Part 6
«_Sa peau est si gluante et ses petites pelottes visqueuses se collent avec tant de facilité à tous les corps, quelque polis qu’ils soient_ (notez bien ce: «quelque polis»), _que la raine n’a qu’à se poser sur la branche la plus unie, même sur la surface inférieure des feuilles, pour s’y attacher de manière à ne pas tomber_...»
Jusqu’ici, une grenouille aux pattes enduites d’un de ces produits modernes qui collent tout, même le fer, ne se comporterait pas autrement que sa cousine et pourrait, elle aussi, devenir de vaseuse aérienne, et chasser aussi ses proies de branche en branche et de feuille en feuille.
Poursuivons:
«_Catesby dit qu’elle a la faculté de rendre ces pelotes concaves, et de former par là un petit vide qui l’attache plus fortement à la surface qu’elle touche_...»
On ne saurait expliquer mieux, sinon plus brièvement, que maman Nature a pourvu les doigts de Zompette, moins favorisée à d’autres points de vue que Brékex, sa cousine des marais, de petites ventouses quasi automatiques, qui lui permettent, d’où qu’elle chute ou saute, de rester fixe à l’endroit,--je ne dis pas qu’elle avait visé, mais où elle a abouti, après le happement aérien d’une proie ailée ratée ou conquise...
Prenez une pièce de dix centimes en bronze, qui ne soit pas trop usagée, entre le pouce et l’index; faites-la glisser de haut en bas, vivement, sur n’importe quelle boiserie parfaitement plane, arrêtez cette descente en plaquant brusquement l’objet contre la paroi lisse (qu’elle soit de bois, de marbre ou de verre), et le décime y demeurera comme collé. C’est un phénomène de pneumatique si simple qu’il ne vaut pas la peine qu’on en fournisse l’explication: les «pelotes visqueuses» de Zompette et de ses sœurs européennes ou exotiques agissent ainsi contre les feuilles, et d’autant plus facilement que celles-ci sont _absolument lisses_, en la même manière que le décime traité comme j’ai dit: par la force de l’air comprimé. Pelotes visqueuses? Non point. Mais ventouses.
J’ai promis un portrait de Zompette, à présent différenciée de ses cousines et installée à la place qui lui est due. En saurais-je prendre le soin, quand je le vois tracé sous mes yeux de main de maître.
Ecoutez, regardez: c’est signé Lacépède et pourrait être sous-intitulé: A la manière de mon maître M. de Buffon...
«_Tout ce que nous avons dit de l’instinct (?), de la souplesse, de l’agilité de la grenouille commune appartient encore davantage à la raine verte; et, comme sa taille est toujours beaucoup plus petite que celle de la grenouille commune, elle joint plus de gentillesse à toutes les qualités de cette dernière. La couleur du dessus de son corps est d’un beau vert; le dessous, où l’on voit de petits tubercules, est blanc_... (N’imaginez aucun tubercule, grand ou petit, et ne voyez là que soie _granitée_ de la couleur indiquée par le maître...) _Une raie jaune, bordée de violet, s’étend de chaque côté de la tête et du dos, depuis le museau jusqu’aux pieds de derrière, et une raie semblable règne_ (ce n’est pas moi, en cet instant, qui écris!) _depuis la mâchoire supérieure jusqu’aux pieds de devant_...»
(Ceci n’est vrai que pour les adultes et dans les mois de l’an qui vont d’un avril à un octobre normaux.)
Mais le complément du portrait est admirable, irrétouchable:
_La tête est courte, aussi large que le corps, un peu rétrécie par-devant; les mâchoires sont arrondies, les yeux élevés. Le corps est court, presque triangulaire, très élargi vers la tête, convexe par-dessus et plat par-dessous. Les pieds de devant, qui n’ont que quatre doigts, sont assez courts et épais; ceux de derrière, qui en ont cinq, sont au contraire déliés et très longs; les ongles sont plats et arrondis_...
_La raine verte saute avec plus d’agilité que les grenouilles, parce qu’elle a les pattes de derrière plus longues en proportion de la grandeur du corps_...
Irrétouchable, ai-je dit; mais, à peine quelques lignes plus loin Lacépède ajoute, citant de nouveau Catesby: _Les raines vertes franchissent quelquefois un intervalle de douze pieds_...
