En Asie centrale

Part 12

Chapter 123,909 wordsPublic domain

Le surveillant du bac, heureux de voir des Faranguis pour la première fois, s'invite à prendre le thé avec nous. D'après lui, le gibier foisonne dans les environs; les lièvres, les faisans, les perdrix pullulent dans les roseaux; les loups et les sangliers ne manquent pas non plus, et trois jours avant notre arrivée, il a vu un tigre. Ce fauve suit les troupeaux de moutons, et prélève sa dîme chemin faisant; d'ordinaire, il séjourne dans la jungle, où il chasse le sanglier, son gibier préféré. Notre interlocuteur, qu'Abdou-Zaïr nous donne pour un lettré, est très-bavard. Nous le questionnons au sujet des ruines qui nous préoccupent et que nous pensons trouver du côté du Sourkhâne. Il les connaît; il en fait l'histoire, et immédiatement le voilà qui improvise un récit où dates et faits sont embrouillés avec un certain sans gêne. En résumé, il prétend que Tchingiz-Khan a construit ces villes, qu'Iskandar (Alexandre) les a incendiées et anéanties. Il croyait peut-être nous être agréable en donnant à l'homme d'Occident le rôle de destructeur, qu'en qualité d'Asiatique, adorateur de la force, il tient pour le plus glorieux.

Plusieurs cavaliers descendent du bac et se dirigent du côté de Chirrabad. D'où viennent-ils?

--De Mazari-Chérif, me dit-il, où ils sont allés prier sur les tombes des saints.

Abdou m'explique que ce sont des espions envoyés par l'émir de Bokhara, pour voir de quelle façon les Russes sont traités par les Afghans, et si Abdourrhaman se montre généreux à l'égard de ses hôtes. Et au fur et à mesure que les espions reviennent à Chirrabad, le beg écrit un rapport à son maître pour le tenir au courant des événements. On sait déjà que la caravane où sont les Russes voyage très-lentement, qu'on va les recevoir fort bien à Mazari-Chérif, où l'on prépare des fêtes magnifiques.

La coutume du pays est de suivre pas à pas les étrangers, de les surveiller, d'informer l'émir de tous leurs faits et gestes. Nous étions nous-mêmes sous le coup de cette surveillance. Les choses se passent encore comme au temps d'Ibn-Batoutah, voyageur arabe, qui visita ces contrées au milieu du quatorzième siècle, et comme il le raconte à propos du roi de l'Inde, «qui a dans chaque ville de ses États un correspondant qui lui écrit tout ce qui se passe dans cette ville et lui annonce tous les étrangers qui y arrivent. Dès l'arrivée d'un de ceux-ci, on écrit de quel pays il vient; on prend note de son nom, de son signalement, de ses vêtements, de ses compagnons, du nombre de ses chevaux et de ses serviteurs, de quelle manière il s'assied et il mange; en un mot, de toute sa manière d'être, de ses occupations et des qualités ou des défauts qu'on remarque en lui. Le voyageur ne parvient à la cour que quand le roi connaît tout ce qui le regarde, et les largesses que ce prince lui fait sont proportionnées à son mérite.»

C'est le reportage élevé à la hauteur d'une institution, et les Orientaux y excellent.

Un événement aussi important que la rapide fortune d'Abdourrhaman défraye toutes les conversations. En Asie, plus que partout ailleurs, on admire le succès et l'on y adore sans vergogne aujourd'hui ce qu'on brûlait hier. L'essentiel, en effet, est qu'un homme soit riche ou puissant, peu importe de quelle façon il aura conquis sa haute situation. Or, Abdourrhaman-Khan, naguère exilé, est maintenant maître d'un puissant empire, et on lui ramène pompeusement ses femmes et ses enfants. Donc, qu'Allah donne une longue vie à Abdourrhaman-Khan!

Abdou-Zaïr partage l'enthousiasme général, et, regardant dans la direction de l'Afghanistan: «Vois quelle grande terre il possède», et en même temps il étend les bras grands écartés.

