En croupe de Bellone

Part 4

Chapter 44,005 wordsPublic domain

--Oui, c’est la guerre. Mais voici où j’en voulais venir. Je te regarde. Je te dis que je ne suis venu que pour repaître ma vue de ce spectacle étonnant! Je vois ta main avortée se cacher misérablement dans ta manche vide. Je sais que tu ne peux monter à cheval, comme le ferait le plus médiocre des cavaliers, sans une aide et sans un escabeau; je sais qu’il te serait impossible de manier un outil de guerre, un fusil ou une lance. Je sais que tous les docteurs, tous les conseils que tu réunis pour te procurer de nouveaux hommes à précipiter dans ta boucherie, malgré leur nécessaire indulgence, malgré leur volonté bien arrêtée, dictée par toi, de les estimer «bons pour le service», te déclareraient incapable de porter les armes, incapable de faire un soldat. Un réformé--depuis le jour de ta naissance jusqu’au dernier de ta vie, un réformé! Voilà ce que tu es: et que ce soit toi qui de parade guerrière en parade guerrière, de cliquetis d’armures en cliquetis d’armures, en entassements d’uniformes, aies préparé, voulu cette guerre, ces millions de morts, cette infinité de désastres, je trouve, oui, je trouve que c’est la plus monstrueuse et la plus sinistre bouffonnerie. C’est cela que j’ai voulu voir. C’est cela que je voulais te dire.

Et l’ombre disparut...

CEUX QUI RESTÈRENT

C’est une chose que j’ai apprise par hasard en cherchant à savoir d’autres choses, qui m’intéressaient davantage, qui étaient plus près de mon cœur, et que je n’ai jamais sues... L’invasion a déferlé du nord, elle a couvert ce pays de Belgique et des Flandres françaises d’où sortirent mes aïeux, où se passa ma jeunesse, qui m’a donné tant de souvenirs et me garde tant d’amis--plus que des amis: des hommes et des femmes issus du même sang et qui me sont plus chers à mesure que je vieillis. Et puis, subitement, le flot s’est arrêté. L’héroïsme d’une race, le génie des chefs l’a contenu. Il est allé jusque-là, jusqu’à ce point que nous connaissons; il n’a pu, malgré les plus sanglants efforts, aller plus loin. Mais on dirait que la volonté de cette énorme vague a gelé en retombant, qu’elle a formé un mur de glace, que seul un printemps de France pourra fondre. Et en attendant, de ce qui se passe au-delà, de la vie, de la mort, des souffrances, des espoirs, des angoisses de ceux que nous aimons, nous ne savons rien, ou presque rien; un «presque rien» peut-être plus cruel encore à notre sensibilité que le néant d’une totale ignorance.

Nous savons qu’ils sont là, nos amis, derrière ce mur de glace et de fer, qu’ils sont tout près. Ils font tous leurs efforts pour donner de leurs nouvelles, nous faisons tous nos efforts pour recevoir ces nouvelles désirées jusqu’à l’insomnie. Par intervalles, en effet, il filtre quelque chose, un bruit parvient jusqu’à nos oreilles, toujours aux écoutes et impatientes. Seulement, ce n’est presque jamais ce qu’on attendait. Ce n’est pas l’ami, ce n’est pas le frère qui parle; c’est un inconnu sur des choses inconnues. On dirait de ces communications de l’autre monde qui vous arrivent par l’intermédiaire des spirites et vous déconcertent, vous déçoivent--vous émeuvent aussi quelquefois.

Celle-là m’a ému, d’une façon profonde, intime, mystérieuse; si mystérieuse, que je ne puis bien définir la cause de ce trouble intime; sans doute encore bien moins la traduire. Il me semble que tout à coup j’ai vu la guerre, toute l’atrocité de la guerre, par d’autres côtés, d’une façon toute neuve, comme si d’autres yeux s’étaient ouverts dans mon âme, des yeux qui voient ce qu’on n’avait pas encore vu: non pas des morts, non pas des soldats mutilés, des crimes contre les femmes et les enfants, des dévastations et des incendies; plus et pourtant beaucoup moins: l’impondérable de l’horrible.

