En Asie centrale

Part 13

Chapter 133,934 wordsPublic domain

Le lendemain, le fils du beg nous renouvelle sa visite; il se plaint de la fièvre et nous prie de lui donner des drogues pour le soulager. Nous lui promettons quelques doses de quinine. Il nous parle de la chaleur de Chirrabad, qui est déjà très-forte; elle devient extrême dans le mois de juin et de juillet; «le soleil est si ardent, dit-il, qu'on pourrait coller le pain au mur pour le faire cuire». Pour le moment, son district est ravagé par un terrible fléau; des nuées de sauterelles se sont abattues sur le pays, et elles dévorent tout sur leur passage.

«N'avez-vous pas cherché le moyen de les détruire? lui demandai-je.

--Que faire, sinon de demander à Allah qui nous les a envoyés de nous en débarrasser?»

Le tok-saba parti, un vieillard qu'on décore du titre de mirza se présente; il a l'œil rusé, un profil de sémite. Ce sont des douleurs rhumatismales qui nous l'amènent; «il sait que nous sommes de bons médecins, il implore de notre bonté le remède qui va lui rendre la santé». Nous pensons à Raspail et ordonnons au malade les frictions à l'eau-de-vie camphrée. Nous lui expliquons la manière de la préparer, car il peut trouver de l'eau-de-vie de marc excellente à Chirrabad. Elle est fabriquée en secret par un Juif qui la distille lui-même et la vend sous le manteau aux tièdes musulmans pour lesquels le Coran devient lettre morte. Abdou-Zaïr s'en est procuré; elle valait une bonne eau-de-vie de Bourgogne.

Roustem va porter au tok-saba la quinine que nous pouvons lui offrir. Il constate qu'on peut aller à cheval jusqu'au sommet de la forteresse, par un chemin qui serpente sur le flanc du monticule. On passe sous trois portes placées de distance en distance. Entre la deuxième et la troisième porte est le méguil de Hazret-Ata, un saint dont la tête est enterrée à cette place; son corps repose près de la ville, dans un autre méguil qui est un but de pèlerinage. Les dévots ont soin de descendre de cheval et de traverser à pied l'espace compris entre la deuxième et la troisième porte. Roustem n'y a pas manqué. Les gens du peuple racontent qu'à une époque très-éloignée, les infidèles se sont emparés de la forteresse. Le saint faisait partie des défenseurs; il fut pris, et les vainqueurs lui tranchèrent la tête. D'aucuns prétendent que les infidèles auteurs de ce forfait étaient des Russes; il est probable que les vrais coupables furent les Arabes ou les Mogols.

Le kourbachi ou maître de police de la ville vient nous voir de la part de la femme du tok-saba qui voudrait bien avoir de la poudre blanche, comme son mari, car elle souffre de la fièvre, ainsi que sa fille.

--Mais pourquoi le tok-saba ne partage-t-il pas avec son épouse? lui demandai-je.

--Le tok-saba garde la poudre blanche pour lui-même et ses garçons; il n'en donne ni à sa femme ni à ses filles.

Pour son compte, le kourbachi professe à l'égard des femmes un profond mépris. Elles ne lui inspirent qu'un dégoût insurmontable. Il aime «ailleurs». Le lecteur comprendra la nature des sympathies du kourbachi, quand je lui aurai dit qu'il habite à environ soixante-dix kilomètres de ruines que certains indigènes prétendent être celles de Sodome et de Gomorrhe.

