En Asie centrale

Part 6

Chapter 63,501 wordsPublic domain

Il va s'établir alors dans un village, à quelques lieues de Tachkent.

Il ne sort point de la mosquée, passe son temps à mortifier son corps et à réciter des prières. Il vit de la charité des fidèles. Peu à peu, il a conquis la réputation d'un saint homme.

Mais cette vie monotone le fatigue encore, l'ennui le prend; il se décide à sortir de sa retraite et à enseigner de saines doctrines. D'abord, tout va bien; puis il ne tarde pas à laisser passer le bout de l'oreille, le vieil homme reparaît; il rassemble des jeunes filles, et leur lit des poëmes d'amour. Il perd de sa gravité d'emprunt, professe des hérésies, devient libéral. Ne va-t-il pas soutenir que le musulman ne commet pas de péché en mangeant au même plat qu'un infidèle! Cette nouveauté impie fait jaser, les croyants sont mécontents et cessent d'avoir en lui l'aveugle confiance d'autrefois. On ne le consulte plus en toute occasion comme devant, les enfants ne s'empressent plus de venir baiser le bas de sa robe. Cette froideur eût dû lui être un avertissement salutaire. Mais non. Même en public, il se comporte sans décence. Durant la prière, il ne garde plus l'immobilité convenable; il remue, s'interrompt pour avaler son grain d'opium. On prétend même qu'en pleine mosquée, tandis qu'il priait, il se permit un geste fort indécent.

Cette inconvenance fut le coup qui jeta bas l'édifice rapidement échafaudé d'une sainteté qui pouvait devenir lucrative. On ne lui témoigna plus de respect, on ne lui porta plus d'offrandes, et on lui rogna si bien les vivres qu'il ne lui resta plus qu'à s'en aller.

Une nuit, il partit pour Tachkent, où il a repris son ancienne occupation de mollah enseignant la philosophie. Ces aventures, ces déboires, ne lui ont point rassis le caractère; il est indécis dans ses croyances, et, selon qu'il est disposé, se comporte en musulman rigoriste ou en soufyste d'un scepticisme déplorable. Aujourd'hui, il jeûne et prie sans interruption; demain, il se moquera des saints, de Mahomet, boira des liqueurs prohibées par le Coran, et, sous l'influence de l'eau-de-vie russe, il doutera des qualités divines d'Allah et même de son existence.

«Qu'est Allah?» dit-il alors à un de ses élèves qui ne le quitte point.

«Allah est le maître de l'univers, le clément, le miséricordieux, souverain au jour de la rétribution.»

«Hé! hé! en es-tu bien sûr?»

Et l'élève est confondu en entendant ce blasphème.

Tel qu'il est, ce Bokhare est le plus éclairé de tous les mollahs indigènes dont nous avons fait la connaissance. Il n'a point la superstition naïve de la plupart de ses congénères. Il ne croit point qu'une pastèque tombant à terre annonce un tremblement de terre, lorsqu'elle a été fendue par la chute; il n'admet pas non plus que le bruit du tonnerre soit produit par une vieille secouant là-haut un tapis ou ses culottes de femme liées par le bas et remplies de pierres; durant l'éclipse de décembre dernier, il n'a point tremblé de peur, n'est pas monté sur le toit pour invoquer Allah, frapper sur une marmite sonore et pousser les cris qui effrayent le dragon étreignant la lune et l'empêchent de la dévorer; et pourtant, quand il est directement en cause, il est aussi crédule que l'enfant. Il a grand'peur de mourir, et c'est avec la foi solide d'un homme effrayé qu'il récite «la prière de longue vie», une prière qui lui vaudra cent vingt ans d'existence. Il l'a communiquée tout bas à son meilleur ami l'ourousse-mirza, lui recommandant de tenir cachée cette recette d'une valeur inappréciable.

Le mirza est sceptique; il m'a récité la prière en souriant. Je la croyais moins laconique, vu l'importance du but. La voici:

«Allah, préservez-moi des accidents et des maladies, et faites que je vive cent vingt ans.»

Deux fois par jour il faut prier en ces termes, et le résultat ne trompera pas l'attente. Il est bon d'énumérer les accidents et les maladies qu'on désire éviter.

D'après une croyance très-répandue dans le Turkestan, le monde doit finir l'an 1300 de l'hégire. La terre s'entr'ouvrira, et tout ce qui est disparaîtra, à commencer par le quartier de Tachkent où se trouvent les maisons de prostitution.