* * * * *

Cela se passe dans une ville des Flandres que je ne nommerai point, justement parce qu’elle m’est particulièrement chère. Le réfugié, le fugitif qui l’a vue est là, il demande à me parler. Je l’interroge. Et c’est encore une fois la même histoire: des miens il ignore tout; il connaît leur nom, certes, il les a rencontrés mille fois, avant la guerre, il leur parlait, ils habitaient telle rue, tel numéro; mais il ignore ce qu’ils sont devenus, dans quelle autre ville ils se sont réfugiés: toujours en pays envahi, en tout cas, sans quoi ils auraient donné de leurs nouvelles. Quant à cette ville-là, celle où ils habitaient, où il habitait, c’est bien simple, elle est rasée. Les incendies allumés consciemment par l’ennemi pour cacher ses rapines ont terminé l’œuvre des obus. Il y a l’église, effondrée jusqu’au niveau du sol et où demeure seulement une Madone intacte--car il y a toujours une bonne Vierge restée debout, il y a toujours un miracle. Il y a les maisons de la place, toutes démolies, sauf deux ou trois, auxquelles il ne manque à peu près que la toiture, par hasard ou par un oubli des Allemands. Il y a le grand trou, la fosse sinistre où l’on a jeté toutes les victimes, les femmes, les enfants, les vieillards massacrés, en les recouvrant d’un peu de terre sur laquelle on a empilé des pavés; mais les envahisseurs les ont exhumés l’autre jour, on ne sait pas pourquoi... Tout cela est affreux, et je dis: «C’est affreux.» Pourtant, ce qu’il y a de plus cruel, de plus humiliant, c’est que je ne sens plus cette horreur que par la raison, non par les sens, parce que mes nerfs s’y attendaient, la connaissaient, ont usé à la fin leur capacité de souffrance et de révolte. Le réfugié ne s’indigne pas de cette callosité.

--Je suis comme vous, me dit-il. Quand je suis revenu là, venant de Hollande, je savais si bien ce que je verrais que ça ne m’a rien fait: non, rien, pas même de trouver ma maison tombée dans la cave. Je n’aurais jamais cru qu’on pouvait opposer tant de dureté de cœur à son propre mal. C’est probablement parce que la catastrophe est trop grande, universelle. Alors on se dit: «Sans doute, ça devait être comme ça.» Ou bien c’est qu’on ne peut plus comprendre; c’est au-dessus de l’intelligence, comme un bruit trop fort qui vous étourdit. Mais il y a une chose qui vous déchire le cœur, tout de même. On a tout vu sans pleurer: et ça, les larmes vous sortent des yeux.

»... Oh! ce n’est rien, rien du tout. On a honte, même, que ça vous fasse tant d’effet... Je n’ai pas besoin de vous dire que dans ce pays-là tout le monde a son chien: les bourgeois pour la chasse ou pour le plaisir, les petits commerçants pour la garde. C’est comme partout, enfin. Et ils sont restés dans la ville, les chiens, quand on s’est enfui ou qu’on a été massacré, ils sont restés dans cette ville où il n’y a pas une pierre qui soit à sa place. Comment ils se nourrissent, comment ils arrivent à ne pas mourir de faim, je ne saurais vous le dire. Ils doivent chasser pour leur compte, je suppose, attraper des rats, aller très loin dans la campagne. Mais ils reviennent le plus vite qu’ils peuvent et ils se mettent tous ensemble, à l’entrée du faubourg, sur la route.

