Part 4
Celui-là me confie un drame Taillé sur le nouveau patron Qui fait, mêlant tout dans sa trame, Causer Molière et Calderon.
Tom, qu'un abandon scandalise, Récite «Love's labours lost», Et Fritz explique à Cidalise Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.
Mais le jour luit à la fenêtre; Et les spectres, moins arrêtés, Laissent les objets transparaître Dans leurs diaphanéités.
Les cires fondent consumées; Sous les cendres s'éteint le feu, Du parquet montent des fumées; Château du Souvenir, adieu!
Encore une autre fois décembre Va retourner le sablier. Le présent entre dans ma chambre Et me dit en vain d'oublier.
CAMÉLIA ET PAQUERETTE
On admire les fleurs de serre Qui loin de leur soleil natal, Comme des joyaux mis sous verre, Brillent sous un ciel de cristal.
Sans que les brises les effleurent De leurs baisers mystérieux, Elles naissent, vivent et meurent Devant le regard curieux.
A l'abri de murs diaphanes, De leur sein ouvrant le trésor, Comme de belles courtisanes, Elles se vendent à prix d'or.
La porcelaine de la Chine Les reçoit par groupes coquets, Ou quelque main gantée et fine Au bal les balance en bouquets.
Mais souvent parmi l'herbe verte, Fuyant les yeux, fuyant les doigts, De silence et d'ombre couverte, Une fleur vit au fond des bois.
Un papillon blanc qui voltige, Un coup d'oeil au hasard jeté, Vous fait surprendre sur sa tige La fleur dans sa simplicité,
Belle de sa parure agreste S'épanouissant au ciel bleu, Et versant son parfum modeste Pour la solitude et pour Dieu.
Sans toucher à son pur calice Qu'agite un frisson de pudeur, Vous respirez avec délice Son âme dans sa fraîche odeur.
Et tulipes au port superbe, Camélias si cher payés, Pour la petite fleur sous l'herbe, En un instant, sont oubliés!
LA FELLAH
SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M...
Caprice d'un pinceau fantasque Et d'un impérial loisir, Votre fellah, sphinx qui se masque, Propose une énigme au désir.
C'est une mode bien austère Que ce masque et cet habit long, Elle intrigue par son mystère Tous les OEdipes du salon.
L'antique Isis légua ses voiles Aux modernes filles du Nil; Mais, sous le bandeau, deux étoiles Brillent d'un feu pur et subtil.
Ces yeux qui sont tout un poème De langueur et de volupté Disent, résolvant le problème, «Sois l'amour, je suis la beauté.»
LA MANSARDE
Sur les tuiles où se hasarde Le chat guettant l'oiseau qui boit, De mon balcon une mansarde Entre deux tuyaux s'aperçoit.
Pour la parer d'un faux bien-être, Si je mentais comme un auteur, Je pourrais faire à sa fenêtre Un cadre de pois de senteur,
Et vous y montrer Rigolette Riant à son petit miroir, Dont le tain rayé ne reflète Que la moitié de son oeil noir;
Ou, la robe encor sans agrafe, Gorge et cheveux au vent, Margot Arrosant avec sa carafe Son jardin planté dans un pot;
Ou bien quelque jeune poète Qui scande ses vers sibyllins, En contemplant la silhouette De Montmartre et de ses moulins.
Par malheur, ma mansarde est vraie, Il n'y grimpe aucun liseron, Et la vitre y fait voir sa taie, Sous l'ais verdi d'un vieux chevron.
Pour la grisette et pour l'artiste, Pour le veuf et pour le garçon, Une mansarde est toujours triste: Le grenier n'est beau qu'en chanson.
Jadis, sous le comble dont l'angle Penchait les fronts pour le baiser, L'amour, content d'un lit de sangle, Avec Suzon venait causer.
Mais pour ouater notre joie, Il faut des murs capitonnés, Des flots de dentelle et de soie, Des lits par Monbro festonnés.
