En Asie centrale

Part 10

Chapter 103,891 wordsPublic domain

«Vous savez, dit-il, que l'émir Abdourrhaman a épousé la fille du khan de Badakchane auquel Chir-Ali a ravi ses États. Cette fille est d'une beauté divine et très-intelligente; Abdourrhaman l'aime beaucoup, et il en a eu les trois enfants qui font partie de notre caravane. Il se trouve que le Kizilbach (Tête rouge) Saïd-Achmed-Khan a contribué pour une bonne partie à la conquête du Badakchane, et Chir-Ali, pour le récompenser, l'a fait khan de ce pays. Et lorsque Abdourrhaman crut le moment venu de reconquérir le domaine de son père, il passa l'Amou à la tête des fidèles qui l'avaient suivi dans l'exil. Or, les Ousbegs qui sont nombreux dans le pays de Balkh avaient gardé bon souvenir de la douce administration d'Abdourrhaman, leur beg d'autrefois. Ils prirent immédiatement les armes et accoururent près de lui. Sans coup férir, Mazari-Chérif tomba au pouvoir des envahisseurs. Une lettre fut alors envoyée à Saïd-Achmed pour l'inviter à se ranger sous les tougs d'Abdourrhaman, mais il refusa et s'efforça de rassembler des troupes pour reprendre Mazari-Chérif. Mais les chefs et le peuple de Badakchane le détestaient, et ils le firent prisonnier, lui mirent la chaîne au cou et l'amenèrent à son ennemi. Celui-ci le fit jeter dans la fosse aux punaises de Mazari-Chérif où il est resté huit mois. Mais, tandis qu'Abdourrhaman guerroyait au sud de l'Hindou-Kouch, des amis du prisonnier ont corrompu les gardiens à prix d'argent et ils ont tiré du trou Saïd-Achmed, qui s'est enfui près de l'émir de Bokhara. Vous n'ignorez point qu'Abdourrhaman a vécu également à la cour de cet émir, et, lorsque celui-ci a intercédé en faveur du fugitif et prié qu'on lui envoyât sa famille, Abdourrhaman s'est souvenu du bon accueil de son hôte, et il a donné la liberté aux enfants gardés comme otages. Ces événements se sont passés pendant que l'ambassade afghane faisait le chemin de Tachkent. Le Khodja-Saïb a été prévenu à Samarcande, il a reçu l'ordre de ne rien dire au frère aîné de Saïd-Achmed qui l'accompagne, et de le surveiller. On craint qu'il n'aille rejoindre son frère; on l'oblige à chevaucher près du serdar, et les cavaliers turcomans ont l'œil sur lui. Les chameaux qui portaient la famille de Saïd-Achmed ont croisé la troupe du serdar; l'oncle a reconnu sa nièce sur les bras du dévoué serviteur; il a compris ce qui s'était passé. Le spectacle des siens gagnant la terre d'exil lui a déchiré le cœur; il a détourné la tête, et ses yeux se sont mouillés de larmes. Il a pleuré dans la journée. Ces regrets ont augmenté la défiance des Afghans, et, bien qu'il soit un puissant chef, personne ne lui parle plus. En ce moment, il est dans sa tente sous la garde de sentinelles afghanes. Il n'a point mangé le palao du soir, car il craint qu'on lui coupe la tête dès que la frontière sera franchie.»

Ayant terminé son récit, le musicien se retira sans bruit comme il était venu, car il voulait cacher sa visite aux Afghans.

Dans ce pays, où les mœurs sont du moyen âge, les musiciens du genre de notre ami le Badakchanais peuvent mieux que personne renseigner le passant sur les événements contemporains. Ménestrels errants qui parcourent le monde musulman, l'instrument sur le dos, toujours dans les bazars où les curieux se pressent, où les oisifs viennent clabauder, invités journellement aux tables des puissants, participant à toutes les réjouissances, à toutes les fêtes, qu'elles soient motivées par un mariage, une naissance, une mort,--car c'est la coutume de fêter les morts,--doués en outre d'une mémoire prodigieuse, ils retiennent les mille racontars qui circulent de bouche en bouche. Et dans un pays où la presse est remplacée par le bavardage, les ménestrels se doivent feuilleter comme un livre de chroniques. Cependant qu'on n'aille pas oublier que ces artistes sont très-vaniteux, très-susceptibles, et que leur appréciation sur les hommes qu'ils ont approchés dépend souvent de la valeur des cadeaux et des bons traitements qu'ils en ont reçus.

