En Asie centrale

Part 7

Chapter 73,871 wordsPublic domain

Tandis qu'on nous donne ces renseignements, nous joignons les voitures qu'entourent des Afghans et environ cent cinquante cavaliers turcomans. Nous les dépassons au petit trot, pour ne point savourer au pas la poussière soulevée par cette troupe. Les jeunes princes tiennent la tête de la caravane comme d'habitude. Avant le soleil couché, on arrive à Sazigane, village de peut-être cent maisons, traversé par un torrent qui lui arrive du sud-ouest. C'est là que se dresse le campement. Les habitants du village, prévenus de notre arrivée, attendent accroupis à terre par bandes ou juchés sur les murs qui entourent leurs masures. Ils regardent curieusement, mais à distance. L'aksakal vient débiter ses salamalecs au chef de notre troupe et reçoit des interprètes les ordres de réquisition. Les yourtes qui nous sont destinées sont à l'abri du vent, le foin est prêt, les feux vite allumés. Immédiatement la distribution des vivres commence et ne finit qu'à la tombée de la nuit avec les derniers arrivants. L'obscurité est complète, le vent hurle. A la lueur de notre lanterne, nous attaquons, en compagnie du docteur, un monceau d'excellent palao entassé dans une vaste écuelle en bois. Dès les premières bouchées, arrive un Afghan, les joues empourprées par la chaleur du brasier, et il nous offre avec un bon rire, en se léchant les doigts, une longue broche qui enfile trente ou quarante petits morceaux d'excellent rôti de mouton. C'est une gracieuseté que nous fait l'interprète Zaman-Beg, qui est au mieux avec le premier rôtisseur de la troupe afghane; il l'a envoyé offrir une broche de kabab aux faranguis. A peine avons-nous détaché deux ou trois morceaux--avec nos doigts naturellement,--que nous n'accordons même pas un coup d'œil au palao que nous expédiions avec tant de plaisir un instant auparavant. C'est que si le palao est un plat bien agréable, valant son poids d'argent pour qui a l'appétit aiguisé par une bonne chevauchée, le kabab, lui, vaut son pesant de diamants! Tous ceux qui ont voyagé en pays turc, au Caucase ou sur les côtes est de la Méditerranée, connaissent ce rôti, dont ils ont gardé le meilleur souvenir. Eh bien, le kabab afghan est au kabab turc ce que Bignon est à Duval. Aujourd'hui que nous en mangeons pour la première fois, il nous vient la conviction que tous ces poëtes qui chantent sur leur lyre les beautés de l'Orient ne l'ont assurément jamais visité, car au lieu de dire les platanes, les peupliers, qu'ils traitent poétiquement de palmiers, à leur retour dans la belle Europe ils n'auraient manqué de pleurer harmonieusement le kabab succulent!

O lecteur gastronome qui comprend mon enthousiasme pour cette ambroisie du désert, permets-moi de te donner la recette pour la cuisson du mets qui vaut à lui seul le voyage de l'Oxus, car, si habile cuisinier que tu sois, quoi que tu fasses, il te manquera toujours dans ton petit pays d'Occident l'élément premier de réussite: l'énorme mouton stéatopyge nourri pendant deux mois de printemps de l'herbe tendre et parfumée de la montagne ou de la steppe.

Sache-le donc! On prend le filet ou le faux filet du mouton, et, à défaut, le gigot, on le coupe en morceaux de taille à remplir la bouche d'un honnête homme, on coupe de même la graisse qu'on prend au bon endroit, on embroche alternativement gras et maigre, en ayant soin de serrer les morceaux les uns contre les autres; puis on sale et l'on poivre à dose convenable. Une fosse est prête où, comme des escarboucles, luisent des charbons incandescents. On tourne au-dessus de ce brasier la broche tenue d'une main ferme, et, quand on a le coup d'œil du génie, au bout de dix ou quinze minutes de petillement de graisse qui tombe en suintant sur le feu tandis que les yeux pleurent de fumée, on peut savourer un rôt _di primo cartello_.