... Outre que vous me feriez dire!...
IV
POURQUOI SI PEU DE RÉVÉRENCE VIS-A-VIS DE MES ILLUSTRES DEVANCIERS
Car il faut bien que je réponde à ceux qui m’ont accusé, dans l’ordre d’études que je poursuis ici, d’avoir _dénigré_ tour à tour Buffon et Fabre dans les deux premiers volumes de mon _Bestiaire_: _Vie de Grillon_ et _la Chauve-Souris_[9]. Je n’ai dénigré ni l’un ni l’autre; j’ai relevé, chapeau bas, quelques erreurs. J’ai dit: «Vérité dans l’hermas de Sérignan, erreur parfois au delà...» Ou encore: «Le savant aux manchettes ne reproduisit guère que des relations de correspondants... ou de correspondants de correspondants...» C’est même miracle qu’il ait pu bâtir de la sorte une œuvre qui s’est imposée comme un monument aux fondements inébranlables et sur lesquels toute l’histoire naturelle, en France et à l’étranger aussi, semble s’être assise soudain, une fois pour toutes, comme atteinte d’irrémédiable infirmité: des noms de bêtes et un semblant de style... et allez-y! La science enregistrera et perpétuera les erreurs que vous avez pu commettre de bonne foi ou par négligence. Tenons-nous-en à la bonne foi. Comme il est rare qu’elle rende ici ce que son plus fervent amoureux attend d’elle! Car nous sommes ici en face d’un désert survolé de légendes (c’est même ce côté légendaire qui m’a, dès mon enfance, inspiré l’envie «d’y aller voir»...) et où, d’autre part, foisonnent les mauvaises herbes de l’ignorance. Fabre fut un prodigieux défricheur, dans la partie entomologique du désert sus-indiqué. Les moyens lui ont manqué, d’autant plus qu’il voulut embrasser trop, et il ne demeure plus à nos yeux déjà qu’un charmeur par le style et les roueries de parlage (comme Buffon!); les petits enfants provençaux l’ont contredit par devers moi en ce qu’il conte de maintes bestioles; et moi-même, qui n’ai rien tant aimé, depuis que je suis né à ce monde, que de me pencher vers la terre ou de contempler les bas-fonds du ciel, je savais, par avance, que le véridique, entre le vieillard admirable et le groupe des petits enfants dont les yeux attisaient une innocente et perspicace lumière, ce n’était pas toujours, hélas! celui-là, mais celui-ci.
[9] Albin Michel, éditeur.
Il est triste que notre pays n’ait rendu les honneurs au héros de Sérignan qu’au moment où, nonagénaire, sourd et à demi aveugle, il parut ne comprendre qu’à peine (j’étais là!) tout ce que ce beau monde, venu de Paris ou d’ailleurs, semblait réclamer de lui... Heure pénible! Heure atroce! Mais l’homme aux manchettes mourut comblé de fortune et de gloire, et en somme, c’est bien plus la méthode que les régimes ou les époques qu’on doit ici incriminer.
Il ne faut pas lire... Il faut voir. Il ne faut pas voir une fois, mais mille, mais dix mille, et encore n’est-on pas sûr alors que l’on ait vu vrai... Il ne faut pas rêver de connaître toutes les bêtes, mais se contenter d’en aimer une dizaine, d’être familier avec elles, et de relater aussi nûment que possible ce que l’on croit savoir d’elles, et avec pudeur, et avec prudence, et avec une modestie sans défaut.
Voilà ce que je me disais à peu près, tandis que je rapportais Zompette vers ma maison.
_Celle-qui-était-avec-moi-dans-la-forêt_ me dit tout à coup:
--Comme tu vas lentement!... Tu rumines... A quoi penses-tu? Et cette pauvre bête, entre ta tête et ton chapeau... Elle va mourir! Si on lui rendait la liberté?
--C’est notre fille, répliquai-je, et tu as dit toi-même que Zompette serait son nom. On va tâcher de la rendre heureuse.
Il n’y avait rien à répondre à d’aussi fortes paroles. Zompette demeura captive sur mes cheveux, herbage étrange, au-dessous de la ridicule voûte céleste que lui infligeait momentanément le dôme ajouré d’un vieux panama...