A Yakoub-Ata, nous ne sommes qu'à dix ou onze verstes de Kilif, où nous devons quitter la caravane et voyager seuls.

Jusqu'à Kilif on trouve les sables en se dirigeant sur le sud-est. A mi-chemin, une trentaine de Turcomans sont réunis sur un tertre; ils ont tous une pelle de bois à la main. L'un d'eux se détache du groupe et, s'approchant du chef de notre troupe, lui présente sur sa pelle un morceau de pain et une poignée de sel, avec force salamalecs. C'est une manière de rendre l'hommage.

Sur ces entrefaites arrive le beg de Kilif, qui vient à notre rencontre pour nous saluer. Ce personnage est de taille moyenne, brun, au nez crochu, à l'air martial. Il est somptueusement vêtu. Son manteau est de beau velours rouge de Bokhara, sa ceinture est plaquée d'argent, son sabre recourbé est orné de turquoises et de rubis, il a chaussé des bottes en chagrin vert dont la pointe se redresse, monte un magnifique étalon blanc très-fringant. L'importance de Kilif ne répond pas à la belle tenue du beg. La ville qu'il commande, juchée sur une colline près de l'Amou, mérite plutôt le nom de village. Et bien que le violent soleil du midi force les ombres, donne à Kilif une physionomie toute orientale, les maisons ont l'air si misérable, la forteresse crevassée qui les domine, fière dans sa gueuserie, et semblant menacer le fortin afghan sur l'autre rive, a l'air si décrépit, qu'on n'a pas la moindre envie de chanter: «C'est là que je voudrais vivre.» Un boulevardier parisien à qui l'on montrerait brusquement Kilif s'écrierait immédiatement: «Quelle dèche!»

Nous campons au pied de la forteresse, à l'ombre de saules touffus. Sur l'autre rive on distingue les tentes blanches qui attendent les jeunes princes afghans et leurs hôtes. Les Turcomans tirent des coups de fusil, que l'écho répète avec le bruit du canon. Tout le monde est content d'être arrivé à l'Amou: la journée se passe en réjouissances. Le soir, on entend les fifres et les doumbouraks. Chacun se régale de l'excellente eau du fleuve.

L'Amou, resserré ici entre deux monticules de grès calcarifères, a environ quatre cents mètres de largeur. Il charrie en quantité énorme des sables dont le déplacement incessant modifie presque chaque jour le chenal. Bien que l'époque des crues ne soit pas encore arrivée, il roule ses eaux avec une vitesse qui dépasse déjà plus de quatre kilomètres à l'heure. On passe d'une rive à l'autre au moyen de quatre grands bacs à fonds plats. Deux de ces bacs appartiennent aux Bokhares, les deux autres aux Afghans. Le prix du transport d'une rive à l'autre varie selon la nature et le poids de l'objet à passer. Et les deux émirs font, paraît-il, de belles recettes. Kilif se trouvant sur le chemin des caravanes qui viennent de l'Afghanistan ou du Bokhara, et la traversée, à cet endroit, étant plus facile qu'à Patta-Kissar à l'époque des grandes eaux, les péages perçus par les deux émirs sont considérables.

Chaque bac est traîné par deux chevaux attachés à l'avant au moyen d'une corde assez courte pour leur maintenir la tête hors de l'eau quand ils sont obligés de nager. Deux hommes les guident et les excitent de la voix. Quand les chevaux prennent pied, ils tirent la barque; dans l'eau profonde, ils nagent. A l'arrière, deux ou quatre rameurs manœuvrent de grossiers avirons pour aider aux pauvres bêtes efflanquées par un va-et-vient continuel. Il faudra deux jours pour transporter la caravane sur l'autre bord, deux jours de repos pour nous, dont nous profitons pour mettre les notes au courant.

