En avion vers le pôle nord

Part 9

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Le _N-25_ est dans une situation précaire; pour le sauver les efforts réunis des deux équipages ne seront pas superflus. Il a dû accomplir une descente forcée, comme nous l’apprenons. Si sa position au milieu de la glace est plus mauvaise que celle du _N-24_, par contre ses moteurs sont intacts. Les courants marins, au lieu de rapprocher les deux camps, les eussent-ils éloignés l’un de l’autre, selon toute vraisemblance nos deux groupes n’auraient pu communiquer, ni ensuite se rejoindre. Dès lors, chaque équipage se serait trouvé réduit à ses seules forces; dans de telles conditions, il est douteux que les appareils aient pu être remis en état de vol.

Même maintenant, alors que nous sommes tous réunis, nous nous demandons avec inquiétude comment, avec les primitifs engins en notre possession, nous parviendrons à hisser le _N-25_ sur le grand glaçon où il doit être amené. Dans cette situation critique l’ingéniosité de notre chef suppléera à tout, et l’avenir montrera que six hommes, lorsqu’ils luttent pour la vie, peuvent accomplir l’impossible.

La plupart d’entre nous ont compris très tôt que la remise en état de nos appareils ou tout au moins de l’un d’eux constituait notre unique moyen de salut. Une retraite à pied à travers les banquises, quelle que fût la direction adoptée, aurait présenté moins de chances de réussite; l’expérience que nous autres du _N-24_ venions de faire de ce genre d’exercice nous a instruit à cet égard.

Notre vie laborieuse pendant les semaines suivantes a été décrite plus haut. Au début, ce fut pour nous un crève-cœur d’abandonner notre avion. A mesure que le temps s’écoula et que nous prîmes conscience des difficultés que nous devions vaincre pour arriver à libérer le _N-25_, ce sentiment s’apaisa, et, lorsque le 15 juin nous réussîmes à prendre l’air, nous perdîmes de vue, sans trop de regrets, l’excellent appareil qui nous avait portés jusqu’aux approches du Pôle.

TROISIÈME PARTIE

En patrouille sur la côte nord du Spitzberg.

(21 mai-18 juin)

PAR

Fredrik RAMM

CHAPITRE PREMIER

L’attente.

A l’extrémité nord-ouest du Spitzberg.--Premières préoccupations.--Aventures de chasseurs norvégiens dans l’Arctique.--Soleil et brume.

_21 mai._--Baie du Roi.--A 17 h. 15 le _N-25_ descend sur la glace; un instant après le _N-24_ suit; sept minutes plus tard les deux avions ont disparu de l’horizon.

Si, au cours de leur vol le long de la côte ouest du Spitzberg, les appareils ne fonctionnent pas à la convenance des pilotes, ils reviendront à la baie du Roi. De même, si pendant cette partie du voyage un des deux avions est forcé de descendre, l’autre fera immédiatement demi-tour pour aller avertir les navires mouillés à la baie du Roi de se porter au secours de l’unité en panne. Aussi avec quelle anxiété les membres de l’expédition demeurés à Ny Aalesund épient l’horizon... Dix-neuf heures..., vingt heures... aucun vrombissement; le voyage jusqu’à l’île des Danois s’est donc effectué sans incident.

Conformément aux instructions laissées par Amundsen, dans la nuit, le _Farm_ et le _Hobby_ appareillent à destination de l’extrémité nord-ouest du Spitzberg, afin de recueillir les aviateurs, en cas de panne. Le 23, durant l’après-midi, nous jetons l’ancre à Port-Virgo, le mouillage de l’île des Danois, qui fut le théâtre de l’audacieuse tentative de l’infortuné Andrée, en 1897. Nuit et jour nous veillons attentivement.

_23 mai._--Le _Hobby_ croise devant la côte nord. En direction de l’est, les glaces ont mauvaise apparence; à perte de vue, elles s’étendent en masses compactes.

