En Asie centrale

Part 14

Chapter 143,578 wordsPublic domain

Je remonte le lit d'un torrent desséché, les sauterelles le descendent, gagnent la vallée en suivant la même pente que les eaux. Les aryks ne les arrêtent point; une partie de l'avant-garde se noie, le courant en dépose quelques-unes sur l'autre bord; puis les cadavres finissent par s'accumuler et font un pont à celles qui suivent. Le gros de l'armée passe, et la dévastation continue.

Quand le vent les balaye devant lui, leur troupe avance en formant des angles aigus dont le gros côté fait face au vent qui les pousse par le flanc. Tant que les sauterelles n'ont pas les ailes grandes, la contrée qui les a vues naître en est affligée; quand elles peuvent voleter, il arrive que la violence du vent les entraîne et les jette comme une malédiction sur une oasis voisine. Sauf le riz, dont la culture demande de fréquentes irrigations qui les noient, et dont l'écorce est dure, aucune plante n'échappe à leurs tenailles. Des bandes énormes de passereaux de forte taille s'abattent sur elles et s'en régalent. Les indigènes se réjouissent quand ils voient le nuage de ces bienfaisants oiseaux avancer dans le ciel, et ils se disent qu'Allah ne les a pas abandonnés.

Non loin des sauterelles, nous trouvons le méguil où repose le corps du saint qui a sa tête dans la forteresse de Chirrabad. La tombe est à l'intérieur d'une petite maison carrée, construite en terre, qu'on aperçoit de loin, car on l'a placée au sommet d'un mamelon. Elle a grand besoin de réparations. Des perches avec des guenilles qui flottent se courbent sur le monument: ce sont les saules pleureurs d'un pays où le bois est rare. On arrive là-haut par un escalier assez roide.

La coutume est que les dévots de la ville viennent en nombre tous les mercredis prier près de leur saint. La terre qui recouvre les os guérirait de la fièvre et du richta, et les malades en emportent des poignées. Un industriel a tiré parti de la piété de ses concitoyens, et au pied de l'escalier, dans un gentil jardin bordé d'un arik, entouré de peupliers, avec un puits d'eau fraîche au milieu, il a installé en plein air un restaurant que nous intitulerions «café-restaurant du Pèlerinage». Il a battu le sol, l'a couvert de nattes de paille, et, aidé de deux jeunes garçons, il vend du thé, du pain, des melons, aux fidèles qu'une montée et une descente pénible ont altérés et mis en appétit.

Le lendemain de notre pèlerinage, nous achetons des chevaux. Ils doivent remplacer ceux qui nous ont servi depuis Samarcande, et que nous allons ravaler à la condition inférieure de chevaux de bât.

Le kourbachi, alléché par la promesse d'un fort silao, s'est enquis des chevaux à vendre et nous en a présenté plusieurs, pour lesquels les propriétaires demandent une somme trop élevée. En France, le prix eût paru ridicule; nos paysans donneraient volontiers quatre cents francs pour un cheval robuste, jeune et bien performé. Ici, notre pauvreté nous obligeait à nous en tenir à des chevaux de cent trente à cent cinquante francs.

Il va sans dire que les indigènes avaient doublé leurs prix en notre honneur. Ils nous savaient étrangers, nous supposaient sans renseignements précis et croyaient l'occasion belle de «refaire» les infidèles. Malheureusement pour eux, heureusement pour nos bourses, nous étions sur nos gardes, et nos djiguites nous étaient dévoués. Ce fut donc entre les vendeurs et nous une lutte tragi-comique de plusieurs heures avant de finir par conclure le marché. Nous avions jeté notre dévolu sur deux solides petits chevaux de montagne, la jambe sèche, l'articulation solide, poitrail large, cou épais, chanfrein busqué. Comme il arrive chaque fois qu'on vient offrir un objet ou un animal à un étranger, il se présenta plusieurs individus qui nous jouèrent la comédie suivante.