Comme à Karchi, le docteur donne de nombreuses consultations. Les maladies dominantes sont encore celles de la peau, les ophtalmies et la syphilis. Le Khodja-Saïb lui-même vient réclamer les secours de la médecine. Il souffre d'une névralgie faciale. Nous le retenons longtemps sous notre tente. Le Khodja-Saïb se tient assez bien au point de vue européen. Quoique ministre et ambassadeur extraordinaire, il se mouche pourtant dans ses doigts; il n'emploie point la fourchette pour manger; mais ces remarques occidentales faites, il n'en reste pas moins un homme très-fin, très-intelligent, s'exprimant facilement et avec dignité. C'est lui qui nous parle en termes imagés des habitants du mystérieux Kafiristan, situé au sud de l'Hindou-Kouch. Les Kafirs, dit-il, sont beaux comme des anges, leurs cheveux sont bruns. Ils sont dans leurs montagnes aussi nombreux que les arbres dans la forêt: quand ils lancent une pierre contre un de leurs ennemis, s'ils l'atteignent dans la poitrine, la pierre lui sort par le dos; quand ils courent, on ne voit point leurs pieds toucher le sol. Ils viennent parfois en Afghanistan ou dans le pays avoisinant le leur, mais ils ne veulent point que les étrangers pénètrent chez eux. Leurs femmes sont également grandes, fortes, blanches et d'une si éclatante beauté qu'en payant cent et même mille roupies chaque «empan» de leurs corps, on les achèterait à bon compte.

Khodja-Saïb est veuf depuis neuf ans. Il avait une femme qu'il aimait beaucoup; elle était une amie pour lui. Il a versé bien des larmes lorsqu'elle est morte. Il n'a point voulu prendre d'autre femme tandis qu'il était encore jeune, car il était sûr de ne pouvoir remplacer celle qu'il avait perdue. Puis les années sont venues, et il mourra seul.

L'Afghan n'a rien de l'obséquiosité et de la platitude du Bokhare, qui manque d'énergie physique et morale. C'est un homme vivace; nerveux, à l'aspect mâle, marchant d'un pas alerte, la tête haute, sa figure marque l'énergie. Le nez est droit, quelquefois gros, les pommettes peu marquées, le bas du visage étroit, le menton accentué. L'œil généralement noir, quelquefois bleu ou gris, est fendu en amande et très-beau; le regard est dur. Le cou, souvent court, s'enfonce dans des épaules carrées. Les Afghans sont élancés. Leurs membres sont peu volumineux, mais garnis de muscles courts et puissants. Les pieds sont grands et peu larges, les doigts des mains très-longs. L'ensemble de l'Afghan indique la détente autant que la résistance.

Les Afghans parlent de leur émir avec un sans gêne qui surprend dans ce pays où semble être née l'adoration de la force, où l'aplatissement devant le maître n'est point un avilissement. Ils le critiquent à haute voix. Ils disent franchement qu'en telle circonstance il s'est mal conduit, que dans telle autre il eût pu mieux faire. Ils parlent à leurs chefs comme à des égaux. On pense au «sino non» que les Aragonais adressaient aux rois de leur pays, quand on voit leur profond sentiment d'indépendance personnelle et leur fière attitude devant leurs émirs. L'anecdote suivante est caractéristique.

La coutume, en pays afghan, est que si un habitant rencontre son émir, il le salue, et l'émir rend aussitôt le salut. Un jour, l'émir se promenait, il avait l'esprit occupé, et, distrait, il ne fit point attention à un passant qui le saluait et ne lui rendit point le salut. L'Afghan attendit à côté de l'émir, qui l'aperçut enfin.

--Que me veux-tu?--Je t'ai dit: _Salam aleïkom_ (le salut sur toi), et tu n'as pas répondu.--_Valeïkom assalâm_ (et sur toi le salut), réplique l'émir, puis il continue son chemin.

Et l'autre s'en va content.

Ces gens parlent avec fierté de leur pays; c'est chez eux que nous avons rencontré pour la première fois en Asie un amour de la patrie, un orgueil national. Tandis que leurs voisins des bord de l'Amou, indifférents à qui les domine, se soumettent à tous les envahisseurs, d'où qu'ils viennent, les Afghans ont, au contraire, une préoccupation constante de maintenir leur indépendance. Ayant conscience de leur valeur personnelle, ils s'estiment supérieurs au reste des Asiatiques, mais, soucieux de l'avenir, ils se défient également des Anglais et des Russes, dont ils comprennent la puissance et les ambitions.