V
DE L’HABITAT QUI SIED A ZOMPETTE CAPTIVE
De même que, pour répondre à la question et aux reproches de _Celle-qui-se-promenait-dans-la-forêt_, j’interrompis, voici bientôt quinze ans, une esquisse mentale de méthodologie en sciences naturelles, de même en ferai-je sur le papier, pour le moment du moins...
Une heure plus tard, Zompette était installée dans sa nouvelle demeure. Celle où elle vivra aussi heureuse qu’en liberté, plus heureuse peut-être, est peu coûteuse à établir. Vous rincez soigneusement un de ces grands bocaux de verre blanc où l’on conserve traditionnellement, de mère en fille, en Gascogne ma patrie, les piments, les cornichons, les oignons et les aulx dans le vinaigre, les cerises, les pruneaux ou de beaux grains de raisin de malaga dans l’eau-de-vie; deux centimètres d’eau, tout au fond du bocal, suffisent; et encore est-ce un luxe, une concession à cette habitude mentale qui nous fait considérer Zompette comme une grenouille; un tapis de mousse humide, en cette place, suffirait parfaitement à son bonheur; après quoi, vous coupez à n’importe quel arbre une branche dont vous étêtez les ramifications de telle façon que celles-ci puissent ensuite, leurs bouts coincés contre les parois du bocal, maintenir l’ensemble en équilibre stable; vous laissez autant de feuilles qu’il plaît à votre fantaisie, non point trop, toutefois, car vous risqueriez de ne plus commodément observer votre pensionnaire, mais sans oublier que ce sera là son perchoir habituel, son fauteuil, son lit de repos, et qu’il sied qu’il soit confortable... C’est tout, à cela près que vous donnerez comme clôture à cet aimable asile, afin que votre pensionnaire ne s’en évade pas en sautant après une mouche, ou par distraction, un lambeau de mousseline, de tulle ou d’étamine, fixé par une ficelle circulaire à l’orifice du bocal.
Un trou aménagé dans cette clôture en écartant les mailles du tissu vous permettra d’introduire et d’emprisonner dans la maison de Zompette les mouches dont elle fera sa plus ordinaire alimentation.
C’est bien simple, vous dis-je! J’ajoute qu’on vend, chez les naturalistes des quais, de gentils papillons de verre, de style vaguement chinois, au toit pointu de toile métallique, qui sont de véritables cages à rainettes et où celles-ci vivent également dans une captivité heureuse. Le fond est compris de façon à contenir les quelques centimètres cubes que je vous conseillais tout à l’heure de verser dans le bocal; les commerçants qui vous vendront cet article ajouteront:
--Quelques tiges de cresson qui continueront à pousser, les pieds dans l’eau... Votre raine sera là-dedans heureuse... comme une reine. Et, par-dessus le marché, voici la petite échelle, monsieur...
VI
RÉPUTATION USURPÉE DE ZOMPETTE
C’est la minuscule échelle de bois, soi-disant barométrique, à larges échelons plats, où se peut installer confortablement l’hôtesse de céans, occupant son temps à de mystérieuses méditations, ou guettant les mouches que la générosité de son gardien lui dispense. Les bonnes gens vous diront que, si Zompette grimpe vers le sommet de l’échelle, c’est que le temps va se mettre au beau, et tout le contraire, si elle s’installe sur un des bas échelons, qu’il vaudrait mieux, du reste, en l’espèce, dénommer paliers.
Les bonnes gens vous diront cela, ou vous l’ont dit et nombreux sont ceux qui leur demeurent crédules. En dépit du chagrin que j’ai à détruire une innocente légende, les bonnes gens ont tort, et nous aurions tort d’attribuer un caractère utilitaire à l’encagement de Zompette; sa grâce, sa couleur, son aspect de bijou animé et sa gentillesse méritent que nous l’aimions pour elle-même, et sans qu’il soit besoin de lui attribuer des compétences météorologiques dont, soit dit à son excuse, je ne sache pas qu’elle se soit jamais targuée personnellement.