_24 mai._--Au dire des météorologistes le beau temps persiste dans le bassin polaire, et il n’y a lieu d’avoir aucune inquiétude sur le sort des aviateurs. Trois jours se sont écoulés depuis leur départ. Même les plus flegmatiques d’entre nous s’attendent à chaque instant à apercevoir les avions dans le ciel. Tous nous demeurons certains du succès; un léger doute semble pourtant naître chez quelques-uns. On discute les éventualités qui ont pu se présenter, comme les difficultés que les explorateurs ont dû rencontrer.

_28 mai._--Aujourd’hui une semaine depuis l’envol. Amundsen nous a averti de ne pas nous alarmer avant le 4 juin. Si nous ne sommes pas encore inquiets, en revanche nous ne croyons plus guère au retour de l’expédition par la voie des airs.

Ce soir, grand conseil. Par T. S. F., la Société norvégienne de Navigation aérienne nous avise du projet d’envoyer deux hydravions de la marine nationale patrouiller le long de la lisière de la grande banquise polaire devant la côte nord du Spitzberg, et nous demande notre opinion à ce sujet. Cette banquise est précédée vers le sud de «champs» hérissés de crêtes de glace. Une reconnaissance aérienne de cette région présente par suite des risques sérieux. Si au cours de cette opération un appareil éprouve une panne, il se brisera certainement à la descente, et son équipage ne sortira pas sans dommage de l’aventure. Par contre, des patrouilles d’avions exerceront une surveillance beaucoup plus efficace que des navires. Un message exposant la situation est envoyé à Oslo.

_29 mai._--Temps bouché. Le _Farm_ part charbonner à la baie du Roi, tandis que le _Hobby_ fait des routes diverses à la lisière du _pack_[40] polaire.

[40] Voir plus haut, page 146.

_31 mai._--Baie du Roi.--Plusieurs membres de l’expédition, dont les météorologistes, nous quittent pour rentrer en Norvège; nous autres retournons avec le _Farm_ continuer la faction à la pointe nord-ouest du Spitzberg.

_1er juin._--De nouveau à Port-Virgo, où nous retrouvons le _Hobby_. Nous avons perdu l’espoir de voir revenir Amundsen en avion. Reverrons-nous même ces audacieux explorateurs? Que sont-ils devenus? Deux hypothèses sont plausibles. A l’atterrissage les deux appareils ont été brisés; dans ce cas, nos amis se dirigent à pied vers le cap Columbia (terre de Grant), pour de là s’acheminer vers Thulé, près du cap York, la station danoise la plus septentrionale de la côte ouest du Groenland. Un trajet de 1.600 kilomètres en majeure partie sur la glace; le seul énoncé de cette distance fait passer un frisson d’inquiétude, étant donné l’équipement rudimentaire de la petite troupe. La seconde hypothèse est une panne d’essence au retour; si pareil accident est survenu, les aviateurs battent en retraite à travers la banquise située au nord du Spitzberg, en direction de la terre du Nord-Est. Dans ce secteur, si la retraite présente également de très grands dangers, elle offre toutefois des chances de salut. Jusqu’à une époque avancée de la saison, des chasseurs de phoques norvégiens croisent dans ces parages. Nos amis pourront donc être recueillis.

_2 juin._--Port-Virgo.--Ces terres extrêmes du monde ont été le théâtre de maints drames émouvants. Il y a une vingtaine d’années, deux trappeurs norvégiens, hivernant à Port-Virgo, se dirigèrent, au cours d’une expédition, vers un îlot voisin. On était en mai; à cette époque la glace avait déjà été entamée par la fusion; aussi bien, dès que l’un des chasseurs s’engagea sur la nappe unissant l’îlot à la terre principale, elle se rompit sous son poids, et le malheureux disparut instantanément, emporté par les glaçons en débâcle. Son compagnon vécut ensuite solitaire pendant deux mois et demi au milieu de cet effroyable désert. Il avait d’ailleurs l’habitude de cette vie cénobitique, et cela même dans des conditions macabres. Quelques années auparavant, passant l’hiver à la terre François-Joseph, ce trappeur garda le corps de son unique compagnon, mort du scorbut, sur l’étroite couchette de leur misérable hutte, afin de le soustraire à la dent des ours. Pendant plusieurs mois il dormit à côté du cadavre!