Un soir, n'étant pas revenue, Margot s'attarde au mont Breda, Et Rigolette entretenue N'arrose plus son réséda.
Voilà longtemps que le poète Las de prendre la rime au vol, S'est fait _reporter_ de gazette, Quittant le ciel pour l'entresol.
Et l'on ne voit contre la vitre Qu'une vieille au maigre profil, Devant Minet, qu'elle chapitre, Tirant sans cesse un bout de fil.
LA NUE
A l'horizon monte une nue, Sculptant sa forme dans l'azur: On dirait une vierge nue Émergeant d'un lac au flot pur.
Debout dans sa conque nacrée, Elle vogue sur le bleu clair. Comme une Aphrodite éthérée, Faite de l'écume de l'air;
On voit onder en molles poses Son torse au contour incertain, Et l'aurore répand des roses Sur son épaule de satin.
Ses blancheurs de marbre et de neige Se fondent amoureusement Comme, au clair-obscur du Corrége, Le corps d'Antiope dormant.
Elle plane dans la lumière Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin; Reflet de la beauté première, Soeur de «l'éternel féminin».
A son corps, en vain retenue, Sur l'aile de la passion, Mon âme vole à cette nue Et l'embrasse comme Ixion.
La raison dit: «Vague fumée, Où l'on croit voir ce qu'on rêva, Ombre au gré du vent déformée, Bulle qui crève et qui s'en va!»
Le sentiment répond: «Qu'importe! Qu'est-ce après tout que la beauté? Spectre charmant qu'un souffle emporte Et qui n'est rien, ayant été!
«A l'Idéal ouvre ton âme, Mets dans ton coeur beaucoup de ciel, Aime une nue, aime une femme, Mais aime!--C'est l'essentiel!»
LE MERLE
Un oiseau siffle dans les branches Et sautille gai, plein d'espoir, Sur les herbes, de givre blanches, En bottes jaunes, en frac noir.
C'est un merle, chanteur crédule, Ignorant du calendrier, Qui rêve soleil, et module L'hymne d'avril en février.
Pourtant il vente, il pleut à verse; L'Arve jaunit le Rhône bleu, Et le salon tendu de perse, Tient tous ses hôtes près du feu.
Les monts sur l'épaule ont l'hermine, Comme des magistrats siégeant; Leur blanc tribunal examine Un cas d'hiver se prolongeant.
Lustrant son aile qu'il essuie, L'oiseau persiste en sa chanson, Malgré neige, brouillard et pluie, Il croit à la jeune saison.
Il gronde l'aube paresseuse De rester au lit si longtemps Et, gourmandant la fleur frileuse, Met en demeure le printemps.
Il voit le jour derrière l'ombre; Tel un croyant, dans le saint lieu, L'autel désert, sous la nef sombre, Avec sa foi voit toujours Dieu.
A la nature il se confie, Car son instinct pressent la loi. Qui rit de ta philosophie, Beau merle, est moins sage que toi!
LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS
Les marronniers de la terrasse Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean, La villa d'où la vue embrasse Tant de monts bleus coiffés d'argent.
La feuille, hier encor pliée Dans son étroit corset d'hiver, Met sur la branche déliée Les premières touches de vert.
Mais en vain le soleil excite La sève des rameaux trop lents; La fleur retardataire hésite A faire voir ses thyrses blancs.
Pourtant le pêcher est tout rose, Comme un désir de la pudeur. Et le pommier, que l'aube arrose, S'épanouit dans sa candeur.
La véronique s'aventure Près des boutons d'or dans les prés, Les caresses de la nature Hâtent les germes rassurés.
Il me faut retourner encor Au cercle d'enfer où je vis; Marronniers, pressez-vous d'éclore Et d'éblouir mes yeux ravis.
Vous pouvez sortir pour la fête Vos girandoles sans péril, Un ciel bleu luit sur votre faîte Et déjà mai talonne avril.