Zompette n’annonce pas le temps par ses allées et venues au long de l’échelle, mais profite de lui dans sa cage exactement en la même manière que le ferait un humble retraité plein de loisirs; à cela près que c’est le soleil qui attire le vieux homme au banc de son seuil, la brume et le froid qui le font se confiner à l’âtre, tandis que, pour Zompette, il en va un peu différemment: j’ai dit qu’elle pouvait se passer d’eau dans sa cage, mais le climat idéal est pour elle une atmosphère gorgée de vapeur aqueuse et ensoleillée tout ensemble. Lorsque le temps est beau et qu’un rayon de soleil frappe sa demeure, c’est évidemment dans la partie supérieure de celle-ci que son idéal se trouve, hygrométriquement, réalisé pour le mieux; quand le temps est mauvais ou quelconque, quiconque connaît bien Zompette avouera qu’elle s’installe un peu au hasard en tel ou tel endroit de sa demeure.
Zompette n’annonce pas le soleil en gagnant les étages supérieurs; elle le suit aux lieux où ses effets lui paraîtront particulièrement agréables.
Elle prendra, de temps à autre, volontiers, un bain, surtout dans les premiers jours, lorsque votre approche l’épouvante encore et qu’elle n’est pas accoutumée à votre aspect ou à vos gestes.
VII
LES MENUS DE ZOMPETTE
C’est le gibier ailé, avons-nous dit, qui constitue en captivité la base de l’alimentation de Zompette, la plus agréable pour elle et la plus commode pour son gardien. Deux à trois mouches par jour lui suffisent largement; c’est une méditatrice, une contemplative qui ne fait pas beaucoup d’exercice physique, qui, en conséquence, ne brûle pas beaucoup de graisse et qui, surtout dans la sécurité de la cage, se contente de très peu. Mais elle est aussi une prévoyante, et si la fantaisie vous prend de faire bourdonner en son bocal une poignée de mouches, vous la verrez en gober une quantité qui vous paraîtra prodigieuse pour un si petit estomac: on ne sait pas de quoi demain sera fait, profitons de l’instant présent!... Et notre amie de bondir en tous sens, frénétiquement, dardant sa langue qu’enduit une sorte de glu naturelle dont ne peut se dépêtrer le «volatile ailé», si peu qu’il en ait été atteint.
La précision des bonds de Zompette chassant est d’ailleurs remarquable, et impayable sa mimique, lorsqu’elle tourne sa tête dans la direction du bourdonnement. Il lui arrive pourtant de manquer son coup et de retomber pesamment n’importe où, sans en paraître d’ailleurs affectée ou vexée outre mesure... En liberté, ces chutes peuvent parfois être considérables, ce qui justifierait en partie cet intervalle de douze pieds dont Catesby fait mention à propos de ses facultés de saut. Mais, à ce compte-là, un homme prenant son élan du sommet de la tour Eiffel serait parfaitement capable de battre tous les records, y compris celui du saut en longueur, étant donnée l’importance du tremplin et de la trajectoire.
Il faut noter, à propos de l’alimentation de Zompette, un fait qui a son intérêt au point de vue de la façon dont fonctionnent ses organes visuels. Zompette ne s’attaque pas aux proies immobiles, d’où la plupart des naturalistes concluent que toute proie autre que vivante lui répugne. Cela est parfaitement inexact; plus tard, quand Zompette n’aura plus peur de vous, ou, pour mieux dire, de votre main, installez-la sur le dos de celle-ci et, de l’autre, avancez sous ses narines une mouche écrasée, voire une parcelle de viande crue, et vous constaterez que les papilles gustatives de Zompette, après les olfactives, agréeront et apprécieront bel et bien votre présent. La conclusion à tirer du fait que la bestiole ne bondit jamais sur une proie immobile est autrement plus importante et troublante pour quiconque s’intéresse à la psychologie comparée; les yeux, les beaux yeux de Zompette, à peu près aveugles aux formes et aux couleurs telles que nous les percevons, sont surtout, sinon uniquement, _sensibles au mouvement_.
Imaginez dès lors ce que peut être l’univers aux yeux de Zompette: une immensité désertique, incolore ou grise, de temps en temps rayée ou marquée par des lignes et des points alimentaires... Tels sont les horizons que peuvent ouvrir parfois nos humbles études. Ces yeux, qui sont pour la plupart de nous les organisateurs de tant de belles fêtes, devant les merveilles artistiques ou naturelles de notre monde, ne sont plus chez Zompette (et d’ailleurs chez tous les autres batraciens) que des guides, des indicateurs, des viseurs, des instruments de chasse, des armes.
