En Asie centrale

Part 15

Chapter 153,893 wordsPublic domain

Puis on se couche. La nuit est si noire qu'on ne se croirait pas sous la voûte du ciel, mais sous la voûte d'une grotte. Vers minuit, le vent hurle, les éclairs illuminent l'horizon, le tonnerre nous abasourdit; c'est un déluge qui ne durera pas longtemps, je l'espère, car je suis couché sous deux gouttières, dont une assez humectante, formée par le trou ménagé à un coin du toit. Ce trou a la prétention d'être la cheminée par où sort la fumée quand on allume du feu au milieu de la chambre,--la plus belle chambre de la plus belle maison d'Akkourgane. L'aksakal nous l'a offerte pour y passer la nuit: le brave homme voulait nous éviter la douche qui fait gémir nos djiguites couchés dehors sous le feutre. Le mollah Abdoul crie du nez à son compagnon: «Eh! mollah Roustem! eh! mollah Roustem!» d'un ton qui peint tout ce qu'a de lamentable et «de frais» sa situation. Je les entends qui déménagent; ils se réfugient sans doute dans un terrier du genre de celui que nous occupons. Un Occidental brusquement transporté sur les bords du bas Sourkane ne donnerait pas un autre nom à ce réduit. Il a environ deux mètres de côté, un mètre quatre-vingts de haut; il est construit en terre; la porte d'entrée a au plus un mètre de haut et soixante-dix centimètres de large, car Capus, qui a un mètre quatre-vingt-treize de haut, quoique plié en deux, s'est accroché au linteau par sa boîte à herborisation qu'il avait sur les reins; il a dû s'agenouiller pour entrer. A l'intérieur, les murs sont noirs de la fumée du foyer; dans leur épaisseur on a creusé des niches qui servent de placards. Dans une de ces niches on place la lampe, petit vase en terre rempli d'huile qui alimente une mèche de coton fabriquée en roulant entre les mains de la ouate qu'on a tordue. Quand la porte est fermée, il tombe une première lueur par le trou qui sert de cheminée, une deuxième par le soupirail ménagé à dessein au-dessus de la porte pour établir le courant d'air qui chasse la fumée. Avec du feu dans le foyer, qui n'est qu'un carré creusé dans le sol en face de la porte, un homme du pays peut rester dans la chambre en se tenant accroupi, un de nos paysans se tiendrait à plat ventre, et un délicat des grandes villes serait asphyxié ou rôti, quelque posture qu'il prenne. Près de ma tête, au bord des crevasses qui est leur refuge, les lézards passent leur jolie tête curieuse. Les murs de notre chambre à coucher sont nus, le propriétaire s'est abstenu de toute ornementation de mauvais goût; il n'y a que ses bottes, d'une forme indécise, qui nous contemplent, accrochées négligemment à une cheville de bois dans le coin. N'oubliez pas que nous ne sommes plus dans les villes, qu'il ne saurait y avoir ici le luxe qu'on trouve à Chirrabad, par exemple, où le sol de notre chambre était couvert de nattes de paille.

Dans la matinée du lendemain, nous visitons une petite fabrique d'huile; une bonne partie du village nous suit et nous regarde curieusement.

On y fabrique l'huile à brûler avec toutes sortes de graines: graine de coton, de melon, de pastèque, de lin, de koundjouk[40], mélangées dans les proportions suivantes: moitié de graine de lin et de koundjouk, moitié des autres graines. Le tout broyé dans un réservoir par une petite meule que tourne un cheval ou un chameau, fournit une huile relativement limpide qui donne une clarté douteuse. Les petites gens l'emploient aussi pour leur cuisine, qui répand alors à une bonne portée de nez une odeur des moins parfumées. Les pauvres se contentent de cette huile au lieu d'employer la graisse de mouton, qu'ils préfèrent vendre quand ils en ont. Cette graisse est le «beurre de Normandie» du pays: les riches seuls l'emploient pour la cuisson du riz et la fabrication des confiseries.

[Note 40: Sésame.]