On ne doit donc pas s'étonner de leur haine contre les Européens et de ce qu'ils empêchent les voyageurs de pénétrer dans leur pays. Pour eux, un explorateur sera toujours un ennemi; ils le prendront pour un Anglais ou un Russe qui veut étudier le terrain et préparer la voie aux gens de guerre.

Durant la première journée de notre séjour, les Turcomans et les Afghans passent sur l'autre rive.

Le deuxième jour, c'est le tour des Cosaques, des djiguites et de leurs chevaux. L'embarquement des bêtes donne beaucoup de peine: si quelques chevaux sautent dans la barque sur un signe de leurs maîtres, d'autres, plus jeunes et non initiés à cette manœuvre, font des essais infructueux, puis ne veulent plus quitter la terre ferme. Leurs maîtres les excitent à bien faire de la voix, du geste, à coups de fouet sur la croupe; deux hommes tirent la bride, d'autres poussent derrière. Un cheval reste sourd aux exhortations, insensible aux coups; il ne bouge pas; on lui attache une solide corde à une des jambes de devant, on tire, voilà une jambe par-dessus bord, l'autre suivra, grâce aux efforts de Cosaques herculéens qui le poussent ou mieux le jettent dans la barque. On entend des cris, des coups de fouet, des malédictions à l'adresse du cheval, des rires provoqués par l'impuissance d'un cavalier; un djiguite tire son cheval par la queue, un autre, robuste et hardi compère, enlève littéralement sa monture. La patience des hommes vient à bout de l'entêtement des bêtes, et le chargement est complet sans brutalité de personne. Les chevaux alignés, il ne reste plus qu'à atteler les deux animaux étiques qui doivent traîner le bac: ils n'ont rien de la mine florissante des chevaux marins des tableaux allégoriques du grand siècle. Appréciant mieux que les chevaux des Cosaques l'agrément d'une traversée de l'Amou, l'un d'eux s'élance et tombe au milieu des passagers, ses congénères, qui se fâchent, qui le criblent de ruades. Cet accueil peu chaleureux rappelle l'intrus à la réalité; il se rend compte de sa situation et renonce à faire route en compagnie des siens. Il saute à terre et se laisse attacher sans résistance à l'avant du bateau. Deux Turcomans demi-nus entrent dans l'eau, mettent à flot le bac qui dérive vers l'Afghanistan.

C'est plaisir de voir sur la berge un groupe de Cosaques immobiles autour du drapeau de leur sotnia, en attendant le moment de s'embarquer. Ils sont beaux avec leur carrure solide, leurs vêtements sombres et poudreux, leur visage bronzé, debout à la tête de leurs chevaux, dans des poses à tenter un peintre, empreintes de l'insouciance qui caractérise ces coureurs d'aventures. Le Cosaque, homme de steppe par excellence, bon tireur, robuste, cavalier infatigable, semble créé pour la guerre d'Asie. Nul ne sait mieux que lui soigner un cheval et le ménager; suivant les besoins, il est tour à tour sellier, bottier, tailleur, cuisinier; conservant sa gaieté malgré la fatigue, marcheur au besoin, il peut fournir les étapes les plus invraisemblables dans la montagne comme dans la plaine. Le Cosaque a conquis la Sibérie, il peut conquérir le reste de l'Asie.

Tandis que je faisais ces réflexions, les derniers «Ouralsi[26]» avaient traversé l'Amou; leur fanion était déjà planté sur la rive afghane.

[Note 26: Cosaque de l'Oural.]

Il ne reste plus sur le territoire de Bokhara que les officiers, l'interprète et nous-mêmes.

Nous buvions le thé tous de compagnie quand on nous annonce l'arrivée de deux chefs afghans qui viennent nous inviter à passer sur l'autre vive.

Ils entrent sous notre tente en saluant gravement, les deux mains sur le cœur. Ils sont vêtus d'un manteau de couleur sombre descendant plus bas que le genou, d'un ample pantalon blanc serré aux chevilles, les pieds nus dans les babouches. Celui qui prend le premier la parole a une tête remarquablement belle, des traits fins et réguliers, l'œil noir, petillant d'intelligence, une certaine grandeur dans tout l'être, qui indique l'homme de race accoutumé au commandement. Il s'assied les jambes croisées, et après s'être informé de la santé du Tzar, de Yarim Pacha et des voyageurs, il proteste de l'amitié que le peuple afghan et son émir manifestent à l'égard des Russes, qui les ont toujours bien traités, qui ont reçu Abdourrhaman comme un ami. Et puisque les Russes ont bien voulu faire la conduite aux deux fils de leur prince, qu'ils daignent passer l'Amou et les suivre jusqu'à Mazari-Chérif, et qu'aussi longtemps qu'il leur plaira de séjourner sur la terre afghane, ils se considèrent comme les maîtres du pays et voient dans l'Afghanistan une seconde patrie, etc.