»Ils sont là deux cents, ou trois cents peut-être, des braques, des épagneuls, des chiens de berger, des chiens-loups, des fox-terriers, jusqu’à des toutous d’appartement, des bêtes minuscules, ridicules; et ils attendent, tous la tête tournée du même côté, avec un air d’intérêt intense, triste et passionné. Ils attendent quoi? Oh! c’est bien facile à comprendre. Quelquefois il y a un des anciens habitants de la ville qui se décide, qui revient de Hollande. Le désir de revoir son pays, de savoir ce qu’on a laissé de sa maison, de fouiller les ruines, a été plus fort que tout, que la peur, que la haine. Et quelquefois aussi, alors, il y a un de ces chiens _qui le reconnaît_. Son chien! Si vous pouviez voir ça! Si vous pouviez vous figurer le voir! Tout ce troupeau de chiens qui dresse les oreilles, du plus loin qu’il voit venir un homme par la route de Hollande, un homme qui n’a pas de casque, un homme qui n’a pas d’uniforme. L’agitation douloureuse, l’agitation sur place de toutes ces bêtes qui regardent, qui regardent tant qu’elles peuvent--les chiens n’ont pas de très bons yeux--et qui flairent, qui flairent de loin, parce que leur nez vaut mieux que leurs yeux. Et enfin le bond, le grand bond d’un de ces chiens quand il a senti son maître, sa course folle, farouche, sur le chemin ravagé, creusé d’ornières par les canons et les gros convois automobiles, et coupé de tranchées; sa joie, ses cris de joie, sa queue qui danse, ses pattes qui sautent, sa langue qui lèche, tout son corps, qui n’est qu’un frémissement de joie! Il ne quitte plus l’homme, celui-là, il a trop peur de le perdre. Un jour, deux jours, il restera derrière son dos, sans manger, s’il le faut; et il s’en va avec lui. Mais les autres, à ce moment-là! Ils sont toujours sur la route, ils n’ont pas quitté leur faction. Et quand ils voient ce chien partir, ce chien qui a trouvé à la fin ce qu’ils veulent toujours, ce qu’ils voudront jusqu’à la mort, désespérément ils lèvent tous la gueule ensemble, et ils pleurent, ils pleurent à n’en plus finir: de grands hurlements qui remplissent le ciel et qui durent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien sur la route. Alors ils se taisent; mais ils ne bougent pas. Ils sont là. Ils espèrent.

»Et on pleure, quand on voit ça, monsieur; on pleure comme eux, toutes ses larmes. Je vous demande pardon...»

L’OUVERTURE

... On ne voyait rien, sur la face de cette grande plaine, absolument rien! Pas un homme, pas même un cheval, un bœuf, un âne. Parfois, au flanc de ses grandes ondulations molles, l’égratignure blanche d’une route creusée dans la craie. Parfois, un bouquet d’arbres dont les troncs, pour la plupart, avaient été coupés à quelques pieds du sol, sans doute par des bûcherons quelque peu négligents. Parfois aussi, de hautes meules de paille, qui gonflaient dans l’air paisible leur pointe innocemment obtuse. Et c’était les petites bêtes sauvages et sans défense, toutes les petites bêtes qui n’ont pas voulu abdiquer, à travers les âges, leur précaire et périlleuse liberté, qui semblaient devenues les uniques possesseurs de cette terre, en apparence abandonnée.

* * * * *

Elles étaient là comme dans le paradis terrestre. Il y avait une compagnie de perdreaux qui comptait à cette heure plusieurs générations, depuis les arrière-grands-pères, depuis les fabuleuses aïeules aux ergots cornés, aux plumes déteintes de vieillesse, et dont les ailes fréquemment s’alourdissaient d’un vieux plomb demeuré entre cuir et chair, jusqu’aux jeunes de l’année, un peu patauds encore, bien qu’adultes, arrivés à leur pleine croissance, et prêts pour de longs vols. Il y avait--chose qu’avant ce temps on n’avait jamais vue, qu’on ne reverra peut-être jamais--un bon père lièvre, entouré de toute sa famille, sa hase au ventre pâle et ses quatre enfants, déjà presque aussi grands, aussi forts que leurs géniteurs. Il y avait des cailles sans nombre, et des râles, et des ramiers, et des faisans aux queues opulentes; il y avait tout cela, dans la sérénité, dans la paix absolue, perpétuelle, incompréhensible d’un jour de septembre, du premier dimanche de ce mois de septembre!

Et tout à coup cette plaine silencieuse, cette plaine incroyablement silencieuse s’emplit d’un fracas désastreux, comme du bruit de vingt orages déchargeant à la fois tous leurs tonnerres. Les hautes meules innocentes dissimulaient d’énormes canons qui tous faisaient feu à la fois. Du fond d’invisibles abris, de toutes parts et de part en part creusés dans la terre, jaillit la détonation des crapouillots, des mortiers, des mitrailleuses. Une mine explosa comme un cratère, des milliers d’hommes coururent, se heurtèrent les uns contre les autres, s’embarrassèrent dans des pièges sournois, faits de fils de fer armés d’épines acérées. Car cette plaine qui semblait vide fourmillait d’humains, tous armés, tous portant le fusil au poing.