L'huilier achète sa matière première à Akkourgane, à Chirrabad, à Kakaïti et dans les villages voisins; il paye un centime le kilogr. de graines de coton, de melon et de pastèque; cinq centimes le kilogr. de graines de lin; sept centimes et demi le kilogr. de graines de koundjouk. Le koundjouk fournit cinquante pour cent de son poids d'huile.

La livre d'huile se vend à peu près de vingt-cinq à trente centimes.

Le cheval étique tournant la meule a comme collaborateur un garçon non moins étique qui tourne avec lui pour pousser de la main vers le centre du pilon les graines que la meule chasse vers les bords. Ces deux esclaves fabriquent onze ou douze livres d'huile dans une journée de travail. Ce qui reste des graines, une fois l'huile exprimée, donne un pâté qui a la forme ronde du pilon où on les a écrasées. Ces «pains de chènevis», comme on les appelle chez nous, sont vendus aux nomades, qui en nourrissent leur bétail quand le fourrage manque, surtout en hiver; et, dans cette saison, les pains d'une quinzaine de livres, en vertu des lois de l'offre et de la demande, augmentent de valeur et sont alors payés dix ou douze centimes pièce au lieu de cinq à sept centimes en temps ordinaire. Ils sont précieux aux caravaniers, qui en font provision pour leurs chameaux quand la route est longue et pénible; on donne à chaque bête deux à cinq livres de cette pâte, suivant sa taille et la charge qu'elle porte.

L'ouvrier huilier que j'interroge est le neveu du propriétaire, qui dort consciencieusement à côté de nous à plat ventre sur une natte. L'oncle n'est pas généreux à mon avis. Il paye fort peu son parent, qui, du reste, travaille aux pièces; il lui donne un tenga pour chaque dizaine de pains fabriqués. Or, comme ce pauvre hère nous avoue n'en broyer pas plus de trois ou quatre par jour, il se trouve, tout calcul fait, qu'il gagne en moyenne 8 francs par mois. Telle est la paye d'un bon ouvrier au fond de la Bactriane, et, comme tout est relatif, l'être qui la reçoit est content de son sort.

Son maître possède deux tanaps[41] de terre où il sème du blé, de l'orge et principalement du riz. Comme il possède encore un cheval outre celui qui tourne la meule, il est un des gros propriétaires d'Akkourgane, et sa position est enviée de tous.

[Note 41: Un tanap vaut environ 19 ares.]

La veille, en descendant de cheval, nous avons questionné notre hôte avant que le mirza ait pu lui souffler un mensonge. Le brave ousbeg nous a immédiatement répondu qu'il connaissait le Chahri-Goulgoula que nous cherchions; et, le mirza ajoutant: «Oui, mais nous en sommes à quinze tach.--Pourquoi mentir, quand on a la barbe blanche? a-t-il riposté; moi, qui suis ousbeg, je dis la vérité, et Chahri-Goulgoula est à deux heures de cheval en allant de ce côté.» Il montrait la direction de Mazari-Chérif. D'autres habitants du village, interrogés par nos djiguites, donnent les mêmes indications. Nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Nous faisons seller les chevaux, et en avant pour les ruines!

Le mauvais pont que nous avons franchi la veille ayant été emporté dans la nuit par les eaux de l'Arik, que l'orage a subitement transformé en rivière, nous faisons un détour et passons à gué. Nous laissons derrière nous Akkourgane, sur notre gauche les bords cultivés du Sourkane, et nous chevauchons vers le sud dans une steppe sablonneuse s'allongeant entre la rivière et les monticules de sable à l'ouest. Au bout d'un quart d'heure, nous entrons dans la région des ruines.

Partout sous nos pieds des fragments de briques cuites, de poteries, et, par-ci par-là, de rares éclats de briques émaillées, touches brillantes sur un fond gris. De tous côtés le sol est boursouflé de tumulus aux contours arrondis qui indiquent la place où se dressaient autrefois les maisons; elles sont effondrées depuis longtemps; le vent a eu le loisir d'effacer les plis du linceul de terre qui les couvre, et des touffes d'herbes y poussent comme sur les tombes des champs de bataille.

En travers du chemin coulait un large arik; son lit assoiffé est crevassé par la sécheresse.