La date de la catastrophe est proche, et les fidèles ne laissent pas d'avoir des préoccupations. Ils se disent leurs craintes, se reprochent l'un à l'autre leurs méchancetés, leurs mensonges, leurs mœurs dépravées. «L'indignité de notre conduite attire sur nous la colère divine; il est temps de penser et d'agir mieux.» Malgré ces récriminations, ils mènent leur vie habituelle de débauches et de tromperies, car ils sont amoureux du lucre et des divertissements, et rien ne les délecte comme l'obscénité.

Il n'est pas rare que des bruits de guerre, d'invasion ou de bouleversement se répandent parmi les indigènes. Il semble que les tremblements de terre, fréquents dans cette région, ébranlent les cerveaux aussi bien que les édifices. Et une nouvelle, pourvu qu'elle soit bizarre, frappe leur imagination, prend de la consistance et les pousse à des actions parfois comiques.

Il y a quelques années, un hadji avait rapporté de la Mecque une prédiction drôlatique pour nous. Un saint de la «mère des cités» lui avait révélé que, dans le Turkestan, une poule pondrait un œuf d'où sortirait un serpent, et le reptile dévorerait tous les hommes. La rumeur court, et bientôt la population ne déjeune plus que de poulets. Ceci se passait dans le Turkestan russe.

Le chef du district apprend le massacre, réunit vite les chefs indigènes, et les invite à expliquer à leurs coreligionnaires que d'un œuf de poule il sort toujours un poulet, qu'il n'y a pas lieu de s'épouvanter de la prédiction, et que le mieux est de laisser vivre ces pauvres volatiles.

Les barbes blanches retournent dans leurs villages; mais, quoi qu'ils disent, la tuerie continue. Le chef de district ne sait plus quelle mesure prendre. Heureusement, l'idée lui vient de faire annoncer que toute personne ayant tué une poule payera en amende la valeur d'un mouton. L'argument fut décisif, et les poules respectées; jusqu'à présent, les survivantes n'ont point vengé la mort de leurs sœurs, aucune d'elles n'a couvé l'œuf d'où le serpent doit sortir.

Une des distractions favorites des Sartes est d'assister aux combats de cailles et de perdrix. A Tachkent, chaque vendredi, après la prière du matin, les amateurs de ce sport se réunissent dans un grand jardin nommé Chaïkan-Taour. Les assistants tiennent des paris, et le propriétaire d'une bonne caille ou d'une bonne perdrix de combat empoche une somme assez ronde. Ce plaisir est à la portée de toutes les bourses, une caille non dressée valant quelques centimes; aussi le moindre rôdeur de bazar a-t-il dans un repli de son khalat un de ces oiseaux, qu'il garde toujours par devers lui pour le dresser dans ses moments de loisir. Les perdrix ont plus de valeur; elles sont de montagne, et ne se vendent jamais moins d'une trentaine de francs. Elles atteignent des prix très-élevés quand elles ont remporté de nombreuses victoires, et il arrive même que l'excès de gloire les conduit tout droit à la marmite, leurs propriétaires ne pouvant plus en tirer parti; les amateurs, sûrs d'une défaite, ne veulent point parier contre.

On organise des courses de chevaux à l'époque des grandes fêtes religieuses, à l'Arsol (jour de l'an), au Rouza-Kaït (leurs Pâques), qui suit le dernier jour de jeûne à la fin de Ramazan, et au Kourban-Kaït. Les coursiers sont montés par de jeunes garçons; la foule des curieux est toujours immense; les myriades de cavaliers en costumes éclatants font la haie le long de la piste, et, par un beau soleil, pour le resplendissement des couleurs, on ne peut comparer à la houle des turbans et des khalats bariolés que le spectacle, au mois d'avril, des fleurs de la steppe qui ondulent sous le vent.

Le Sarte est ennemi des exercices du corps; il préfère les longues poses dans le tchaï-khana, où l'on donne rendez-vous à ses connaissances, où, moyennant quelques centimes, des heures entières, on reste à causer de l'événement du jour, tout en étalant la richesse de ses vêtements aux regards des passants. Et puis il trouve généralement dans le tchaï-khana un musicien, un chanteur ou bien un beau et jeune batcha coquettement habillé, aux gestes gracieux, minaudant comme une femme. C'est lui qui daigne verser le thé, présenter la pipe à eau aux clients, qui l'admirent tout à leur aise, l'appelant taksir (majesté). Entre temps, ils jouent aux cartes, aux dés, aux osselets, mangent un melon, une pastèque ou des fruits secs.

Les pauvres n'ont point toutes ces joies, et ils cherchent fréquemment l'oubli en fumant le nacha[13], qui leur donne des idées riantes, ou bien en buvant le koknar préparé avec des capsules desséchées de pavot, qu'on fait bouillir dans l'eau.

