Part 9
Ils attendent sous terre le bon plaisir du puissant qui les a mis là. Des années entières, sans soins d'aucune sorte, ils restent couchés sur un fumier, sont rongés par la vermine.
Parfois il advient qu'il y a des mécontents dans le peuple, les impôts se perçoivent difficilement, les sujets murmurent. Sa Sainteté envoie alors un courrier porter au beg l'ordre de faire un exemple. On ouvre la trappe, on choisit dans le tas, on hisse à fleur du sol un des infortunés, on lui attache les mains derrière le dos, on le traîne jusqu'à la place publique près du bazar, et là, en présence des curieux qui se pressent,--car on a soin de choisir un jour de marché,--la victime s'agenouille. Le bourreau saisit la barbe, relève la tête, et, d'un coup rapide de son mince couteau bokhare, il tranche la carotide du condamné ainsi qu'on fait au mouton dans un abattoir. Le cadavre est accroché au gibet par les quatre membres et exposé durant plusieurs jours; il importe que nul n'en ignore et que les méchants tremblent.
Et les corbeaux, à coups de bec dans les yeux, commencent la besogne que termineront prestement les chiens, à moins que la famille du supplicié ou une âme charitable ne s'empresse d'ensevelir les restes du coupable.
L'affreux spectacle de la fosse aux punaises nous serra le cœur. Nous sortîmes de la prison attristés et silencieux. Notre djiguite Abdou-Zaïr lui-même avait perdu sa loquacité habituelle. Et philosophant, tandis que j'enfourchais ma bête, je m'étonnais du contraste de ce ciel pur et sans nuage qui narguait aux êtres humains enterrés vivants.
A quarante pas de la prison, en passant par la porte qui s'ouvre sur le bazar, on tombe au milieu de galeries construites en carré, autour d'un bassin plein d'eau. C'est le Palais royal de Karchi. Les marchands de thé et les barbiers se sont entassés dans ce coin de la ville qui est le rendez-vous des gens qui flânent et s'amusent. Les galeries retentissent du bruit des tchilmandys. Les élégants, chaussés de bottes aux bouts pointus et relevés, se promènent indolents d'une boutique à l'autre. Ils marchent avec un déhanchement de bon ton, traînent les pieds en relevant avec grâce leur khalat de soie qu'ils tiennent serré aux hanches. Un batcha aux gages d'un vendeur de thé se livre à une danse des plus lascives, et cherche à attirer les buveurs par des sourires engageants.
Un jeune chanteur agenouillé hurle une mélodie agaçante, le cou renversé et les mains sur les hanches. Un conteur debout parle appuyé sur un bâton flexible, et l'on fait cercle autour de lui. Voici les sportsmen avec leurs cailles et leurs perdrix de montagne dressées à un duel acharné; les propriétaires les excitent en leur taquinant le bec qu'ils frappent avec un bâtonnet plusieurs coups de suite. Quand les oiseaux voient rouge, que la colère les aveugle, ils les lancent l'un sur l'autre; le maître du vainqueur empoche l'enjeu. Les joueurs de cartes ne manquent pas, ils se servent de cartes françaises de provenance russe. Les barbiers sont très-occupés, c'est la veille du vendredi, le dimanche des musulmans, et tout sunnite qui se respecte vient se faire raser le crâne et tailler la moustache au ras de la lèvre supérieure de façon à dégager la bouche. Les clients attendent patiemment leur tour en jasant. Des beaux se font teindre en noir la barbe et les sourcils. On agrandit les yeux à celui-ci d'un léger coup de pinceau entre les deux paupières; celui-là, un petit miroir à la main, s'épile consciencieusement l'intérieur des narines au moyen d'une pince. Les tchilim[24] passent d'un fumeur à l'autre. Plus loin est le coin abandonné aux fumeurs de haschich et d'opium; on les reconnaît à leurs traits fatigués, à leur teint plombé et à cet œil hagard de l'homme qui passe d'une excitation fébrile à l'hébétement le plus complet. A mesure que nous passons, on nous apostrophe, on nous décoche des railleries, on nous regarde curieusement, on questionne nos hommes. Partout du bruit et beaucoup d'animation. Les inévitables divanas coiffés du bonnet en pain de sucre mendient aux abords des boutiques et réclament effrontément l'aumône comme chose due; ils apportent encore au vacarme l'appoint de leurs vociférations.