A six kilomètres d'Akkourgane, du haut de nos chevaux, nous apercevons à l'ouest les arcades assez bien conservées du portail d'entrée d'un vaste édifice. Il reste aussi quelques piliers encore debout qu'on voit plus loin; ils ne supportent plus rien, et, à distance, semblent des menhirs alignés.

Était-ce un couvent de calendars avec une mosquée dont ces piliers seraient les restes? Les débris sont trop informes pour qu'on puisse rien affirmer.

Cet endroit a dû être témoin de grandes choses qui l'ont sanctifié en laissant une impression profonde dans l'esprit des populations. Car c'est une coutume antique qu'à l'époque des grandes fêtes, sous la conduite de mollahs vénérés, le peuple vienne se prosterner sur les décombres et prier Allah le seul vrai qui dans sa colère jette une solitude de mort à la place d'une ville s'épanouissant à la vie.

Voici, à notre gauche, un petit village avec des vignes, au bas de l'ancienne berge du Sourkane, qui coule maintenant plus à l'est. Puis j'entends soudain crier: «Chahri-Goulgoula! Chahri-Goulgoula!»

C'est Abdou-Zaïr qui marche en avant; il me fait signe de le rejoindre en haut d'un petit tertre. J'arrive au galop, et, en face de moi, droit au midi, s'élance un minaret svelte comme une lance. Il semble percer le ciel et atteindre le soleil qui le couronne précisément de son disque éblouissant. Pendant une heure et demie, il nous faut franchir de nombreux ariks desséchés et chercher notre route au travers des pans de murs et des amas de décombres.

Nous voilà près du minaret, qu'entouraient de vastes constructions. C'étaient les monuments publics, les maisons des puissants et des riches. Leurs murs, bâtis avec soin de briques cuites, sont assez bien conservés. Solides, ils ont pu lasser la rage des destructeurs, résister à l'injure du temps et aux secousses des tremblements de terre. Nous reconnaissons facilement les arcades d'un caravansérail construit en carré dont le toit a sombré. Au pied du minaret subsistent cinq ou six chambres d'une médressé: il y a longtemps qu'elles ont retenti du criaillement des jeunes ulémas psalmodiant du nez les versets du Coran. A environ cent mètres de là se trouvait le bain, probablement à portée d'un arik dont il faudrait chercher plus loin les traces. La rotonde centrale d'où les baigneurs passaient aux piscines et aux salles de massage est seule reconnaissable. Les gravats l'encombrent; ils sont tombés de la coupole qui coiffait cette partie de l'édifice et dont il ne reste miette. A sa place il y a la voûte inusable du ciel.

Deux ou trois tombes sont adossées aux murs de cette salle. Les fidèles qui passent les couvrent de morceaux de briques, de loques d'habits. Ce sont autant de marques de respect et d'hommages rendus aux vertus du mort dont les os reposent là. Des peuples de l'Occident avaient aussi la coutume de jeter des pierres sur les tombeaux qu'ils rencontraient chemin faisant.

Autour du minaret s'étend une surface vide qui fut sans doute la place principale de la ville, où le peuple venait en foule écouter les crieurs publics, les conteurs, assister aux exécutions. Aujourd'hui l'herbe y pousse chétive, et les chameaux la broutent nonchalemment, à petites bouchées, sans crainte d'être dérangés.

Le minaret, construit de briques cuites, a une hauteur d'environ vingt mètres; le diamètre du bas est peut-être de trois mètres; le diamètre du sommet, d'un mètre et demi. La base n'est plus intacte. Qui l'a entamée? Le temps ou le pic des démolisseurs commençant une œuvre de destruction, puis renonçant à jeter bas un colosse. L'édifice tient bon, car ses racines sont profondes, et des siècles passeront qu'on le verra encore dominer la ruine, restant là en mémoire des temps glorieux comme une javeline fichée en terre de la main d'un héros.

