En avion vers le pôle nord

Part 13

Chapter 132,651 wordsPublic domain

Trois jours plus tard les circonstances atmosphériques devenaient favorables. L’aire de hautes pressions couvrait tout le bassin arctique, et la dépression de l’île aux Ours avait filé vers la Sibérie septentrionale. Néanmoins jusque dans la matinée du 21, à la baie du Roi, le ciel resta couvert avec averses de neige. Ce mauvais temps était déterminé par une petite dépression locale au-dessus de la langue d’eau tiède que le Gulf-Stream amène le long de la côte ouest du Spitzberg. Seulement le 21, le vent d’est acquit assez de force pour la repousser vers la pleine mer; dès lors, à partir de midi, un soleil étincelant brilla dans un ciel sans nuage. C’était la situation attendue depuis si longtemps, et c’était la première fois qu’elle se présentait depuis que les avions se trouvaient parés pour le vol. Il fallait donc en profiter, d’autant que la fin de mai et, par suite, la période de brume approchait à grands pas.

De brume nous n’en avions pas encore vu et, sans les renseignements fournis par les observations du _Farm_, pendant les années 1893-1896, sur la fréquence de ce météore dans le bassin polaire, on aurait été tenté de remettre le départ. Le 21, le froid était, en effet, assez vif: −9° à la baie du Roi, peut-être −15° au Pôle. Pour les aviateurs, comme pour les moteurs, une température moins basse eût été préférable. Entre deux maux on dut choisir le moindre.

Aussitôt que l’été commence dans le nord des deux continents, la brume couvre progressivement le bassin arctique. Tout courant aérien pénétrant dans cette région, quelle qu’en soit la direction, entraîne de l’air chaud, lequel se refroidit au contact de la banquise. Le refroidissement de cet air chaud et humide est la cause génétique de la brume. Elle naît indépendamment du régime des pressions. Ainsi, en été, la présence d’une aire anticyclonique autour du Pôle n’implique nullement des circonstances favorables pour l’aviation. En pareil cas, on ne rencontrera pas de nuages élevés susceptibles de se résoudre en neige; par suite le vol pourra s’accomplir par un soleil rayonnant, mais la brume, même si son épaisseur ne dépasse pas quelques mètres au-dessus du sol, mettra obstacle à l’atterrissage.

Que le 21 mai une brume de ce genre s’étendît sur une partie du bassin polaire, cela était peu probable, pour ne pas dire impossible. Ce jour-là, le vent de nord-est était si froid (−9°) qu’il devait provenir de la partie centrale de la banquise, et, selon toute vraisemblance, en cours de route vers le Spitzberg, il ne devait pas subir un nouveau refroidissement susceptible d’amener la formation de nuages.

Ces différentes considérations nous amenèrent à formuler l’avis suivant:

«Aujourd’hui la situation météorologique est très favorable, et l’on devra attendre longtemps avant d’en retrouver une pareille.»

Ce ne fut pas sans émotion que je communiquai ce pronostic aux aviateurs; jamais je ne me suis senti une aussi lourde responsabilité en donnant une prévision du temps. Avec leur calme habituel, Amundsen et ses compagnons décidèrent immédiatement le départ.

* * * * *

Les émissions recueillies dans l’après-midi n’annoncèrent aucune modification de la situation. D’ailleurs, le ciel s’éclaircit de plus en plus. Calwagen profita de cette circonstance pour lancer un ballon-sonde qu’il suivit jusqu’à une hauteur de 4.000 mètres. Sauf dans les couches inférieures devant la baie du Roi où soufflait un vent de sud-est, le nord-est régnait jusqu’à 4.000 mètres. Aux grandes altitudes, il atteignait une vitesse horaire de 16 à 20 kilomètres. S’il conservait cette vitesse pendant toute la durée du vol, évaluée à 8 heures, les avions devraient être déportés dans l’ouest de 130 à 160 kilomètres. A 5 h. 15, Amundsen prit le départ... L’œuvre des météorologistes était terminée.

Quarante-cinq jours plus tard, les aviateurs étaient de retour à Oslo. Avec quel intérêt je lus leurs cahiers d’observations! Ne fournissent-ils pas des informations sur un monde jusqu’ici fermé aux météorologistes et, en outre, ne leur donnent-ils pas beaucoup à penser, surtout à celui qui osa fournir aux aviateurs une prévision du temps dans la région inconnue qu’ils devaient survoler?

Examinons les faits mentionnés dans ces documents.

Après avoir longé la côte ouest du Spitzberg, Amundsen rencontra, autour des cimes de l’île des Danois et de l’île d’Amsterdam, une nappe de brume s’étendant dans le nord à perte de vue.