Aussi, huit mois après, rencontrant à Bokhara l'artiste rôtisseur devenu courrier et sans doute espion d'Abdourrhaman, je lui serrai cordialement la main et lui souhaitai longue vie. Cependant, le clairon des Cosaques sonne la prière pour le tzar Alexandre, fils de Nicolas, et l'on étend les couvertures pour dormir sur le feutre qui sert de lit.

Notre tente est en mauvais état; dans le haut elle a des déchirures par où la lune regarde; dans le bas elle est mal fermée, et le vent s'engouffre avec trop de sans gêne. On entasse des bottes de foin en manière de paravent, et tout va bien jusqu'à ce que messieurs nos chevaux s'en viennent manger le mur improvisé. Ils broient le fourrage lentement, à moitié endormis, et l'air entre au fur et à mesure que leur festin s'avance en raison directe du carré des ouvertures. Mais bien enroulés dans les couvertures, fatigués de la première étape, nous dormons quand même, et le vent a beau hurler ses notes les plus aiguës, il nous chante une barcarolle mélodieuse.

Le matin, on se réveille trempé par la pluie tombée dans la nuit. Le vent continue à soulever la poussière, notre direction est sud-ouest, et nous l'avons debout. Ce ne sont que montées et descentes; nous laissons à gauche quelques petits villages tapis à l'entrée des gorges de la montagne que nos djiguites disent se nommer Ibrahim-ata en mémoire d'un saint fameux. Tel est aussi le nom de l'endroit où nous devons faire halte. Aujourd'hui, les Turcomans marchent avec plus d'ordre qu'hier; ils entourent un toug, et un jeune garçon leur sert de tambourinier. Il a un tambour de chaque côté du cou de son cheval, une baguette dans chaque main, qu'il manie avec plus de force que d'adresse, à la façon du lapin-tambour des enfants qui laisse tomber une patte à chaque tour de roue. Dans l'après-midi, on prépare le bivouac à mi-côte en face d'un thalweg qui mène au sud dans le Chahri-Sebz. Dans le thalweg, où je cherche des perdrix, je trouve un peu d'eau de pluie, et la bois avec autant de plaisir que le meilleur vin de la côte. Il suffit d'en être privé pour l'aimer.

Les nuages courent là-haut, un orage est imminent; à la nuit, le tonnerre, répercuté par les échos, gronde effroyablement, les éclairs déchirent les nues, la pluie coule à flots. Des gouttières ne tardent pas à se déclarer dans notre tente, on choisit les places sèches, et dans une posture plus ou moins commode, on dort. Dans la matinée, la pluie tombe toujours, et le départ est retardé dans l'espoir que l'orage cessera bientôt. C'est alors que nous est annoncée la mort d'Alexandre II, et des scènes se passent qui nous font penser à certains passages des Mémoires de Saint-Simon.

Puis un incident se produit qui explique la répugnance de nos pères à loger les gens de guerre. L'aksakal du village accourt, réclame l'interprète, et se plaint de la conduite des Turkmènes. Ceux-ci, se voyant près de la frontière, se croient dispensés de la retenue dont ils ont fait preuve jusqu'alors, et se laissent aller à leurs vieilles habitudes de prendre beaucoup et de payer peu ou point.

La veille, ils ont fait différents achats dans le village, promettant de régler le compte le lendemain; mais au dernier moment ils refusent net. Les indigènes ont dépêché leur chef aux Russes pour implorer leur intervention. Il est temps, car nos Turkmènes ont plié bagage et sont tous en selle, prêts à partir. Ils entourent leur toug flottant au-dessus de leur troupe massée sur un monticule. On envoie chercher leurs chefs par l'interprète; ceux-ci arrivent au galop, sautent de cheval et se tiennent près de la tente. L'un d'eux, qui prend la parole, passe par la porte sa tête ornée de l'immense bonnet, une tête énergique et rusée de chef de routiers. A l'entendre, le chef afghan ne leur avait pas payé de solde depuis longtemps; ils veulent bien s'acquitter, mais la bonne volonté ne suffit pas, il faut de l'argent. «Vois, ma bourse est vide.» Et il tire sa bourse, la retourne: «Les Russes sont riches, qu'ils prennent à leur charge la dépense que leurs hôtes et amis les Turkmènes ont faites sur les terres d'Ak-pacha, et ils seront éternellement reconnaissants, par Allah!» Ce discours débité avec les gestes à l'avenant, un sourire bonnasse, en appuyant la main au cœur pour témoigner de la sincérité des paroles.