_3 juin._--Port-Virgo.--Ces jours derniers le temps a été très beau; les aviateurs n’auraient éprouvé aucune difficulté à trouver le Spitzberg dont les hautes montagnes sont visibles de fort loin. Aujourd’hui, changement de décor. La brume polaire, lourde, impénétrable! Impossible de distinguer la côte dont nous ne sommes éloignés que de 200 mètres.

_4 juin._--Quatorze jours depuis le départ des avions! D’après les instructions laissées par Amundsen, la garde que nous montons à l’île des Danois prend fin; désormais, pendant quatre semaines, à partir de demain, nous croiserons sur la côte nord du Spitzberg le long de la grande banquise polaire. La mince coque en tôle du _Farm_ crèverait au premier contact un peu rude avec les glaces; dans ces conditions, cette unité patrouillera dans la partie ouest de la côte, moins encombrée, pendant que le _Hobby_, construit en bois, par suite capable d’affronter des collisions sans risques d’avarie, poussera jusqu’à la terre du Nord-Est, si possible.

La première croisière durera quatre jours; le 9 juin, les navires se retrouveront à Port-Virgo. J’embarque sur le _Hobby_ avec Mr Berge, photographe de l’expédition, et Mr Wharton, correspondant américain.

CHAPITRE II

En vue des terres les plus septentrionales du Spitzberg.

Toujours la brume.--Une chasse à l’ours.--Un remède contre la goutte.--Un été précoce.--La mer libre jusqu’aux terres les plus septentrionales du Spitzberg.--Retour d’Amundsen.

_6 juin._--A bord du _Hobby_. Temps bouché. En attendant une éclaircie, nous faisons des ronds dans l’eau. L’après-midi, la brume paraît devoir se lever; la vue s’étend maintenant à plusieurs longueurs de navire devant soi. Tout à coup un cri réveille les énergies somnolentes.

«Un ours! Là! sur le haut du glaçon, à tribord!»

En un clin d’œil, une embarcation[41] est mise à l’eau; je m’y précipite, suivi de chasseurs et de photographes, puis, rapidement, nous poussons du bord. Avec quelle ardeur les trois rameurs enlèvent le canot!... Nous approchons... nous apercevons distinctement l’animal, une superbe bête de trois à quatre ans. En pleine sécurité elle prend ses ébats sur son glaçon, se roulant sur le dos et lançant de la neige avec une de ses pattes... Nous n’en sommes plus qu’à 10 mètres. L’ours ne nous voit toujours pas, masqués que nous sommes par un monticule, mais le bruit des rames lui donne l’éveil. Se dressant alors, il nous découvre et s’enfuit aussitôt au galop. Un instant après nous entendons le bruit de la chute d’un corps dans l’eau. L’animal s’est jeté à la nage; il cherche son salut en mer. Nos canotiers «souquent» avec énergie. En un instant ils contournent le glaçon, puis se lancent à la poursuite du gibier. Malgré leurs efforts, la bête gagne du terrain; si elle réussit à atteindre un tas de grosses glaces derrière le _Hobby_, elle échappera. Mais elle ne peut maintenir longtemps son train rapide; elle nage de moins en moins vite..., bientôt nous n’en sommes plus qu’à trois mètres. Les déclics d’appareils photographiques crépitent; puis deux coups de feu partent. Frappé à mort, l’ours s’affaisse; lui passant autour du cou un nœud coulant, on le remorque sur un grand glaçon, où on procède au dépeçage. Nous rapportons à bord deux gigots et la vésicule biliaire. Dilué dans une bonne dose de cognac, son contenu constitue un remède souverain contre la goutte, affirment les vieux capitaines de l’océan Arctique.

[41] Les embarcations employées pour la chasse à l’ours, au phoque ou au morse sont peintes en blanc, afin qu’elles se confondent avec la tonalité générale du paysage. (_Note du traducteur._)

... Après avoir manœuvré pendant une demi-heure, le _Hobby_ sort de la glace. Maintenant la mer est complètement dégagée; nous faisons alors route dans l’Est; d’horizon en horizon, toujours de l’eau libre.

