Emile et les autres

Part 7

Chapter 73,809 wordsPublic domain

Vaines paroles! J’avais déjà, comme Zompette entre la mousse et le sable, une si solide impression de sécurité!...

IX

LE PRINTEMPS

Au contraire de l’automne, qui semble tomber des branches, le printemps paraît monter du sol. Le thermomètre n’accuse pas une température plus élevée qu’hier, les servantes s’affairent encore autour des foyers, et, cependant, il est là. Il s’annonce par une odeur qui n’est qu’à lui, et que les végétaux, qui l’ont perçue avant nous, consentent à nous transmettre après s’en être voluptueusement imprégnés.

Zompette, qui participait entre la mousse et le sable à une vie alanguie et comme végétative, a éprouvé le retour du jeune dieu à la manière des plantes. Ses sens, depuis des semaines inutilisés, s’éveillent et se recréent; le monde visuel va être riche de lignes, de points et de mouvements alimentaires; les oreilles aussi se préparent à entendre le concert immense, et une humeur visqueuse suinte abondamment sur la membrane qui les recouvre, les dérouillant, pour ainsi dire, les nettoyant de la terre et du sable qui s’y sont collés durant l’hibernation; ces organes auditifs renferment dans leurs cavités une corde élastique que Zompette peut tendre à volonté et qui doit lui transmettre, avec une précision inimaginable pour nous, les vibrations aériennes et les sonorités terrestres.

Dans le grand concert printanier, c’est l’enfant amour qui est chef d’orchestre; mais Zompette ne se préoccupera guère de ses gestes avant un an encore; car, à en croire les compétences, l’entier développement des raines, comme d’ailleurs celui des grenouilles et des crapauds, ne s’effectue qu’avec lenteur. Citons Lacépède, dont les observations, sur ce point, me semblaient exactes: «_De même qu’elles demeurent longtemps dans leurs véritables œufs, c’est-à-dire sous l’enveloppe qui leur fait porter le nom de têtards..._»

Arrêtons. Ceci est d’un analyste précis et clairvoyant; car il n’y a guère de rapprochements à faire entre les métamorphoses des batraciens et celles des insectes, par exemple. Les transformations de ces derniers représentent véritablement des vies successives, aux buts différents, certes, mais qui n’en sont pas moins des existences parfaites, nettement caractérisées: la chenille mange, rampe, mais possède son _modus vivendi_, tout un jeu d’actions et de réactions qui lui sont propres, bref, une personnalité qui se suffit à elle-même et à qui manque seule la possibilité de perpétuer l’espèce; il en est de même du papillon, avec cette différence que c’est justement cette possibilité qui le distingue, et qu’il aime et vole, au lieu de manger et de ramper.

Considérons, au contraire, des œufs de rainette nouvellement pondus et fécondés: nous y verrons un petit globule noir d’un côté et blanchâtre de l’autre, placé au centre d’un autre globule, dont la substance glutineuse et hyaline doit servir de nourriture à l’embryon; deux enveloppes membraneuses et concentriques le contiennent: ce sont ces membranes qui représentent à peu de chose près la coque de l’œuf.

Après un temps plus ou moins long, suivant la température, et qui varie aussi, nous le verrons en éclaircissant le mystère de la naissance de mon héroïne, quand la nécessité l’exige, le globule noirâtre d’un côté et blanchâtre de l’autre se développe et prend le nom de têtard; cet embryon déchire alors les enveloppes qui l’emprisonnaient mollement; il nage dans la liqueur hyaline qui l’environne et qui s’étend et se délaie peu à peu dans l’eau. Il conserve pendant quelques jours son cordon ombilical, lequel est attaché à sa tête. Il sort de temps en temps de la matière gluante, comme pour essayer ses forces, mais, au début, ne s’aventure guère et se hâte de rentrer dans cette petite masse flottante, qui peut le soutenir; il y revient non seulement pour se reposer, mais pour s’y nourrir; comme le futur poussin dans sa coquille, il a là le couvert et le gîte...

