Émaux et Camées

Part 3

Chapter 33,748 wordsPublic domain

Seulement pour pousser à boire, Au banquet de Trimalcion, Une larve, joujou d'ivoire, Faisait son apparition;

Des dieux que l'art toujours révère Trônaient au ciel marmoréen; Mais l'Olympe cède au Calvaire, Jupiter au Nazaréen;

Une voix dit: Pan est mort!--L'ombre S'étend.--Comme sur un drap noir, Sur la tristesse immense et sombre Le blanc squelette se fait voir;

Il signe les pierres funèbres De son paraphe de fémurs, Pend son chapelet de vertèbres Dans les charniers, le long des murs,

Des cercueils lève le couvercle Avec ses bras aux os pointus: Dessine ses côtes en cercle Et rit de son large rictus;

Il pousse à la danse macabre L'empereur, le pape et le roi, Et de son cheval qui se cabre Jette bas le preux plein d'effroi;

Il entre chez la courtisane Et fait des mines au miroir, Du malade il boit la tisane, De l'avare ouvre le tiroir;

Piquant l'attelage qui rue Avec un os pour aiguillon, Du laboureur à la charrue Termine en fosse le sillon;

Et, parmi la foule priée, Hôte inattendu, sous le banc, Vole à la pâle mariée Sa jarretière de ruban.

A chaque pas grossit la bande; Le jeune au vieux donne la main; L'irrésistible sarabande Met en branle le genre humain.

Le spectre en tête se déhanche, Dansant et jouant du rebec, Et sur fond noir, en couleur blanche, Holbein l'esquisse d'un trait sec.

Quand le siècle devient frivole Il suit la mode; en tonnelet Retrousse son linceul et vole Comme un Cupidon de ballet

Au tombeau-sofa des marquises Qui reposent, lasses d'amour, En des attitudes exquises, Dans les chapelles Pompadour.

Mais voile-toi, masque sans joues, Comédien que le ver mord, Depuis assez longtemps tu joues Le mélodrame de la Mort.

Reviens, reviens, bel art antique, De ton paros étincelant Couvrir ce squelette gothique; Dévore-le, bûcher brûlant!

Si nous sommes une statue Sculptée à l'image de Dieu, Quand cette image est abattue, Jetons-en les débris au feu.

Toi, forme immortelle, remonte Dans la flamme aux sources du beau, Sans que ton argile ait la honte Et les misères du tombeau!

LE SOUPER DES ARMURES

Biorn, étrange cénobite, Sur le plateau d'un roc pelé, Hors du temps et du monde, habite La tour d'un burg démantelé.

De sa porte l'esprit moderne En vain soulève le marteau. Biorn verrouille sa poterne Et barricade son château.

Quand tous ont les yeux vers l'aurore, Biorn, sur son donjon perché, A l'horizon contemple encore La place du soleil couché.

Ame rétrospective, il loge Dans son burg et dans le passé; Le pendule de son horloge Depuis des siècles est cassé.

Sous ses ogives féodales Il erre, éveillant les échos, Et ses pas, sonnant sur les dalles, Semblent suivis de pas égaux.

Il ne voit ni laïcs, ni prêtres, Ni gentilshommes, ni bourgeois, Mais les portraits de ses ancêtres Causent avec lui quelquefois.

Et certains soirs, pour se distraire, Trouvant manger seul ennuyeux, Biorn, caprice funéraire, Invite à souper ses aïeux.

Les fantômes, quand minuit sonne, Viennent armés de pied en cap; Biorn, qui malgré lui frissonne, Salue en haussant son hanap.

Pour s'asseoir, chaque panoplie Fait un angle avec son genou, Dont l'articulation plie En grinçant comme un vieux verrou;

Et tout d'une pièce, l'armure, D'un corps absent gauche cercueil, Rendant un creux et sourd murmure, Tombe entre les bras du fauteuil.

Landgraves, rhingraves, burgraves, Venus du ciel ou de l'enfer, Ils sont tous là, muets et graves, Les roides convives de fer!

Dans l'ombre, un rayon fauve indique Un monstre, guivre, aigle à deux cous, Pris au bestiaire héraldique Sur les cimiers faussés de coups.

Du mufle des bêtes difformes Dressant leurs ongles arrogants, Partent des panaches énormes, Des lambrequins extravagants;

Mais les casques ouverts sont vides Comme les timbres du blason; Seulement deux flammes livides Y luisent d'étrange façon.

