pur.
Je l’aime pour tout cela, et pour une admirable propreté physique et morale. Il est _well fed and well bred_, bien nourri et bien élevé. Il a toujours su ce qu’il était bien ou mal de faire, depuis l’heure de son lever jusqu’à l’heure de son coucher, et comme il ne fait jamais que ce qui est bien, il vit dans une sorte d’allégresse tout unie qui rappelle celle des moines: il n’a pas eu à y penser, et rien n’est plus sain, plus réconfortant, plus rajeunissant que de n’avoir jamais un instant de doute sur la direction ou la signification d’un acte, quel qu’il soit, exceptionnel ou quotidien. Il sait d’avance quels sont les mots qu’il est permis ou impossible d’employer: ceux qu’on prononce devant tout le monde, ceux dont il est décent de n’user qu’entre hommes, et encore à demi-voix, comme pour communiquer une confidence un peu délicate--la plupart de ceux-là mêmes ne choqueraient point dans un pensionnat de demoiselles,--et ceux qu’on ne saurait prononcer jamais, sous aucun prétexte. Enfin sa probité est scrupuleuse, presque superstitieuse, au point qu’il n’oserait détourner de quelques centaines de mètres son automobile administrative pour me venir voir: c’est de l’essence qui ne lui appartient pas, de l’argent, par conséquent, dont il doit compte. Et il en tient compte absolument, comme il respecterait le secret d’une lettre, ouverte devant lui sur la table, mais qui ne lui est pas adressée. Il est infiniment rare qu’il dise jamais rien d’excessif, ou de personnel, ou d’original, et si cela lui arrive, il le regrette, car cela, à son jugement, est _improper_. Aussi n’aime-t-il dans la conversation, chez les autres, ni l’excès d’originalité, ni l’imagination. Cependant il est sociable, bien plus sociable, je vous assure, qu’un Français. Il se sent fraternel, à son aise, heureux à côté de ses semblables: seulement, parce qu’ils sont là. Beaucoup de nations ont développé chez les femmes les sentiments de pudeur et de retenue qui contribuent tant à perpétuer chez elles tout le charme, l’espèce de tendre duvet de la jeunesse. Mais il n’y a que dans la sienne que le travail patient de plusieurs générations a su donner aux hommes une décence, une réserve, une espèce de délicatesse morale qui les rapprochent étrangement de la décence, de la réserve, de la délicatesse féminines. Et cela se voit jusque dans le caractère de leur beauté, qui pourtant est si mâle.
C’est moi qui lui appris, à l’un de ses récents passages à Paris, que l’Angleterre venait de se décider à instituer chez elle le service militaire obligataire. Il jeta les yeux sur le journal qui en apportait la nouvelle, le froissa et le laissa retomber en soupirant:
--C’est ce que je craignais, dit-il. Il le fallait, on ne pouvait pas faire autrement: il faut toujours faire ce qu’il faut.
Puis il soupira encore:
--... Mais c’est la mort du _gentleman_!
Je ne comprenais pas, je ne le comprenais pas, et je le lui dis.
Il répliqua:
--C’est nous que vous avez accusés de ne pas comprendre, avouez-le. Vous vous disiez: «Comment! Dans un si pressant besoin, alors que la victoire est une question de vie ou de mort pour l’Angleterre aussi bien que pour tous les peuples qui livrent le même combat, elle hésite devant une mesure aussi nécessaire parce que ce serait violer un principe métaphysique: le principe de la liberté individuelle? Vouloir que tout homme, tout citoyen ait le droit de disposer de sa vie, puisse refuser d’accepter que la communauté en dispose sans son consentement, nul sentiment social plus noble, nulle conception plus généreuse. Mais pourtant! En même temps qu’un peuple libre, et pour qui la liberté est avant toutes choses un fait réel, matériel, individuel, les Anglais sont des hommes d’affaires, qui savent compter. Qu’ils comptent: et ils s’apercevront qu’à cinq sous par jour un soldat ne nous coûte que sept francs cinquante par mois, tandis qu’à cinquante francs par semaine le volontaire qui ne s’est engagé que sous condition de cette haute paye, leur en dépense deux cents. Cela est-il juste, cela est-il sage, cela est-il prudent? Ce combattant même ne doit-il pas songer que cet excédent il le retrouvera plus tard sous forme d’impôts, sous forme d’un alourdissement des conditions du travail dans toute la nation? Et au principe du respect de la liberté individuelle ne peut-on opposer un autre principe, aussi sacré, et qu’un peuple de moralité profonde, tel que le peuple anglais, est plus que tout autre disposé à accepter? Celui qu’on doit sa vie, pour rien, à la civilisation dont on profite et qui a fait de vous, justement, ce qu’il y a de plus libre au monde: un Anglais!
»Mon cher ami, je pourrais me contenter de vous répondre que chez nous la liberté individuelle est une religion, et que les religions ne se discutent pas. C’est au nom de cette religion que nous n’avons pas encore admis que nul homme, que nul enfant même ne peut être vacciné, si lui-même ou ses parents n’y consentent: et cela au péril même de la contagion! Et vous voudriez que ce même homme acceptât sans hésitation de porter les armes sur un ordre pur et simple de l’autorité supérieure? Ce serait une terrible révolution! Mais il va s’en produire une autre, que je prévois et que je déplore, tout en m’y résignant.