Je passe rapidement sur les métamorphoses, dont tant de livres scolaires ou de vulgarisation scientifique ont popularisé l’aspect et le progrès: c’est en général au bout d’un mois et demi que le têtard se débarrasse de sa dernière enveloppe pour prendre sa forme définitive. La peau extérieure se fend sur le dos, près de la _véritable_ tête, laquelle surgit de la fente qui vient ainsi de s’ouvrir. La membrane qui servait de bouche au têtard se retire en arrière et fait partie de la dépouille, comme les branchies qui lui servaient de poumons, et chose plus prodigieuse encore, comme les instruments qui lui servaient d’yeux et qui étaient apparus une semaine environ après l’animation de la frêle chose! Alors, les pattes de devant commencent à sortir et à se déployer; et la dépouille, toujours repoussée en arrière, laisse enfin à découvert le corps, les pattes postérieures et la queue qui, diminuant de jour en jour de volume, finit par disparaître complètement, d’une façon vraiment mystérieuse: car elle ne tombe pas d’un coup, mais tout se passe, en vérité, comme si elle se fondait dans l’élément qui l’entoure, fait absolument déconcertant pour l’observateur, fait probablement unique dans la nature et qui est cause qu’on excuse le bon vieux Pline d’avoir raconté sans sourciller que la queue des jeunes batraciens se fendait en deux pour former les pattes de derrière...

Le têtard n’est donc en somme qu’un _œuf animé_, pourvu de moyens sensoriels et locomoteurs provisoires; l’on comprend dans une certaine mesure l’abbé Spallanzani qui voulait rattacher pour ce motif les batraciens aux vivipares; et il est de fait que, dès la fécondation, l’œuf est en effet animé, est déjà têtard. Mais, puisque le têtard n’est qu’un œuf animé...

Nous parlions de printemps et je citais Lacépède: qu’on m’excuse; avant de conter le roman amoureux de Zompette, il m’a paru logique de la montrer dans son mouvant berceau. Ceci fait, je laisse de nouveau, bien volontiers, la parole au comte: [_Zompette_], _de même qu’elle demeure longtemps dans son véritable œuf, ne devient qu’après un temps assez long en état de perpétuer son espèce: ce n’est qu’au bout de trois ou quatre ans qu’elle s’accouple. Jusqu’à cette époque, elle est presque muette; les mâles mêmes... ne se font point entendre, comme si leurs cris n’étaient propres qu’à exprimer des désirs qu’ils ne ressentent pas encore et à appeler des compagnes vers lesquelles ils ne sont point encore entraînés..._

... Je me rappelle; c’était l’été de 1914, un bel été précoce, vite devenu trop chaud, orageux, tourmenté. Du pot en vieux rouen, j’avais depuis quelques jours retiré Zompette un peu éblouie, un peu ahurie, un peu «pâlotte», pour tout dire, et je l’avais réinstallée dans son bocal et j’avais conclu un traité avec un négociant en articles de pêche qui me fournissait tous les huit jours de petits vers rouges bien gaillards, et il y avait des limaces dans les salades et ni Giraudoux ni Carco n’oubliaient leur amie; bref, pour Zompette comme pour nous tous, ce fut un temps où l’on éprouva véritablement cette douceur de vivre, que d’aucuns disent qu’on ne connaîtra jamais plus. Une nuit où, cherchant uniquement à me renseigner sur les mœurs et coutumes de ma pensionnaire, j’en étais peut-être tout juste au passage de Lacépède que je viens de citer, je m’aperçus d’un certain remue-ménage dans le bocal. Zompette, à l’ordinaire si réfléchie et méditative une fois gavée, ne tenait plus en place, gambadait, sautait, heurtant parfois de son museau camus le tulle de sa clôture. Sachant que la lumière artificielle a le don d’énerver ou d’abrutir ses congénères, je la portai dans un coin obscur, et...

... Et ce fut alors tandis que je continuais ma lecture, que retentit pour la première fois, imprévu, lamentable et formidable, une sorte de cri désespéré:

--Kô-ô-ô-ax!!!