A la fin de l’après-midi, une longue raie blanche apparaît par l’avant. Est-ce le rebord de la banquise polaire? Non, ce sont simplement des trains de glace épars. Nous les traversons sans difficultés, et, le soir, arrivons près des Sept-Iles. Ainsi, dès le début de juin, nous atteignons les terres les plus septentrionales du Spitzberg, alors que, habituellement, elles ne sont accessibles qu’à une date très avancée de l’été, et, que, certaines années, elles demeurent même hors d’atteinte derrière un rempart infranchissable de glaces. L’an passé, à la fin de ce même mois, les navires trouvaient la route barrée à 100 kilomètres plus au sud! D’un été à l’autre, la limite des glaces dans l’océan Arctique subit des déplacements considérables sous l’influence de divers phénomènes.

A minuit, le _Hobby_ mouille par le 80° 45′ de latitude nord, sous le 18° 15′ de longitude est, à 50 mètres de la banquise qui s’étend à perte de vue dans le nord et dans l’est.

_7 juin._--Un beau soleil clair. Nous nous chauffons à ses rayons sur le pont. Du nid de corbeau[42], le capitaine explore à la longue-vue les Sept-Iles. Il n’y découvre nul indice du passage des aviateurs; en revanche, il aperçoit près de la côte une troupe de phoques barbus en train de prendre un bain de soleil sur la glace. Immédiatement une embarcation est armée pour essayer d’en abattre quelques-uns. L’expédition est couronnée de succès: elle ramène les dépouilles de quatre de ces mammifères marins.

[42] Voir plus haut, page 112.

«Attrape, voici des beefsteaks pour le souper», crie un des chasseurs au cuisinier, en lui tendant d’énormes quartiers de phoque.

_8 juin._--Nous serrons vers l’ouest la lisière de la banquise à une distance de 50 à 100 mètres. Toujours aucune trace des aviateurs. Rentrés à Port-Virgo.

Le soir, grande discussion au sujet de la région où les recherches devront porter de préférence. De l’avis des pratiques du Spitzberg, si Amundsen bat en retraite vers cet archipel, c’est à la terre du Nord-Est que l’on a les plus grandes chances de le retrouver, notamment entre le revers oriental des Sept-Iles et le cap Nord. En règle générale, la lisière de la banquise polaire devant la côte septentrionale du Spitzberg, est toujours très accidentée; à la suite des chocs et des pressions qu’ils subissent, soit du fait du voisinage de la terre, soit des courants et des vents, les glaçons riverains de la mer libre s’empilent les uns par-dessus les autres en formant des séries de crêtes hautes d’une dizaine de mètres. Or, entre la côte est des Sept-Iles et le cap Nord, d’après les observations faites par le _Hobby_, cette zone tourmentée, d’un parcours extrêmement laborieux, est peu étendue; en second lieu, la nappe d’eau libre séparant la banquise de la terre du Nord-Est ne dépasse pas un diamètre de quelques milles. Il y a là une sorte de pont entre le grand _pack_ polaire et le Spitzberg. Au contraire, à l’ouest des Sept-Iles, la zone accidentée, à la limite de cette même banquise, est notablement plus large, au moins 15 kilomètres, et, selon toute apparence, le devient davantage plus loin; en même temps, dans la même direction, l’eau libre isolant la glace de la terre forme un véritable bras de mer, large de 100 kilomètres environ. Jamais dans leurs canots pliants les explorateurs ne pourraient accomplir une pareille traversée. Un homme aussi avisé et aussi prudent qu’Amundsen ne s’engagera d’ailleurs pas dans une pareille entreprise, vouée d’avance au naufrage.

_9 juin._--Nous mouillons à Port-Virgo. Dans la hutte voisine du rivage, trouvé une note du Capitaine Hagerup et copie d’un télégramme de la Société norvégienne aérienne. Pour surveiller le retour des aviateurs et leur prêter assistance, des patrouilles d’avions seront prochainement constituées au Spitzberg, sur les deux côtes du Groenland et au cap Columbia. Deux appareils vont partir pour le Spitzberg; le Dr Charcot, avec le concours du capitaine Isachsen, conduira les recherches sur la côte orientale du Groenland, les Américains s’installeront au cap Columbia. Le commandant Hagerup prescrit au _Hobby_ d’exécuter une nouvelle reconnaissance, puis de rallier Port-Virgo le 16 juin. Si, à cette date, le _Farm_ n’est pas revenu à ce mouillage, le _Hobby_ rentrera à la baie du Roi.