Le propriétaire d'un cheval se détache du groupe, salue et attend poliment qu'on lui adresse la parole.

--C'est toi qui veux vendre ce cheval noir?

--Oui.

--Combien?

--Quatre cents francs.

--Tu te moques de moi; c'est trop cher. Je n'en veux pas, tu peux l'emmener.

--Trop cher? Regarde-le donc. Quelles jambes! quelle belle robe! Il est tout jeune. Tiens, vois ses dents.

Un des compères du vendeur:

--Il n'y en a pas de meilleur à Chirrabad. Il a six ans. Je l'ai vu naître.

--Je te dis que je le trouve trop cher, que je n'en veux pas. Va-t'en.

Les compères, en chœur:

--C'est pour rien.

L'un d'eux, qui tient la bête par la bride, l'enfourche subitement et la fait marcher au pas.

Un des compères:

--Vois quelle allure. Il fait plus d'un tach à l'heure en allant au pas. Quelle _hada_[38]!

[Note 38: Entre-pas.]

Le cavalier met le cheval au trot.

Un des compères:

--Vois quel trot! Ah! quel trot agréable! quel trot! N'as-tu pas remarqué qu'il a le chanfrein busqué, ce qui porte bonheur au cavalier et l'empêche d'être tué?

--Tu as raison; mais il est trop cher.

--Tu ne veux pas donner quatre cents francs?

--Non.

Tous se lèvent et s'en vont. Ils s'éloignent de quelques pas, causent avec le kourbachi, avec nos djiguites, puis reviennent.

--Qu'est-ce que tu veux? Va-t'en.

--Combien en donnes-tu?

--Cent francs.

--Je suis pauvre; le cheval me coûte quatre cents francs, et tu m'en offres cent. Veux-tu me ruiner?

Et il feint la colère, l'indignation; la douleur la plus vive se peint sur son visage; ses yeux deviennent humides de larmes. L'un de ses compagnons le prend par le pan de son khalat, un autre par le bras, et ils veulent l'emmener; mon offre semble les avoir tous désolés.

Abdou-Zaïr, qui est à côté de nous, lâche son injure favorite à l'adresse de ses compatriotes:

--Tous canailles, tous canailles, tous coquins, maître, tous coquins, dit-il en russe.

C'est alors que le kourbachi intervient et qu'il les ramène, les fait s'asseoir en face de nous, qui jambes croisées, qui agenouillés. Il se croit obligé de débuter par une profession de foi:

--Vous me connaissez tous, vous savez que je suis un honnête homme qui ne trompe personne. Vous pouvez donc vous en remettre à moi de la défense de vos intérêts. Toi, croyant, tu as un bon cheval, mais tu veux le vendre trop cher. Songe que tu traites avec un hôte de l'émir et un ami des Ourouss; sois raisonnable, et contente-toi d'une moindre somme.

Personne ne souffle mot. Seul, le vendeur remue la tête et fait claquer sa langue en signe de dénégation.

Moi:

--Kourbachi, tu perds ton temps; tu n'arriveras à aucun résultat. Tu parles à une tête de fer. Laisse-le partir. Il ne voudra pas des cent trente francs que je puis donner pour le cheval. Qu'ils s'en aillent tous.

En m'entendant parler en termes aussi catégoriques, tous ces larrons se lèvent, et malgré les exhortations du kourbachi, qui les engage à moins d'exigence, ils emmènent le cheval et disparaissent par la porte en discutant avec beaucoup d'animation.

Le lendemain, ils reviennent dans la matinée, cette fois avec des prétentions moindres. Deux cents francs les eussent contentés. Nouvelle discussion, nouvelle intervention du kourbachi, et puis au moment où l'affaire semble terminée, où le vendeur dit avec un geste de désespoir:

--Prends-le pour cent trente francs, un compère intervient, prend le cheval par la bride, affirme qu'il lui appartient et crible d'injures mon interlocuteur, qui reste silencieux.