Toute la ferraille est assise Dans la salle du vieux manoir, Et, sur le mur, l'ombre indécise Donne à chaque hôte un page noir.

Les liqueurs aux feux des bougies Ont des pourpres d'un ton suspect; Les mets dans leurs sauces rougies Prennent un singulier aspect.

Parfois un corselet miroite, Un morion brille un moment Une pièce qui se déboîte Choit sur la nappe lourdement.

L'on entend les battements d'ailes D'invisibles chauves-souris, Et les drapeaux des infidèles Palpitent le long du lambris.

Avec des mouvements fantasques Courbant leurs phalanges d'airain, Les gantelets versent aux casques Des rasades de vin du Rhin,

Ou découpent au fil des dagues Des sangliers sur des plats d'or... Cependant passent des bruits vagues Par les orgues du corridor.

La débauche devient farouche, On n'entendrait pas tonner Dieu; Car, lorsqu'un fantôme découche, C'est le moins qu'il s'amuse un peu.

Et la fantastique assemblée Se tracassant dans son harnois, L'orgie a sa rumeur doublée Du tintamarre des tournois.

Gobelets, hanaps, vidrecomes, Vidés toujours, remplis en vain, Entre les mâchoires des heaumes Forment des cascades de vin.

Les hauberts en bombent leurs ventres, Et le flot monte aux gorgerins; --Ils sont tous gris comme des chantres, Les vaillants comtes suzerains!

L'un allonge dans la salade Nonchalamment ses pédieux. L'autre à son compagnon malade Fait un sermon fastidieux.

Et des armures peu bégueules Rappellent, dardant leur boisson, Les lions lampassés de gueules Blasonnés sur leur écusson.

D'une voix encore enrouée Par l'humidité du caveau, Max fredonne, ivresse enjouée, Un lied, en treize cents, nouveau,

Albrecht, ayant le vin féroce, Se querelle avec ses voisins, Qu'il martèle, bossue et rosse, Comme il faisait des Sarrasins.

Échauffé, Fritz ôte son casque, Jadis par un crâne habité, Ne pensant pas que sans son masque Il semble un tronc décapité.

Bientôt ils roulent pêle-mêle Sous la table, parmi les brocs, Tête en bas, montrant la semelle De leurs souliers courbés en crocs.

C'est un hideux champ de bataille Où les pots heurtent les armets, Où chaque mort par quelque entaille Au lieu de sang vomit des mets.

Et Biorn, le poing sur la cuisse, Les contemple, morne et hagard, Tandis que, par le vitrail suisse, L'aube jette son bleu regard.

La troupe, qu'un rayon traverse, Pâlit comme au jour un flambeau, Et le plus ivrogne se verse Le coup d'étrier du tombeau.

Le coq chante, les spectres fuient Et, reprenant un air hautain, Sur l'oreiller de marbre appuient Leurs têtes lourdes du festin!

LA MONTRE

Deux fois je regarde ma montre, Et deux fois à mes yeux distraits L'aiguille au même endroit se montre; Il est une heure..., une heure après.

La figure de la pendule En rit dans le salon voisin, Et le timbre d'argent module Deux coups vibrant comme un tocsin.

Le cadran solaire me raille En m'indiquant, de son long doigt, Le chemin que sur la muraille A fait son ombre qui s'accroît.

Le clocher avec ironie Dit le vrai chiffre et le beffroi, Reprenant la note finie, A l'air de se moquer de moi.

Tiens! la petite bête est morte. Je n'ai pas mis hier encor, Tant ma rêverie était forte, Au trou de rubis la clef d'or!

Et je ne vois plus, dans sa boîte, Le fin ressort du balancier Aller, venir, à gauche, à droite, Ainsi qu'un papillon d'acier.

C'est bien de moi! Quand je chevauche L'Hippogriffe, au pays du Bleu, Mon corps sans âme se débauche, Et s'en va comme il plaît à Dieu!

L'éternité poursuit son cercle Autour de ce cadran muet, Et le temps, l'oreille au couvercle, Cherche ce coeur qui remuait;

Ce coeur que l'enfant croit en vie, Et dont chaque pulsation Dans notre poitrine est suivie D'une égale vibration,

Il ne bat plus, mais son grand frère Toujours palpite à mon côté. --Celui que rien ne peut distraire, Quand je dormais, l'a remonté!