[Note 24: Pipe à eau.]
En sortant des galeries pour gagner notre demeure, nous nous heurtons à deux vieux Turkmènes. Le premier chasse devant lui deux ânes accouplés, le second traîne à la queue de son cheval cinq ou six chevaux attachés à la queue l'un de l'autre. La rue est étroite, il y a foule, impossible d'avancer ou de reculer. L'homme du beg qui nous précède frappe de son fouet le cheval du premier Turcoman afin de l'écarter, il l'appelle «chaïtan[25]». Le vieux a un brusque mouvement de tête qui en dit long de menaces à l'adresse de l'insulteur, la figure trahit une énergie sauvage, la barbe grise et hirsute n'adoucit point cette physionomie. Les deux vieux qui se sentent les plus faibles nous font place. Tous deux avaient le fusil en bandoulière.
[Note 25: Démon.]
Ces Turkmènes étaient des environs de Kerki.
Afghans et Ersaris sont répandus dans le bazar où ils font leurs provisions pour la route. De Karchi à Kilif sur l'Amou, ce n'est que steppe et désert, et le départ est fixé au lendemain; ils se hâtent de terminer leurs achats. Quelques-uns d'entre eux nous reconnaissent, ils nous saluent.
VI
DE KARCHI A L'AMOU DARYA.
Bonne foi bokhare.--Réveil de la steppe au printemps.--Turkmène économiste.--Les puits.--Mirages.--Un cuisinier tatar.--L'histoire de Saïd-Achmed-Khan contée par un ménestrel du Badakchane.--Kilif.--L'Amou.--Khodja Saïb.--Les Kafirs.--Les Afghans.--Un bac.--Les Cosaques.--Chefs afghans.--A propos des Anglais.--Prétendues forêts.
Le 20 mars, nous quittons la ville au milieu de l'affluence du peuple. Le petit et gros Rachmed-Oullah nous précède, il nous fait la conduite jusqu'au sortir de Karchi.
Chahri-Kent est le premier village que nous trouvons sur notre route; il est situé sur un des ariks qui dérivent du Kachga-Darya. Autrefois, ce fut une grande ville que défendait une forteresse; maintenant, c'est une humble bourgade peuplée d'un petit nombre d'habitants.
En Asie, on rencontre à chaque pas d'anciennes villes qui ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes. Ce pays est jonché de grandeurs déchues, et l'oublieuse histoire en dit à peine un mot.
Après Chahri-Kent, on traverse Chirvi, village d'une quarantaine de maisons: un saint lui a donné son nom, qui s'appelait Chirvi le Généreux (Chakhi-Chirvi). Ici l'on récolte surtout du blé, de l'orge et du raisin en grande quantité.
A dix minutes de là, le gros village de Kara-Tépé. Ses maisons sont entourées de jardins vastes et plantés d'arbres fruitiers. L'arik de Davna traverse Kara-Tépé.
Je m'adresse à un des habitants et lui demande le chiffre des maisons:--Soixante, répond-il.
Un peu plus loin, même question.
Réponse: Neuf cents.
Je continue mon chemin et mes questions.
Les chiffres qu'on me donne varient entre quarante et mille. Or, à mon avis, il y a quatre cents maisons dans ce village. Pas un seul individu n'a avoué être incapable de me fournir le renseignement.
Ces réponses faites au hasard, sans le moindre souci de vérité, peignent bien le Bokhare en particulier et l'Asiatique en général. Du moment que vous les questionnez, ils supposent immédiatement que leurs intérêts sont en jeu, et, sans réfléchir plus longuement, ils répondent un mensonge dont ils rient plus tard avec leur interlocuteur, si ce dernier leur en démontre l'absurdité. Cette tournure d'esprit n'est pas la moindre difficulté pour le voyageur dans l'Asie centrale, lorsqu'il prend à cœur la tâche qui lui incombe. Et il lui faut chercher le vrai dans une moyenne basée sur de nombreuses questions et des observations multiples.