[Note 13: Haschich.]

Sous l'influence du koknar, l'individu s'affaisse le dos au mur et reste immobile dans un état de somnolence dont la durée varie suivant la quantité absorbée, et là il rêve les yeux fermés, dans une sorte d'anéantissement agréable dont il a la sensation; il perçoit tout ce que l'on fait près de lui, mais il souffre du moindre bruit, de la parole qu'on lui adresse, et son bonheur n'est complet qu'avec un repos et un silence absolus. Puis il se lève et se rend à son travail. Une fois qu'il s'y est accoutumé, le buveur de koknar ne peut plus se passer de ce narcotique, et chaque jour, à la même heure, il lui faut prendre la dose, sans laquelle il perdrait vite toute énergie physique et morale, et serait le plus malheureux des hommes.

Telle est, brièvement résumée, la vie que mènent les Sartes.

Nous pourrions, à propos de Tachkent, décrire avec plus de détails leur façon de se nourrir, leurs jeux, leurs petites industries; mais les procédés, les coutumes, étant à peu près les mêmes pour les sédentaires des plaines que nous allons parcourir, nous dirons ces choses chemin faisant, car voici l'hiver passé, la neige fond sur les pentes des montagnes, les arbres bourgeonnent. C'est bientôt l'heure de se mettre en selle.

IV

DE TACHKENT A KARCHI.

Nos plans.--L'ambassade afghane.--A travers la steppe de la faim.--Les membres de l'ambassade.--La famille de l'émir Abdourrhaman-Khan.--Départ de Samarcande.--La steppe.--La recette pour le kabâbe.--Les Turcomans.--Procédés de _routiers_.--Dans le Bokhara.--Rachmed-Oullah médecin, diplomate et cuisinier.--Scène de bivouac.--Entrée triomphale à Karchi.

Nous sommes à la fin de février, nos plans sont faits, dans les premiers jours de mars nous commencerons par des excursions aux alentours de Tachkent, nous les continuerons près de Tchinaz, le long du Syr-Daria, pour nous enfoncer dans la steppe de la faim dès que l'on pourra y faire des collections d'histoire naturelle. Aussitôt les grandes chaleurs venues, quand les passes seront libres dans la montagne, nous gagnerons par Samarcande les hauteurs du Kohistan, et, plus tard, si nos ressources sont suffisantes, ayant exploré les parties peu ou point connues de la vallée du Tchirtchik, nous rentrerons en France par Bokhara, le pays des Turcomans, Khiva, le désert de l'Oust-Ourt, la Caspienne et le Caucase. Mais on vient de nous annoncer l'arrivée d'une ambassade afghane envoyée au général Kauffmann par le nouvel émir de Kaboul, Abdourrhaman-Khan. Elle est composée de Kodja-Saïb, ambassadeur extraordinaire, un fin diplomate, paraît-il; d'un cousin de l'émir et de quelques cavaliers et fantassins afghans, le gros de l'escorte étant resté à Samarcande. Cette ambassade apporte au général Kauffmann des témoignages de gratitude de la part de son ancien hôte, et doit revenir sur ses pas avec la famille que l'émir a laissée entre les mains des Russes lorsqu'il s'en est allé guerroyer sur la rive gauche de l'Amou.

Aujourd'hui que la fortune lui a souri, qu'il a pris à Kaboul la place de Yakoub-Khan, il croit pouvoir sans trop de risques faire venir auprès de lui ses deux femmes et ses trois enfants, dont le plus jeune marche à peine.

Une escorte russe devant accompagner la famille princière jusqu'à Mazari-Chérif, près de l'antique Bactres, l'occasion est belle pour nous de voyager à travers le Bokhara dans d'excellentes conditions. Il n'y a pas à hésiter, il faut remettre à une autre époque notre exploration de la steppe et nous joindre aux Afghans, si rien ne s'y oppose. Nous nous adressons au général Kauffmann, il nous accorde gracieusement cette permission. La caravane doit se réunir à Samarcande, nos préparatifs sont vite faits, et, par le vieux Tachkent, nous gagnons d'abord Tchinaz, sur le Syr-Daria, que l'on traverse en bac à cet endroit.

Sur la rive gauche du fleuve commence immédiatement la steppe, encore mal éveillée du court mais profond sommeil d'hiver: c'est à peine si quelques liliacées bulbeuses hasardent leur tête. La plaine désolée et nue était autrefois cultivée en partie, grâce à l'eau que lui envoyait le Zérafchane par de profonds aryks dont nous avons vu les lits desséchés près d'Osch-Tepe, à quelques lieues de Djizak.