Le mirza représentant l'émir de Bokhara fait servir le dasterkane, les Afghans le goûtent à peine et ne remercient même pas, comme s'ils voulaient marquer de leur mépris aux Bokhares. Le visage du mirza se rembrunit. Les chefs se lèvent ensuite, écartent la portière de la tente et nous invitent à sortir les premiers, puis ils prennent la tête de notre groupe, nous conduisent au bac qui attend les passagers, s'installent sur les traverses qui supportent d'habitude les marchandises qu'on surélève afin qu'elles ne soient point mouillées, les Afghans d'un côté, nous en face, et l'on part.

La conversation continue. L'orateur de tout à l'heure, faisant allusion aux récentes défaites infligées aux Anglais, nous donne en souriant l'explication suivante de leurs longues luttes avec les maîtres des Indes:

«L'Afghanistan est un pays de montagnes. Il nourrit à peine ses habitants, qui vivent en pauvres gens malgré leurs efforts pour s'enrichir. Parfois ils ont le désir d'en finir avec leurs misères; mais ils ne peuvent que s'adresser à Allah et le prier de s'apitoyer sur leur triste sort. Le ciel les entend quelquefois. Vers 1843, nos pères, lassés d'une existence de privations, adressèrent de vives prières à Allah, le suppliant de leur envoyer des richesses, et il envoya les Anglais, qui arrivèrent avec de belles armes et force bagages. Nos pères comprirent que leurs prières étaient exaucées, ils tuèrent les Anglais ou les chassèrent, après les avoir dépouillés de ce qu'ils apportaient. Longtemps le butin conquis permit aux Afghans de vivre fort agréablement. Mais avec le temps il n'en resta plus rien. Et ces dernières années nous étions mal à l'aise comme par devant. Nous imitâmes nos pères. Nous suppliâmes Allah d'abaisser ses yeux vers nous, et il nous a exaucés, nous a envoyé des Anglais. Vous savez ce que nous en avons fait.

--Est-ce qu'il vous les enverra encore?

--Allah seul le sait!... Peut-être.»

Ce chef est un des plus chauds partisans d'Abdourrhaman, et il a contribué grandement au triomphe de son ami par un coup d'audace. Dès qu'Abdourrhaman eut passé l'Amou, un corps de deux mille hommes commandés par un des dévoués de Yacoub-Khan marcha contre l'envahisseur, mais notre interlocuteur, à la tête de cinq cents hommes seulement, surprit ces deux mille hommes et les tailla en pièces. Ce succès obtenu dès le début attira à Abdourrhaman beaucoup d'adhérents encore indécis.

--Comment osâtes-vous avec cinq cents hommes en attaquer deux mille? Pourquoi n'avoir pas attendu le renfort qu'on vous envoyait?

--Parce que mes ennemis appartenaient à des peuplades différentes et faisaient un ramassis de Sartes, de Turcomans, d'Ousbegs, qui n'avaient qu'un médiocre intérêt à vaincre; d'autre part, ils étaient dans une mauvaise position, puisque je les ai surpris. Les miens, au contraire, étaient tous de vrais Afghans, sur le courage desquels je pouvais compter. Si j'avais eu d'autres soldats, je n'aurais point tenté l'aventure.

Cependant nous touchons la rive afghane. Chacun saute à terre. Les begs nous conduisent à une grande tente aux couleurs voyantes, dressée au bord de l'eau.

Les jeunes princes sont dans un palanquin porté par des hommes. Dès que nous sommes arrivés dans la tente, où des siéges nous attendent, on pose le palanquin à terre, les enfants descendent. Ils sont richement vêtus d'un costume mi-européen, mi-oriental. Ils viennent s'asseoir parmi nous aux places d'honneur; nous les saluons, ils nous donnent la main. C'est un feu de file de _salamou aleikom_ et _valeikom assalam_.