Avec Kara-Tépé finit l'oasis. Nous ne traverserons plus de canaux jusqu'à l'Amou. Encore un village à droite, à environ deux verstes de la route, encore une verste de plaine cultivée, et puis la steppe. Le chemin des caravanes, qui est le nôtre, suit sensiblement la direction du sud. Le vent du sud-ouest souffle avec force et soulève la poussière, qui tourbillonne et nous aveugle. A notre gauche pointent les cimes neigeuses des montagnes de Yargakli. D'après notre djiguite Abdou-Zaïr, elles fournissent des quantités énormes d'un sel cristallisé qui se vend à bas prix sur le marché de Karchi.
Nous campons à environ trente verstes de Karchi, au puits de Youssouf (Joseph). C'est une mare d'eau stagnante et boueuse, mélangée de la fiente des bêtes de somme, dans de telles proportions, qu'il faut renoncer à la filtrer. Les filtres sont obstrués bien vite et ne fonctionnent plus. Quant à attendre que les impuretés se soient déposées au fond des seaux, qui en a le courage avec une soif dévorante? Ce liquide jaunâtre est salé, et notre thé a la couleur du café au lait.
Le puits ou plutôt la mare de Youssouf, puisqu'il faut l'appeler par son nom, était couverte d'une coupole. Les orages, les tremblements de terre, l'ont ébranlée; avec leur incurie caractéristique, les habitants se sont gardés de la réparer, et il ne reste que des décombres. Et le voyageur boira de l'eau corrompue par les immondices, jusqu'au jour où un riche croyant fera les frais d'un curage et d'une nouvelle voûte.
Notre campement est abrité du vent par un renflement du sol. L'étape a été courte aujourd'hui, car c'est un jour de fête pour les musulmans. Ils veulent célébrer dans la soirée la nouvelle année 1299 qui commence. Les feux restent allumés une bonne partie de la nuit. Notre Badakchanais va d'un groupe à l'autre, joue du rabôbe. On l'entend jusqu'à une heure avancée. Sa musique ne parvient pas à nous endormir, l'air est à peine respirable, l'atmosphère est chargée d'électricité. Dans la nuit noire, on entend des hennissements de chevaux qui se sont échappés et s'entre-battent. Ils sont, eux aussi, sous l'influence énervante de la température.
Près de Youssouf, la route que nous suivons bifurque à l'est vers Gouzar, non loin d'une flaque d'eau d'où s'élèvent des canards sauvages. Ils se sauvent à tire-d'aile vers la mare de Youssouf où nous les voyons s'abattre. Ce sont des hôtes de cette contrée; ils seraient des guides précieux pour qui chercherait de l'eau; en les suivant, on arriverait à un étang ou à une mare.
En avançant dans la direction du midi, nous constatons l'approche du printemps.
La steppe se réveille du pesant sommeil d'hiver. Les tortues qui ont passé les temps froids enfoncées la tête en bas dans leur demeure souterraine, se sont senties renaître à la chaleur des premiers rayons de soleil. Elles ont soulevé la couverture de terre et de sable que le vent avait jetée sur leur carapace; à courir la plaine, elles ont repris de la vigueur, et déjà elles se livrent à leurs ébats amoureux. Les fourmis travaillent; elles ont hâte de remplir leurs greniers, car elles sont toujours inquiètes du lendemain. L'alouette sans souci chante gaiement, puis d'en haut se laisse tomber comme une folle. L'herbette sort gentiment de terre,--une goutte d'eau la fait vivre,--et fluette, elle s'incline au moindre souffle du vent. Les coléoptères noirs et trapus voltigent; ils nous passent près des oreilles en bourdonnant d'aise, ils comprennent que les caravanes vont sillonner la plaine. Ce sont les balayeurs du désert. Assis à l'entrée de leurs silos, ils écoutent le bruit du lointain, et dès qu'ils perçoivent le pas lourd et cadencé des chameaux ou le trot des chevaux, ils prennent leur vol. Pilleurs d'épaves spéciales, ils guettent la chute de la fiente et s'abattent. Arc-bouté sur ses pattes de devant, la tête près du sol, le coléoptère pousse de ses pattes de derrière une proie quatre fois grosse comme lui. Il la roule jusqu'à son logis, aidé de sa femelle qui grimpe et se cramponne de l'autre côté, puis se laisse retomber pour aider de son poids à la poussée de son époux. Des compétiteurs surviennent, qui sont arrivés trop tard pour prendre part au festin que leur prodiguaient les chameaux, et une lutte acharnée s'engage qui dure jusqu'à l'épuisement des combattants. Tandis que l'un s'efforce de fuir avec les provisions, l'autre repousse les assaillants, parfois un couple d'autres larrons arrive, et c'est une mêlée où de beaux coups sont échangés.