Durant les pourparlers, l'orateur dévisage ses interlocuteurs, son petit œil vif scrute les physionomies, court de l'interprète au chef russe, comme pour voir si l'expression du visage est conforme aux paroles qui lui sont traduites.

La somme à payer étant relativement assez faible, on croit devoir passer outre, et il est promis à l'aksakal qu'on lui tiendra compte de la dépense lors du prélèvement des impôts. Le brave homme s'en va très-content de cette solution de la difficulté, car il n'est point accoutumé à ce que les choses tournent à l'avantage des siens. Avant l'arrivée des Russes dans le Turkestan, il ne se fût pas avisé de réclamer rien à des routiers armés jusqu'aux dents, ils lui eussent répondu à coups de fouet.

Quant au chef turkmène, dès qu'il a obtenu ce qu'il veut en somme, il se retire avec force salutations, saute à cheval, élève en l'air le fouet qu'il tient de la main droite, et, à ce signal, toute sa troupe, qui attendait immobile en épiant ses gestes, s'ébranle, et aussitôt le tambourinier se met à tapoter ses nagara[15] qui résonnent dans le piétinement des chevaux. Puis notre troupe se met en marche. Voici d'abord Djame, village peuplé de condamnés, qui est loin d'être un séjour de délices; un ruisseau le traverse. Le chemin est pierreux jusqu'à la frontière, marquée d'un poteau peint aux couleurs russes. A peu près à la même latitude, à l'est, à deux mille lieues de là, en est planté un autre au nord de la Corée. Ce poteau avance toujours vers le sud à la suite des Cosaques qui éclairent la route.

[Note 15: Tambourins.]

La frontière passée, on fait un coude à gauche sur le sud pour reprendre la direction sud-sud-ouest jusqu'à Karchi.

On fait une pause dans une vallée aux puits de Tchour-Koudouk dont l'eau est salée--leur nom l'indique. L'herbe commence à tapisser les pentes. Les nomades se plaisent dans cette région, où ils trouvent assez d'eau pour abreuver des troupeaux nombreux, où le bétail paît un bon fourrage. Aussi dès le commencement d'avril il n'y aura pas comme aujourd'hui des bandes de perdrix à picorer tranquillement, les Ousbegs arriveront joyeusement, les yourtes s'arrondiront à cette place maintenant déserte, et, aussi longtemps que le niveau de l'eau ne baissera point, que le soleil n'aura pas brûlé l'herbe et désolé la plaine, les alentours du puits de Tchour-Koudouk retentiront des hennissements des chevaux, du bêlement des moutons, et à l'heure où l'on rassemblera les cavales pour les traire, ce sera des criaillements de femmes et d'enfants, des hommes qui s'appellent, des chiens qui aboient, car il est difficile d'entraver les bêtes.

A un kilomètre environ des puits de Beglamisch, où finit cette étape, s'avance à notre rencontre, au galop, à la tête de plusieurs djiguites, un cavalier vêtu de robes éclatantes. C'est un petit homme très-gros, très-rond, au ventre vénérable, qui rebondit comme une boule énorme sur un magnifique cheval blanc. Il ralentit sa monture en s'approchant de nous, et, sous un turban blanc énorme qui convient à un Asiatique de qualité, nous voyons une large face, d'apparence joviale, ornée d'une barbe beaucoup trop noire pour n'être pas fraîchement teinte d'ousma. Tel est l'ambassadeur que l'émir de Bokhara envoie accueillir les princes afghans au seuil de ses domaines. Ce puissant personnage, qui a nom Rachmed-Oullah et le tchin de Tok-Saba, nous serre les mains chaleureusement, et avec un sourire de ses dents ébréchées, fermant les yeux d'aise, tant notre vue le réjouit, il laisse tomber une avalanche de questions qui sont autant de compliments commandés par l'étiquette du pays:

--Louange à Dieu! le tzar blanc Ak-pacha[16] est en bonne santé?

[Note 16: Le tzar blanc.]

--Oui.