--De quel droit t'empêche-t-il de vendre le cheval? En est-il le véritable propriétaire?

--Oui, répond-il, c'est mon frère. Donne dix francs de plus, et il te le laissera; c'est un bon cheval.

--Donne-leur-en cinq, me souffle le kourbachi, tu feras un bon marché, par Allah! Le cheval vaut cent trente-cinq francs.

Et il donne à son visage un air sérieux.

Je cède. On annonce la bonne nouvelle au prétendu frère du vendeur, qui feint de s'en aller avec le cheval en se lamentant, et il revient. Reste à conclure définitivement le marché selon la loi.

L'aksakal est appelé, et, devant lui, le kourbachi se place entre le vendeur et Abdou-Zaïr, qui me représente comme acheteur; le kourbachi étend la main droite, que l'un et l'autre lui saisissent, et il dit à l'un:

--Tu as vendu le cheval noir cent trente-cinq francs?

--Oui, je l'ai vendu cent trente-cinq francs.

Puis se tournant vers l'autre:

--Tu as acheté le cheval noir cent trente-cinq francs?

--Oui, j'ai acheté le cheval noir cent trente-cinq francs.

Il secoue les dextres, et l'aksakal dit:

--Allez, le marché est conclu.

L'acheteur a le droit de rendre le cheval s'il constate qu'il est taré. Le vendeur lui rembourse l'a peu près totalité de la somme, ne gardant que quelques tengas à titre d'indemnité.

Le kourbachi, comme intermédiaire, l'aksakal, comme représentant de la loi, reçurent un pourboire, ainsi qu'Abdou-Zaïr; les assistants, comme acteurs dans la comédie de la vente, furent régalés de thé, puis d'un palao, conformément à la coutume du _chéri-koma_[39].

[Note 39: Assistance légale.]

IX

LES RUINES DE LA VALLÉE DU SOURKANE.

Où sont les ruines?--Nadar le photographe et ses bottes.--Ak-Kourgane.--La maison d'un Ak-Sakal.--Un huilier.--Un riche industriel, un ouvrier.--Chahri-Goulgoula.--Aspect de la ruine.--Légendes.--Pèlerins.--Salavat.--Notre hôte est un saint.--L'ammoniac.--La ruine de Chahri-Samâne.--Le mausolée de l'émir Houssein.--Le Kerkisse.--Légendes.--Le manque d'eau.

Avant de quitter Tachkent, nous prîmes le plus possible de renseignements sur la contrée fort peu connue que nous allions visiter. Parmi les personnes que nous importunâmes de nos questions, il se trouva un officier russe qui avait, très-rapidement il est vrai, parcouru le chemin de Caboul à Tachkent par Bamiane, Bactres et les montagnes de Baïssoune. Il avait fait partie de l'ambassade que les Russes envoyèrent à Chir-Ali durant la guerre russo-turque. On n'a pas oublié qu'à cette occasion la diplomatie anglaise fit retentir l'Europe de cris d'alarme et de protestations.

Cet officier nous conseilla de visiter avec soin les environs de Patta-Kissar, village situé sur l'Amou au point où on le traverse en bac. Pour son compte, il avait aperçu les ruines de Termès, à l'ouest de Patta-Kissar, et les indigènes lui avaient affirmé que sur la rive gauche du Sourkane, affluent de l'Amou, gisaient les débris d'une grande ville «soudainement détruite» qu'ils appelaient du nom de Chahri-Goulgoula.