X

LE RAPPEL DE L’ONDE

Cette nuit-là, je ne lus pas plus avant l’œuvre de M. de Lacépède et conçus pour la première fois de ma vie quelques doutes vis-à-vis de l’infaillibilité des savants officiels... Car, enfin, à croire ce que je venais d’apprendre en lisant, Zompette, née à la vie durant le précédent automne, n’aurait dû encore être qu’un bébé. Je l’examinai: deux petites plaques brunes tachaient à présent, de chaque côté, la blanche soie granitée de sa gorge, ce qui est l’insigne de la puberté chez les mâles de sa race... J’ajoute sans plus tarder que M. de Lacépède n’avait pourtant pas aussi tort qu’il peut y paraître: j’ai depuis lors, en effet, acquis la certitude qu’une rainette captive, bien soignée, régalée de mouches par des hommes de lettres d’un grand talent et de vers rouges acquis à prix d’or par son maître, atteint plus vite à son complet développement que celles de ses sœurs soumises aux incertitudes alimentaires de la complète liberté. Accommodation aux circonstances qui n’a rien qui puisse surprendre outre mesure, et que nous retrouverons tout à l’heure dans un cas autrement intéressant et troublant au point de vue scientifique.

Le dimanche suivant, je le passai à Chelles, comme il m’arrivait fréquemment en ces temps heureux. Juin. Les sœurs de Zompette, ou plutôt les mâles de sa race, poursuivirent ce soir-là, dans les arbres du jardin de l’auberge, un concert rauque et discord. Car, il faut bien le reconnaître, à côté de la flûte mélodieuse du crapaud et du brékex discrètement grinçant de la grenouille comestible, le _kô-ô-ô-ax_ de Zompette est quelque chose de purement exaspérant, affreux, déchirant. Déjà, on m’avait averti, en mon domicile parisien, que les locataires voisins se plaignaient de la chanson de ma pensionnaire. Il me fallut donc penser à lui chercher une compagne digne d’elle, ou à partir pour les champs; ce fut cette dernière solution que j’adoptai pour des motifs dictés au reste infiniment plus par mon égoïsme et mon envie personnelle que par sollicitude pour les oreilles de mes voisins...

C’est à la fin d’un mois d’avril normal que le roman amoureux de Zompette commence; mais ce n’est pas dans les arbres qu’elle et ses sœurs en goûtent les plaisirs; est-ce de la pudeur? Peu probable... Est-ce, comme pourrait parfaitement l’affirmer un Bernardin de Saint-Pierre, parce qu’elles veulent se soustraire à tous les regards et se mettre à l’abri de tous les dangers, pour s’occuper plus pleinement, sans distraction et sans trouble, de l’objet avec lequel elles vont s’unir?...

Non, l’onde les appelle parce qu’elles y sont nées, qu’elles savent que cet élément sera indispensable à la première vie de leur progéniture et il n’y a là qu’un des plus simples des mille miracles de l’instinct... C’est la récréation, au sens multiple et fort du mot, dans l’élément originel... Noces assez brèves, du reste: les femelles sont délivrées en moins de quarante-huit heures des œufs qu’elles portent et, très souvent, le mâle, lassé ou impatient de reprendre sa vie aérienne, abandonne sa femelle qui ne pond plus alors que des œufs voués à la stérilité.

XI

ÉCLAIRCISSEMENT D’UN MYSTÈRE

Je ne vous conseille pas de faire prendre un bain de mer à une grenouille ou à une rainette; certes, elles n’en meurent pas, comme feraient des poissons d’eau douce, mais cela les dégoûte d’étrange sorte, elles n’ont qu’une envie, celle de regagner le sol, et je vous assure qu’elles s’y emploient promptement. Ce n’était donc pas dans la mer salée ou dans l’étang non moins salé d’Hossegor que les pères et mères des innombrables bébés-rainettes qui pullulaient en octobre 1913 dans ce coin de la forêt landaise avaient consommé leurs noces, ce n’était pas dans cette onde hostile que leurs têtards avaient pu se développer.