Djizak est un immense village comptant environ vingt mille habitants, renommé pour ses scorpions et la maladie du richta[14], que contractent souvent les indigènes. Il est situé au pied d'un chaînon de montagnes traversé par la route qui mène à la riche vallée du Zérafchane.

[Note 14: Filaire de Médine.]

Après le village de Gankli, dans la vallée du Sanzar, se dressent, de chaque côté de la route subitement rétrécie, des blocs de rochers à pic et solidement campés qui constituent ce qu'on appelle la Porte de Tamerlan. Sur la paroi schisteuse de droite on lit deux inscriptions persanes: l'une célèbre Ouloug-Beg, vainqueur des rois et des nations, l'ombre d'Allah sur la terre; l'autre, de 1571, rappelle une victoire d'Abdoullah «khan des khans», qui anéantit, grâce à l'heureuse conjonction des astres, quatre cent mille de ses ennemis, et «durant un mois le sang coula dans la rivière de Djizak: que le monde le sache!»

Avant Saraïlik, nous apercevons la longue file des voitures afghanes se déroulant sur la route qui grimpe un contre-fort à pentes douces du chaînon de Malgouzar. Les arbas aux grandes roues criardes emportent les richesses que l'émir avait laissées à la garde de ses fidèles, et les nombreux achats que ceux-ci ont faits avant de quitter la capitale du Turkestan russe. A l'arrière-garde, dans des voitures fermées de tentures, sont les femmes, près desquelles leurs parents chevauchent. D'un geste énergique ils écartent les indiscrets qui viennent trop près du harem ambulant. En tête, un excellent cheval tire l'arba, sur le devant duquel sont placés les deux fils de l'émir, emmitouflés de fourrures qui les garantissent à peine du glacial vent du nord-ouest. Leurs beaux visages d'enfants sont marbrés de froid, et le mirza à mine allongée qui se tient derrière eux grelotte, les bras croisés. Les cavaliers afghans prennent à tour de rôle les devants, amassent des tas d'herbes sèches, les allument, se chauffent un instant, et, quand elle passe, se joignent à la caravane; ils vont alors à pied, tirant leur cheval par la bride.

Aux endroits où l'on trouve des puits, des tentes sont dressées à l'avance et des provisions rassemblées qui doivent nourrir tout le monde. Ce fut ainsi que la famille de l'émir traversa la steppe à petites journées et arriva à Samarcande.

De Saraïlik, la route ondule vers la vallée du Zérafchane, que nous traversons à Djimbaï. Le fleuve charrie un volume d'eau assez faible par un réseau de longs bras maigres; dans deux mois, la fonte des neiges transformera en une vaste nappe mugissante les minces filets qui maintenant coulent à l'aise dans un lit trop large.

Le vent du sud-ouest, qui nous glace et nous cingle le visage de poussière depuis le Syr-Daria, s'apaise un peu juste à l'instant où nous découvrons l'illustre Samarcande. La nuit va tomber, et, dans le gris du ciel, les monuments en ruine s'arrondissent, grandioses, au-dessus des maisons basses.

Le lendemain, nous voyons par un beau soleil les médressés du Chir-Dar, du Tillah-Kari et d'Ouloug-Beg, qui bordent la place splendide du Righistan, et la mosquée de Chah-Zindeh, et le tombeau de Tamerlan, appelé Gour-Emir. Il nous manque le temps de bien examiner ces édifices, qui témoignent de la puissance des Timourides. A notre retour, nous les admirerons à loisir. Les Afghans ne feront que toucher Samarcande; nous n'avons que trois jours pour faire les dernières emplettes, acheter des chevaux, les pelisses indispensables; il faut aussi trouver un arba pour les bagages, des djigites pour nous accompagner--l'un d'eux nous servira d'interprète--il n'y a donc pas une minute à perdre. Abandonnés à nous-mêmes, nous n'aurions pas le temps de nous procurer tout cela. Fort heureusement, le gouverneur de Samarcande, le général Ivanoff, et le général Karalkoff, qui nous offre une hospitalité des plus cordiales, nous prêtent un bienveillant appui, et nous serons prêts pour le 13 mars, jour fixé pour le départ.