Ne l’ayant pas observée, je ne puis me prononcer sur sa nature. Lorsque douze heures plus tard nous arrivâmes avec le _Farm_ à l’île des Danois, le ciel était complètement dégagé. Dans mon opinion, cette brume était formée de nuages très bas, comme souvent nous en avions vu au début de mai lorsque nous étions mouillés dans la South Gat, attendant un temps favorable.

Ces nuages naissent lorsqu’un vent froid souffle de la banquise vers la mer libre. En passant au-dessus des nappes d’eau situées au milieu des glaces ou à leur lisière, la masse d’air qu’il véhicule se réchauffe par en-dessous. Cet air chaud s’élève et dans son ascension forme des nuages. A mesure que le phénomène se répète, leur épaisseur et leur étendue augmentent. D’après les observations que j’ai faites à l’île des Danois au début de mai, la limite inférieure de ce plafond se trouve à l’altitude de 200 mètres. Cette panne s’étend rarement en hauteur à plus de 1.000 mètres; on peut donc la survoler facilement. D’autre part, son extension vers le nord ne semble pas très considérable; selon toutes probabilités, elle ne doit pas se rencontrer dans cette direction au delà des nappes d’eau libre éparses au milieu de la banquise. Un aviateur ne s’expose donc pas à de trop grands risques en survolant cette mer de nuages riveraine de la zone de ciel clair située plus au nord.

Amundsen a couru cette chance, et il a bien fait. Après un vol de deux heures à partir de l’île des Danois en direction du nord, il arriva à la fin des nuages et, à partir de ce moment jusqu’à l’amerissage, rencontra un ciel serein.

Les renseignements météorologiques que l’expédition a recueillis présentent un grand intérêt pour les prochaines expéditions aériennes dans l’Arctique. Lorsqu’un vent froid souffle du Pôle vers le sud, on doit prévoir la formation de pannes de nuages dans les zones de transition, entre la banquise et la mer libre, même si un temps clair règne dans les régions plus rapprochées du Pôle. Ces nuages se produisent en toute saison, le plus fréquemment cependant pendant la saison froide, à l’époque à laquelle la différence entre les températures de la glace et de la mer atteint sa plus grande amplitude.

L’amerissage eut lieu par faible brise, probablement près du centre de l’anticyclone qui couvrait le bassin arctique. Au cours du voyage vers le nord, le vent paraît avoir été beaucoup plus frais qu’il n’avait été prévu, à en juger d’après la dérive de 250 kilomètres éprouvée en huit heures de vol. Le vent aurait atteint une vitesse moyenne horaire de 30 kilomètres, donc plus élevée que celle mesurée à l’aide d’un ballon-sonde à la baie du Roi, soit 20 kilomètres. Les avions ont donc d’abord traversé une zone de vent de nord-est très frais, au nord du Spitzberg, puis une région moins agitée en approchant du Pôle.

Ces considérations m’amènent à la question suivante: «Aurait-on pu choisir pour le voyage une journée où la brise eût été plus faible, par suite la dérive moindre, ce qui aurait permis d’atteindre le Pôle même?»

Suivant toute vraisemblance, le 22 eût été préférable au point de vue vent. Ce jour-là, Calwagen observa à l’île des Danois, à l’altitude de 500 mètres, une brise de 13 kilomètres seulement, laquelle n’aurait déterminé une dérive que de 100 kilomètres environ. Par contre, les observations d’Amundsen à son camp du 87° 43′ indiquent à la date du 22 mai une faible brise de nord, donc un vent contraire près du Pôle. Ce qui est plus grave, c’est qu’à cette date le ciel n’était plus clair dans l’extrême nord.

«Pendant les deux dernières heures du vol, écrit Amundsen, des nuages légers très élevés avaient commencé à paraître; ils permirent cependant d’exécuter une observation aussitôt après l’amerissage. Le lendemain, le beau temps est passé; un plafond uniformément gris recouvre tout le ciel. C’est le temps normal de l’été polaire, tel que les observations du _Farm_ nous l’ont fait connaître. Le 23, le 24, le 25, même temps, ciel gris, pas de précipitation, mais pas de soleil. Le 22, le 23, le 24, brise du nord, le 25 elle tombe.»