LES NÉRÉIDES

J'ai dans ma chambre une aquarelle Bizarre, et d'un peintre avec qui Mètre et rime sont en querelle, --Théophile Kniatowski.

Sur l'écume blanche qui frange Le manteau glauque de la mer Se groupent en bouquet étrange Trois nymphes, fleurs du gouffre amer.

Comme des lys noyés, la houle Fait dans sa volute d'argent Danser leurs beaux corps qu'elle roule, Les élevant, les submergeant.

Sur leurs têtes blondes, coiffées De pétoncles et de roseaux, Elles mêlent, coquettes fées, L'écrin et la flore des eaux.

Vidant sa nacre, l'huître à perle Constelle de son blanc trésor Leur gorge, où le flot qui déferle Suspend d'autres perles encor.

Et, jusqu'aux hanches soulevées Par le bras des Tritons nerveux, Elles luisent, d'azur lavées, Sous l'or vert de leurs longs cheveux.

Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue Se glace d'un visqueux frisson, Et le torse finit en queue, Moitié femme, moitié poisson.

Mais qui regarde la nageoire Et les reins aux squameux replis, En voyant les bustes d'ivoire Par le baiser des mers polis?

A l'horizon,--piquant mélange De fable et de réalité,-- Paraît un vaisseau qui dérange Le choeur marin épouvanté.

Son pavillon est tricolore; Son tuyau vomit la vapeur; Ses haubes fouettent l'eau sonore, Et les nymphes plongent de peur.

Sans crainte elles suivaient par troupes Les trirèmes de l'Archipel, Et les dauphins, arquant leurs croupes, D'Arion attendaient l'appel.

Mais le steam-boat avec ses roues, Comme Vulcain battant Vénus, Souffletterait leurs belles joues Et meurtrirait leurs membres nus.

Adieu, fraîche mythologie! Le paquebot passe et, de loin, Croit voir sur la vague élargie Une culbute de marsouin.

LES ACCROCHE-COEURS

Ravivant les langueurs nacrées De tes yeux battus et vainqueurs, En mèches de parfum lustrées Se courbent deux accroche-coeurs.

A voir s'arrondir sur tes joues Leurs orbes tournés par tes doigts, On dirait les petites roues Du char de Mab fait d'une noix;

Ou l'arc de l'Amour dont les pointes Pour une flèche à décocher, En cercle d'or se sont rejointes A la tempe du jeune archer.

Pourtant un scrupule me trouble, Je n'ai qu'un coeur, alors pourquoi, Coquette, un accroche-coeur double? Qui donc y pends-tu près de moi?

LA ROSE-THE

La plus délicate des roses Est, à coup sûr, la rose-thé. Son bouton, aux feuilles mi-closes De carmin à peine est teinté.

On dirait une rose blanche Qu'aurait fait rougir de pudeur, En la lutinant sur la branche, Un papillon trop plein d'ardeur.

Son tissu rose et diaphane De la chair a le velouté; Auprès, tout incarnat se fane Ou prend de la vulgarité.

Comme un teint aristocratique Noircit les fronts bruns de soleil, De ses soeurs elle rend rustique Le coloris chaud et vermeil.

Mais, si votre main qui s'en joue, A quelque bal, pour son parfum, La rapproche de votre joue, Son frais éclat devient commun.

Il n'est pas de rose assez tendre Sur la palette du printemps, Madame, pour oser prétendre Lutter contre vos dix-sept ans.

La peau vaut mieux que le pétale, Et le sang pur d'un noble coeur Qui sur la jeunesse s'étale, De tous les roses est vainqueur!

CARMEN

Carmen est maigre,--un trait de bistre Cerne son oeil de gitana. Ses cheveux sont d'un noir sinistre, Sa peau, le diable la tanna.

Les femmes disent qu'elle est laide, Mais tous les hommes en sont fous: Et l'archevêque de Tolède Chante la messe à ses genoux;

Car sur sa nuque d'ambre fauve Se tord un énorme chignon Qui, dénoué, fait dans l'alcôve Une mante à son corps mignon.

Et, parmi sa pâleur, éclate Une bouche aux rires vainqueurs; Piment rouge, fleur écarlate, Qui prend sa pourpre au sang des coeurs.