Instinctivement une des plus vieilles perdrix ouvrit les ailes et prit son élan. Le caquettement bref et ironique d’un des ancêtres mâles l’arrêta court; confuse, elle retomba parmi les siens. Quant aux jeunes, ils n’avaient pas bronché.

--Ce n’est pas pour nous! fit le vieux mâle, dédaigneux. Mais cette grand’mère-là n’a pas plus de cervelle qu’une poule: elle n’arrive pas à se figurer que ce n’est pas pour nous!

--C’est que, dit la vieille perdrix, humiliée, c’est que... c’est la saison! Du moins, c’était la saison de la mort, pour nous, jadis, quand le soleil se levait et se couchait à cette heure, quand les grandes herbes avaient jauni, que les grains étaient mûrs. Les hommes passaient dans les champs, moins nombreux qu’aujourd’hui, mais portant les mêmes choses qu’aujourd’hui sur leurs épaules--et ces choses nous tuaient... Je vous assure, je m’en souviens, elles nous tuaient! ajouta-t-elle en regardant les jeunes perdreaux qui l’écoutaient d’un air surpris et incrédule.

--Oui, répliqua l’ancêtre, c’était comme ça, _avant_. Bien peu d’entre nous pouvaient survivre à la saison terrible. Mais maintenant tout est changé. Il n’y a plus de danger pour nous, il n’y a aucun danger.

--C’est vrai, admit la vieille. Mais comment cela se fait-il? C’est très difficile à comprendre.

L’ancêtre fut embarrassé. Son intelligence animale était capable de saisir les choses, et même quelques-uns des rapports des choses entre elles, afin d’en tirer des conclusions qu’enregistrait son expérience. Mais il n’allait pas plus loin. Il ne lui était jamais venu à l’idée de chercher la raison des choses, le pourquoi et le comment. S’inquiéter du pourquoi et du comment, si vous voulez bien y réfléchir une petite seconde, est tout juste ce qui distingue l’homme de la bête. Cependant il ne voulut pas avouer son insuffisance devant une de ses anciennes épouses et toute sa postérité.

--Ce n’est pas difficile à comprendre, dit-il. C’est tout simplement parce que... parce qu’il y a eu un accident aux outils dont les hommes se servaient pour nous mettre à mort. Alors ils ont fait comme ils avaient déjà fait: ils ont fabriqué des outils plus gros, des outils qui portent plus loin. Mais dans leur folie, ils ont dépassé le but, évidemment sans le vouloir; et vous avez dû remarquer que les projectiles démesurés qu’ils emploient actuellement ne nous atteignent plus, sauf de rares exceptions; même quand ceux-ci éclatent en un grand nombre de fragments, nous passons au travers. Le bruit est surprenant, il est épouvantable, et pourtant l’effet est nul. D’ailleurs, il est certain que les hommes se découragent. Avez-vous remarqué cet étrange phénomène: ils ne nous visent plus, _ils ne savent plus_ nous viser! Tandis que les perdreaux, et tous les autres libres animaux des champs deviennent de jour en jour plus adroits de leur corps et plus subtils d’esprit, la race humaine est certainement en décadence. Cet ennemi n’est plus à redouter; il ne nous reste à craindre que les buses, les milans, les éperviers, qui sont du reste, je ne sais pourquoi, beaucoup plus nombreux que dans ma jeunesse.

Mais le père lièvre, qui n’était pas loin, remua ses longues oreilles. Les lièvres ont l’habitude de tout dire avec leurs oreilles. Celui-ci venait de faire en sorte que, malgré la grande réserve de ses façons, il était clair qu’il ne partageait pas tout à fait l’opinion qu’on venait d’exprimer devant lui.

--Les hommes sont encore dangereux, affirma-t-il. Non pas tous, mais une espèce particulière, et particulièrement terrible, qui s’appelle «le territorial». Les autres aussi, peut-être, mais pour le territorial, j’en suis sûr. Nous le rencontrons fort souvent et nous avons appris qu’il est féroce. Bien souvent il s’assemble en troupes tumultueuses dont tous les fusils partent à la fois sur un seul d’entre nous. Et de cette manière, quelques-uns des nôtres ont déjà perdu la vie.