Et le vieil homme à barbe blanche ajoute, en prenant une pose gracieuse: «Vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal.» En effet, malgré les soixante-sept ans qu'il avoue, c'est encore un petit homme très-alerte, qui paraît décidé à vivre de longs jours. Comme un chacal, il a toujours rôdé autour des puissants. Lorsque Koudaia-Khan était maître du Ferghanah et Yakoub-Batcha son ministre, le kourbachi était palefrenier de ce dernier. Koudaia l'éleva ensuite à la position plus lucrative de maître de vénérie chargé de l'achat des chiens et des faucons, ainsi que de leur entretien. Puis les Russes s'emparèrent du Ferghanah, et il s'enfuit à Chirrabad, où il fut heureux de trouver chez le beg un emploi de soigneur de chevaux. Il s'était résigné à cette situation infime, quand Zaman-Beg vint à Chirrabad; il sut gagner les bonnes grâces de l'interprète en lui rendant différents services; celui-ci le recommanda au beg, qui en fit son chef de police. Depuis qu'il a obtenu cet avancement, il est le plus heureux des hommes et mène joyeuse vie. Il s'est fait craindre des habitants de la ville, qui ne lui ménagent point les petits cadeaux, et il avoue avoir amassé quelques économies. Il grossit son budget en prélevant ses impôts sur les voleurs, qu'il traite paternellement, pourvu qu'ils lui donnent la part du lion. Il sait effrayer à propos les nouveaux venus au bazar, et ceux-ci cherchent à l'adoucir en lui glissant la pièce dans la main. Mais les joueurs sont surtout l'objet de tous ses soins. Il moralise le jeu; avec lui, ce n'est plus une source de querelles qui se terminent par des coups de couteau. En sa présence, pas de rixes, tout se passe avec calme, avec ordre; c'est à lui qu'on remet les enjeux; il paye les gagnants, ayant soin de retenir préalablement la pièce de monnaie qu'il a bien méritée. Quand il en surprend à jouer sans sa permission, il crie, tempête, lève le bâton, invoque les défenses du Coran, et les menace d'une amende; on transige, et le kourbachi empoche. Le beg en bonne humeur lui fait présent d'un khalat, d'un tchalma. Quand il a des hôtes, le beg dit au kourbachi: «Tu leur fourniras le charbon et la chandelle, le foin et l'orge pour leurs chevaux, et tu te payeras avec des amendes que tu infligeras.» Il ne se le fait pas répéter deux fois, et, se couvrant du nom de son maître, il commet de nombreuses extorsions aux dépens des croyants.

Les chefs choisis par l'émir pour l'administration des provinces ou des districts ne payent pas très-régulièrement le djal[34] à ceux qu'ils emploient. Les appointements sont cependant assez peu élevés. Pour ne citer que deux exemples, le cuisinier mis à notre disposition par le tok-saba reçoit par an 8 batmans de blé, d'une valeur de 15 à 30 francs, suivant les bonnes ou les mauvaises récoltes; plus un khalat et quelques chemises. C'est un fonctionnaire important.

[Note 34: Les appointements.]

L'allumeur de tchilim, qui fait en outre quelques commissions, est nourri des restes de la table de son maître, et habillé de ses vieux khalats.

Tous les gens attachés à la personne des chefs ont une certaine influence sur la population, qu'ils pressurent par tous les moyens possibles, soit en promettant leur entremise, soit en menaçant d'une dénonciation. Du reste, l'exemple part d'en haut. Le beg de Chirrabad lui-même, sans aller plus loin, n'est pas un modèle de délicatesse. S'il est absent en ce moment, c'est que l'émir l'a appelé pour lui demander compte de son administration. Il paraît qu'il n'a pas perçu les impôts avec la régularité désirable. S'il s'était contenté de tondre les administrés plus court que son maître le lui avait ordonné, le mal n'eût pas été grand, à la condition toutefois que le maître en eût profité; mais le beg a oublié dans ses coffres ce qu'il a reçu en trop. L'émir l'a su, et sa colère a été grande.