Obstruée par les briques qui ont coulé d'en haut, la porte n'est plus qu'un trou sombre par lequel nous nous glissons pour pénétrer à l'intérieur. Un escalier étroit, roide, se tord brusquement en spirale; ses marches sont en mauvais état. Le pied des mollahs montant crier la prière, des veilleurs, et aussi des condamnés qu'on précipitait, ont limé profondément les arêtes, et les gelées fait éclater les briques placées sur champ.

C'est surtout avec les mains que nous nous hissons jusqu'à l'étroite plate-forme d'où l'on découvre l'ensemble de la ville. Les ruines s'éparpillent à l'est jusqu'à la rivière Sourkane, à l'ouest jusqu'aux collines qui sont la continuation du soulèvement de terrain placé au travers du chemin de Chirrabad à Akkourgane. Au sud, elles se perdent au milieu des monticules de sable qui glissent sous le vent.

En regardant la rivière, on voit à droite et à gauche du minaret quatre kourganes ou monticules de terre élevés de mains d'homme, espacés de quinze cents à deux mille mètres, formant entre eux un parallélogramme et un pentagone avec le minaret, qui est placé au sommet du plus grand angle. Ont-ils été construits avant ou après la destruction de la ville? Leur table ne porte pas de vestiges apparents de constructions, et c'est à coups de pioche qu'il faudrait chercher une réponse. Nous avons déjà trouvé de ces monticules près de Chirrabad, nous en avons aperçu entre cette ville et Akkourgane, nous en rencontrerons plus tard en retournant à Chirrabad, puis à la sortie des montagnes de Baïssoune entre Gouzar et Karchi. D'après les indigènes que nous avons questionnés, ces monticules supportaient autrefois des forteresses ou des tours à signaux: au sommet on allumait des feux pour communiquer avec Bactres, au sud de l'Amou, et avec Chirrabad, au nord. Comme date très-vague de l'époque où l'on faisait usage de ces tours, tous parlent du temps «où Bactres était une grande et belle ville du Bokhara».

Excepté le minaret, le bain, la médressé, le caravansérail, dont certaines parties sont assez bien conservées pour avoir encore un peu de leur aspect caractéristique, il ne se présente à l'œil que pans de murs et débris entassés.

Une trentaine d'Ousbegs, abrités sous des huttes rondes faites de roseaux et d'un gâchis de terre, sont les seuls habitants de Chahri-Goulgoula. Ils accourent à notre rencontre et questionnent avidement nos hommes. Pourquoi venons-nous ici? A quelle nation appartenons-nous? Ils s'étonnent que des Faranguis viennent d'aussi loin pour voir si peu de chose. Ces gens, dont la misère est grande, sont très-affables; ils nous offrent gracieusement le pain, le sel et du lait caillé dans une écuelle en bois. Nous festinons à l'ombre de la médressé.

La charrue a gratté le sol en quelques endroits, peu profondément, et c'est assez, car la terre ici, pour peu qu'on s'occupe d'elle, se montre généreuse. Ils sont si nombreux, ceux qui la dédaignent, qu'elle est sensible à la moindre attention. L'Ousbeg sème et récolte le long des murs ébréchés, et quand il pioche, le torse nu, les lézards le regardent par les fentes. Les terribles scorpions noirs--leur piqûre serait mortelle--sommeillent, innombrables, sous les briques tombées. La ruine est calme. En haut du minaret, un pigeon, fatigué de sa course, qui se repose, roucoule tristement; de l'intérieur d'une yourte s'échappent les notes stridentes d'un dombourak et le fredonnement d'un chant monotone; dans la plaine, un filet de fumée s'élève, et, soudainement, un chien aboie. C'est tout ce qui reste d'une cité tumultueuse.

Ces solitudes, où l'on trouve les traces bien visibles d'une agglomération considérable d'êtres humains, frappent vivement l'esprit des indigènes. Ils sont bouleversés par le contraste entre l'anéantissement qu'ils voient, et l'agitation, la vie que leur imagination évoque à cette même place, et--l'Asiatique ayant de l'imagination, beaucoup plus que de bon sens--ils inventent des explications souvent enfantines de la dépopulation de cette contrée.

Pour les uns, c'est l'emplacement de Sodome et de Gomorrhe détruites par le feu du ciel; selon d'autres, qui embrouillent singulièrement l'histoire, la ville aurait été construite par Tengiz (Gengiskhan) et rasée par Iskandar (Alexandre le Grand).

