En Asie centrale

Part 8

Chapter 83,927 wordsPublic domain

Un sakli se compose de quatre murs en terre formant carré ou parallélogramme. A l'intérieur, les nomades dressent leurs tentes, entassent des broussailles ou du kisiak pour se chauffer et du foin pour les bêtes. On entre dans le sakli par une porte assez large pour livrer passage à une vache ou un cheval. Plus on se rapproche de l'amou, plus les murs des saklis sont élevés et plus on prend de précautions; chaque soir on rentre le bétail et l'on barricade l'entrée par crainte des pillards qui rôdent volontiers le long du fleuve.

De Beglamisch, nous voyons des tentes à l'est et des crêtes blanches au nord-nord-est.

L'étape suivante nous mène aux puits de Tachlik, qui ont une eau potable. Durant la route, nous faisons avec Rachmed-Oullah plus ample connaissance. Chaque fois qu'il nous rencontre, il demande des nouvelles de notre santé, se servant pour la circonstance du vocabulaire russe dont il dispose, une vingtaine de mots environ, mais surtout des verbes qu'il emploie invariablement au passé défini et à la troisième personne, sous la forme interrogative: «A-t-il promené? A-t-il mangé? A-t-il dormi?» Décidément Rachmed-Oullah est très-aimable. Les Afghans sont moins souples, et c'est avec plus de roideur que Chodja-Saïb nous tend la main. Quoique représentant d'un grand prince, Chodja-Saïb ne croit pas s'abaisser en emportant lui-même, ce que ne ferait pas le Bokhare, des provisions de bouche pour la durée de l'étape. Il ne monte jamais à cheval sans avoir placé en réserve quelques morceaux de pain dans le capuchon tombant sur ses épaules. Il n'en chevauche pas moins très-grave.

De Tachlik nous apercevons pour la première fois les monts Koungour; par une illusion optique fréquente dans ces plaines dénudées, il nous semble un Himalaya qui barre l'horizon, et cependant ce n'est qu'un soulèvement haut d'une centaine de mètres, qui borde durant deux kilomètres à peine la route des caravanes, près de Karchi.

La steppe est toujours morte, et si l'on s'écarte de la route tracée par les chameaux et par les arbas, les chevaux bronchent fréquemment dans les trous innombrables de tortues et de rongeurs qui dorment la fin de leur sommeil hivernal.

L'émir a donné l'ordre de faire une réception pompeuse à la troupe, où se trouvent ensemble les fils de l'émir de Kaboul et des officiers d'Ak-Pacha. Les deux plus hauts dignitaires de Karchi après le Beg nous joignent au moment où nous quittons Tachlik; ils nous serviront d'introducteurs.

L'un, beau brun d'une quarantaine d'années, est le commandant de la cavalerie de Karchi; l'autre, à barbe grisonnante, est, dit-on, le chef des irrigations. Tous deux magnifiquement vêtus montent de superbes chevaux. Ils font les saluts d'usage, et prennent la tête de notre troupe. La route va d'abord sur l'ouest, suivant les pentes douces d'un sol fortement ondulé, puis vers le sud-sud-ouest. A environ huit kilomètres de Karchi, nous sommes au pied des collines de Koungour, le chemin zigzague avec des ravins à droite, on tourne la hauteur, et en bas Karchi s'étale dans mille bouquets d'arbres verts. Jusqu'aux bords du Kachga-Darya qui traverse la ville, on descend, on rencontre des étangs aux roselières touffues qui abritent nombre de canards, de cormorans et de sarcelles. Puis commencent les ruelles enserrées des hauts murs de terre des jardins, et il faut faire maints détours avant d'arriver au logement spécialement réservé aux ambassades d'infidèles.