Ces procédés des administrateurs du Bokhara ne surprennent personne. Les choses se passent presque toujours de la manière suivante: Un beg reçoit de Bokhara une lettre portant le cachet de l'émir, par laquelle il lui est enjoint d'avoir à expédier à la cour la somme de cent mille tengas, par exemple, dans un délai de huit ou quinze jours. Le beg, qui n'a pas la somme prête, fait établir rapidement des comptes par ses scribes; l'impôt est réparti entre les villages et les aouls des districts, puis des courriers partent immédiatement dans toutes les directions, avec des ordres pour les différents représentants de la hiérarchie bokharienne. Ceci se passe généralement après une récolte. Alors s'engagent entre les minbachis, les vieux aksakals, les aksakals et les administrés une lutte où ceux qui doivent payer se défendent très-énergiquement contre ceux qui tendent la main grande ouverte. Habitants des champs, habitants des villes, tous sont sur les dents. Celui à qui on réclame cent tengas jure par sa barbe qu'il n'en peut donner que cinquante; celui qui les réclame jure par Allah que rien n'est plus faux, que le récalcitrant peut payer; c'est de part et d'autre un feu croisé de serments. Puis le représentant de l'autorité prend le parti de se fâcher, et la victoire lui reste finalement, grâce à l'éloquence convaincante du bâton. De la manière que nous venons de dire, il est perçu cent cinquante mille tengas au lieu des cent mille demandés. Puis les receveurs d'impôts font leur tournée, et comme ils savent ce qui s'est passé, ils n'hésitent pas à réclamer à leurs sous-ordres plus qu'ils n'en ont le droit. Quelquefois les parties s'arrangent à l'amiable, d'autres fois les receveurs d'impôts emploient le bâton, et ils obtiennent ce qu'ils demandent. Ils reviennent alors auprès du beg, et lui jurent par la tombe de leur père que, malgré leurs efforts pour percevoir davantage, ils ont pu tout juste rassembler la somme prescrite. Le beg ne croit pas un mot de ce que ses agents lui jurent. Les habiles prennent les devants, et ils ajoutent à la somme convenue une certaine quantité de tengas, à titre de cadeau. Le beg les remercie gracieusement. Les obstinés qui prétendent en imposer par des serments sont roués de coups jusqu'au moment où la douleur leur arrache un aveu, et on leur fait rendre gorge.

Cependant l'émir reçoit les cent mille tengas qu'il a réclamés. Mais il advient qu'un ami ou un parent des bâtonnés fait savoir au kouch-begui[35] (le premier ministre) que le beg garde par devers lui des sommes considérables au détriment du trésor. Le kouch-begui expose l'affaire à son maître, qui veut savoir la vérité et interroger lui-même le sujet accusé de ne pas rendre à l'émir ce qui appartient à l'émir. Le coupable arrive à la cour. Il est jeté immédiatement dans la prison attenant au palais et spécialement destinée aux grands fonctionnaires. Le lendemain, le grand conseil est réuni, le prisonnier traîné devant son maître qu'il implore en lui baisant les pieds. Mais ses supplications sont vaines, car il faut que la justice ait son cours. On dépouille le coupable de ses vêtements, on lui attache les mains sous ses jambes repliées, une perche passée entre l'avant-bras et l'articulation de la jambe paralyse ses mouvements, et un de ses supérieurs lui administre sur le dos et plus bas des coups de trique qui font hurler de douleur le malheureux beg et couler son sang. On le questionne, et il avoue à son tour qu'à tel endroit il a caché le montant de ses économies; on le réintègre dans la prison, où l'émir le laisse assez longtemps pour qu'il réfléchisse et que les marques des coups disparaissent; puis on lui rend la liberté, et il retourne à son poste.

[Note 35: Littéralement «le beg des oiseaux--le grand fauconnier».]

A quoi bon le remplacer par un autre qui l'imiterait en tout point? Pourquoi enlever ses moyens d'existence à un homme de race et en outre chargé de famille? Tel est le cas du beg de Chirrabad qui a trois femmes et sept fils. Le père de notre hôte est, paraît-il, un vénérable vieillard à barbe blanche que les années n'ont pas amendé. C'est un récidiviste endurci, qui s'est exposé déjà trois ou quatre fois à la colère de l'émir. Un de ses fils marche sur ses traces; il est actuellement emprisonné.

En somme, dans le Bokhara, où la paperasserie est à l'ordre du jour, où les scribes tracent avec force arabesques des états très-complets indiquant les sommes à percevoir, évaluant la fortune de chacun des contribuables, relatant le nombre des caravanes, la valeur des marchandises qu'elles apportent et beaucoup d'autres choses, le mode de perception de l'impôt est beaucoup moins compliqué qu'en France, et la façon dont se vérifient les comptes est d'une simplicité patriarcale. Nul besoin de contrôleur des finances, d'inspecteur des finances, de directeurs, de cour des comptes. Le bâton tient lieu de toute cette machinerie compliquée. L'aksakal apporte des comptes embrouillés au minbachi? «Qu'on lui donne vingt coups de bâton», et les erreurs sont rectifiées comme par enchantement. Le minbachi apporte au mirakhor des comptes qui ne sont pas clairs du tout? «Qu'on lui donne trente coups de bâton», et la lumière se fait dans une question obscure; et ainsi de suite. Le bâton suffit à tout, encore le bâton, toujours le bâton, rien que le bâton. La méthode est simplement orientale.