En dehors des mouches, Zompette avalera tout ce que vous lui présenterez de remuant et de proportionné à la dimension de ses mâchoires, tout et y compris un fragment de chiffon rouge ou jaune au bout d’un fil balancé. On sait que de la sorte, et à la condition de dissimuler sous le fragment de chiffon un hameçon à trois becs, les pêcheurs adroits peuvent attraper maintes cousines de Zompette, des grenouilles comestibles,--pêche autrement amusante, du reste, que celles qui se pratiquent au filet ou à la chandelle, et qui sont interdites aux rhumatisants... Donc, Zompette n’est pas difficile sur la qualité des mets qu’on lui présente: un ver de terre, un papillonnet, un moustique, une petite limace exciteront également son appétit. Nous parlions de la dimension, ou plutôt de la faculté d’absorption de ses mâchoires (et, en conséquence, de son gosier et de son estomac); celle-ci est relativement considérable: Zompette adulte peut engloutir d’un coup un grillon, qui représente pour son estomac une pièce au moins aussi importante que le serait pour le nôtre un mouton de moyenne taille. La belle indigestion qui s’ensuivrait! Mais qu’on ne croie pas Zompette à l’abri d’incommodités de ce genre, et que ses véritables amis se gardent bien de la gaver à l’excès. A la suite de débauches alimentaires, on la voit perdre sa vivacité, son entrain à aller d’un point à l’autre de son bocal, et qui est le même que celui d’un fifi sautant de perchoir en perchoir dans sa cage; elle somnole lourdement, comme un goinfre repu; le rythme de sa respiration, qui se décèle si bien sur sa blanche gorge, devient irrégulier, saccadé, pénible.
Et elle vomit... «comme un homme», ainsi que disait alors en la considérant une de mes domestiques. Pas tout à fait comme un homme, car ce qu’elle évacue de la sorte, ce ne sont point des fragments de la bête trop grosse avalée, mais des filaments blanchâtres, visqueux, qu’un spirite traiterait volontiers d’ectoplasme, et dont elle se hâte de se dépêtrer avec ses petites mains à quatre doigts, si préhensiles et presque humainement conformées; elle s’en dépêtre avec un dégoût manifeste... Sucs gastriques formés à l’excès dans sa poche stomacale, sucs de réaction nettement acides, appelés en hâte par la présence d’une nourriture excessive, qui demeurent eux-mêmes excessifs et dont il convient de se débarrasser au plus tôt...
Contrairement à ce qui arrive chez les goinfres, on voit, après des événements aussi déplorables que ceux que je conte, Zompette résister à toutes les tentations alimentaires et observer, trois ou quatre jours de suite, un jeûne résolu.
VIII
L’AUTOMNE ET LE SOMMEIL
Maintenant, c’était bien la superficie d’un jeton de 2 francs ou d’une pièce d’argent de 40 sous, qu’eût pour le moins, au repos, occupée Zompette. Et je ne trouverai jamais occasion plus belle de vous parler de sa naissance et de sa vie qu’à ce propos...
Les rainettes ne sont aériennes et amies des arbres, parfois les plus hauts, que pendant le printemps et l’été,--saisons où elles vivent en oisives, dépourvues de tous sentiments, et uniquement occupées de méditer à leur manière et de se nourrir. Mai passé, elles délaissent les ruisseaux, les étangs et les mares où elles sont allées consommer leurs amours, puis se hâtent, en personnes sages, de rejoindre les habitacles des arbres, comme si elles désiraient plus vite, de la fange, regagner les hauteurs.