«Abdourrhaman a des trésors immenses, renchérit le surveillant du bac; il a envoyé cinq cent mille tengas aux Russes qui ont accompagné ses fils; à Mazari-Chérif, on tient tout prêts pour les fidèles mille khalats de soie brodés d'or, quarante pouds[32] de thé, cinq cents pouds de sucre, des milliers de moutons bien gras pour le kabab, je ne sais combien de batman de riz pour le palao; on régalera tout le monde pendant huit jours. Quel grand émir!»

[Note 32: Un poud vaut 16 kilogr.; un batman, de 1 à 18 pouds, selon la région.]

Ces chiffres fantastiques font briller de convoitise les yeux des bateliers, qui écoutent debout derrière leur patron. S'ils le pouvaient, ils partiraient immédiatement pour Mazari-Chérif, que l'un d'eux a déjà visité du reste.

«C'est, dit-il, une grande ville, entourée de champs bien cultivés et d'une extrême fertilité, car l'eau abonde pour les irrigations.»

Notre société semble très-agréable à tous ces gens, mais nous devons camper plus loin; nous montons à cheval. Le receveur du bac nous promet sa visite à Chirrabad, où il compte aller bientôt verser le montant des péages entre les mains du beg.

Un homme nous guide au travers des sables qui forment ici comme la plage de l'Amou. Bien que leur surface, partout uniformément ridée par le vent, ait l'aspect inoffensif d'un tapis, on risque, si on les traverse au hasard, de s'enfoncer dans une bouillie sans consistance d'où il est difficile de se tirer. Nous en avons fait l'expérience en cherchant à surprendre des canards sauvages. Fort heureusement, je n'avais que mon fusil à la main, et je ne cherchai point à marcher; je pris immédiatement le seul parti à prendre: je me jetai à plat ventre, et, me traînant un peu comme un crabe, je pus me tirer d'un mauvais pas. A cheval, il faut absolument enlever sa bête, la faire pirouetter sur les jambes de derrière, et faire face en arrière, de façon à retrouver une base solide. L'animal, qui sent le danger, se prête toujours à cette manœuvre avec une énergie extrême. Quand on a un guide, il n'y a qu'une chose à faire, le suivre, car seul un habitant du pays connaît les places d'où l'eau s'est retirée depuis longtemps, et où la croûte de sable sec est assez épaisse pour supporter un cavalier. A l'œil, on ne distingue rien.

Pour arriver au point où nous bivouaquerons, nous nous engageons dans les sentiers qui se faufilent au milieu des roseaux, près du fleuve. Souvent, après avoir suivi un sentier un instant, nous sommes obligés d'appuyer à gauche où l'on en a frayé un nouveau. Le fleuve, qui ronge constamment sa rive droite d'une dent vorace, entame peu à peu les sentiers tracés par le pied des chevaux. Il creuse dans la berge une série de criques qu'il déplace et modifie sans cesse, mettant une saillie là où s'enfonçait un demi-cercle et faisant disparaître ce qui s'avançait en promontoire; on dirait qu'il veut aligner sa rive, sans y jamais parvenir, comme un enfant qui mord sa tartine en s'efforçant vainement de «manger droit».

Durant la soirée, nous sommes plus que jamais incommodés par les moustiques; heureusement que dans la nuit le vent du sud-ouest redouble de violence, et qu'il emporte au loin, selon son habitude, ces visiteurs importuns. Leur petitesse est extrême; il est vrai que si on ne les voit guère, on les sent trop.

Nous sommes débarrassés des moustiques; voici les chacals qui pleurent d'une voix fausse et perçante, avec une persistance à faire perdre patience à de moins fatigués. Ils finissent par se lasser de leur propre musique, et nous pouvons dormir. Est-ce parce que le receveur du bac a parlé de tigres? est-ce parce qu'ils n'éprouvent pas le besoin de dormir? Toujours est-il que nos hommes causent encore à voix basse autour des feux, lorsque je me réveille d'un premier sommeil; il est tard, la Grande Ourse a tourné la moitié de sa course, et ils ne laissent point éteindre les feux.