Ainsi faite, la moricaude Bat les plus altières beautés, Et de ses yeux la lueur chaude Rend la flamme aux satiétés.

Elle a, dans sa laideur piquante, Un grain de sel de cette mer D'où jaillit, nue et provocante, L'âcre Vénus du gouffre amer.

CE QUE DISENT LES HIRONDELLES

CHANSON D'AUTOMNE

Déjà plus d'une feuille sèche Parsème les gazons jaunis; Soir et matin, la brise est fraîche, Hélas! les beaux jours sont finis!

On voit s'ouvrir les fleurs que garde Le jardin, pour dernier trésor: Le dahlia met sa cocarde Et le souci sa toque d'or.

La pluie au bassin fait des bulles, Les hirondelles sur le toit Tiennent des conciliabules: Voici l'hiver, voici le froid!

Elles s'assemblent par centaines, Se concertant pour le départ. L'une dit: «Oh! que dans Athènes Il fait bon sur le vieux rempart!

«Tous les ans j'y vais et je niche Aux métopes du Parthénon. Mon nid bouche dans la corniche Le trou d'un boulet de canon.»

L'autre: «J'ai ma petite chambre A Smyrne, au plafond d'un café. Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre Sur le seuil, d'un rayon chauffé.

«J'entre et je sors, accoutumée Aux blondes vapeurs des chibouchs, Et parmi des flots de fumée, Je rase turbans et tarbouchs.»

Celle-ci: «J'habite un triglyphe Au fronton d'un temple, à Balbeck. Je m'y suspends avec ma griffe Sur mes petits au large bec.»

Celle-là: «Voici mon adresse: Rhodes, palais des chevaliers; Chaque hiver, ma tente s'y dresse Au chapiteau des noirs piliers.»

La cinquième: «Je ferai halte, Car l'âge m'alourdit un peu, Aux blanches terrasses de Malte, Entre l'eau bleue et le ciel bleu.»

La sixième: «Qu'on est à l'aise Au Caire, en haut des minarets! J'empâte un ornement de glaise, Et mes quartiers d'hiver sont prêts.»

«A la seconde cataracte, Fait la dernière, j'ai mon nid; J'en ai noté la place exacte, Dans le pschent d'un roi de granit.»

Toutes: «Demain combien de lieues Auront filé sous notre essaim, Plaines brunes, pics blancs, mers bleues Brodant d'écume leur bassin!»

Avec cris et battements d'ailes, Sur la moulure aux bords étroits, Ainsi jasent les hirondelles, Voyant venir la rouille aux bois.

Je comprends tout ce qu'elles disent, Car le poëte est un oiseau; Mais, captif, ses élans se brisent Contre un invisible réseau!

Des ailes! des ailes! des ailes! Comme dans le chant de Ruckert, Pour voler, là-bas avec elles Au soleil d'or, au printemps vert!

NOËL

Le ciel est noir, la terre est blanche; --Cloches, carillonnez gaîment!-- Jésus est né.--La Vierge penche Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnées Pour préserver l'enfant du froid, Rien que les toiles d'araignées Qui pendent des poutres du toit.

Il tremble sur la paille fraîche, Ce cher petit enfant Jésus, Et pour l'échauffer dans sa crèche L'âne et le boeuf soufflent dessus.

La neige au chaume coud ses franges, Mais sur le toit s'ouvre le ciel Et, tout en blanc, le choeur des anges Chante aux bergers: «_Noël! Noël!_»

LES JOUJOUX DE LA MORTE

La petite Marie est morte, Et son cercueil est si peu long Qu'il tient sous le bras qui l'emporte Comme un étui de violon.

Sur le tapis et sur la table Traîne l'héritage enfantin. Les bras ballants, l'air lamentable, Tout affaissé, gît le pantin.

Et si la poupée est plus ferme, C'est la faute de son bâton; Dans son oeil une larme germe, Un soupir gonfle son carton.

Une dînette abandonnée Mêle ses plats de bois verni A la troupe désarçonnée Des écuyers de Franconi.

La boîte à musique est muette; Mais, quand on pousse le ressort Où se posait sa main fluette, Un murmure plaintif en sort.

L'émotion chevrote et tremble Dans: _Ah! vous dirai-je, maman?_ Le _Quadrille des Lanciers_ semble Triste comme un enterrement.