Une barbe blanche nous conte que: «Du temps où Bactres, la mère des villes, était dans sa splendeur, il y avait autour du minaret une grande cité pleine d'habitants industrieux et commerçants qui trafiquaient jour et nuit dans un bazar immense. Ils parlaient avec leurs voisins de Bactres au moyen de feux allumés sur des tépés élevés de mains d'hommes, et échelonnés entre les deux cités. Attirés par l'appât du gain, les marchands accouraient de l'Inde, de l'Iran, de l'empire de Tsin, et Chahri-Goul-Goula regorgeait de richesses. Un matin, au lever du soleil, les caravaniers qui avaient campé aux portes de la ville, ceux qui avaient attendu sur la rive gauche leur tour de passer avec le bac, les maraîchers qui venaient des villages voisins avec les voitures chargées de melons, de raisins frais et autres provisions de bouche, tous furent saisis d'épouvante en approchant. Ils n'entendaient pas le plus léger bruit s'élever de la ville. Et pourtant, la veille, ils s'étaient agenouillés aux cris des muezzins, les invitant à la prière, ils avaient vu les dômes des médressés et des mosquées s'arrondir, et l'émail de leurs briques scintiller sous le soleil; ils s'étaient endormis avec le fracas de la ville dans les oreilles, et maintenant plus rien ne se voyait, et c'était le silence d'un cimetière. Les plus hardis avancèrent, franchirent le mur d'enceinte et furent terrifiés: toutes les constructions étaient à terre, les habitants ensevelis sous les décombres, le bazar affaissé sur lui-même; il semblait que des géants eussent piétiné rageusement la ville; les cigognes elles-mêmes avaient fui. Seul, le minaret était resté debout. Au pied, une femme âgée de plus de cent ans était accroupie; ils l'interrogèrent. A toutes leurs questions elle ne sut que répondre: «_Allah okbar! char ouldi! Allah okbar! char ouldi!_--Allah est grand! la ville n'est plus!» Longtemps on vit cette vieille se traîner sur la ruine, mais aujourd'hui on ne la rencontre plus.»

Une inscription en caractères coufiques ceint la tête du minaret: les lettres sont figurées au moyen de briques en relief. Malgré le soleil qui m'aveugle, grâce à de bons yeux, et en y mettant le temps, je parvins à la copier. Cette inscription--la seule que nous ayons vue--est la déclaration de foi de l'Islam.

Tandis que nos chevaux vident une musette d'orge, que nos hommes dorment à l'ombre, Capus prend des croquis, je lève un plan approximatif de Chahri-Goul-Goula, puis nous poursuivons notre route en nous rapprochant du Sourkane.

Dans le désert de sable que nous suivrons jusqu'au village de Salavat, à un endroit où il faut descendre puis monter, en coupant un vallon, deux cavaliers et deux piétons débusquent en face de nous. Nous les croisons dans le bas. Ce sont des gens de Baïssoune qui viennent de Mazari-Chérif, où ils ont fait leurs dévotions sur les tombeaux des saints et passé plusieurs jours à se divertir dans le bazar. Ils ont acheté quelques objets qui sont dans leurs besaces, sur la croupe des chevaux. L'un d'eux a ceint ses reins d'une large ceinture en cuir de fabrication anglaise. Ils ont quitté Mazari-Chérif depuis trois jours, et viennent en ce moment de Patta-Kissar. Ils ont hâte, disent-ils, de rentrer dans leurs montagnes. Leurs chevaux vont d'une bonne allure, les piétons les suivent d'un pas alerte, les jambes nues, vigoureuses; une main à chaque extrémité de leur long bâton, posé en travers des épaules, ils ont l'air de porter une croix, mais gaillardement.