Notre djiguite Roustem, qui n'a pas le courage du héros perse, son homonyme, me fait observer que les chevaux tournent le dos aux feux, qu'ils regardent tous dans la même direction et qu'ils ne dorment point; il doit y avoir une grosse bête qui rôde; est-ce le tigre dont il a été question à Tchochka-Gouzar? Je lui dis qu'il doit se tromper, et l'invite à m'imiter. Je dors bientôt à poings fermés sous ma peau de mouton; ce qui prouve que vingt chacals qui crient, des moustiques qui piquent sont plus gênants qu'un tigre qui se promène silencieusement.

Dans la matinée du lendemain, nous avons la visite d'un homme envoyé par le beg de Chirrabad, qui a été prévenu de notre arrivée dans son district. Comme ce fonctionnaire ne se divertit pas beaucoup dans sa résidence, il dépêche un de ses subordonnés qui a mission de nous bien examiner, puis de retourner bien vite décrire à son maître les gens venus de l'Ouest. Nous causons un instant avec le représentant du beg, ayant soin de le charger de mille compliments pour celui qui nous l'adresse. Dans le même temps qu'il met le pied à l'étrier, on entend un bruit sur l'Amou, deux Turkmènes accroupis sur une meule flottante de roseaux se laissent aller à la dérive; ils nous saluent d'un sonore salamaleïkon; on leur répond de terre. Les questions d'usage sont échangées.

«Où allez-vous?

--A Chirrabad, avec des Faranguis.

--Et vous?

--A Kerki, vendre nos roseaux.

--Qu'Allah vous garde!

--Et qu'Allah vous garde!» Et tous, terriens et marins d'eau douce, portent en même temps les mains à la barbe.

Les Turkmènes disparaissent bientôt derrière une île.

Après les Turkmènes, un navigateur non moins primitif se présente; c'est un jeune homme d'une vingtaine d'années qui veut gagner une des îles situées au milieu du fleuve, à environ trois cents mètres du bord. Il a son véhicule sous le bras, une peau de chèvre retournée les poils en dedans, solidement liée à la place du cou, et où se pliaient les genoux. En Espagne, on emplit de vin ces outres qui tiennent lieu de tonneau; à Kara-Kamar, on les emplit surtout d'eau, et d'air quand on veut traverser une rivière profonde.

Le nouveau venu met un genou en terre, saisit la patte droite à pleine main comme lorsque nos paysans veulent lier un sac de blé, il applique sa bouche à l'ouverture et souffle fortement, serrant les doigts pour empêcher la sortie de l'air quand il reprend haleine; ayant répété plusieurs fois cette manœuvre, il a gonflé d'air la peau de chèvre qui s'arrondit. Il la ficèle avec soin, s'assure que l'air ne sort point par les pattes, en approchant sa joue, tandis qu'il presse son outre, et, sûr de son instrument, se met à l'eau. Il tient contre son corps le sac à air qu'il entoure de sa main gauche, il gouverne de la main droite, et avance en frappant l'eau fortement de ses pieds; ou bien il saisit dans chaque main une des pattes de derrière et pousse avec les pieds, qui sont alors rames et gouvernail. Grâce à ce procédé, le nageur traverse le fleuve en biais, et, comme il a tenu juste compte de ses forces et de la vitesse du courant, qu'il s'est jeté à l'eau assez loin en amont, il aborde à peu près où il désirait[33].

[Note 33: Sur les monuments de Ninive, on voit des personnages nageant de la même manière. On en verra au musée assyrien du Louvre.]

Le Turkmène qui «navigue» sous nos yeux est très-habile. Le sang-froid ne lui fait point défaut, car je le vois au milieu du courant relier tranquillement son outre en aidant avec ses dents à la seule main dont il peut disposer.

En cherchant des faisans que j'avais suivis de l'œil, et vus s'abattre dans les roseaux, je me heurte à une famille de Turcomans installés en plein air. Couché à plat ventre sur un morceau de natte, le père dort d'un profond sommeil; son fils aîné l'imite jusque dans sa posture; la mère, demi-nue et décharnée, coupe des roseaux pour entretenir le feu, et le plus jeune fils, d'environ quinze ans, vêtu d'un simple caleçon de toile, nu-tête, tendant son échine maigre et bronzée, est agenouillé devant la marmite et surveille la cuisson du riz; une vache efflanquée broute de mauvaises herbes, et un cheval entravé se vautre les quatre pieds en l'air; le soleil enlumine toute cette misère.