Toute la population est sur pied. Chacun s'est perché où il a pu pour mieux voir passer les «Ourousses»; sur les murs, sur les toits, sur les arbres, il y en a partout. Les femmes et les filles sont embusquées derrière les portes et regardent d'un œil effaré; par-dessus les murs se dressent des têtes de femmes qui vite disparaissent. Les deux côtés du chemin menant au bazar sont émaillés de mendiants à genoux qui nous exposent leurs infirmités. Aveugles, boiteux, lépreux, nous attendent depuis longtemps, la cour des miracles de Karchi nous fait fête. D'une voix rauque, les mains tendues, les veines gonflées au cou,--faisant preuve en somme de très-peu de fanatisme,--ils récitent avec une volubilité surprenante leurs meilleures prières pour les généreux qui leur donnent, tout cafirs qu'ils sont. Les pièces de monnaie qu'on leur jette tombent comme l'huile sur la braise et les font crier avec encore plus de feu. Les remercîments d'un aveugle sont des hurlements.

Ici on comble une ornière, là on abat un pan de mur pour élargir la voie et faciliter le passage aux arbas qui suivent. Les travailleurs, bousculés par les hommes du beg, jouent de la pioche à qui mieux mieux. Les curieux se plient en deux devant les hauts fonctionnaires qui nous précèdent.

Au milieu de cette agitation, de ce grouillement, nous passons tranquillement au pas, blancs de poussière, brûlés d'un soleil déjà ardent, et les gigantesques Cosaques silencieux, avec leurs manteaux gris, font tache sur le bariolage des vêtements indigènes. Ils dominent de leur haute stature tous ces Asiates, les regardent en souriant comme les forts.

Une ruelle longeant un canal et juste assez large pour un cavalier mène à la maison où l'émir nous offre l'hospitalité. On pénètre par une passerelle étroite dans une première cour, où l'on descend de cheval, et l'on se rend à pied dans la cour d'honneur, ayant à droite une galerie devant une grande salle où le dasterkane obligatoire est prêt pour les hôtes. Le petit homme rond, flanqué de son frétillant chef de cuisine, nous installe.

V

KARCHI.

Notre logement.--Le Karaoul.--Les Ersaris.--Une connaissance de Tachkent.--Les consultations du docteur russe.--L'origine d'un instrument de musique.--La Chine.--La prison.--La fosse aux punaises.--Le Palais-royal de Karchi.

En face de la grande salle réservée aux officiers russes est une construction à un étage dont le rez-de-chaussée est occupé par les serviteurs, et le premier par les interprètes, le docteur, l'officier de Cosaques et nous-mêmes. Notre chambre est meublée d'un morceau de feutre et percée d'une fenêtre s'ouvrant sur l'Arik (canal d'irrigation), qui nous sépare de la ruelle. Par fenêtre, nous entendons un trou dans la muraille, mal fermé par une porte à deux battants faite de quatre mauvaises planches de peuplier. Pour y voir sans allumer la chandelle, il faut ouvrir cette porte. La fabrication du verre étant inconnue dans le pays, il n'y a guère que l'émir qui puisse se permettre le luxe de fenêtres vitrées, et c'est déjà une prétention à la richesse que d'avoir un châssis où le papier huilé tient lieu de vitres.

De l'autre côté de l'Arik sont massés des enfants et des hommes de tout âge. Ils épient nos moindres gestes, font des remarques à haute voix, rient à l'occasion; pas un seul ne nous quitte de l'œil; mais les policemen de l'endroit font une sortie, le bâton à la main, les coups pleuvent sur le dos des badauds, le sauve qui peut est général, et la ruelle promptement déblayée. Cinq minutes après, la même foule compacte est là, bouche béante. Indiscutablement nous avons un succès de curiosité.

Les Cosaques sont installés à l'entrée de la ruelle, à côté de nous. Ils passent et repassent, qui avec une énorme charge de foin, qui avec un sac d'orge. Les curieux fraternisent avec eux, leur parlent avec cette familiarité des gens de nos petites villes en conversation avec des troupiers de passage.

A la vérité, le Bokhare est l'ami de tous ceux qu'il craint, et il prodigue indifféremment ses sourires à ses amis les Ourousses, à ses amis les Afghans, à ses amis les Turkmènes, qu'il redoute également. Il leur offre avec la même figure épanouie de joie les plats chargés de kaverdak[18] et de palao, sauf, au moment convenable, à jouer les plus méchants tours à ceux qu'il importunait la veille de ses marques d'amitié.

[Note 18: Viande de mouton coupée en morceaux et rôtie dans la marmite.]