--Il n’en est pas moins certain, répliqua l’ancêtre perdreau, un peu froissé d’être contredit, que les entreprises des hommes ont beaucoup moins d’inconvénients qu’il y a quelques années. Le spectacle que nous avons sous les yeux en est la preuve. Regardez la nombreuse progéniture qui m’entoure. Considérez aussi le miracle même qu’est ma propre existence. Depuis combien de lunes devrais-je avoir succombé? Aucun de mes pareils parvint-il jamais à cette longévité? Et toi-même, ô lièvre! Et ta vertueuse épouse!

--Il est vrai, fit le lièvre ébranlé; il est vrai.

Mais ils virent à cet instant sortir de terre un rat, un simple rat, bien que d’une espèce assez rare: le rat noir, qui n’existe plus guère que dans certaines de nos campagnes, ayant été chassé des villes par les surmulots bruns, envahisseurs féroces venus de Norvège. Et ce rat fit briller ses petits yeux vifs.

--Ce n’est pas cela, fit-il; ce n’est pas cela du tout. Ce n’est point parce que les hommes sont devenus incapables de nous tuer que vous vivez en paix: c’est parce qu’ils ont changé de chasse.

--Et qui donc chasseraient-ils, maintenant? demanda un des jeunes perdreaux, incrédule.

--Eux! dit le rat. Ils se chassent entre eux. J’ai vu, moi!

* * * * *

Mais nul ne le voulut croire.

AUX PETITS 17

... Certes, j’aurais pensé à vous--qui ne pense à vous, mes enfants, nos enfants, à cette heure?--mais sans cette lettre de Gaston Roupnel, ce grand écrivain ingénu et cordial dont je relis de temps en temps le _Nono_ pour sentir encore tout ce qu’il y a de tendresse et de verdeur à la fois dans l’âme française, aurais-je pensé à vous de la même façon?... Tout à coup je vous ai vus: c’est le don de certains hommes seulement que leur émotion soit communicative.

Roupnel, qui n’est plus bien jeune, vient d’être mobilisé: «Oui, oui, m’écrit-il, je suis sous les drapeaux. Je suis le soldat auxiliaire de 2e classe Roupnel. J’ai fait l’exercice et je resais faire le demi-tour à gauche par principe--ce qui n’empêche pas que, trois ou quatre jours par semaine, je retourne faire mon cours au lycée. Ainsi j’appartiens à la vie guerrière sans cesser d’appartenir à la vie civile; je ne suis encore que les quatre septièmes d’un auxiliaire; je doute que, dans la hiérarchie militaire, il y ait plus bas! Et pourtant, ma foi, je suis heureux! On m’a changé la caserne, depuis vingt-trois ans. Il y a un esprit nouveau, un quelque chose qui jadis nous était inconnu. J’ai cherché en vain, à travers les cours du quartier, l’adjudant aboyeur, le sergent vache, le caporal hurleur. Je n’y ai vu ni lieutenants bellâtres, ni vieux capitaines Ramollots. Mais partout de braves gens, de bonnes figures--pas trop poilues, mais bien claires. Il y a là de petits sergents qui nous parlent avec amitié, nous commandent avec ménagement, ne se gênent pas pour nous appeler «monsieur»,... et ne nous font pas grâce d’une minute d’exercice, les petits roublards! Mais les vieux que nous sommes, heureux et fiers, leur obéissent avec des airs touchants et sucrés. Cette sacrée vieille race des Gaules, avec un peu de franchise et de l’âme, on en fait ce qu’on veut. Et cependant, nous autres, nous sommes les vieux auxiliaires, les ventripotents, les reins flapis, les cœurs en soufflet, les borgnes, les tristes, les ivrognes et les abrutis. Tout ça n’empêche pas de rigoler. Nous avons même un gros charpentier, cardiaque et plein de blagues, qui rit de si bon cœur qu’il est obligé de se remettre ensuite les côtes en place avec les deux mains. Et vous savez, cette sale bêtise née des romans et qui rôdait autour des jeunes gens, elle s’est perdue. Les petits nigauds de jeunes ne savent pas ce qu’ils valent et ne font pas de l’œil aux femmes. Ils sont modestes. Il faut leur parler quatre jours et ruser comme un apache pour apprendre qu’ils ont été très blessés et ont fait six mois d’hôpital. A la place, il y a quelque chose de vaillant et de jeune: ceux qui survivront sauront aimer en paix...