... Mais Zompette n’est encore qu’une toute jeune personne, jouvenceau ou demoiselle, quand vient le temps, pour moi, de regagner Paris. Elle est installée dans une petite caisse tapissée de coton hydrophile bien imbibé, et mise aux bagages, comme mes papiers et mes manuscrits eux-mêmes. N’oublions pas que c’est la première fois que je l’observe et que j’apprends à l’aimer... Je n’ai jamais si mal dormi dans un train qu’en cette nuit d’automne de 1913, où j’emmenais, comme un colis, Zompette vers Paris, depuis Dax, dans un wagon de bagages... De vagues remords s’appesantissaient sur moi; j’aurais pu, devant que de quitter la forêt landaise, lui rendre sa liberté, comme j’avais fait pour tout un clan de musaraignes et diverses tribus d’insectes... Mais Zompette était Zompette, et je l’aimais, ce qui ne va jamais sans cruauté, surtout de la part de qui aime.
Un grave souci me sollicitait en outre: comment allais-je désormais pourvoir à sa nourriture? Les mouches étaient bien rares dans ma maison de Paris, et la cuisinière aurait-elle vraiment la chance de rencontrer à peu près quotidiennement un ver de terre ou une limace en épluchant les légumes ou la salade? Cet automne fut le plus beau de ceux que j’ai connus. Les mouches abondèrent dans mon rez-de-chaussée, et les limaces dans les salades... Zompette embellissait comme on dit en Gascogne, ou forcissait, comme on dit en Avignon, pour parler d’une jeune personne qui profite. Un jour, je me décidai à fabriquer avec une règle, un bout de fil de fer et un capuchon de tulle, une réduction de filet à papillons, destiné à capturer pour ma captive les dernières mouches. Jean Giraudoux et Francis Carco n’hésitaient pas, munis de cet engin, à les pourchasser jusques au boulevard Pasteur. Loués soient-ils ici pour cela! Ils faisaient, ma foi, bonne chasse, et attrapaient bien les mouches.
_Celle-qui-s’était-promenée-avec-moi-dans-la-forêt_--c’était l’hiver, et Giraudoux nous avait quittés pour l’Amérique, et Carco pour des destinations ou des destinées inconnues--me dit un soir:
--Il vaudrait mieux porter au Bois cette pauvre bête. Elle saura se débrouiller...
Je crois que c’est la première fois que j’ai lu des livres traitant d’animaux; j’appris, d’après ces livres, et pour ne pas entrer dans des détails oiseux, que les raines, «quand le ciel leur refuse leur pâture», vont s’engourdir dans la vase des étangs. Je n’avais pas un étang sous la main. Je n’avais qu’un pot de vieux rouen garni de mousse encore vivante, tout au moins susceptible d’être arrosée; et ce fut là que j’installai Zompette, quand il n’y eut décidément plus moyen de la nourrir.
Peu après, il fallut bien reconnaître ceci, que Zompette criait famine,--simple façon de parler,--s’agitait, poursuivait d’inexistantes ombres de mouches; ceci de ce fait seul que mon appartement gardait une température où, décemment, les insectes eussent dû pulluler. Il n’y avait pas de solution autre que de prier ma concierge de colloquer le vase de Zompette à côté de ceux qui servaient de piédestal aux plantes vertes de divers locataires, en plein air, dans la cour... Plantes vertes et grenouille verte...
En plein air, dans la cour... Alors, Zompette, bien qu’élevée en captivité depuis sa naissance à sa vraie vie, comprit ce qui se passait sous le ciel et ne se comporta pas autrement que si elle avait de tout temps été libre et à elle-même livrée. Le vase de vieux rouen était circulaire, haut d’environ vingt centimètres, garni de sable sec et de mousse mourante. Zompette fit ce qu’elle eût fait en pareille saison dans la forêt landaise, lorsque les insectes sont morts et que le froid va venir: elle s’installa pour dormir entre la mousse et le sable...
Un matin, ma concierge vint me dire:
--On ne voit plus votre grenouille... Ça ne m’étonnerait pas que le petit chat du 4, qui est si malin...
L’avant-veille, j’avais aperçu encore, dans une fissure du tapis de mousse, Zompette et son museau triangulaire et ses deux mains quasi humaines en dépit qu’elles n’aient que quatre doigts. La veille, une seule de ces mains apparut au bord de la lacune moussue... Le jour où la concierge m’entretint en la manière que j’ai dit, il faisait très froid et, dans le pot en vieux rouen, il n’y avait visiblement plus ni Zompette, ni son museau, ni ses mains à quatre doigts, ni rien, ni personne...
--Ce chat du 4, qui est si malin..., reprenait ma concierge...