Des divanas[19] arrivent avec le kla ou bonnet pointu sur la tête, le long bâton terminé par une chaînette, et leur gourde qui porte l'harmonieux nom de kadoumadbakh. Ils s'alignent, entonnent leur petite chanson dont la mélodie nous frappe; on dirait d'un chant de liturgie romaine. Ayant reçu quelques pouls[20], ils remercient d'une inclinaison de tête et s'en vont d'un bon pas, toujours chantant. Ils sont vêtus de loques et d'une saleté inimaginable.

[Note 19: _Divana_ (fou), nom donné aux moines mendiants.]

[Note 20: Petite monnaie de billon.]

La nuit vient, et avec elle le garaoul, comme on l'appelle en persan. Ici on dit karaoul[21]. Un bien désagréable noctambule, que ce veilleur armé d'un tam-tam, qui, sous prétexte de vigilance, toutes les cinq minutes, pousse un cri semblable au miaulement le plus aigu d'un matou, et l'accompagne d'un formidable coup de poing sur son instrument d'épouvante. A moins d'être sourd de naissance, on est infailliblement réveillé, et sans la fatigue qui nous ferme les yeux, nous passerions une nuit blanche.

[Note 21: Du verbe turc _karamak_, regarder, surveiller.]

Cette façon de faire la police, en effrayant les malfaiteurs comme des moineaux, ne nous semble point recommandable, et quand le braiment éclatant des ânes qui foisonnent dans ce pays s'ajoute au tintamarre du karaoul, c'est un vacarme à rendre fou furieux tout individu nerveux.

Une fraction des Turcomans de l'escorte est bivouaquée dans un jardin vis-à-vis de notre fenêtre. Ces cavaliers sont de la peuplade des Ersaris, qui vivent échelonnés sur les deux rives de l'Amou, le long du territoire bokhare. Un de leurs khans, nommé Koul-Khodja, étant ami d'Abdourrhaman-Khan, aida ce dernier à reconquérir l'Afghanistan. Il rassembla ses gens, les invita à se diriger vers le Turkestan afghan; cinq mille yourtes l'auraient suivi, qui fournissent depuis à l'émir les cavaliers dont il a besoin.

Ces Ersaris ont entre eux un air de famille qui saisit dès l'abord. Ils sont bien gens d'une même tribu. Il y en a de tout âge, depuis l'adolescent imberbe jusqu'à la vieille barbe grise. Ils sont généralement de taille moyenne, de structure assez élégante, maigres, les reins cambrés et les extrémités fines. Les pommettes sont saillantes, le nez droit, gros du bout, les yeux enfoncés et bridés, les lèvres grosses; la face serait ronde sans le menton pointu. Leur cou, bien attaché, grand et fort, suffirait à les distinguer de l'Afghan à la tête enfoncée dans les épaules. Ils ont la démarche souple et vont bien campés sur les reins, les épaules en arrière, regardant hardiment. A part le monumental bonnet qu'ils ont soin d'aplatir légèrement par devant, ils ont le costume des autres nomades: la longue chemise à manches larges et le caleçon en toile de coton se perdant dans les bottes sans talons. Pour la route, ils revêtent par-dessus leurs khalats de calicot un long manteau de couleur sombre, d'une étoffe grossière, tissée avec les poils de mouton et de chèvre. Le manteau, étendu sur le cheval comme celui de nos cavaliers, abrite la besace placée de chaque côté de la selle, qui contient les vivres pour l'homme et le cheval.

Ils sont armés de fusils et de pistolets à piston ou à pierre de provenance russe ou anglaise, et pour la plupart en fort mauvais état. Leur sabre recourbé, à lame mince et d'une trempe excellente, est leur arme favorite, qu'ils manient avec beaucoup d'habileté et de force en frappant de taille. Au moment du départ, sur un signe de leur chef qu'aucune marque extérieure ne distingue, ils viennent se placer sur deux rangs de chaque côté de leur toug. Puis ils se divisent par pelotons: les uns accompagnent les arbas, le Chodja-Saïb, les autres marchent par groupes, à l'aventure et sans ordre.