--Khoub. Yarim-pacha[17] est en bonne santé?

[Note 17: Moitié d'empereur, nom donné au général Kauffmann.]

--Oui.

--Khoub. Le général Ivanoff est en bonne santé?

--Oui.

--Khoub. Le général Karalkoff est en bonne santé?

--Oui.

--Khoub. Vous-même, comment vous portez-vous?

--Très-bien.

--Khoub. Vous n'êtes point trop fatigué du voyage?

--Non.

--Khoub. Le vent ne vous a pas incommodé? etc. Et à chaque réponse, le Bokhare se penche sur le cou du cheval pour saluer, mettant les mains sur le cœur en même temps qu'il répète l'inévitable _khoub_. Lorsqu'il en a fini avec ces indispensables questions, le chef russe à son tour lui demande des nouvelles de la santé de l'émir, de ses fils, du beg de Karchi, etc., dans l'ordre hiérarchique.

Notre djiguite Abdou-Zaïr nous donne des détails biographiques sur Rachmed-Oullah, dont la famille depuis longtemps fait souche de médecins illustres que les émirs attachent à leur personne. Rachmed-Oullah est digne de ses ancêtres; l'émir fait grand cas de sa science et ne s'en sépare point volontiers. Mais dans les grandes occasions où il lui faut un homme capable de représenter dignement un grand prince, il emploie son maître Coictier, qui est très-habile diplomate. Il l'a envoyé plusieurs fois à Tachkent, près du gouverneur général du Turkestan, défendre les intérêts du Bokhara, et toujours il a été content de son favori, qui n'est pas moins content de lui-même. Il faut entendre Rachmed-Oullah vanter ses talents de guérisseur. «Dernièrement, raconte-t-il, je m'en vais à Tachkent; à peine étais-je parti que Sa Sainteté ressent un malaise; la souffrance l'oblige à s'aliter. On m'envoie un courrier qui voyage jour et nuit, on me rappelle. Je fais diligence, arrive à Bokhara sans débrider, visite immédiatement l'émir, lui donne un médicament, et, le jour même, avant la prière du soir, Sa Sainteté était sur pied.»

Près des puits, il y a foule. Les Ousbegs des environs, prévenus du passage de la caravane, sont accourus. Une belle tente bokhare et des yourtes sont dressées à notre intention.

Rachmed-Oullah descend vivement de cheval, aidé par deux de ses flambants serviteurs, et prenant par le bras les hôtes qui lui arrivent, les introduit sous la grande tente, les prie de s'asseoir. Les tapis sont jonchés de plateaux sur lesquels s'entremêlent les friandises composant habituellement le dasterkane: des raisins, des abricots secs, des amandes, des carottes confites et enfin des monceaux d'une pâtisserie assez fade faite de graisse de mouton, de sucre, de miel, d'œufs et d'amidon. Nous goûtons par politesse à ce qui compose le dasterkane, tandis qu'on sert le thé.

A l'entrée de la tente, les porteurs de plats font queue; on a fait venir ces serviteurs tout exprès de Karchi. Ils vont pieds nus, ne sont pas d'une propreté excessive, mais ils s'acquittent bien de la besogne. A leur tête marche leur chef, qui a des bottes, un beau tchambar de cuir brodé de soie et un gros turban. C'est un élégant jeune homme à l'œil voilé, ayant obtenu autrefois les faveurs de l'émir; il marche d'un pas de cocodette et se dandine en montrant les dents avec suffisance. Il prend le plat des mains du serviteur le plus proche, le passe au gros Rachmed-Oullah qui le dépose devant nous, et d'un geste nous engage à chasser notre faim.

Il y a sept ou huit mangeurs, et l'on entasse des mets pour soixante ou quatre-vingts personnes: la politesse bokhare consistant à gaver l'hôte au point de lui arracher un hoquet significatif qui est lui-même une politesse pour l'amphitryon, l'équivalent d'une visite de digestion à Paris.