Durant le chemin de Samarcande à Kilif, nous avions comme très-agréable et très-gai compagnon de route l'interprète Zaman-Beg. C'était un homme du Caucase, taillé pour les aventures, ayant servi successivement chez les Turcs, en Perse, et finalement chez Yacoub-Khan, le maître de Kachgar. Il avait parcouru presque tout le monde musulman; très-versé dans l'ancienne littérature persane, il nous était en outre une source inépuisable de renseignement pour tout ce qui touchait à l'histoire contemporaine de l'Asie centrale. Zaman-Beg confirma les dires de l'officier russe. Il nous expliqua que Chahri Goulgoula (ville de Goulgoula) était une façon de terme générique qui s'appliquait ici à toutes les «despobladas» de grande importance, qu'en conséquence il y a des Chahri-Goulgoula en maint endroit de l'Asie, et, à l'appui de ce qu'il avançait, il nous cita un Goulgoula situé près de la passe de Bamiane. Selon lui, le «maudit Tenkiz» aurait anéanti toutes les cités.

Il ne nous restait plus qu'à compléter ces indications en questionnant nous-mêmes les gens du pays, qui devaient connaître l'endroit précis de la vallée du Sourkane où il nous fallait chercher des ruines: ce fut notre occupation principale pendant notre séjour à Chirrabad.

Le premier individu que nous mettons à contribution est le surveillant du bac de Tchochka-Gouzar, qui nous rend visite, suivant la promesse qu'il nous a faite lors de notre rencontre. Il est venu verser dans la caisse du beg les sommes qu'il a perçues, et doit repartir le jour même pour Mazari-Chérif, où l'émir l'envoie espionner les Afghans et les Russes.

Plusieurs tasses de thé bien sucrées paraissent l'avoir mis en bonne humeur; nous en profitons pour lui demander s'il connaît une ville en ruine appelée Chahri-Goulgoula, située dans la vallée du Sourkane. Il répond affirmativement. Nous le prions de vouloir bien nous indiquer la direction à suivre, le nombre et la longueur des étapes qui nous en séparent.

«Permettez-moi, dit-il, de m'informer, et, par Allah! je vous donnerai les renseignements exacts.» Il part et revient au bout d'une heure, avec un chiffon de papier qu'il affirme contenir des notes prises par lui. Et voilà notre homme qui nous trace un itinéraire fantastique avec un sérieux imperturbable, en montrant fréquemment du doigt ce qu'il a griffonné sur le papier, comme s'il voulait nous dire: «Je dis vrai, regardez, c'est écrit sur le papier.» Il est probable qu'avant de répondre à nos questions il a pris conseil du Tok-Saba, qui lui a enjoint de nous dérouter.

Nous voyageons en effet en petites gens, sans escorte, avec un bagage imperceptible, et pourquoi un fils de beg se gênerait-il avec nous? Pourquoi se priverait-il du plaisir de berner des étrangers? un vrai Bokhare ne doit pas y manquer. Je vois bien que je n'obtiendrai rien de mon visiteur et m'empresse de le remercier de son obligeance et de louer son éminent savoir en termes ironiques.

Il est confus et s'en va.

Abdou-Zaïr et Roustem ont dorénavant la consigne de nous amener tous ceux que les habitants de Chirrabad leur indiqueront comme des gens qui ont «beaucoup lu dans les livres» et sont ferrés sur l'histoire et la géographie de leur pays. Ils nous présentent quelques-uns de ces savants de mauvais aloi, qui semblent s'être donné le mot pour nous faire perdre la tramontane. La faute en est à nous-mêmes, qui avons commis une maladresse, dès l'abord. N'avons-nous pas eu la naïveté de manifester clairement le désir de visiter les ruines de la vallée du bas Sourkane? C'est plus qu'il n'en faut pour décider ces Bokhares à nous parler de toutes les ruines qu'ils connaissent, sauf de celles-là. L'un nous engage à nous diriger vers le nord, du côté de Hissar, un autre droit sur le sud, plusieurs nous envoient vers Kabadiane, sur la rive gauche du Sourkâb.

Auquel entendre?