Alors, où et comment? Car, c’est le moment de le répéter, nulle source ni nulle mare douce à deux bonnes lieues à la ronde... Fallait-il imaginer, comme on l’a cru jadis dans les campagnes, que les grenouilles vertes ou brunes, et les raines et les crapauds tombaient du ciel avec les orages, lesquels se contentent de les mettre en bonne humeur et de les exciter au vagabondage? Evidemment non... Mais, si fort que ces petites et un peu puériles recherches agacent ma curiosité, il est fort probable que je ne serais jamais arrivé à allumer à ce propos ma lanterne, si le hasard n’avait soulevé la question au cours d’une conversation que j’eus, voici deux ans, avec M. Georges Bohn, éminent biologiste et distingué chroniqueur scientifique au _Mercure de France_.

Justement, à cette époque, son laboratoire de la rue Cuvier était peuplé de têtards. Et ce fut de batraciens que nous causâmes... Or, quand j’eus parlé de Zompette et du mystère de sa naissance au plus aimable et au plus accueillant des hôtes:

--Il existe, me dit-il, des raines autres que la rainette verte ou commune: la _bossue_, de Lemnos; la _brune_ et la _couleur-de-lait_, américaines; la _flûteuse_, qui doit être très rare et peut-être inexistante; et l’_orangée_ de Surinam... En les étudiant, peut-être trouveriez-vous une solution à votre problème... Mais je vous signale surtout une grenouille, la _rana rufa_ de Java, qui s’accouple volontiers, quand il n’y a pas d’eau douce dans les environs, au creux des souches ou des vieux arbres: il y aurait peut-être pour vous quelques indices utiles à tirer de là.

Je ne saurais trop remercier M. Georges Bohn; ses prévisions n’étaient point trompeuses; ma Zompette, contrairement à la plupart de ses sœurs ou frères des contrées riches en sources et en viviers, n’était pas née dans l’onde, mais au creux de quelque vieux pin. Là, les pluies s’amassant, entretenant des mares précaires, de l’humidité en tout cas, et cela suffit aux noces de ses parents qui--nous l’avons noté--n’aiment pas, mâles ou femelles, à s’éloigner des arbres et ont toujours hâte d’y aller reprendre leur vie pensive et gourmande, si fortes que soient les sollicitations de l’amour.

Avec un peu de patience, j’ai pu découvrir trois ou quatre de ces _nids_, car il n’y a pas de mot convenant mieux à ces réceptacles d’œufs d’une race aussi arboricole que celle des oiseaux; dans la pluie ou l’humidité demeurées au creux de l’arbre, la substance glutineuse et hyaline se comporte comme elle ferait au fond d’une mare, et, en elle, les têtards n’évoluent pas autrement qu’ils ne le faisaient dans les cuvettes de verre blanc du laboratoire de la rue Cuvier.

Mais il est hors de doute que, dans ces conditions, l’évolution de l’_œuf animé_ aquatique vers sa forme terrestre, aérienne et définitive, est infiniment plus rapide que lorsque la ponte a eu lieu dans une mare importante ou un intarissable ruisseau. On assigne aux têtards des grenouilles et des rainettes un mois et demi ou deux mois pour devenir--en plus petit--tels qu’ils demeurent le reste de leur existence, mais, dans les conditions exceptionnelles dont je parle, trois semaines suffisent, je l’ai constaté et je l’affirme, à dépouiller notre héroïne de sa défroque provisoire et à la lancer vers sa nouvelle vie, armée de ses pattes à ressort et de la teinte qui lui confère une invisibilité herbeuse ou bocagère...

XII

SUITE ET FIN DES ANNALES DE ZOMPETTE

Les gens les plus indifférents ou les plus distraits ne sauraient avoir oublié encore que divers événements de quelque gravité se déroulèrent à la fin de juillet de 1914. Nous nous trouvions dans l’île bretonne de Bréhat, et, les trains étant momentanément réservés aux mobilisés, ce fut par mer que je résolus de me rendre vers des destinées militaires encore vagues, mais qui, selon moi, ne pouvaient tarder à se préciser, dès que j’aurais rallié mon centre de recrutement, dans mon Sud-Ouest natal. Nous nous embarquâmes donc à Brest, sur un cargo en partance pour Bordeaux, avec divers familiers que je comptais bien hospitaliser dans la maison maternelle, aussi longtemps que durerait la guerre, c’est-à-dire, ainsi que le proclamaient le bon sens, le sens commun et, en outre, les gens bien informés, pour une période dont la durée ne devait excéder cinq ou six mois...