Comment ces événements météorologiques se manifestent-ils sur la carte du 22 mai? Elle montre peu de changements par rapport à celle du 21. Le vaste anticyclone qui s’étendait le jour du départ sur le bassin arctique persiste. Le calme observé par les explorateurs indique qu’ils ne devaient pas se trouver loin de son centre. Ainsi, d’après la carte, la situation serait très favorable. Rencontrant ce même jour à l’île des Danois un magnifique temps ensoleillé qui se maintint vingt-quatre heures, je fus persuadé qu’il s’étendait jusqu’au Pôle. Or, les observations d’Amundsen nous apprennent que cette prévision ne s’est pas réalisée et que, même dans le cas d’une distribution favorable des hautes pressions, le ciel demeure couvert, au Pôle, à une date aussi avancée vers l’été que la fin de mai[54].

[54] Cette constatation est un des faits nouveaux révélés par l’expédition Amundsen dans le domaine de la météorologie. Pendant l’expédition du _Farm_, aucune aire étendue de hautes pressions ne pénétra dans le bassin arctique à la fin de mai.

Au 87° 43′ rarement les nuages se dispersèrent. Le 29 mai, par exception, le soleil brilla dans un ciel presque complètement dégagé. Cette clarté était simplement l’indice de l’approche du mauvais temps. Dans la nuit du 28 au 29 mai, une bourrasque de neige passa sur le Spitzberg en marche vers le Nord. Le 30 mai, elle atteignit le camp des explorateurs par 87° 43′. L’éclaircie du 29 avait donc été accidentelle. Si les aviateurs étaient partis ce jour-là pour le sud, ils auraient rencontré un impénétrable tourbillon de neige quelques heures après leur départ. L’existence de temps clair en avant de temps donnant lieu à de fortes précipitations neigeuses ou liquides est un phénomène connu des pays situés sous de basses latitudes. Il est intéressant de savoir qu’il se manifeste également au Pôle.

Ensuite survint une période avec vents dominants de sud et de sud-est, lesquels déterminèrent une hausse rapide de la température. Le 24 mai, la journée la plus froide qu’Amundsen ait observée sur la banquise, le thermomètre descendit à −12°,5; au changement de lune, il remonta à −7°, et le 7 juin il s’éleva à 0°. Ce rapide passage de la «température hivernale» à la «température estivale» est caractéristique du climat arctique. Au Pôle, le «printemps» dure non pas plusieurs mois, comme sous des latitudes plus basses, mais seulement quelques semaines.

A partir du 7 juin, la température oscilla autour de 0°, un jour s’élevant quelque peu au-dessus, un autre descendant légèrement en dessous; aussi bien, peut-on considérer 0° comme la température estivale caractéristique du bassin arctique. Souvent des couches d’air provenant du sud, par suite possédant une température supérieure à 0°, arrivent dans cette zone, mais au contact de la banquise elles se refroidissent immédiatement à 0°. Ce refroidissement est, comme je l’ai expliqué plus haut, l’agent génétique des brumes, la glace déterminant la condensation de la vapeur d’eau suspendue dans cet air. La première brume s’étendant jusqu’au niveau de la banquise fut observée le 2 juin; le 5, elle apparut de nouveau, et par la suite très fréquemment, si bien que les jours complètement clairs devinrent exceptionnels. Heureusement le 15 juin, jour où Amundsen et ses compagnons repartirent pour le sud, la visibilité fut suffisante pour permettre l’envol et pour que ces audacieux explorateurs pussent trouver la route afin de s’échapper du pays des brumes.

TABLE DES GRAVURES ET CARTES

Pages

Itinéraire de l’expédition Amundsen dans son voyage vers le Pôle et au retour 15

_Spitzberg._--A la baie du Roi, les membres de l’expédition étudient sur la carte le trajet éventuel des hydravions au dessus de la banquise 22

_Spitzberg._--La baie du Roi. Chenal ouvert par un vapeur à travers la banquise recouvrant le fjord pour permettre aux navires de l’expédition d’arriver à Ny Aalesund 30

_Spitzberg._--Débarquement de la coque du _N-25_ à Ny Aalesund 46

_Spitzberg._--Le débarquement des hydravions à la baie du Roi 62

_Spitzberg._--La mise en place des hélices 78

_Spitzberg._--L’envol du _N-24_ sur la glace recouvrant la baie du Roi 94

_Spitzberg._--Face à l’océan Glacial arctique, le cap Nord près duquel Amundsen amérit, au retour de son envol vers le Pôle 109

Les deux avions sur la banquise à 254 kilomètres du Pôle 110

Amundsen et ses compagnons déblayant la banquise pour mettre le _N-25_ en sécurité sur un grand glaçon 126

Les explorateurs charriant des blocs de neige pour combler les crevasses du champ de glace aménagé en champ d’aviation 142