Et pourtant, si tous ces gens faisaient preuve d'un mauvais vouloir évident, ils ne mentaient point. Nous avons en effet constaté l'existence de ruines au sud de Chirrabad, à Angara-Kourgane. Nous avons appris que près de Kabadiane, on voit l'emplacement d'une ville où récemment on a trouvé un trésor maintenant entre bonnes mains, et, pour la partie de la vallée du Sourkane qui confine au Hissar, elle est dans une situation trop favorable, le sol y est trop fertile,--son riz passe encore pour le meilleur du Bokhara,--l'eau trop abondante pour qu'on n'ait pas raison de croire que des villes populeuses se sont entassées dans cette vallée à l'époque où la Bactriane au sol prodigue était une nourricière d'hommes.

Nous avons pressé de nos questions l'élite intellectuelle de Chirrabad, mais sans succès aucun; il ne nous reste plus qu'à partir, malgré la fréquence des pluies, et à chercher nous-mêmes ce Chahri-Goulgoula, qui ne doit pas être bien éloigné. Notre plan est de marcher droit au Sourkane et de le longer en questionnant les indigènes que nous rencontrerons; le hasard aidant, nous nous tirerons d'affaire tout seul.

Notre petite troupe s'est grossie de deux nouveaux personnages. C'est d'abord un prétendu guide que le Tok-Saba nous a donné en la personne d'un de ses scribes, un petit vieux à tête chafouine, à la parole mielleuse, qui sautille sur son cheval avec l'écritoire passée dans la ceinture comme un revolver. Son maître l'a chargé sans doute de nous rendre fastidieux un voyage dans son district, car durant notre excursion il n'a pas cessé un seul instant de nous mentir effrontément, exagérant tantôt la distance, tantôt les difficultés de la route, en un mot,--et d'après une image familière qui n'est pas orientale,--voulant nous faire prendre des vessies pour des lanternes. L'autre est l'ousbeg Kodja-Nazar, Nazar le Courageux. Il n'était rien la veille qu'un vagabond errant dans le bazar en quête d'une croûte de pain, et, par la grâce d'Abdou-Zaïr, auquel le kourbachi l'a présenté, il a été subitement élevé à la dignité de muletier. Il est chargé de mener nos deux chevaux de bât et de les soigner. Kodja-Nazar a vingt ans environ, il n'est pas beau, sa figure est une écumoire trouée par la petite vérole, son nez est épaté, sa bouche énorme; mais il a bon caractère, rit volontiers et découvre alors sa formidable mâchoire; il est alerte et vigoureux. Il inaugure son entrée en fonction en nous demandant un petit à-compte sur ses appointements. Il est engagé au prix de dix tengas par mois. Abdoul lui en met trois dans la main. Nazar remercie avec beaucoup de grâce, court au bazar et nous revient chaussé, car jusqu'au bienheureux jour où des Faranguis sont passés par son pays, il s'était toujours abstenu de porter des bottes. Maintenant il en a une paire, et quelles bottes! Il va sans dire qu'elles sont vieilles, qu'elles ont changé déjà dix fois de propriétaire; mais peu importe, Nazar n'aime pas à avoir le pied serré, et il a acheté des chaussures un peu grandes peut-être, les premières qu'on lui a offertes. En effet, l'important pour lui n'est pas de faire valoir la cambrure de son pied, l'important est d'avoir des bottes comme les gens de marque, et Nazar a pensé sans doute qu'une botte est d'autant plus belle qu'il a fallu plus de cuir pour la confectionner: il en a acheté d'immenses. Il est content de son emplette, on le voit à la façon cavalière dont il a posé sur le coin de l'oreille son chétif turban fait d'un bout de calicot rouge que lui a donné Roustem.

Dans l'espace de vingt-quatre heures, Nazar reçoit le nom de Nadar, en souvenir du photographe parisien, puis celui de photographe, et, comme Abdoul a de la répugnance pour le «ph» qu'il prononce difficilement, Nazar finit par s'appeler otographe. L'otographe nous a égayés plus d'une fois, qu'Allah lui donne longue vie!