L'avant-veille, l'ambassade afghane au grand complet vient faire ses adieux au général Ivanoff et lui présenter les jeunes princes. Les enfants ont le pantalon et les bottes russes, et la redingote afghane serrée au corps et chamarrée d'or; ils sont coiffés de turbans de fin cachemire brodé d'or et portent le sabre au côté. Ils sont conduits par le mirza qui les a élevés, un grand homme maigre à longue barbe, d'une figure douce et impassible. Suivent l'ambassadeur extraordinaire, Chodja-Saïb, dans le même costume mi-européen mi-asiatique, avec pantalon et bottines d'origine anglaise, un homme trapu, d'apparence intelligente, l'œil vif dans une face pleine, s'exprimant posément avec gestes calmes; puis le serdar, parent de l'émir, grand garçon très-brun, maigre, osseux, œil dur, figure longue et morne de Castillan; puis un chef Kara-Kalpak à face ronde, œil petit, pommettes rouges, barbe tirant sur le roux; il a longtemps suivi Abdourrhaman-Khan sur la terre d'exil; le chef de l'escorte afghane ferme la marche, pieds nus dans ses babouches, un vieux dont la tête branle nerveusement, à barbe grise, et qui a un grand air d'énergie, tout courbé qu'il est. Ces gens se comportent avec la dignité qui est le propre de l'Oriental, mais ils n'ont point les manières courtisanesques des Sartes; il est vrai qu'ils sont plus mâles et point faits pour le joug comme ces énervés.

Les compliments de politesse échangés, le dasterkane est servi, et après un entretien qui roule sur le voyage à travers le Bokhara et sur le temps passé par l'émir afghan à Samarcande, l'ambassade se retire lentement, gravement.

Le jour suivant, le général Ivanoff rend visite aux jeunes princes, et nous l'accompagnons. On nous présente au Chodja Saïb comme des faranguis ramasseurs d'insectes et de plantes, très-flattés de faire route en aussi noble société. Chodja Saïb nous serre la main, et, communiquant son impression à Zaman-Beg, l'interprète, il lui dit que certainement nous cherchons «l'herbe d'or», qui paraît être la pierre philosophale de ce pays, encore en plein moyen âge.

Le 13 mars, ayant fait nos adieux à nos aimables hôtes, nous prenons le chemin de Bokhara en compagnie de quelques officiers russes, d'interprètes, d'un docteur et de cinquante splendides Cosaques de l'Oural, qui forment une garde d'honneur aux jeunes princes et entourent leur voiture tout le long de la route. Nous-même avons comme serviteur un tadjik samarcandais nommé Abdou-Zaïr, parlant assez de russe pour nous comprendre et en outre presque tous les dialectes turcs et persans de l'Asie centrale; il est secondé par son ami Roustem, également Samarcandais, parlant seulement le turc, mais ayant déjà fait le chemin de Chirrabad. Roustem est peu causeur, et il admire fort la volubilité de parole qui distingue son compagnon.

Nous sortons de la ville par des rues étroites, en faisant fuir devant nous les femmes et les enfants. Après les derniers champs cultivés, on traverse un pont orné aux quatre coins de colonnes autrefois complétement couvertes de briques émaillées; aujourd'hui, les briques sont détachées aussi haut que peut atteindre un cavalier se dressant sur sa selle. Ce pont est attribué au grand Timour. Nous n'en trouverons pas d'autre avant Karchi. Passé le pont, on grimpe une berge et l'on aperçoit bientôt à droite la vallée du Zérafchane. Le «rouleur d'or» coule au fond d'une dépression bordant la steppe, qui semble brusquement tomber en falaise. A gauche, au sud, les montagnes de Samarcande, ou Samarcand-Taou, sont encore couvertes de neige au sommet. Jusque par delà la frontière bokhare, nous allons longer leurs tressaillements extrêmes où s'abritent les derniers villages du Turkestan russe. Leurs habitants recueillent précieusement l'eau bondissant des gorges quand la neige fond au feu du soleil; ils arrosent leurs champs peu fertiles et vivent de maigres récoltes.

La route est poussiéreuse, et le vent du sud-ouest crible les figures de grains de sable si drus qu'à peine peut-on risquer un œil pour voir devant soi. Il paraît que ce vent très-sec souffle avec une violence extrême chaque jour dans l'après-midi, et surtout au coucher du soleil; il rendrait inhabitable cette partie de la plaine qui va du Samarcand-Taou aux bords du Zérafchane; il balayerait en outre vers le pied des montagnes les insectes venimeux innombrables en cet endroit. Aussi l'émir de Bokhara avait-il choisi ce coin de son empire comme lieu de déportation, n'en connaissant pas de plus désagréable à habiter. La proximité de Samarcande rendait facile la surveillance des condamnés, et ceux-ci, exposés simultanément aux piqûres des scorpions, des scolopendres, des phalanges, et aux fureurs du vent du sud-ouest, n'auraient pas vécu plus de trois ans dans cet enfer.