L'ambassadeur, invité à s'asseoir, ne prend pas le temps de boire la tasse de thé qu'on lui offre et s'excuse de nous fausser compagnie: il a un surcroît de travail. Rien ne se fait que par son ordre; il cumule en ce moment les fonctions de maréchal des logis, d'intendant, d'ambassadeur et de grand chef des cuisines. Aussi le voit-on se hisser sur le pan d'un mur à proximité des marmites. De là-haut il domine la situation, et la main appuyée sur son sabre recourbé, il donne des ordres du ton d'un général au fort de la bataille, tout en ayant l'œil sur la cuisine. A sa voix, chacun de ceux qu'il interpelle se précipite et, l'ordre reçu, repart à toutes jambes. Il y a grand remue-ménage. Il faut nourrir hommes et bêtes, veiller à l'équitable distribution des vivres, ne mécontenter personne. C'est là une tâche difficile avec des Afghans et des Turkmènes, tous gens d'un caractère désagréable, professant pour les Bokhares un souverain mépris et se faisant servir comme en pays conquis.

Afghans, Turkmènes et Russes forment trois camps distincts, à distance l'un de l'autre.

Les jeunes princes ont leurs tentes à part, ainsi que leur suite; le reste des Afghans s'installe entre les roues des voitures alignées. Les arbas qui portent les femmes sont placées hors de vue des indiscrets; leurs parents seuls leur parlent, des femmes les servent, un cordon de sentinelles afghanes écarte les étrangers. Le décorum exige ces précautions.

Les Turkmènes bivouaquent en carré. Aussitôt arrivés, ils déroulent les pièces de feutre qu'ils transportent, comme nos cavaliers, leur portemanteau. Après avoir soigneusement couvert leur cheval de la nuque à la croupe, ils l'attachent à une chaînette de fer terminée par un piquet mince et long de même métal, qu'ils fichent dans le sol, et le cheval sellé est placé à portée et bien en vue.

Ils étalent pour eux-mêmes d'autres pièces de feutre dont moitié sert de matelas et moitié de couvertures, par le froid ou la pluie. Par ce mois de mars, ces hommes robustes se couvrent seulement de leur manteau pour la nuit, et ils dorment par groupes de deux ou de quatre, la tête cachée pour abriter les yeux de la rosée.

Les chevaux au piquet, chacun ayant choisi sa place, les Turkmènes se mettent à leur aise, se débarrassent de leur fusil, l'étendent près d'eux, enlèvent leurs grands manteaux, ne conservant pour tout vêtement que la chemise et le kouliak en toile de coton, et pieds nus, rarement dans des babouches, ils vaquent à leurs occupations ou se livrent aux douceurs du _far niente_. Quelques-uns conservent à la ceinture un pistolet ou un coutelas, peu d'entre eux quittent l'immense bonnet de peau de mouton dont les profondeurs recèlent généralement une réserve d'amadou, des allumettes s'ils ont pu s'en procurer, de la ficelle, etc., et tous ces menus objets qu'on mettrait dans une gibecière de voyage. Celui-ci fait allumer sa pipe à eau par un plus jeune que lui, qui prend avec ses doigts un charbon, le place sur le tabac, souffle jusqu'à ce que la fumée s'élève, tire les premières bouffées et passe la pipe à son aîné. Lui, les jambes croisées, aspire deux ou trois fois avec un glouglou formidable, et en rendant la pipe il souffle un nuage de fumée derrière lequel disparaît un instant sa figure hébétée par l'absorption trop considérable de nicotine. En voici qui jouent silencieusement aux cartes, avec des cartes de modèle français fabriquées en Russie; celui-ci frotte son fusil avec du sable; celui-là, replié sur ses talons, souffle le feu pour hâter l'ébullition de l'eau; son compagnon guette le moment et jette dans le koungane la pincée de thé vert qu'il puise dans un petit sac; l'eau bout une deuxième fois, et le thé est prêt. Ils en savourent immédiatement une tasse brûlante à petites gorgées. La plupart sont allongés et dorment, car le Turkmène qui fournit des étapes énormes sans se plaindre, peut dormir un jour entier, ne se réveillant que pour manger, s'il n'a point d'occupation. Ils vont abreuver leurs chevaux et, s'ils le peuvent, font emplir les auges du puits par les Bokhares, auxquels ils témoignent le dédain qu'un homme du désert a toujours pour un fourbe de l'oasis.