Le sol, piétiné à la place où gîtent ces pauvres gens, témoigne qu'ils sont là depuis quelques jours. Il est probable qu'ils vont s'y installer, car ils ont déjà construit l'espèce de fourneau, consistant en un petit mur circulaire en terre pétrie, assez haut pour qu'on puisse élever la marmite au-dessus du sol, et percé d'un trou par où l'on introduit le combustible. C'est le premier «meuble» des nomades qui se résignent à la vie sédentaire, le _focus_ près duquel ils reposeront leur tête. C'est là que chaque jour ils causeront autour de la marmite, qu'ils dresseront leur abri, et ils seront «chez eux».

La récolte de plantes et d'insectes est maigre dans le Kara-Kamar. Des Turcomans, qui aperçoivent Capus ramassant précieusement des herbes et des mouches, éclatent de rire. Ils ne s'expliquent pas dans quel but il enferme les petites bêtes dans un flacon; mais comme ils sont de grands enfants prêts à s'amuser de tout, heureux de trouver un motif de flânerie, ils le suivent et lui aident à collectionner. Lorsque Roustem, qui porte fièrement la boîte à herborisation, leur explique que l'homme se permettant ces bizarreries est un Farangui, ils reviennent de leur première impression, supposent qu'il poursuit un but mystérieux, et l'envie de rire leur passe.

De Tchochka-Gouzar pour aller à Chirrabad, on marche d'abord sur le nord à travers une steppe inculte; à deux heures et demie du fleuve, les champs cultivés apparaissent, et les murs ébréchés des Saklis, où les riverains se réfugient quand l'Amou les a fait reculer devant ses eaux qui dévalent des Pamirs. Des colonnes de terre, hautes de deux à trois mètres, parsèment la plaine; un grossier escalier, creusé dans leur épaisseur, mène au sommet terminé par une plate-forme. C'est là que les enfants, les vieillards, les inutiles s'installent à l'approche de la moisson, et ils lancent des pierres, crient, gesticulent ou frappent deux planchettes l'une contre l'autre, pour effrayer les oiseaux qui viennent en bandes becqueter les épis. Ces pillards ailés doivent pulluler dans cette région, car les tourelles érigées à leur intention sont très-nombreuses.

Trois heures de cheval mènent à Talachkhan, village qui compte deux cents maisons ou saklis. Des Ousbegs l'habitent. Ils vivent dans une aisance relative, qui est du luxe en comparaison de la pauvreté extrême de leurs voisins les Turcomans. Nous nous arrêtons quelques instants dans la demeure de l'aksakal du village. Il donne la botte à nos chevaux, et nous régale de lait caillé et de pain frais. Notre collation est interrompue par la visite d'un de ses amis qui nous demande une consultation; c'est la première fois que nous nous permettons l'exercice illégal de la médecine, ce ne sera pas la dernière. Au reste, en Asie centrale, nous n'avons empiété sur le domaine d'aucun diplômé, par la raison bien simple qu'il n'existe point de faculté de médecine. Ici, on est médecin comme on est chez nous comte ou baron; on hérite les secrets de guérison, la liste des remèdes, comme en France les parchemins attestant le nombre des quartiers.

Le scrofuleux qui vint nous demander conseil avait pleine confiance dans notre savoir, car pour lui notre titre de Faranguis, ramasseurs d'herbes et d'insectes, était le meilleur garant que nous pouvions le soulager à notre volonté. Nous lui conseillâmes de manger beaucoup de mouton rôti, de se vêtir chaudement, d'éviter les refroidissements, moyennant quoi il vivrait encore de longs jours. Le brave homme nous remercia cordialement et appela sur nos têtes les bénédictions du Très-Haut. Abdou-Zaïr lui mit dans la main deux morceaux de sucre, et il s'en fut rassuré.