On nous parle d'étangs situés dans les environs de Chirrabad. D'après le tok-saba lui-même, ils seraient couverts de roselières épaisses où les oiseaux aquatiques pullulent. Nous prions notre hôte de nous y faire conduire et de nous donner en même temps l'agrément d'une chasse au faucon. Un matin, de bonne heure, un homme vient nous prévenir que le scribe du beg se tient à notre disposition, qu'il va nous conduire aux étangs, qu'on a fait jeûner un faucon la veille, et que tout est prêt pour la chasse; on nous attend. Nous sautons à cheval, et par le chemin taillé dans la berge, grimpant à notre aire de barons, nous joignons dans le lit caillouteux du Darya l'élégant cavalier qui se détache sur un nerveux cheval blanc, le faucon capuchonné perché sur le poing ganté de cuir, le petit tam-tam de chasse accroché à la selle. Le soleil resplendit. Par une brusque association d'idées, je retourne en arrière de cinq siècles; la lumière éclatante, en m'obligeant à cligner de l'œil, me fait entrevoir la forteresse comme un de nos vieux châteaux forts, et, le temps de passer le gué, je ne suis plus un pauvre voyageur, mais un seigneur du moyen âge que le retour du printemps arrache à la vie monotone du castel et fait descendre en plaine, où il va se dégourdir en courant les derniers canards et les premières outardes. Le fauconnier salue et se met immédiatement en marche dans la direction du sud-ouest.

Aux abords de la ville, à droite et à gauche du chemin, on voit des tépés[36] artificiels ayant la forme de quadrilatères; ils sont échelonnés vers le nord et le sud. D'après le guide, ils supportaient autrefois des forteresses dont les pans de murs en terre encore debout seraient les restes. Notre fauconnier est un savant qui a lu dans les livres, et il nous explique qu'au temps où Bactres était la première ville de Bokhara, on construisit sur les frontières de solides forteresses pour arrêter les incursions des infidèles du pays voisin. Les principales sont Chirrabad, à l'entrée des montagnes; Pendjekent sur le Zérafschane; Khodjent, sur le Syr-Darya; les places fortes furent reliées ensuite par un cordon de forts de moindre importance, espacés entre chacune d'elles et placés sur ces monticules qui sont l'œuvre des hommes.

[Note 36: Mottes.]

Voilà un petit village d'Ousbeks à l'aspect assez misérable, avec des saklis à l'intérieur desquels habitent des gens qui disent appartenir à la tribu des Kitai Kiptchaks. C'est tout ce qu'ils savent d'eux-mêmes. Ceux que je vois sont de taille moyenne, avec des yeux petits, la face presque carrée, le nez souvent crochu et comme collé à la figure.

Une heure et demie de cheval suffit pour atteindre les étangs qui s'étalent de l'est à l'ouest, dans une dépression du terrain. Ils sont les tronçons d'un ancien lac, séparés quelquefois par de minces bandes de terre qui s'élargissent avec les progrès de l'asséchement. Un cavalier peut les traverser en maints endroits; mais il faut des précautions; on risque de perdre pied. L'eau est limpide, elle repose sur un fonds de vase dégageant une odeur fétide dès qu'on le remue.