De leur côté, les hirondelles fendent l'air en rasant le sol, elles chassent les premiers insectes. Au-dessus de nos têtes, des mouettes passent, et leurs puissantes ailes frappant l'air à coups précipités, font des sifflements; elles vont, d'un vol rapide, en voyageuses qui se rendent compte de la longueur du chemin, et veulent arriver au gîte avant le coucher du soleil.
Un clin d'œil, et elles sont loin: leur troupe n'est bientôt plus qu'un point noir s'enfonçant dans le ciel.
Des bandes de cigognes tirent sur le sud-ouest: les pattes roides et allongées, le cou tendu, le bec en avant, avec leurs grandes ailes déployées comme des voiles, elles glissent majestueuses dans l'azur et bien alignées; elles s'éloignent, on dirait des flocons blancs poussés par une force invisible. Et puis, voici sur le chemin d'autres coureurs de la steppe que les beaux jours ramènent: des Turcomans qui marchent à la tête de leurs chameaux en se balançant sur leurs jambes arquées. Ils ont le fusil sur l'épaule, l'énorme bonnet sur la tête. Nous saluons ces solides gaillards.
--Que Dieu te garde!
--Et que Dieu te garde!
--D'où viens-tu?
--De Choubroukhan, près de Maïmèné.
--De quelle tribu es-tu?
--Kara-Turkmène.
--Où vas-tu?
--A Karchi.
--Quoi vendre?
--Des sacs et des tapis.
--Combien les vendras-tu?
--Le plus cher possible.
--Qu'achèteras-tu?
--Ce qui est bon marché.
Ces Kara-Turkmènes nous donnent en passant une leçon d'économie commerciale; ils nous résument l'art de s'enrichir en peu de mots: vendre cher, acheter bon marché. Si j'ajoute que ce sont leurs femmes qui fabriquent pendant l'hiver ces tapis et ces sacs qu'ils s'en vont vendre à Karchi, vous admettrez que la vie de certains Turkmènes a ses agréments.
A quatre heures de cheval de Youssouf-Sarvadan, les presqu'îles de sables commencent à couper la steppe de l'ouest à l'est; à gauche de la route, des monticules s'allongent du nord-est au sud-ouest.
Une heure plus loin, il y a des puits fermés. Ils sont profonds et, paraît-il, donnent de l'eau toute l'année. On ne les utilise que pendant les grandes chaleurs, après que l'évaporation, le vent, l'infiltration, ont fait disparaître les mares et les flaques d'eau formées par la chute des pluies. A dater du mois de mai, des Ousbegs qui nomadisent dans ces contrées viennent s'installer près des puits, les ouvrent et les nettoient. Puis, quand les caravaniers s'arrêtent pour renouveler les provisions d'eau et abreuver les chameaux, les gardiens des puits remplissent les auges pour les bêtes, les outres pour les hommes. On les paye d'une pièce de monnaie ou d'une poignée de fruits secs, car les gens du désert en sont friands. Ces puits s'appellent kirkidjak. Ils empruntent leur nom à la contrée où ils sont situés. Chaque printemps, lorsque la pluie a fait sortir l'herbe du sol, les Ousbegs viennent refaire leurs troupeaux du jeûne de l'hiver, et ils se rapprochent des montagnes dès le commencement de mai.
La route ondule au travers des collines dénudées dont les thalwegs sont descendus, par de minces ruisseaux, aux bords incrustés de sel. L'eau coule du nord-est au sud-ouest suivant la pente naturelle du terrain. Une petite rivière Chour-Sou (eau de sel) mérite bien son nom pour sa salure excessive; elle est si maigre qu'elle coule à peine; elle se traîne, finit en mare, et les sables la boivent.
Après une longue étape, nous bivouaquons à quelques verstes des puits d'eau salée de Kout-Koudouk. Il faut recourir aux outres pour la préparation du thé et des aliments.