Les Cosaques campent près de nous sur le point le plus élevé. Ils ont formé les faisceaux, placé des sentinelles. Assis les jambes croisées, le dos contre les yourtes à l'abri du vent, ils réparent leur équipement. Une sorte d'Hercule à moustache rousse enfile délicatement une aiguille, il va réparer un accroc fait à sa blouse; son voisin raccommode une bride, un autre graisse ses bottes. Trois géants se préparent à renverser un cheval dont ils veulent examiner la gorge malade. Ils lui attachent les jambes de devant avec une courroie que l'un tire dans un sens; les deux autres donnent une brusque poussée dans le sens opposé, et la bête, perdant l'équilibre, s'abat. Ils se couchent sur lui pour l'empêcher de remuer, lui prodiguant les caresses et les exhortations. Le malade se tient coi. Un quatrième écarte la mâchoire et regarde; subitement les chanteurs de la sotnia entonnent un chant cosaque et s'accompagnent du tam-tam. Les badauds accourent, écoutent bouche béante, et paraissent surtout apprécier les notes assourdissantes de l'instrument sonore.

Jusqu'à la nuit, dans le campement, c'est un va-et-vient continuel. Les Bokhares courent à droite, à gauche, traînant du foin, portant du riz dans les écuelles de bois, de l'eau dans les outres en peau de chèvre.

Une deuxième fois les cavaliers sont allés, à tour de rôle et par bandes abreuver leurs chevaux; le soleil est au bord de l'horizon qui s'enflamme. C'est l'heure de prier Dieu. Un mollah monte sur un tertre, détache l'extrémité de son turban, se tourne vers la Mecque, et, les pouces aux oreilles, en face du soleil qui descend, il crie la grandeur d'Allah. Les dévots ont pratiqué leurs ablutions selon le rite, ils ont ôté leurs chaussures, et, leur manteau étendu comme tapis de prière, ils se placent derrière le mollah. Celui-ci, sa face maigre illuminée du crépuscule, les domine, rigide; seules ses lèvres s'agitent, puis il s'incline à diverses reprises, et les croyants répètent ses gestes. Finalement, tous portent ensemble les mains à la barbe et retournent à leur bivouac.

La trompette des Cosaques sonne à son tour. Ces rudes guerriers se mettent sur deux rangs, et leur chef chante la prière d'une voix forte, et lorsqu'il demande au ciel ses faveurs pour Alexandre fils d'Alexandre, empereur de toutes les Russies, tous l'accompagnent, et l'on entend des basses formidables. Et ils rompent les rangs et regagnent leur place.

Les feux s'allument, la nuit tombe, on prend le repas du soir. Vient pour nous l'heure des notes, et pour tout le monde, de la causerie, de la tasse de thé bue lentement, des contes, des farces qui font éclater soudainement les rires, des récits de guerre écoutés tête tendue. Enfin le calme se fait peu à peu, on ne voit plus les silhouettes se détacher autour du foyer. On se roule dans sa couverture, et avant de se reposer on fume une dernière cigarette en pensant à ceux de là-bas. Bientôt, sauf un ou deux feux qui clignotent avant que la flamme s'affaisse, sauf un hennissement de cheval qui piaffe, la steppe animée par des hôtes de passage retombe dans l'obscurité et le silence.

Parfois notre sommeil est interrompu par une ondée subite, car nous sommes dans la saison des pluies; parfois un cheval affolé rompt ses entraves, met les hommes sur pied.

Dès l'aube, les arbas partent, puis suivent les cavaliers.

Telles sont, avec quelques variantes, les scènes qui vont se répéter chaque jour de notre voyage à travers la steppe.

On nous donne une explication fantaisiste sur l'origine du nom de Beglamich. Les puits porteraient ce nom parce qu'un Beg aurait présidé à leur construction.

Dans les environs se trouve la tribu des Arabes. Plusieurs de ces Arabes sont venus nous voir passer. A l'œil on ne les distingue pas des autres Ousbegs. Ethnographiquement, cette dénomination ne vaut plus que comme souvenir, de même celle de Turk que se donnent souvent des tribus d'Ousbegs et de Kirghiz.

A Beglamich se trouvent des saklis actuellement inhabités où les nomades viennent s'installer, près des puits.