Et des pleurs vous mouillent la joue Quand _la Donna è mobile_, Sur le rouleau qui tourne et joue, Expire avec un son filé.

Le coeur se navre à ce mélange Puérilement douloureux, Joujoux d'enfant laissés par l'ange, Berceau que la tombe a fait creux!

APRÈS LE FEUILLETON

Mes colonnes sont alignées, Au portique du feuilleton; Elles supportent, résignées, Du journal le pesant fronton.

Jusqu'à lundi je suis mon maître. Au diable chefs-d'oeuvre mort-nés! Pour huit jours je puis me permettre De vous fermer ma porte au nez.

Les ficelles des mélodrames N'ont plus le droit de se glisser Parmi les fils soyeux des trames Que mon caprice aime à tisser.

Voix de l'âme et de la nature, J'écouterai vos purs sanglots, Sans que les couplets de facture M'étourdissent de leurs grelots,

Et portant, dans mon verre à côtes La santé du temps disparu, Avec mes vieux rêves pour hôtes Je boirai le vin de mon cru:

Le vin de ma propre pensée, Vierge de toute autre liqueur, Et que, par la vie écrasée, Répand la grappe de mon coeur!

LE CHATEAU DU SOUVENIR

La main au front, le pied dans l'âtre, Je songe et cherche à revenir, Par delà le passé grisâtre, Au vieux château du Souvenir.

Une gaze de brume estompe Arbres, maisons, plaines, coteaux, Et l'oeil au carrefour qui trompe En vain consulte les poteaux.

J'avance parmi les décombres De tout un monde enseveli, Dans le mystère des pénombres, A travers des limbes d'oubli.

Mais voici, blanche et diaphane, La Mémoire, au bord du chemin, Qui me remet, comme Ariane, Son peloton de fil en main.

Désormais la route est certaine; Le soleil voilé reparaît, Et du château la tour lointaine Pointe au-dessus de la forêt.

Sous l'arcade où le jour s'émousse, De feuilles en feuilles tombant, Le sentier ancien dans la mousse Trace encor son étroit ruban.

Mais la ronce en travers s'enlace: La liane tend son filet, Et la branche que je déplace Revient et me donne un soufflet.

Enfin au bout de la clairière, Je découvre du vieux manoir Les tourelles en poivrière Et les hauts toits en éteignoir.

Sur le comble aucune fumée Rayant le ciel d'un bleu sillon; Pas une fenêtre allumée D'une figure ou d'un rayon.

Les chaînes du pont sont brisées; Aux fossés la lentille d'eau De ses taches vert-de-grisées Étale le glauque rideau.

Des tortuosités de lierre Pénètrent dans chaque refend, Payant la tour hospitalière Qui les soutient... en l'étouffant.

Le porche à la lune se ronge, Le temps le sculpte à sa façon, Et la pluie a passé l'éponge Sur les couleurs de mon blason.

Tout ému, je pousse la porte Qui cède et geint sur ses pivots; Un air froid en sort et m'apporte Le fade parfum des caveaux.

L'ortie aux morsures aiguës, La bardane aux larges contours, Sous les ombelles des ciguës, Prospèrent dans l'angle des cours.

Sur les deux chimères de marbre, Gardiennes du perron verdi, Se découpe l'ombre d'un arbre Pendant mon absence grandi.

Levant leurs pattes de lionne Elles se mettent en arrêt. Leur regard blanc me questionne Mais je leur dis le mot secret.

Et je passe.--Dressant sa tête, Le vieux chien retombe assoupi, Et mon pas sonore inquiète L'écho dans son coin accroupi.

Un jour louche et douteux se glisse Aux vitres jaunes du salon Où figurent, en haute lisse, Les aventures d'Apollon.

Daphné, les hanches dans l'écorce, Étend toujours ses doigts touffus; Mais aux bras du dieu qui la force, Elle s'éteint, spectre confus.

Apollon, chez Admète, garde Un troupeau, des mites atteint; Les neuf Muses, troupe hagarde, Pleurent sur un Pinde déteint;

Et la Solitude en chemise Trace au doigt le mot: «Abandon» Dans la poudre qu'elle tamise Sur le marbre du guéridon.

Je retrouve au long des tentures, Comme des hôtes endormis, Pastels blafards, sombres peintures, Jeunes beautés et vieux amis.