Le lendemain, nous nous rapprochons des montagnes. Le paysage est un peu plus accidenté, mais tout aussi désolé: ce ne sont que collines de sable, ruisseaux d'eau salée, puits d'eau salée, et dépôts saligineux aux endroits naguère occupés par de petits lacs maintenant desséchés.
Sur le soir, nous rencontrons à droite de la route une dizaine de puits: ils avaient autrefois des gardiens qui habitaient les maisonnettes carrées coiffées d'un dôme conique. Ces loges ne sont pas occupées. Elles sont construites en briques cuites, éclairées par une ouverture dans le toit qui laisse entrer le jour et sortir la fumée. Les murs sont percés de petites fenêtres par lesquelles le gardien peut guetter facilement la venue des caravanes.
Les Ousbegs nomades des environs ensevelissent leurs morts près de ces puits. Lorsqu'on aperçoit soudainement le cimetière d'une hauteur que gravit la route, on s'imagine voir les ruines d'une ville. Les tumulus, très-nombreux, sont éparpillés sur une vaste surface, et les pierres détachées des collines que les Ousbegs ont coutume de déposer ou de ficher sur les tombes, donnent l'illusion optique, bien permise dans le désert, de pans de murs et de débris de construction.
On fait halte à Ispan-Tonda. Nous avons chevauché par vaux et par monts; sans cesse les cavaliers qui nous précédaient disparaissaient dans les plis du terrain que la nature semble avoir ici strié à plaisir. Les divers groupes de la caravane se maintenant à distance, les uns montaient tandis que les autres descendaient comme dans un jeu de bascule. A une verste d'Ispan-Tonda, on tombe par une pente assez rapide dans un golfe bordé de monticules aux marnes multicolores, hauts d'une centaine de mètres, et qui s'évase en plaine jusqu'à l'Amou. Le soir, le vent nous arrive imprégné de la fraîcheur du fleuve.
Grâce au voisinage de ces monticules, il semble que ce soit fait de la monotonie de la steppe. Au soleil couchant leurs pentes se colorent de teintes irisées, des aigles rentrent au nid, des oiseaux de nuit se mettent en chasse et poussent leur cri de guerre, autant de signes de vie qui réjouissent--et puis, au fond, à l'horizon, l'Amou se devine. Nous sommes enfin sur le dernier degré d'une façon d'escalier colossal formé par les plateaux qui se succèdent depuis Youssouf-Sarvadan.
Encore une bonne étape, et nous camperons sur les rives du fleuve.
A environ trois heures de cheval d'Ispan-Tonda, à l'entrée de la plaine salée, une construction en carré se dresse environnée de puits. Elle est en ruine. A conclure de l'agencement intérieur, du grand nombre de chambres, ce devait être un poste-caravansérail établi à dessein sur la route de l'Afghanistan. Dans les temps agités, les caravaniers y venaient mettre eux-mêmes et leurs marchandises à l'abri d'une surprise, et les soldats de l'émir, qui se tenaient probablement en permanence à cette place, avaient la consigne de protéger les marchands contre les attaques des pillards. Comme tous les édifices du temps passé qu'on rencontre dans ce pays, celui-ci a été négligé, on ne l'a point réparé. Les nombreuses coupoles qui surmontaient son toit sont tombées ou vont s'affaisser. Et les voyageurs qui s'arrêtent encore à cet endroit ne se hasardent plus guère que sous la coupole recouvrant la vaste chambre carrée du milieu; c'est là qu'ils allument leurs feux depuis bien des années, car le sol est jonché d'au moins un demi-pied de cendres.
Un groupe de Turcomans fermant la marche pénètre dans la ruine, qui s'anime un instant du piaffement des chevaux, de l'éclat des voix. Quelques-uns d'entre eux profitent de l'occasion pour étaler leur feutre, allumer un feu, faire bouillir un koungane de thé et fumer leurs tchilim. L'écho des voûtes répercute le bruit des rires. Puis chacun saute en selle, et la vieille maison abandonnée est de nouveau silencieuse et calme. Nous la quittons les derniers: les arbas sont déjà loin, et les cavaliers hors de vue.
--Qui a construit cet édifice? demandai-je à des Bokhares?
--Le grand émir Abdoullah-Khan! Telle est la réponse que feront à chaque question de ce genre les habitants des régions situées au midi de Karchi, qu'il s'agisse d'une antique médressé ou d'un caravansérail délabré rencontré par hasard au croisement des routes.