Assurément, le mirza a juré de nous être désagréable. Il nous a annoncé que nous coucherons le soir au village de Salavat, «qui n'est qu'à une ou deux tach» du minaret, et, au milieu de la nuit, nous sommes encore à cheval dans le désert, par un beau clair de lune, il est vrai, mais avec l'odeur infecte du Sourkane. Quand les eaux sont basses, les végétaux qui pourrissent mélangés au limon et à la vase dont les rives sont couvertes dégagent les émanations les moins agréables, et, sous forme d'impalpables champignons que l'air dépose sans doute dans nos sinus frontaux, nous prenons en passant une provision de puanteur qui ne s'épuise que deux ou trois jours après que nous avons quitté le bord de la rivière. Des tentes n'en sont pas moins dressées sur les îlots semés dans son lit, large quelquefois de cinq à six cents mètres; des vaches et des chevaux y paissent une herbe drue et verte. L'excellence des pâturages a pu seul décider les nomades à s'installer dans un semblable foyer de fièvre. Après tout, ils se préoccupent si peu de l'hygiène.

La lune est couchée quand nous arrivons à Salavat que notre guide nous promet depuis une heure au moins. En traversant ce village, les chiens nous saluent de leurs aboiements, qui s'additionnent à mesure que nous avançons, de sorte qu'arrivés à l'autre extrémité, c'est un vacarme inouï. Puis, sortis des maisons, nous apercevons une masse grise qui a tout l'air d'une forteresse. C'est là que nous logerons.

Notre guide s'approche d'une passerelle jetée sur un arik, et des aboiements partent de la masse grise, une porte grince, l'homme qui a ouvert la porte s'entretient avec le guide, puis la lumière d'un falot tremblote sous un portail sombre, on enlève la poutre barrant l'entrée du pont aux chevaux, et nous entrons.

Un homme à longue barbe nous accueille et nous installe dans une chambre vaste comme une grange, avec des estrades en terre battue contre les murs en guise de lits. Une dizaine d'hommes y dorment déjà sous leurs manteaux.

Le lendemain, nous apprenons par Abdou-Zaïr que notre hôte est un saint renommé, qu'il est propriétaire du village de Salavat, vakouf dont le père de l'émir actuel lui a fait cadeau. Affaibli par l'âge,--il a près de quatre-vingt-cinq-ans,--il s'en remet du soin de gérer ses terres à son fils, qui est lui-même un saint. Celui-ci dirige et surveille les semailles, et, au jour de la moisson, il prélève d'abord la part du lion et distribue ensuite à chaque habitant du village la portion à laquelle il a droit. Elle est plus ou moins considérable, selon le chiffre de tanaps que le travailleur a ensemencés. Par ordre de l'émir, le saint retient en outre sur les récoltes une certaine quantité de batmans de blé et d'orge, destinés à héberger les pèlerins qui ont coutume, à leur retour de Mazari-Chérif, de venir baiser le coude de son père.

Le plus jeune saint a nom Malakodja, il ne dédaigne point de venir boire le thé en notre compagnie. Il a mal aux dents, souffre de la fièvre, qui lui revient tous les quatre jours, et nous demande un remède. Nous lui remettons quelques petits paquets de quinine. Il se plaint du grand nombre de vipères et de serpents venimeux qui infestent le pays et font chaque année des victimes, et, bien qu'au dire de Roustem il sache lire dans les livres une prière qui guérit de la morsure des serpents, par surcroît de précaution, le saint nous demande si nous n'avons pas un antidote de notre invention. Nous pensons à notre fiole d'ammoniaque, nous la lui montrons. Et lui ayant expliqué la manière d'en user, pour le convaincre de la puissance de notre eau blanche, nous l'engageons à respirer par le trou de la bouteille qu'Abdou-Zaïr lui tient sous le nez. Sans défiance, il aspire fortement et à plusieurs reprises. Il est aussitôt pris d'éternuments formidables qui l'obligent à se relever et à s'appuyer contre le mur. Roustem, qui assiste à cette scène, dit en son patois mi-russe, mi-turc: «_Botilka chaïtan_--c'est la bouteille du diable.» Et je demande à Mala-Kodja: «N'est-ce pas un excellent remède?

--Par Allah, dit-il, c'est un remède excellent.

--Donne-nous une bouteille, que nous t'en laissions quelques gouttes.

--Une bouteille? mais je n'en ai point.»