Les habitants de ce village sont exposés aux attaques des Turkmènes; aussi leurs maisons sont-elles construites an centre d'une enceinte de murs très-élevés, à l'intérieur de laquelle on ne pénètre que par une porte étroite et facile à barricader. On nous affirme que les pillards s'avancent même jusque sous les murs de Chirrabad.

Au sortir de Talachkhan, des hauteurs où grimpe la route, on aperçoit à l'ouest, le long des montagnes, des arbres verts, des hameaux placés sur le chemin des torrents qui les fertilisent, et au nord-est, les franges de l'oasis de Chirrabad, où la verdure marque la place des villages; dans le lointain s'étend la masse grise des montagnes voisines du Sourkhane.

A mesure que nous avançons, les cultures sont plus nombreuses, les indigènes sont occupés aux travaux des champs, les uns piochent, les autres réparent les aryks qui doivent amener dans leurs terres l'eau du Chirrabad-Darya.

Cette rivière prend naissance dans les montagnes de Baïssounne; elle n'atteint l'Amou qu'au mois d'avril et de mai, durant la saison des pluies qui coïncide avec la fonte des neiges dans cette partie de Bokhara. Son eau fortement imprégnée du sel de la montagne, qu'elle dissout en descendant, devient potable pendant les crues. C'est que la masse de liquide est alors beaucoup plus considérable, la quantité du sel qu'elle charrie restant la même. Le degré de salure augmente naturellement en proportion de la baisse du niveau de la rivière.

VIII

CHIRRABAD.

Le fils du beg de Chirrabad.--Une maison de petite ville.--La forteresse.--Un chef de police.--Mode d'administration.--Rôle du bâton dans la comptabilité.--Le beg de Chirrabad.--Chasse au faucon.--Conteurs et danseurs ambulants.--L'art d'affaiter les faucons et les aigles.--Un pèlerinage.--Les sauterelles.--Histoire de maquignons.--Comment se conclut un marché.

Assise sur un des contre-forts de la montagne, une forteresse de grand air--à distance--domine Chirrabad, qui ressemble à toutes les autres villes de l'Asie centrale. Comme à Gouzar, à Karchi, on y trouve la forteresse habitée par le beg que l'émir a choisi; le bazar où les marchands et les ouvriers viennent travailler et commercer pendant le jour; autour de cette cité, des maisons entourées de jardins clos de murs se groupent et forment ce que nous appellerions en Europe les faubourgs.

Le bazar se trouve toujours à proximité de la forteresse, sans doute pour que les marchands soient sous la protection des sarbasses, peut-être aussi pour que les représentants du beg aient moins de chemin à faire lorsqu'ils doivent prélever la dîme sur les marchandises et demander aux trafiquants les tengas que réclame l'émir.

Le premier monument qui frappe nos yeux à Chirrabad est situé à l'extrémité de l'allée des boutiques, sur une petite place; il est haut de trois mètres environ et consiste en deux troncs d'arbre à peine dégrossis, négligemment fichés en terre, surmontés d'un troisième qui les réunit horizontalement. C'est le gibet.

Dans le bazar, il y a peu d'animation: deux ou trois Turcomans qui marchandent de la cotonnade, quelques buveurs de thé; la plupart des boutiques sont fermées. Le logis qu'on nous offre est sur la rive gauche de la rivière, qui coule ici entre des berges escarpées. Le bazar est sur la rive droite, au pied de la forteresse.

Nous descendons le chemin pierreux menant au gué, près duquel nous sommes reçus par le fils du beg, entouré de cavaliers; il remplace son père absent. Après l'échange indispensable des salamalecs, nous gagnons notre petite maison, perchée sur le haut de la berge, en face du fier castel qui la regarde de haut.

Une heure après notre installation, le tok-saba--tel est le tchin du fils du beg--nous vient faire visite. C'est un bel homme d'une quarantaine d'années, aux traits réguliers, à la barbe brune et soignée, aux yeux noirs et brillants, qui me paraît envisager la vie sous ses plus riants aspects: il plaisante et rit à tout propos. Il est accompagné de ses scribes, de son courbachi ou chef de police, et d'un garçon turkmène à face ronde, spécialement chargé de lui porter son tchilim, de l'allumer et de le lui présenter sur un signe. Avec le tok-saba, la charge d'allumeur de pipe n'est pas une sinécure; nous n'avons pas encore vu faire par un seul homme, et en aussi peu de temps, une consommation aussi considérable de tabac à fumer.