Par pitié donnez cette joie Au poète dans ses douleurs, Qu'avant de s'en aller, il voie Vos feux d'artifice de fleurs.
Grands marronniers de la terrasse, Si fiers de vos splendeurs d'été, Montrez-vous à moi dans la grâce Qui précède votre beauté.
Je connais vos riches livrées, Quand octobre, ouvrant son essor, Vous met des tuniques pourprées, Vous pose des couronnes d'or.
Je vous ai vus, blanches ramées, Pareils aux dessins que le froid Aux vitres d'argent étamées Trace, la nuit, avec son doigt.
Je sais tous vos aspects superbes, Arbres géants, vieux marronniers, Mais j'ignore vos fraîches gerbes Et vos aromes printaniers.
Adieu, je pars lassé d'attendre; Gardez vos bouquets éclatants! Une autre fleur suave et tendre, Seule à mes yeux fait le printemps.
Que mai remporte sa corbeille! Il me suffit de cette fleur; Toujours pour l'âme et pour l'abeille Elle a du miel pur dans le coeur.
Par le ciel d'azur ou de brume Par la chaude ou froide saison, Elle sourit, charme et parfume, Violette de la maison!
DERNIER VOEU
Voilà longtemps que je vous aime: --L'aveu remonte à dix-huit ans!-- Vous êtes rose, je suis blême, J'ai les hivers, vous les printemps.
Des lilas blancs de cimetière Près de mes tempes ont fleuri; J'aurai bientôt la touffe entière Pour ombrager mon front flétri.
Mon soleil pâli qui décline Va disparaître à l'horizon, Et sur la funèbre colline Je vois ma dernière maison.
Oh! que de votre lèvre il tombe Sur ma lèvre un tardif baiser, Pour que je puisse dans ma tombe, Le coeur tranquille, reposer!
PLAINTIVE TOURTERELLE
Plaintive tourterelle, Qui roucoules toujours, Veux-tu prêter ton aile Pour servir mes amours!
Comme toi, pauvre amante, Bien loin de mon ramier, Je pleure et me lamente Sans pouvoir l'oublier.
Vole et que ton pied rose Sur l'arbre ou sur la tour Jamais ne se repose, Car je languis d'amour.
Évite, ô ma colombe, La halte des palmiers Et tous les toits où tombe La neige des ramiers.
Va droit sur sa fenêtre, Près du palais du roi, Donne-lui cette lettre Et deux baisers pour moi.
Puis sur mon sein en flamme Qui ne peut s'apaiser, Reviens, avec son âme, Reviens te reposer.
LA BONNE SOIRÉE
Quel temps de chien!--il pleut, il neige Les cochers, transis sur leur siège, Ont le nez bleu. Par ce vilain soir de décembre, Qu'il ferait bon garder la chambre, Devant son feu!
A l'angle de la cheminée La chauffeuse capitonnée Vous tend les bras Et semble avec une caresse Vous dire comme une maîtresse: «Tu resteras!»
Un papier rose à découpures, Comme un sein blanc sous des guipures, Voile à demi Le globe laiteux de la lampe Dont le reflet au plafond rampe, Tout endormi.
On n'entend rien dans le silence Que le pendule qui balance Son disque d'or, Et que le vent qui pleure et rôde, Parcourant, pour entrer en fraude, Le corridor.
C'est bal à l'ambassade anglaise; Mon habit noir est sur la chaise, Les bras ballants; Mon gilet bâille et ma chemise Semble dresser, pour être mise, Ses poignets blancs.
Les brodequins à pointe étroite Montrent leur vernis qui miroite, Au feu placés; A côté des minces cravates S'allongent comme des mains plates Les gants glacés.
Il faut sortir!--quelle corvée! Prendre la file à l'arrivée Et suivre au pas Les coupés des beautés altières Portant blasons sur leurs portières Et leurs appas.