On ne nous a point trompés, et c'est la première fois que la réalité répond aux espérances que les discours des indigènes ont éveillées en nous. Du fourré des roseaux s'élève une forte rumeur d'oiseaux qui s'agitent; on entend des cancans, des battements d'ailes, des claquements de bec; sur les bords, des passereaux multicolores chantent leur chanson; dans les clairières vont des hérons graves, des spatules qui lèvent cérémonieusement les pattes en marchant. Les canards turbulents sont les plus nombreux. Mais le fauconnier n'est point touché de cette intensité de vie; il fait un détour pour prendre contre le vent, et, se postant à l'extrémité de l'étang le plus éloigné, il frappe un coup sur son tam-tam, qui rend un son éclatant. A ce bruit inusité, les oiseaux qui sont près du cavalier fuient dans la direction opposée. Le bruit des ailes et les cris d'alarme des fuyards sont assourdissants. Ils se réfugient à l'extrémité de l'étang.

Le fauconnier continue sa manœuvre, qui a pour but de chasser devant lui les oiseaux et de les rassembler tous sur un point. Il avance sans leur laisser le temps de se remettre de leur effroi, fait retentir le tam-tam, et les oiseaux s'élèvent, tournoient sur place, car ils hésitent à quitter l'étang où ils ont l'habitude de vivre; puis deux coups frappés avec force et de suite les mettent en déroute, et, ahuris, éperdus, ils se dispersent; les uns retournent à la première retraite à l'autre bout de l'étang, les autres se débandent et se précipitent tumultueusement vers l'étang voisin. Mais le fauconnier est là, il a desserré le nœud coulant passé à son pouce qui retient l'oiseau par la patte, il le décapuchonne rapidement, et, lui facilitant l'essor, le jette sur les fuyards; le faucon file, se mêle à la troupe en désordre, et, d'un coup de son terrible bec, arrête un canard, l'emprisonne de ses serres, tombe sur le sol. Son maître, qui a mis son cheval au galop, arrive au même moment, capuchonne le chasseur et le place sur son poing. La chasse est continuée de cette manière.

Comme nos braconniers suivent la bête que mènent les chiens d'autres chasseurs, de même les faucons sauvages planent au-dessus de nos têtes et attendent l'occasion favorable de se mêler à la partie. Tout à coup, l'un deux fond sur un canard, il le tient, un de ses confrères veut le lui prendre, et c'est entre les deux ravisseurs une lutte acharnée. Abdou-Zaïr accourt d'un côté, moi de l'autre; les faucons nous aperçoivent, ils lâchent prise et s'élèvent dans les airs, tandis que le canard rase modestement le sol à tire-d'aile et regagne les roseaux en poussant des cancans qui marquent sa joie d'en être quitte pour quelques plumes arrachées.

Cette chasse est pittoresque, mais moins fructueuse que la chasse au fusil. Elle présente aussi le grave inconvénient qu'un beau jour, le chasseur ailé, en humeur de vagabonder, ne daigne plus répondre à l'appel de son maître, qu'il s'envole et ne revient plus. Un Ousbeg, qui s'était joint à nous, eut cette malechance; il n'en parut point désolé et, tout de suite, suivit la chasse au moultik avec autant d'attention que nous-mêmes la chasse de sa façon. Il voyait à son tour du pittoresque dans ce qui nous semblait banal, et poussait des exclamations de joie chaque fois qu'une pièce tombait.

Au retour de notre chasse, nous trouvons dans le bazar un conteur entouré de peuple. Le premier mois de l'année est toujours un mois de réjouissance, et alors les conteurs, les danseurs, qui ont donné leurs premières représentations devant les gens des villes, s'en vont les continuer en province. Ils gagnent à petites journées un lieu de pèlerinage, où ils sont assurés de trouver des spectateurs et de faire de bonnes recettes. En chemin, ils s'arrêtent dans les petites villes où il leur est fait bon accueil, car on les voit rarement. Ils voyagent comme nos bateleurs du temps des mystères, et, s'ils le peuvent, commercent par la même occasion.