De Chirrabad nous allons droit sur l'est, le long des contre-forts de la montagne, qui tombent au bord de la plaine comme des traînes de robes à l'étalage, avec des fissures, des sillons tracés par les pluies, élargis par le vent. A une heure de marche, voilà d'abord Kabata, village ou plutôt suite de maisons et de saklis espacés que des Ousbegs habitent. Dans le lointain, on aperçoit au nord des yourtes à l'entrée des gorges. Puis nous nous éloignons des montagnes: elles semblent s'écarter au nord pour livrer passage à la rivière qui sort en serpentant comme par la partie évasée d'un entonnoir.

La route traverse un terrain plat couvert d'efflorescences salines, puis se heurte à des monticules sablonneux s'étendant parallèlement au Sourkane du nord au sud. La montée est pénible jusqu'à la plate-forme de grès qui les domine. De cette table, nette comme les dalles d'un parvis, on découvre devant soi de petits villages entourés d'arbres. A l'est-nord, Kakaïti; à l'est-est-sud, Akkourgan, où nous coucherons le soir. Au sud d'Akkourgan scintille au soleil un des anneaux du Sourkane, le seul qu'il daigne nous montrer; on dirait que, honteux de sa maigreur, il a hâte de se cacher derrière des berges falaisées. Sur la rive gauche, sous une ondée de soleil que tamise la gaze vaporeuse des nuages, les collines prennent des teintes bizarres; c'est une fantaisie de couleurs à faire délirer les coloristes.

La descente, qui est rapide, finit dans les ondulations d'un sol de sable que nous foulerons jusqu'au village. L'air est à peine respirable: un orage se prépare, un regard en arrière suffit pour nous décider à presser le pas de nos chevaux. Le ciel est noir comme de l'encre. Il n'y a pas de temps à perdre, nos fouets sifflent aux oreilles des chevaux, qui prennent le petit trot; mais des cris me font tourner la tête. L'otographe vient d'exécuter un saut périlleux; il ne fait plus le grand écart au-dessus des coffres placés en palan sur le cheval qu'il conduit. Il a exécuté une culbute avec les bagages; je n'aperçois au milieu du fouillis que les bottes qui tricotent désespérément dans les airs. L'otographe est sur le dos. Le cheval, retenu par une corde, rue avec fureur contre les coffres qui retentissent de ses coups de pied. Qu'il atteigne Nazar, et c'en est fait, le pauvre garçon n'usera point ses bottes. L'animal finit par se dégager et prendre la fuite, traînant sa couverture de feutre qui lui bat les jambes. Nous relevons Nazar: «Tu n'as rien de cassé?» Non, dit-il, et il se met à rire. Nous courons après le fugitif. Il a rencontré un troupeau de chèvres gardé par un Gillot ousbeg; il bondit au milieu des bêtes, les effraye, les met en déroute; Gillot crie, siffle ses chiens; sur ces entrefaites nous arrivons, saisissons le récalcitrant malgré ses rebuffades et lui mettons son bât. Le tonnerre gronde, les nuages se crèvent, et la pluie tombe à flots. Notre troupe se sauve au galop vers Akkourgan. La pluie cessait juste à l'instant où nous allions franchir le pont étroit jeté sur un arik assez large pour contribuer à la défense du village entouré de murs de terre. Cette passerelle était naturellement percée de trous.

Notre guide nous mène chez l'aksakal, vieil ousbeg édenté au libre parler qui nous reçoit de son mieux. C'est dans la cour de sa maison que nous attendons à l'abri d'un rosier énorme qu'un de ses fils ait confectionné le palao. Il surveille sa marmite avec une gravité comique. Nous sommes installés près d'une mare d'eau entourée de saules, les chevaux sont au piquet; chacun se sèche au feu. L'orage tire à sa fin; tous sont accroupis, buvant le thé à la lueur du foyer; le vieil aksakal prend son dombourak, et d'une voix encore assurée malgré les ans, il entonne une chanson plaintive en l'accompagnant de son primitif instrument. Les assistants l'écoutent attentifs.