Au cours de cette seconde patrouille, le navire s’avança à travers la banquise, au nord des Sept-Iles, jusqu’à 81° de latitude, sans, naturellement, rencontrer les explorateurs. Le 15, à 16 heures, il rentrait à Port-Virgo, et le lendemain, conformément à ses instructions, revenait à Ny Aalesund.

Là, grande nouvelle. Le garde-pêche _Heimdal_, envoyé pour remplacer le _Farm_, et deux avions de la marine militaire attendent dans l’Advent bay un temps favorable pour nous rallier.

Le 17 juin, un beau soleil luit, une légère brise souffle, bref, un temps rêvé pour le vol. Immédiatement, un message informe les aviateurs de ces circonstances favorables; à 11 heures ils amerissent dans la baie du Roi.

A 20 heures, le _Heimdal_ arrive à son tour. Il appareillera dans la nuit avec le _Hobby_ pour l’île des Danois; le lendemain matin les aviateurs suivront le mouvement. En attendant le départ, les membres de l’expédition et tous les officiers vont dîner chez le directeur du charbonnage, l’excellent M. Knutsen. Notre hôte, qui témoignait d’un optimisme imperturbable pendant les premiers jours après le départ d’Amundsen, semble, lui aussi, envahi par le doute. S’il se refuse à admettre la possibilité d’un échec, il n’a plus, évidemment, la même confiance dans le succès. La conversation est pénible, coupée de longs silences. Tout le monde est hanté par la même préoccupation et personne n’ose dire le fond de sa pensée. A 1 heure du matin, le 18 juin, nous quittons l’hospitalière direction de la mine pour regagner nos navires respectifs. Le quai est couvert de promeneurs; les distractions sont rares à Ny Aalesund; aussi le départ de deux bateaux constitue un événement auquel tout le monde tient à assister. Soudain, un homme court vers nous en gesticulant. «Amundsen arrive», crie-t-il. Sa voix est pâteuse et embarrassée; évidemment un ivrogne. Nous poursuivons notre chemin. Mais que se passe-t-il là-bas, au bout de la jetée? Des gens agitent leurs chapeaux et poussent des hurrahs, en même temps nous apercevons un petit bateau nouvellement arrivé. Nous hâtons le pas, et qui voyons-nous à son bord? Nos six amis: Amundsen, Ellsworth, Riiser-Larsen, Dietrichson, Omdal, Feucht, pâles, amaigris, défigurés par les privations. Nous nous jetons dans leurs bras; une émotion si poignante nous étreint que nous ne pouvons parler. Ne sommes-nous pas le jouet d’une illusion? Un instant notre raison doute du témoignage des yeux. L’invraisemblable est devenu la réalité.

QUATRIÈME PARTIE

L’Œuvre du Commandant en second.

PAR

Hj. RIISER-LARSEN

_Lieutenant de vaisseau de la marine norvégienne._

CHAPITRE PREMIER

L’équipement de l’expédition.

Pourquoi nous avons choisi des Dornier-Wal.--Leurs moteurs.--Précautions pour les protéger contre le froid.--Le vestiaire des aviateurs.--Le compas solaire.--Méthode de détermination de la position recommandée dans le bassin arctique.--La gastronomie polaire.--Notre matériel de campement.

L’emploi d’un dirigeable nous étant interdit pour des raisons d’ordre financier, force nous fut de nous contenter de l’avion.