En regardant dans la rue, nous remarquons un homme à longue barbe noire qui nous salue avec persistance en s'inclinant. Il nous semble reconnaître un musicien badakchanais que nous avons entendu à Tachkent. Il est visible qu'il veut nous parler; nous l'invitons à monter près de nous. Il est amaigri, bronzé par le soleil, dans un délabrement complet; ce n'est plus le brillant musicien vêtu de soie que nous avons connu autrefois. Il nous conte qu'à Tachkent sa musique ne plaisait point, que les Sartes ne lui faisaient pas assez de cadeaux pour qu'il pût vivre de son talent, et qu'il s'est décidé à retourner dans son pays. Il a donc fait des marches forcées, car il voulait rejoindre à tout prix notre caravane avant son départ de Karchi. Il a voyagé à pied, tantôt payant son écot dans les caravansérails d'un air de musique, tantôt remerciant du récit d'une légende les chameliers rencontrés sur sa route qui l'invitaient à s'asseoir à leur marmite, à passer la nuit près de leur feu. Il est joyeux de nous savoir ici; il se rappelle que nous l'avons traité généreusement, et il espère que nous voudrons bien lui laisser prendre place sur notre arba jusqu'à l'Amou, car ni lui ni son frère le cymbalier ne sont en état d'aller plus loin, et il montre ses pieds ensanglantés. Ayant obtenu ce qu'il désire, il nous serre les mains, appelle sur nous les bénédictions d'Allah, et, avant de se retirer, demande la permission de venir nous jouer un air de rabôbe dans la soirée. Il va, dit-il, mettre immédiatement des cordes à son instrument.

Dans l'après-midi du même jour, le docteur donne des consultations. La nouvelle s'est répandue qu'un médecin fait partie de la caravane, et les indigènes viennent chercher la guérison. Les cas de syphilis, de maladies d'yeux et de la peau sont les plus fréquents. Un Juif de seize à dix-sept ans, un des plus beaux types de Sémite que nous ayons vus, vient montrer sa tête. Un herpès lui dénude l'occiput, et si les précautions ordinaires ne sont vite prises, il sera chauve à jamais. Le docteur l'invite à se faire raser la tête afin qu'on puisse le traiter. Mais le Juif ne veut point que ses boucles tombent par le ciseau, il préfère souffrir plutôt qu'enfreindre la loi, il n'oserait se montrer à ses coreligionnaires sans ses cheveux en tire-bouchons le long des joues. Les musulmans présents le raillent, il ne leur répond point, salue et se retire.

Un homme déjà grisonnant arrive avec un bel enfant sur les bras. A la vue de costumes étranges, en entendant une langue qui n'est pas la sienne, le petit malade cache sa figure et sanglote. De bonnes paroles, quelques morceaux de sucre le rassurent, ses pleurs cessent. Le père raconte alors que «son enfant est tombé sur la tête l'année passée, qu'il s'est blessé grièvement, qu'on a négligé la blessure, elle s'est envenimée; le tabib a été mandé; en guise de remède, il a appliqué le fer rouge, et la plaie s'est toujours élargie depuis cette opération, au lieu de se cicatriser comme on l'espérait». Il enlève le morceau de feutre graissé de suif de mouton qui couvre l'horrible mal, l'enfant gémit de nouveau, et, par un trou béant large comme son petit poing, on voit les trépidations du cerveau. Le docteur, constatant que toute guérison est impossible, ne peut qu'ajouter des paroles de consolation au lénitif qu'il donne pour la forme.

Ici la médecine est en enfance et l'hygiène inconnue.

Le soir du même jour, le musicien badakchanais, qui tient sa promesse, entre silencieusement dans notre chambre, accompagné de son cymbalier. Après les politesses d'usage, il s'assied dans un coin, dégage son bras droit du khalat, dont la longue manche le gêne, et accorde son rabôbe. Cet instrument, ayant à peu près la forme d'une mandore à la caisse très-profonde et au col très-allongé, possède vingt et une cordes: trois pour le doigté, le reste pour la résonnance. Le musicien regrette bien d'avoir épuisé la provision qu'il avait faite à Caboul, les cordes à boyau des Sartes étant mauvaises.