Aux environs de Samarcande et dans le Chahri-Sebz, on attribue à Timour presque toutes les antiques substructions.
Qui a construit? Timour, Abdoullah-Khan!
Qui a détruit? Tengiz-Khan.
Autant les deux premiers ont laissé un bon souvenir, autant le maudit Tengiz demeure dans l'esprit des indigènes le type du destructeur violent et terrible.
Le soleil tombe droit sur les têtes. On excite les chevaux, il tarde de fuir cette fournaise. Nous dépassons les arbas qui avancent péniblement dans le sable--leurs roues font un bruit rauque et criard--puis le serdar entouré de son escorte, et le grave Khodja-Saïb, au milieu de ses fidèles Afghans. Les Turcomans sont égaillés dans la plaine. Cependant, un désert salin miroite autour de nous. Nulle part nous n'avons vu d'aussi puissants effets de mirage: devant nos yeux des lacs avec des roselières, des nappes d'eau limpide; derrière nous la caravane qui semble traverser un marais, où chevaux et bêtes de somme s'enfoncent jusqu'à mi-jambes; tout autour, des arbres élancés et feuillus qui ont l'aspect de palmiers. En réalité, au lieu du riant paysage, on trouve du sable, des touffes d'herbe, ou un fond d'étang saupoudré de sel.
Seul, à pied, tirant péniblement d'une main son cheval par la bride, tenant de l'autre un immense parapluie, sous lequel il se dérobe à la douche de feu tombant d'en haut, un homme étique, vêtu d'une longue houppelande, chaussé de galoches où se perdent de maigres jambes, s'en va lentement. Toute sa personne respire l'ennui, la fatigue; c'est l'image ambulante de la désolation qui se traîne. Le piteux personnage, qui sème une note gaie sur cette route fastidieuse, est un Tatar russe. Il est cuisinier de sa profession, et cuisinier de grand talent. L'émir Abdourrhaman l'a connu pendant le long séjour qu'il fit à Samarcande, alors qu'il préparait la conquête de l'Afghanistan. Il a apprécié le savoir-faire de ce maigre Tatar, et, maintenant qu'il est maître de Caboul, il fait venir l'artiste culinaire dans la capitale de ses États dans l'intention de lui confier la direction des marmites royales. Si l'abattement du Tatar résulte de la fatigue du voyage, comme c'est probable, le malheureux reverra ses fourneaux avec plaisir, car il ne semble pas taillé pour les marches fatigantes.
Voici trois chameaux à gauche qui viennent d'un pas lent à notre rencontre. Chacune des bêtes est bâtée de deux grandes guérites en osier, recouvertes de nattes de roseaux. Dans ces sortes de niches nous distinguons des formes blanches: ce sont des femmes.
Dès que nous les approchons, elles se cachent la figure sous leurs voiles. Seule, une naine accroupie devant sa maîtresse sur le premier chameau, reste le visage découvert. Sa laideur la dispense du décorum. Nous comptons quatre femmes. Un jeune et joli garçon brun, un homme armé sont installés sur le dernier chameau. Derrière, un Afghan de haute taille, à longue barbe noire, s'en vient à pied, portant dans ses bras une gentille fillette, à l'air maladif; elle cache sa tête en nous voyant. Nous questionnons cet homme. La petite fille est trop faible pour supporter le roulis et le tangage du vaisseau du désert. Ces femmes et ces enfants appartiennent à Saïd-Achmed-Khan, grand personnage, ennemi d'Abdourrhaman. Il vient de s'enfuir dans le Bokhara, d'où il a réclamé sa famille à l'émir afghan qui la lui envoie. Le vainqueur n'a pas eu la dureté de refuser cette faveur à l'exilé; mieux que personne il sait combien la roue de la fortune tourne vite en Asie, qu'on peut être au sommet aujourd'hui, et jeté bas demain; qu'il n'est pas rare que le matin on récite la prière pour tel dont la tête roule dans un fossé le soir.
Notre étape finit à Yacoub-Ata, à l'ombre des premiers saklis turcomans.
Lorsque les feux du bivouac meurent, le musicien badakchanais, que nous avons mandé, se glisse silencieusement vers nous, et il nous conte, à voix basse, l'histoire de Saïd-Achmed-Khan.