La conversation s'engage, roule sur la vie passée de l'émir, sur le temps qu'il était l'hôte des Russes; on sert le dasterkane, les tasses de thé circulent. Le mirza se tient derrière les enfants; il est aux petits soins pour ceux qu'il a élevés, ainsi qu'un vieil Afghan au chef branlant, dont le geste favori est de caresser les cheveux du plus jeune des garçons. Les enfants ont le sabre au côté, le revolver à la ceinture. Le petit a de six à sept ans; il aime beaucoup l'interprète Zaman-Beg, qui lui conte des histoires et joue avec lui. Zaman-Beg lui a donné à entendre qu'il ne fallait jamais prononcer en le scandant le mot persan: _cham-chir_ (sabre), car il adviendrait alors que le sabre sortant du fourreau s'en irait couper la tête de la personne à laquelle on parle, aussitôt la dernière syllabe «chir» prononcée avec un temps d'arrêt après la première «cham». L'enfant rit de bon cœur quand Zaman-Beg joue l'effroi parce qu'il dit «cham», mais il le rassure: «Ne crains rien, Zaman-Beg, tu es mon ami. Hier, je n'ai pas voulu tirer le revolver dans la direction de Kilif, j'avais peur de te tuer.»

Puis les princes et les begs se lèvent. Nous leur faisons nos adieux. Nous souhaitons bon voyage au Kodja-Saïb, donnons une dernière poignée de main, et le beg aux yeux noirs et les officiers russes, nos compagnons de voyage, nous reconduisent au bac. Le musicien badakchanais est là aussi, il est reconnaissant de ce que nous avons fait pour lui, il appelle sur nos têtes les bénédictions du ciel et verse des larmes en nous voyant partir. Nous nous installons, le signal du départ est donné. Dans la barque et sur la rive on porte la main aux barbes, et les chevaux nagent, nous ramenant vers la rive bokhare.

Nous aurions bien voulu poursuivre notre route en compagnie des Afghans et visiter la vieille Bactres, dont les ruines ne sont qu'à deux journées de marche. Mais le pays n'est pas encore pacifié, la défiance de l'étranger est extrême, et les Afghans ne nous laisseraient point circuler librement. Ce voyage doit être remis à plus tard. Nous n'avons pas eu la consolation d'entrevoir la terre promise, nous n'avons point gravi les rochers du Kilifli qui nous cachaient l'horizon: du haut nous eussions pu jeter un regard dans la direction du sud-est, vers ce coin de l'Asie qui vit, dit-on, éclore la civilisation première et où nos pères auraient vécu le commencement de leur histoire.

Il ne reste plus à Kilif que les arbakèches bivouaqués sous leurs voitures.

A peine rentrés sous notre tente, nous avons la visite du mirza bokhare, qui nous entretient longtemps. Il a des connaissances géographiques étendues. Il sait qu'il existe un pays des Faranguis, qui est le nôtre. «Votre pays, dit-il, est très-peuplé et très-riche, et il y fait bon vivre. Ses habitants sont beaux et très-blancs; ils sont intelligents, car ils inventent beaucoup de machines. Un autre pays également très-riche et beaucoup plus peuplé, c'est la Chine. On ne peut pas compter ses habitants ni ses soldats. L'empereur de Chine est le plus puissant du monde.

--Les Faranguis ont pourtant battu les Chinois.

--Il est vrai; mais, lorsqu'ils furent défaits, les Chinois étaient mal armés; maintenant ils ont des fusils et des canons comme les Faranguis et sont invincibles.

--Le Bokhara est un beau pays, très-grand, nous dit le mirza en secouant la tête. Le Bokhara fut grand, mais les Russes ont bien amoindri son territoire.

--L'étendue d'un pays ne fait pas sa force ni sa richesse, c'est plutôt l'intelligence et le travail de ses habitants qui lui donnent de la valeur. Or, les Bokhares sont travailleurs, leurs terres sont fertiles, et ils les cultivent bien.

--Sans doute, mais l'eau nous manque depuis que les Russes se sont emparés de Samarcande, et, dans la vallée de Zérafchane, nous ne pouvons cultiver ni autant de tabac ni autant de riz qu'auparavant.

Les temps sont bien changés!

--Notre intention est de visiter la ville où réside l'émir.