Notre hôte n'est point fâché de bavarder avec des gens qui viennent de loin, et le premier entretien dure près de deux heures. Le Bokhare, qui voit pour la première fois des Faranguis, nous accable de questions. Il nous demande si notre pays est grand, si l'on y récolte du blé, si nos femmes vont dans la rue le visage découvert comme chez les Russes, si nous avons beaucoup d'eau, si nous fournissons des soldats au tzar blanc, etc. En revanche, il nous apprend que l'interprète Zaman-Beg a habité sept mois la maison où nous sommes, que la population de la ville et de l'oasis est exclusivement de race ousbèque, sauf deux tadjiks qui trafiquent et une dizaine de Juifs teinturiers et vendeurs de drogues, et que les Kara-Turkmènes viennent faire leurs achats à Chirrabad.

Notre habitation n'est pas très-luxueuse, les murs sont en terre, le sol battu est caché par des nattes de paille; elle figure dans son ensemble une longue boîte en forme de parallélogramme communiquant avec une autre moins longue qui s'y joint à angle droit. A l'intérieur, elle n'a pas d'autre ouverture dans le mur qu'un trou permettant de jeter un coup d'œil sur la rivière et la forteresse; du côté de la cour s'ouvrent des portes trop peu élevées pour qu'un homme ordinaire puisse entrer sans se baisser; mais on est au frais dans les chambrettes, tandis que le thermomètre marque dans la journée 35° à l'ombre; et puis les moustiques ne s'y hasardent point, et nous reposons en paix, grâce aux braves hirondelles qui construisent leur nid au-dessus de nos têtes. Elles travaillent tout le jour à leur maçonnerie, et le soir, mâle et femelle s'endorment bec à bec, perchés sur les bords du nid, encore trop peu avancé pour leur être autre chose qu'un bivouac. Joignez à cela que nous nous endormons bercés par le bruissement de la rivière; qu'aux premières lueurs du jour, les hirondelles nous réveillent de leurs chants, qui sont la plus poétique des dianes. Elles m'engagent à admirer la limpidité du ciel, elles réclament l'ouverture des portes, et les gracieuses bestioles s'envolent plus rapides que la flèche.

N'est-ce pas que notre logement oriental de Chirrabad en vaut bien d'autres qu'on construit à grands frais en Occident?

Mais--car il y a un mais--quand il tombe de la pluie, il peut arriver que la maison s'écroule, et ce fut le sort de celle-ci, huit jours après notre départ. Une semaine de bonnes pluies avaient suffit pour détremper les murs et le toit; une poussée de vent avait fait le reste.

Les orages nous retiennent quelques jours à Chirrabad. Chirrabad, abri du lion, repaire du lion, voilà un nom bien sonore. D'où vient-il? Allah seul le sait! Serait-ce de l'aspect de sa forteresse, bâtie au sommet d'une colline abrupte de conglomérat? De loin elle ressemble, en effet, à un lion accroupi regardant fièrement le soleil du Midi; mais de près, ce n'est plus qu'un vieux loup pelé, galeux, poussif, ne faisant plus trembler personne, car on voit bien qu'il est édenté et qu'il menace par habitude. Les murs de terre crénelés pour la forme sont fendillés; ils se sont affaissés par places; on ne les répare point. Les portes, sorties de leurs gonds, ne se ferment plus. La maison du beg est un nid de scorpions, et la fièvre y fait grelotter ceux qui l'habitent. Les constructions du côté nord penchent, attirées par le vide; les solives de la base qui supportent ces constructions ne sont plus couvertes de terre, elles plient sous le poids; les ans les ont courbées, tout branle dans le palais bégal. La colline qui lui sert de piédestal n'est guère plus solide; elle est crevassée de longues fentes que l'eau creusera encore, le vent secoue tout l'édifice; qu'un tremblement de terre survienne plus violent que d'ordinaire, et tout croulera dans la rivière. C'est une image de Bokhara tout entier.