»Cette révolution, elle a déjà eu lieu chez vous il y a quarante ans, bien que vous ne vous en soyez pas douté: une révolution qui a tué dans votre pays les bonnes manières et le beau parler, la pudeur du dire, l’horreur des gros mots. Moi qui pourtant ne suis pas de chez vous, je distingue aux premières paroles un homme qui atteignit ses vingt ans avant 1872, époque où vous instituâtes le service militaire obligatoire pour toutes les classes de la société, ou après cette date: et le contre-coup de ce bouleversement profond s’est fait sentir jusque dans le vocabulaire de votre littérature, puis dans celui du théâtre, qui ne fut atteint que plus tard, parce que le théâtre est plus conservateur, plus arriéré si vous voulez, que le livre. Depuis cette date, le langage des couches supérieures en France a tendu invariablement à se rapprocher de celui du peuple. Si vous n’en avez pas trop souffert, c’est qu’il y a malgré tout dans ce peuple, en dépit des apparences, une espèce de gentillesse naturelle, et que toujours, du reste, votre littérature est retournée puiser aux sources populaires. Mais chez nous! Depuis quatre générations au moins nos hautes classes n’ont visé qu’à se constituer un langage s’écartant de plus en plus, dans la prononciation comme dans les mots, de celui des masses. Même leur argot était de plus en plus différent, alors que chez vous, au contraire, c’est l’argot qui fait trait d’union! La séparation était donc nette, claire, indiscutable. Elle se manifestait par la façon de parler, par notre _euphuïsme_, qui consistait, à l’inverse de celui des contemporains de Shakespeare, en l’emploi des termes les plus généraux et les plus adoucis, de ceux qui évoquent le moins les choses, surtout quand les choses sont laides, ou basses, ou choquantes. De sorte que d’un côté, d’une façon apparente, il y avait ceux qui parlaient ainsi, les _gentlemen_, et de l’autre côté, les autres. S’il n’en est plus ainsi--et la contagion empêchera qu’il en soit ainsi--ce sera le commencement de la fin, le commencement du désastre, et, quand la propriété dans les termes aura remplacé la propreté, quand on pourra tout dire, quand on osera tout dire, l’agonie du _gentleman_.
»Vous voulez me faire espérer que ce sera dans la forme seulement? Mais vous savez bien que tout se tient et qu’il n’y a peut-être pas de pays où, plus que dans le nôtre, la forme emporte le fond. En même temps que leur langage et leurs mœurs, ce seront les hommes qui disparaîtront, parce qu’on ne les respectera plus. Ils seront comme tout le monde, et on les jugera sur autre chose que sur leur forme--peut-être sur l’autorité de leur caractère et de leur intelligence, mais peut-être aussi sur le déchaînement de leur grossièreté, qui sera pris pour de la force. Ajoutez à cela un phénomène inévitable dont les résultats seront plus graves encore: jusqu’ici notre armée se recrutait seulement en bas des degrés sociaux et il était facile de fonder l’autorité du commandement sur la seule naissance, sur la seule éducation morale de l’officier. Là encore, et là surtout, l’homme n’exigeait du chef que d’être un _gentleman_. Mais si tout Anglais doit servir, et servir comme simple soldat, les _gentlemen_ comme les autres, ces soldats _gentlemen_ seront plus exigeants; ils demanderont à l’officier quelque chose de plus, une plus grande expérience technique, ils réclameront pour eux-mêmes, c’est-à-dire pour tous, le droit à l’avancement... Ce sera une nouvelle Angleterre. Il est possible qu’elle vaille mieux que l’ancienne par certains aspects; il est possible que cela vous émeuve moins que moi, parce que vous n’aviez pas en France le _gentleman_ et que vous vous en passiez, ou prétendiez vous en passer. Mais il est concevable que d’avance j’en éprouve un douloureux regret parce que... parce que, _good God_, j’en suis un: et vous avouerez que c’était quelque chose de bien!
»Tout cela, voyez-vous, on ne peut pas le dire, ni dans les journaux, ni à la tribune du Parlement. Ce sont là des secrets. Pourtant tout le monde le sait, dans nos familles, dans nos vieilles demeures héréditaires, parmi nos femmes. C’est à la fleur de l’Angleterre qu’on demande de passer, c’est la vieille Angleterre qu’on somme de signer son arrêt de mort... Mais pour rester dignes de nous, pour montrer que nous sommes toujours cette haute et solide race de ces vieux Anglais _bull-dogs_ qui ne lâchent jamais le morceau, ni l’ennemi, nous le signerons! Nous le signerons de meilleur cœur que les mystiques du libéralisme ou des sectes religieuses qui s’opposent à l’obligation du service sans savoir pourquoi: parce que nous saurons, nous, l’étendue de notre sacrifice--et que c’est une consolation de savoir qu’on est brave. Mais c’est dur tout de même!
--Dur, lui dis-je, mais admirable.
A M. MORF
Professeur de philologie romane à Berlin