Il aime beaucoup son instrument, le compare au paon, «le plus bel oiseau de l'Inde». La boîte est gonflée comme la poitrine du paon se rengorgeant, le col allongé, et les clefs du haut figurent la tête dressée et le bec. Vu de face, à l'endroit où l'artiste touche les cordes, le rabôbe ne semble-t-il pas se pavaner? Certes il n'est pas de plus bel instrument.

Au reste, d'après la légende que le ménestrel nous conte avec des gestes très-nobles, Allah lui-même l'aurait inventé: «Quand le miséricordieux songea à mettre l'homme sur la terre, il commença par pétrir son corps de l'argile le plus pur, puis voulut lui donner l'esprit. Mais celui-ci, lisant dans l'avenir, entrevit les misères sans nombre qu'il allait souffrir dans cette enveloppe matérielle et résista au Tout-Puissant, ne voulut point animer l'argile modelé par la main divine. Allah, à qui répugnait la violence, usa de ruse. Il imagina le rabôbe, en tira des sons tellement harmonieux que l'esprit, enivré d'une musique délicieuse, ne se sentit plus la volonté de résister, et de lui-même vint se placer dans le corps de l'homme, qu'il ne quitte jamais, à moins d'un signe d'Allah.»

Le Badakchanais joue ses plus beaux airs, et nous l'écoutons avec un plaisir véritable. Sa musique n'agace pas des oreilles européennes comme la musique sarte, à laquelle il est difficile de s'accoutumer. Son cymbalier, qui lui fait face, frappe de la main droite avec une cymbale de bronze à plein ou sur les bords de l'autre cymbale, tenue du bout des doigts pour augmenter la sonorité. Ils chantent des exploits de héros du temps passé, les dernières guerres, se regardant l'un l'autre, la tête immobile, l'œil dans l'œil, et l'air dont ils accompagnent les paroles semble le bruit des cavaliers en marche, les chevaux allant au pas; puis le chant s'anime, et c'est comme une charge de rôdeurs du désert s'abattant sur une caravane.

Le cymbalier paraît admirer fort son maître et lui témoigne beaucoup de respect. Lorsqu'on leur sert un plat, il ne mange qu'après avoir été convié par son supérieur; au cours d'une conversation, il n'ouvre la bouche que pour dire le nom de personne ou de ville que l'autre lui demande d'un geste d'interrogation.

Le musicien s'entretient avec nous jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il nous parle des Anglais, dont il a une haute idée, car ils savent voler dans les airs, fabriquer les machines mieux que les Russes. Mais quel empire se peut comparer au pays de Tsin, où l'on cultive le thé le plus parfumé, le plus agréable à boire, où l'on trouve la meilleure porcelaine? Pour parfaire une de ces tasses merveilleuses dont les empereurs et les émirs seuls font usage, il ne faut pas moins que le travail et la patience de trois générations: le petit-fils achève ce qu'a commencé son grand-père. Mais quelle pâte fine! quelle sonorité! Frappe du doigt sur une tasse, et elle vibre une note harmonieuse comme le plus beau son du rabôbe, retentissante au point que l'oreille la perçoit à un farsakh[22] de distance! Un jour, un empereur de Chine buvait du thé. Il était soucieux et rêveur. Oubliant la réalité pour un instant, il ouvre les doigts et laisse échapper sa tasse. Dans sa chute, elle se brise en mille morceaux avec un bruit que le souverain trouve aussi agréable que la meilleure musique. Immédiatement il donne l'ordre de rassembler treize cents tasses de la plus fine porcelaine, et, le lendemain, après avoir pris le repas du soir, il les fit jeter par les fenêtres du palais sur les pavés d'une cour. Et ce fut un concert original et divin bien digne du maître de tant de peuples.

[Note 22: Environ huit kilomètres.]

Nous questionnons l'artiste au sujet de Caboul, qu'il a visité. Le séjour de cette ville lui a laissé un mauvais souvenir, et il n'y veut point retourner, car ses habitants sont méchants, querelleurs et peu généreux. Ce n'est pas comme dans sa patrie, où l'étranger est toujours bien reçu, où un voyageur peut traverser tout le pays sans avoir à craindre un mauvais traitement.

Il sera heureux de nous servir de guide quand nous viendrons voir le Badakchan, qui a pour capitale Faïzabad. Ayant fait l'éloge de son pays, le musicien nous remercia de nouveau et se retira, car il était tard.