Les Sartes qui, chaque année, s'en vont prier sur la tombe d'un saint, sous la conduite de derviches, ne manquent jamais d'emporter une pacotille pour trafiquer. Ils mènent ainsi de front leurs intérêts d'ici-bas et ceux d'en haut. En ce moment, beaucoup de fidèles du Bokhara, de Samarcande, du Ferghanah, vont à Mazari-Chérif prier sur la tombe d'Ali. Un de ces pèlerins nous a offert des bottes; il s'était probablement aperçu que les miennes étaient éculées. Un autre emportait des pièces de cotonnade de fabrication russe. Des batchas[37] de Samarcande, qui connaissaient Abdou-Zaïr, allaient également de l'autre côté de l'Amou. Ces gens étaient surtout attirés par l'annonce des fêtes qui devaient se donner à Mazari-Chérif, au retour des jeunes princes afghans. Ils présument qu'elles dureront assez longtemps, le séjour des princes devant se prolonger dans cette ville jusqu'au jour où ils pourront se diriger vers l'Hindou-Kouch. Or, les passes de Bamiane ne sont libres de neige qu'au mois de mai.

[Note 37: Littéralement, garçon en persan. Nom donné aux danseurs.]

Le soir, le fauconnier du beg nous explique tout au long l'art d'affaiter un faucon sauvage. On commence par le dompter en lui couvrant la tête et le plaçant sur un perchoir suspendu auquel on imprime un balancement continu. S'il est rebelle, on l'affaiblit en le nourrissant à peine. Pour le dresser à chasser tel ou tel oiseau, on ne lui en fait pas voir d'autres, et, après l'avoir fait jeûner, on lui présente celui qu'on veut l'accoutumer à prendre, et on le laisse se repaître. Une fois repu, on lui couvre la tête de nouveau. Après plusieurs expériences de ce genre, l'oiseau qu'on a d'abord présenté mort lui est présenté vivant dans une chambre fermée; il s'en empare immédiatement, et on le lui laisse dévorer.

Souvent cette dernière épreuve est tentée en plein air, car le faucon a été bien entraîné par le régime auquel on l'a soumis. On l'accoutume à voler contre le vent, ce qui est un avantage, le faucon ayant les ailes très-puissantes et le chasseur pouvant surprendre le gibier plus facilement.

Aussi longtemps que dure la chasse, on permet au faucon d'arracher seulement quelques lambeaux de sa proie, de façon à aiguiser sa faim. La chasse terminée, on le laisse dévorer jusqu'à réplétion parfaite.

Quand un faucon privé s'oublie à chasser pour son compte et s'éloigne de son maître, celui-ci le rappelle d'un cri spécial, et il se pose sur le sol ou bien sur le poing qu'on lui tend.

Les Kirghiz de Sibérie dressent les aigles à chasser la gazelle.

Voici la méthode qu'ils emploient: ils prennent une peau de gazelle, l'empaillent plus ou moins bien, et chaque fois qu'ils donnent à manger à l'aigle, qu'ils affament préalablement, ils lui découvrent les yeux en présence de cette peau, après avoir eu soin de placer de la viande dans les orbites des yeux de la gazelle. Au bout de quelques séances, l'aigle se pose, sans hésiter, sur la tête de la gazelle, et fouille les yeux, où il trouve sa nourriture; puis on le fait chasser. Des cavaliers bien montés poursuivent la gazelle; l'aigle est lâché, il plane, aperçoit la chèvre qui fuit, la poursuit, se précipite sur sa tête; il se tient campé sur le cou de sa proie, l'étourdit de ses ailes qu'il agite avec force, lui déchirant les yeux à coups de bec. La malheureuse bête ralentit bientôt sa course, les cavaliers la rejoignent et la saignent.

Malgré de fréquentes pluies d'orage, la chaleur est chaque jour plus forte; le 6 avril, nous avons trente-cinq degrés à l'ombre. Dans la soirée du même jour, nous sortons du côté des montagnes, dont les contre-forts s'affaissent à l'est de Chirrabad. A environ deux kilomètres de la ville, les pentes nous semblent comme calcinées par un incendie.

--Pourquoi la terre paraît-elle noire?

--_Malakh_, répond Abdou-Zaïr.

Nous pressons le pas, et bientôt nous chevauchons sur un sol saupoudré de millions de sauterelles. Leurs ailes n'ont point encore atteint un complet développement, et cette armée de mangeuses insatiables sautille autour des jambes des chevaux, qui en écrasent une douzaine à chaque pas. Leur multitude fait le bruit d'un petillement, d'un crépitement incessant. L'herbe est rongée jusqu'aux racines, pas une feuille aux broussailles; la place est nette où elles ont passé.