Ma main tremblante enlève un crêpe, Et je vois mon défunt amour, Jupons bouffants, taille de guêpe, La Cidalise en Pompadour!

Un bouton de rose s'entr'ouvre A son corset enrubanné, Dont la dentelle à demi couvre Un sein neigeux d'azur veiné;

Ses yeux ont de moites paillettes, Comme aux feuilles que le froid mord, Sa pourpre monte à ses pommettes, Éclat trompeur, fard de la mort!

Elle tressaille à mon approche, Et son regard, triste et charmant, Sur le mien, d'un air de reproche, Se fixe douloureusement.

Bien que la vie au loin m'emporte, Ton nom dans mon coeur est marqué, Fleur de pastel, gentille morte, Ombre en habit de bal masqué!

La nature de l'art jalouse, Voulant dépasser Murillo, A Paris créa l'Andalouse Qui rit dans le second tableau.

Par un caprice poétique, Notre climat brumeux para D'une grâce au charme exotique Cette autre Petra Camara.

De chaudes teintes orangées Dorent sa joue au fard vermeil; Ses paupières de jais frangées Filtrent des rayons de soleil.

Entre ses lèvres d'écarlate Scintille un éclair argenté, Et sa beauté splendide éclate Comme une grenade en été.

Au son des guitares d'Espagne Ma voix longtemps la célébra. Elle vint un jour, sans compagne, Et ma chambre fut l'Alhambra.

Plus loin une beauté robuste, Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds, Sertit le marbre de son buste Dans les perles et le velours.

D'un air de reine qui s'ennuie Au sein de sa cour à genoux, Superbe et distraite, elle appuie La main sur un coffre à bijoux.

Sa bouche humide et sensuelle Semble rouge du sang des coeurs, Et, pleins de volupté cruelle, Ses yeux ont des défis vainqueurs.

Ici, plus de grâce touchante, Mais un attrait vertigineux. On dirait la Vénus méchante Qui préside aux amours haineux.

Cette Vénus, mauvaise mère, Souvent a battu Cupidon. O toi, qui fus ma joie amère, Adieu pour toujours... et pardon!

Dans son cadre, que l'ombre moire, Au lieu de réfléchir mes traits, La glace ébauche de mémoire Le plus ancien de mes portraits.

Spectre rétrospectif qui double Un type à jamais effacé, Il sort du fond du miroir trouble Et des ténèbres du passé.

Dans son pourpoint de satin rose, Qu'un goût hardi coloria, Il semble chercher une pose Pour Boulanger ou Devéria.

Terreur du bourgeois glabre et chauve, Une chevelure à tous crins De roi franc ou de lion fauve Roule en torrent jusqu'à ses reins.

Tel, romantique opiniâtre, Soldat de l'art qui lutte encor, Il se ruait vers le théâtre Quand d'Hernani sonnait le cor.

... La nuit tombe et met avec l'ombre Ses terreurs aux recoins dormants. L'inconnu, machiniste sombre, Monte ses épouvantements.

Des explosions de bougies Crèvent soudain sur les flambeaux! Leurs auréoles élargies Semblent des lampes de tombeaux.

Une main d'ombre ouvre la porte Sans en faire grincer la clé. D'hôtes pâles qu'un souffle apporte Le salon se trouve peuplé.

Les portraits quittent la muraille, Frottant de leurs mouchoirs jaunis, Sur leur visage qui s'éraille, La crasse fauve du vernis.

D'un reflet rouge illuminée, La bande se chauffe les doigts Et fait cercle à la cheminée Où tout à coup flambe le bois.

L'image au sépulcre ravie Perd son aspect roide et glacé; La chaude pourpre de la vie Remonte aux veines du passé.

Les masques blafards se colorent Comme au temps où je les connus. O vous que mes regrets déplorent, Amis, merci d'être venus!

Les vaillants de dix-huit cent trente, Je les revois tels que jadis. Comme les pirates d'Otrante Nous étions cent, nous sommes dix.

L'un étale sa barbe rousse Comme Frédéric dans son roc, L'autre superbement retrousse Le bout de sa moustache en croc.

Drapant sa souffrance secrète Sous les fiertés de son manteau, Pétrus fume une cigarette Qu'il baptise papelito.

Celui-ci me conte ses rêves, Hélas! jamais réalisés, Icare tombé sur les grèves Où gisent les essors brisés.