Le lendemain, nous visitons la ville. Les enfants courent derrière nos chevaux; ceux qui sont sur les toits, où ils jouent au cerf-volant, nous saluent d'un geste obscène; les hommes nous apostrophent du seuil des portes. Le hasard nous mène vers la forteresse, où le beg vit entouré de ses soldats, derrière de hauts murs de terre crevassés, bordés d'une mare croupissante, qui tient à distance ses administrés. La porte principale est grande ouverte; un portail sert de corps de garde. Aux parois sont accrochés de longs fusils à mèche et des lances; la garde ne nous laisse point pénétrer dans l'enceinte. Nous tournons bride, et, par la place des exécutions, tombons dans une rue où, sous le soleil, quatre hommes sont accroupis, enchaînés l'un à l'autre par le cou. Ils ont la barbe et les cheveux longs, le corps amaigri. Ce sont des condamnés qu'on a placés devant la prison pour recueillir les aumônes qui les font vivre. Ils tendent les mains et implorent la pitié des passants.

En travers de la porte, un gardien sommeille, le pistolet à la ceinture, le bâton à la main. Le cerbère est borgne, noir, grand, osseux. Il se lève en grognant.

--Peut-on visiter la prison?

--Ha, ha! répondit-il. Il nous fait signe de le suivre et marche devant nous. Entre les quatre murs qui enclavent une cour sont construites des masures très-basses, aux toitures délabrées, qu'on se garde bien de réparer. A l'intérieur, les prisonniers dorment sur le sol battu ou sur de minces nattes de paille; ils sont uniformément vêtus d'une chemise, d'un caleçon de cotonnade et tête nue. Tous ont des fers aux pieds, quelques-uns les ont également aux poignets. Plusieurs circulent librement dans la cour, et nous entourent aussitôt, demandant une aumône, un silao; l'un d'eux expose sa misère. Par les portes ouvertes on en voit qui cousent.

--De quels crimes sont coupables ces malheureux? demandai-je au geôlier.

--Des brigands, des voleurs!

--Pourquoi ce grand brun qui nous tend la main est-il ici?

--Brigand, voleur!

Impossible d'arracher au borgne d'autre réponse. Il n'est point décidé à bavarder.

Ouvrant une porte minuscule, il nous introduit dans un bâtiment composé d'une enfilade de petites chambres où l'on enferme des prisonniers. L'un--un savant sans doute--est occupé à copier un livre, il ne détourne point la tête; un autre se balance en récitant des versets du Coran; des fiévreux serrés dans un coin, affaissés sur eux-mêmes, regardent avec l'œil brillant des malades. Puis nous arrivons à la dernière chambre qui a son plafond percé d'une ouverture carrée par où tombe la lumière du jour. Une longue et solide corde pend d'une poulie fixée à une poutre du toit.

Le borgne ouvre une trappe que nous foulions du pied par mégarde.

--Regardez, dit-il.

Et, en bas, dans l'obscurité d'un trou où nos yeux ne perçoivent d'abord pas les objets, c'est un cliquetis de chaînes remuées, des voix rauques qui se lamentent; on distingue des mains levées et tournées vers nous, des faces blêmes d'hommes dont on ne voit pas le reste du corps. Une odeur fétide d'êtres humains entassés se dégage de ce fouillis.

--Silao toura, silao toura[23], supplient ces misérables.

[Note 23: La charité, seigneur!]

Nous nous préparons à jeter quelques pièces de monnaie, mais le gardien s'y oppose. Il prend lui-même les aumônes et, appelant les enterrés par leur nom, laisse tomber à chacun la part qui lui revient. Il veut empêcher la lutte effroyable de ces affamés se disputant la maigre obole qui payera le morceau de pain qu'on leur vendra plus tard. Car l'émir ne nourrit point les coupables qu'il emprisonne, il les loge et laisse la charité des croyants faire le reste. Et, suivant les hausses ou les baisses de la générosité publique, les misérables mangent de quoi prolonger leur pitoyable existence ou bien ils endurent les tenaillements de la faim. Aux habitants de la fosse on lance un morceau de pain, on descend une cruche d'eau. C'est tout, la trappe se ferme.