* * * * *

L’histoire de la rainette verte, et le rapport des quelques particularités dans l’histoire de ma Zompette, à moi, qui peuvent jeter quelques lueurs sur sa race tout entière, touchent ici à leur fin.

Tandis que les hasards de la servitude militaire me ballottaient sans trêve d’un bout à l’autre de la France, employé aux fonctions les plus ahurissantes et les plus dépourvues d’intérêt, Zompette demeura dans la maison maternelle, vivant aux beaux jours dans son bocal, dormant entre mousse et sable quand les rigueurs de la saison avaient fait passer de vie à trépas les derniers insectes, vouée à l’affection et à la grande sollicitude des miens.

Ils aiment comme moi les animaux, mais non pas tous, et il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas grand mérite à s’intéresser à cette petite créature peu encombrante, d’entretien nul, et pleine de gentillesse. Je le répète: Zompette ne s’apprivoise pas, comme peut le faire un être tout voisin de nous, la chauve-souris, par exemple, ou même un être infiniment lointain, mais rendu subtil par quelques millions de siècles de plus que nous, plus évolué, mieux organisé: par exemple, un grillon. Elle ne s’apprivoise pas dans le sens que, dans la chauve-souris, j’attribue à ce terme et qui revient à donner à apprivoisement la quasi-synonymie du beau mot d’amitié... Mais elle s’habitue à nous, à notre face et à nos regards, à nos mains et à nos gestes, et quand elle nous connaît bien, saute volontiers sur un de nos doigts, comme un moineau privé, pour s’emparer de la mouche qu’on lui tend.

En revanche, n’imaginez pas qu’elle saurait, comme le moineau privé, regagner sa cage, après avoir conquis cette menue offrande. Elle est charmante, mais elle est stupide. Je me rappelle à ce propos que, voici quelque quinze ans, un brave type en redingote, cravaté de noir, surmonté d’un chapeau haut de forme, arriva de sa province pour expliquer aux Parisiens que l’homme «descendait», non point du singe, mais de la grenouille, et avec l’intention, j’en ai bien peur, de fonder sur cette sensationnelle découverte tout un système philosophique, sociologique, et peut-être même religieux. Prévenue par quelques «pays» facétieux de ce savant obscur jusque-là, la jeunesse des écoles lui fit un accueil grandiose, l’acclama... Il y eut, en l’hôtel des Sociétés savantes, un banquet somptueux, suivi d’une profusion de discours, d’où il était à conclure que, véritablement, un nouvel ordre de choses était né.

Je m’en voudrais de contrister ce sympathique savant, s’il est encore de ce monde, et si un mauvais sort veut qu’il lise ma prose, mais je me vois obligé de le contredire en cet endroit. Stupide, mais charmante, ai-je écrit tout à l’heure. Ceux qui se sont intéressés à mes précédentes études naturelles savent que, certes, j’ai maintes fois énoncé qu’_instinct_ et _intelligence_ sont des mots, ne sont rien que des mots,--que je ne suis même pas loin de supposer que, «peut-être, après tout, l’intelligence n’est que l’instinct en herbe...» Pourtant, je me vois bien obligé d’écrire de mon amie Zompette qu’elle est stupide, du moins dans le sens que notre «intelligence» attribue à stupidité... Bref, c’est un de ces animaux que nous convenons d’appeler inférieurs.

Animal inférieur. Oh! sur ce point aussi, entendons-nous... De la prétendue _Echelle des êtres_, laquelle est sans commencement ni fin, nous ne connaissons qu’une minime étendue; nous n’en demeurons pas moins persuadés qu’il doit exister, vers l’infiniment petit, des microbes pour les microbes et qu’au delà du bipède-roi, dans l’avenir de la planète Terre ou dans d’autres mondes de l’espace, peuvent ou pourront dominer des créatures aux yeux desquelles nous sommes ou serons, comme dit Wells à propos de ses Marsiens, ce que sont, à nos propres yeux, «les bêtes qui périssent»...