»... Et puis, on attend les 17. On parle de leur arrivée comme d’une jolie chose. Les petits sergents prennent déjà pour eux un air de famille. On leur a choisi des instructeurs d’élite, de bons officiers et un vieux capitaine instructeur aussi brave homme qu’il est possible d’être sur terre et sur mer.--On les attend, ces gosses. Le casernement est propre, balayé. Oui, mon vieux, on leur a mis des poêles jusque dans leurs lavabos: ils auront de l’eau chaude, ces petiots... et pas plus de puces que vous et moi. Ah! mon vieil ami, quel malheur de ne faire que de la littérature, de ne plus savoir écrire que comme si c’était pour un article, de ne pas trouver moyen de dire simplement à tous ces jeunes gens qu’on les apprécie, qu’on les envie, qu’on les aime! Quel malheur de n’avoir plus dix-huit ans, d’être un verbeux demi-vieillard, et de laisser aux autres cette mort rude et farouche, par derrière laquelle il y a de si légères ténèbres!...»

* * * * *

Enfants, beaux petits, bons petits, qui allez commencer l’existence par le farouche apprentissage du renoncement quotidien à garder cette existence, voilà comme on vous aime et voilà comment vous serez reçus. Pour ce sacrifice magnifique et total vous serez les derniers: quelque chose me dit qu’il n’y aura pas de classe 18. Vous arrivez pour l’aube de la victoire, jeunes ouvriers de la onzième heure, qui aurez dans la gloire et dans le triomphe la même place que ceux de la première. Pour tous ces demi-vieux qui sont déjà là, et à qui dix-sept mois de guerre ont fait une âme semblable à celle des grognards du premier Empire, pour tous ces demi-vieux dont beaucoup ont des enfants, vous serez leurs enfants, ce sera de bouches viriles qu’on entendra cette fois jaillir les tendres paroles de la vieille chanson: «J’ai mon fils soldat comme toi!» Et c’est enveloppés de l’amour passionné, angoissé, douloureux et fier de tout ce grand pays que vos yeux ingénus vont aller regarder la guerre terrible. Je vous connais d’avance. Vous serez comme vos aïeux, et tels que vos pères et vos frères. Vous serez braves. La France est un pays de braves, il n’y a jamais eu un tel pays sous la lumière du grand ciel libre, et _maintenant_, et depuis dix-sept mois, le monde entier le sait! Mais j’ose vous dire: Ne soyez pas trop braves, ou plutôt soyez-le autrement peut-être que vous l’aviez rêvé, avec discipline--et pour l’achèvement de l’œuvre de victoire plus que pour montrer de quoi vous êtes capables. Rappelez-vous ce mot, cet admirable mot de notre sublime roman de _Tristan et Yseult_, que ce génial et déplorable bavard de Wagner massacra pour en faire une niaiserie sadique et désordonnée: «Démesure n’est pas prouesse.» Il n’y a pas de formule plus concise et qui résume aussi bien l’esprit de cette vieille France et aussi de cette vieille Grèce dont vous êtes également les fils--par le sang et par tant de chants sublimes qui vous sont entrés dans la tête. Avant qu’une vague de romantisme qui déferla sur nous de l’étranger vînt nous donner un goût, qui par bonheur est resté superficiel, des gestes excessifs et des exhibitions personnelles, ce que nous prisions le plus, c’était ce que nous nommions «l’ordonnance» dans les actes et les œuvres--et cette ordonnance, qui est la vertu la plus française, étant la plus classique, ce n’est pas autre chose que l’organisation, avec le goût de la beauté en plus!

Rappelez-vous, pour les glorifier à jamais dans vos mémoires, les sublimes saint-cyriens de 1914, qui pour aller à l’assaut, mirent leurs plumets et leurs gants blancs. Ils prouvèrent que, comme leurs aïeux dont ils n’avaient pas dégénéré, ils ne craignaient rien, sinon que le ciel leur tombât sur la tête; ils ont montré à l’univers, qui les regardait, que cette terre est toujours la terre des hommes intrépides. Mais ne les imitez que dans l’abnégation de leur courage, non pas dans leur témérité. On ne se bat pas pour soi-même, on se bat pour son pays; on ne se bat pas pour mourir, on se bat pour vaincre. Par-dessus toutes choses, _faites ce qu’on vous dit_. Quand on vous demandera de vous donner, donnez-vous tout entiers; mais pas avant. Et les uns avec les autres, et les uns pour les autres.