Ours fuyant devant une embarcation du _Hobby_ qui lui donnait la chasse 158

A bord d’un «phoquier» norvégien, à la lisière de la banquise polaire: du nid de corbeau une vigie veille le retour éventuel d’Amundsen 174

Le Soleil de Minuit sur la côte nord du Spitzberg 190

Le retour du _N-25_ au Spitzberg 206

Les membres de l’expédition à leur retour à la baie du Roi 222

Le _N-25_ remonte le fjord d’Oslo, amenant Amundsen et ses compagnons à la réception solennelle que leur réservait la capitale de la Norvège 230

Amundsen porté en triomphe à Oslo 238

TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos 5

PREMIÈRE PARTIE A TRAVERS LES AIRS DU SPITZBERG AUX APPROCHES DU PÔLE par Roald AMUNDSEN.

CHAPITRE I.--Comment je devins aviateur 19 CHAPITRE II.--Au Spitzberg. Le départ des avions 31 CHAPITRE III.--Droit au nord par les airs 57 CHAPITRE IV.--La lutte pour la vie sur la banquise 65 CHAPITRE V.--Le retour au Spitzberg 99

DEUXIÈME PARTIE CE QU’IL EST ADVENU DU _N-24_ par Leif DIETRICHSON.

CHAPITRE I.--Du Spitzberg aux approches du pôle 123 CHAPITRE II.--Sur la banquise 137

TROISIÈME PARTIE EN PATROUILLE SUR LA CÔTE NORD DU SPITZBERG par Fredrik RAMM.

CHAPITRE I.--L’attente 161 CHAPITRE II.--En vue des terres les plus septentrionales du Spitzberg 167

QUATRIÈME PARTIE L’ŒUVRE DU COMMANDANT EN SECOND par Hj. RIISER-LARSEN.

CHAPITRE I.--L’équipement de l’expédition 177 CHAPITRE II.--Le transport des avions 209

CINQUIÈME PARTIE LA PRÉVISION DU TEMPS DANS LE BASSIN ARCTIQUE par Jacob BJERKNES.

La prévision du temps dans le bassin arctique 221 Table des gravures et cartes 249

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 29 JANVIER 1926 PAR L’IMPRIMERIE PAUL DUPONT A CLICHY (SEINE)

COLLECTION DES MAITRES DE LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

OUVRAGES PARUS:

Conan Doyle (Arthur) Les Débuts de Sherlock Holmes. (Traduit de l’anglais par Albert Savine.) Storer Clouston (J.) La Mémorable et Tragique Aventure de M. Irwin Molyneux. (Traduit de l’anglais par Louis Labat.) Wells (H.-G.) Le Trésor dans la Forêt. (Traduit de l’anglais par Albert Savine.) Conan Doyle (Arthur) Les Aventures du Brigadier Gérard. (Traduit de l’anglais par Louis Labat.) Carlos Reyles La Race de Caïn. (Traduit de l’espagnol par Francis de Miomandre.) Conan Doyle (Arthur) Le Million de l’Héritière. (Traduit de l’anglais par Anna Clayton.) Kibbe Turner (George) Le Magot de mon Oncle Athiel. (Roman américain traduit par Louis Labat.) Jacobs (W.-W.-J.) Les Amours du Capitaine marin. (Traduit de l’anglais par Albert Savine et Michel-Georges Michel.) Twain (Mark) Tom Sawyer à travers le monde. (Traduit de l’anglais par Albert Savine.) Birmingham (George-A.) L’Ile aux Surprises. (Traduit de l’anglais par Louis Labat.) Stevenson (R. L.) L’Ile au Trésor. (Traduit de l’anglais par Albert Savine et Albert Lieutaud.) Wells (H.-G.) Le Nouveau Machiavel. (Traduit de l’anglais par Madeleine Rolland.) 2 volumes. Kipling (Rudyard) La Lumière qui s’éteint. (Traduit de l’anglais.) Conan Doyle (Arthur) La Brèche au Monstre. (Traduit de l’anglais par Louis Labat.) Galvez (Manuel) L’Ombre du Cloître. (Traduit par M. Cahisto.) Stevenson (R. L.) Le Reflux. (Traduit de l’anglais par Théo Varlet.) Kipling (Rudyard) Un Beau Dimanche anglais. (Traduit de l’anglais par Albert Savine.) Salvator Gotta La Plus Belle Femme du Monde. (Traduit de l’Italien par Marie Croci.) White (S. E.) L’Associé. (Traduit de l’anglais par Léon Bocquet.) Wells (H.-G.) M. Barnstaple chez les Hommes-Dieux. (Traduit de l’anglais par Louis Labat.)

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