Pourquoi avons-nous pris deux appareils? En raison des critiques qu’elle a soulevées, je dois d’abord expliquer les motifs de cette décision. Pour cela, il importe de rappeler qu’avant le départ les explorateurs arctiques les plus qualifiés et les chasseurs de phoques norvégiens, qui, depuis de longues années, naviguent au milieu des glaces du Groenland oriental provenant du bassin arctique, affirmaient la possibilité de trouver des terrains d’atterrissage sur la banquise polaire. La banquise en question, assuraient-ils, renfermait en abondance des «champs», suffisamment unis et étendus pour que des avions puissent s’y poser, ainsi que de nombreux canaux sur lesquels un amerissage ne présenterait aucune difficulté. A la vérité, plusieurs personnalités ne partageaient pas cet optimisme; elles émirent même une opinion complètement différente sur l’état des surfaces qu’offre la banquise polaire. Leurs affirmations s’appuyant uniquement sur des hypothèses, nous ne crûmes pas devoir leur prêter une aussi grande attention qu’aux renseignements donnés par des navigateurs de l’Arctique, qui, eux, étaient fondés sur une longue expérience. En conséquence, nous admîmes que nous rencontrerions fréquemment des terrains d’atterrissage, et, sur cette présomption, notre programme fut établi. Nous envisageâmes dès lors une expédition effectuant en cours de route des escales, afin d’exécuter des observations scientifiques, les résultats que cette méthode de voyage procurerait devant être beaucoup plus considérables que ceux obtenus au cours d’un vol aller et retour sans arrêt. Pour accomplir ce programme, l’emploi de deux appareils nous parut offrir plus de garanties; si, en effet, l’un venait à être immobilisé par une panne, le second nous permettrait de poursuivre le voyage. Avec deux avions les chances d’atteindre un but ne sont-elles pas deux fois plus grandes qu’avec un seul, pourvu, bien entendu, que le terrain permette de descendre? Au contraire, si cette dernière condition ne se trouve pas réalisée, les chances deviennent moitié moindres, puisque les possibilités de panne sont doubles, et cela en admettant même que les pilotes naviguent de conserve. Aussi bien, lorsque après notre arrivée sur la banquise nous eûmes constaté qu’elle ne renfermait aucun terrain propice à l’aviation, nous résolûmes d’effectuer le retour sur un seul appareil. Si, pendant plusieurs jours, nous avons travaillé à remettre en état nos deux hydravions, c’est qu’étant donné les dangers que présenterait le départ, il nous parut prudent de les avoir tous les deux parés pour le cas où l’un serait avarié en prenant son envol. Quand nous nous fûmes rendu compte que les préparatifs de mise en route d’un seul appareil exigeraient les efforts réunis des deux équipages, nous choisîmes celui se trouvant en meilleur état, par suite offrant le plus de sécurité pour le retour.

On nous a, en outre, critiqué d’avoir continué notre vol avec deux avions, lorsque après être sortis de la brume, nous constatâmes que la banquise ne renfermait aucun terrain d’atterrissage.

Ma réponse sera très simple: nous espérions que, plus au nord, les glaces seraient moins accidentées.

Ceci dit, abordons une autre question: «Pourquoi avons-nous adopté des Dornier-Wal?»

Notre choix entre les différents types d’aéroplanes fut déterminé par les conditions que nos appareils devaient remplir pour atterrir sur la banquise polaire, d’après les idées que nous nous faisions alors de sa surface.

Par temps clair, lorsque le soleil brille, il est possible de discerner d’une certaine hauteur les accidents que présente le terrain sur lequel on se propose de descendre, sans être toutefois certain de ce que l’on va rencontrer. Il peut, par exemple, arriver que la neige masque des amas de blocs de glace fort dangereux. Par temps de brume, un atterrissage, même volontaire, offre de grands risques, en raison de l’impossibilité d’apercevoir les vagues qui accidentent la surface de la neige[43].

[43] La surface de la neige est accidentée de vagues créées par le vent. Ces ondulations portent dans le vocabulaire géographique le nom de _sastrugi_, terme emprunté à la langue russe. (_Note du traducteur._)

Trois types d’appareils retinrent notre attention:

1º Les avions montés sur _ski_;

2º Les hydravions à flotteurs;

3º Les hydravions à coque.

Supposons un avion sur _ski_ ou un hydravion à flotteurs; à la descente, un _ski_ ou un flotteur vient-il à heurter une saillie de la banquise, le train d’atterrissage se brisera et l’appareil capotera.