Animal inférieur, déjà très simplifié organiquement, sur la parcelle par nous à peu près connue de l’échelle infinie, et bien plus proche déjà, pour les actions et réactions sensorielles, du mollusque gastéropode, de ce nigaud d’escargot, par exemple, que du reptile infiniment plus élevé au point de vue de la personnalité et de la compréhension. Le cœur de Zompette est conformé de manière à pouvoir battre sans être mis en activité par les poumons; il fonctionne assez durablement quand la bestiole est placée sous la cloche de la machine pneumatique; si vous avez le courage de lui arracher ce cœur en pleine vie, vous verrez ce viscère conserver son battement une dizaine de minutes; et la rainette, privée de son cœur, continuera de vivre près d’une demi-heure, ou même plus longtemps, si vous entretenez par des injections de sérum une circulation artificielle. Toutes choses sur lesquelles il serait pédantesque d’insister ici, mais qu’il convient de signaler, puisqu’elles prouvent que, chez les batraciens, les centres nerveux n’obéissent qu’à moitié encore à un ganglion cardinal, et qu’un régionalisme excessif de la sensibilité et de la vie leur permet de vivre ou de donner des apparences de vie en dépit des mutilations les plus atroces. Un ver de terre est sectionné en son milieu, et, en voici deux au lieu d’un; un mammifère est décapité, et il n’en reste plus que deux lambeaux inégaux de chair et d’os aussitôt voués à la pourriture.

Or, à tort ou à raison, force nous est bien, momentanément tout au moins, de considérer comme lointains pour nous, sinon inférieurs à nous, des êtres chez qui la sensibilité et la faculté de vie se comportent de façon si autre qu’en nous-mêmes.

Amputée soigneusement de son cerveau, dûment pansée et bien guérie de cette opération, Zompette, après avoir manifesté quelques troubles passagers, n’en continuera pas moins à sauter après les mouches à peu près aussi habilement que ses sœurs intactes, ce qui prouve que ses nerfs optiques et auditifs ont des ramifications qui n’aboutissent pas nécessairement toutes au ganglion cardinal. S’il en est autrement, c’est que l’opérateur aura maladroitement endommagé les nerfs optiques ou auditifs au lieu de se borner à enlever ou à détruire la matière cérébrale...

Charmante, mais stupide...

Mais que lui demandons-nous d’autre que d’être charmante, d’être vêtue de la plus belle tunique verte que nous puissions concevoir et dont sa coquetterie ira jusqu’à modifier la nuance selon la teinte des feuilles de la branche que nous lui offrirons comme perchoir? Car Zompette est une admirable--encore qu’inconsciente--artiste en fait de mimétisme. Selon la couleur du feuillage dont vous meublerez son bocal, celle aussi de sa vêture se modifiera; les feuillages sensibles du mimosa l’inviteront à la pâleur, ceux de l’arbousier à une verdure d’or ou de bronze; cette dernière robe est, selon moi, celle qui convient le mieux à sa personnalité pensive et vorace.

Dans une autre étude, où j’essayerai de situer l’échelon où commence la _personnalité_ chez les bêtes, il ne me sera pas très difficile de démontrer qu’elle n’existe et ne peut se développer que lorsqu’il s’agit d’animaux dont les «visages» peuvent se modifier selon la différence quantitative ou qualitative des émotions subies. Les insectes d’une même race sont totalement dépourvus de personnalité et, qu’on les torture ou qu’on les flatte, présentent une identique face qui, chez le grillon ou la fourmi, est aussi peu expressive, aussi dépourvue de physionomie qu’un seau à charbon, par exemple. Il en va autrement déjà chez les reptiles, et je vous assure, ayant eu pour amies diverses couleuvres, qu’elles n’ont pas du tout la même tête selon qu’on les caresse ou les irrite... Zompette est déjà à l’étage, à l’échelon au-dessous. Son visage ne traduit ni la douleur, ni la joie, ni la tension du désir, ni l’apaisement de la satisfaction; seule la forme de ses mains à quatre doigts, presque préhensiles, ai-je dit, et la façon dont elle s’en sert parfois, notamment pour bien enfoncer dans sa bouche une proie considérable et mal happée, a pu faire illusion au bon savant provincial dont j’ai parlé tout à l’heure, sur sa parenté avec nous et sa relative «humanité».