Rester debout contre une porte A voir se ruer la cohorte Des invités; Les vieux museaux, les frais visages, Les fracs en coeur et les corsages Décolletés;
Les dos où fleurit la pustule, Couvrant leur peau rouge d'un tulle Aérien; Les dandys et les diplomates, Sur leurs faces à teintes mates, Ne montrant rien.
Et ne pouvoir franchir la haie Des douairières aux yeux d'orfraie Ou de vautour, Pour aller dire à son oreille Petite, nacrée et vermeille, Un mot d'amour!
Je n'irai pas!--et ferai mettre Dans son bouquet un bout de lettre, A l'Opéra. Par les violettes de Parme, La mauvaise humeur se désarme: Elle viendra!
J'ai là l'_Intermezzo_ de Heine, Le _Thomas Grain-d'orge_ de Taine, Les deux Goncourt, Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève Sur l'oreiller l'idée en rêve, Me sera court.
L'ART
Oui, l'oeuvre sort plus belle D'une forme au travail Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.
Point de contraintes fausses! Mais que pour marcher droit Tu chausses, Muse, un cothurne étroit.
Fi du rhythme commode, Comme un soulier trop grand, Du mode Que tout pied quitte et prend!
Statuaire, repousse L'argile que pétrit Le pouce Quand flotte ailleurs l'esprit,
Lutte avec le carrare, Avec le paros dur Et rare, Gardiens du contour pur;
Emprunte à Syracuse Son bronze où fermement S'accuse Le trait fier et charmant;
D'une main délicate Poursuis dans un filon D'agate Le profil d'Apollon.
Peintre, fuis l'aquarelle, Et fixe la couleur Trop frêle Au four de l'émailleur.
Fais les sirènes bleues, Tordant de cent façons Leurs queues, Les monstres des blasons,
Dans son nimbe trilobe La Vierge et son Jésus, Le globe Avec la croix dessus.
Tout passe.--L'art robuste Seul a l'éternité, Le buste Survit à la cité.
Et la médaille austère Que trouve un laboureur Sous terre Révèle un empereur.
Les dieux eux-mêmes meurent, Mais les vers souverains Demeurent Plus forts que les airains.
Sculpte, lime, cisèle; Que ton rêve flottant Se scelle Dans le bloc résistant!
TABLE
PRÉFACE 1
AFFINITÉS SECRÈTES, madrigal panthéiste 3
LE POÈME DE LA FEMME, marbre de Paros 7
ÉTUDE DE MAINS.
I. Impéria 11
II. Lacenaire 15
VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE.
I. Dans la rue 19
II. Sur les lagunes 23
III. Carnaval 27
IV. Clair de lune sentimental 31
SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR 35
COQUETTERIE POSTHUME 39
DIAMANT DU COEUR 43
PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS 47
CONTRALTO 51
CÆRULEI OCULI 55
RONDALLA 59
NOSTALGIES D'OBÉLISQUES.
I. L'obélisque de Paris 63
II. L'obélisque de Luxor 67
VIEUX DE LA VIEILLE, 15 décembre 71
TRISTESSE EN MER 77
A UNE ROBE ROSE 81
LE MONDE EST MÉCHANT 83
INÈS DE LAS SIERRAS 85
ODELETTE ANACRÉONTIQUE 91
FUMÉE 93
APOLLONIE 95
L'AVEUGLE 97
LIED 99
FANTAISIES D'HIVER 101
LA SOURCE 105
BUCHERS ET TOMBEAUX 107
LE SOUPER DES ARMURES 113
LA MONTRE 121
LES NÉRÉIDES 125
LES ACCROCHE-COEURS 129
LA ROSE-THÉ 131
CARMEN 133
CE QUE DISENT LES HIRONDELLES 135
NOEL 139
LES JOUJOUX DE LA MORTE 141
APRÈS LE FEUILLETON 145
LE CHATEAU DU SOUVENIR 147
CAMÉLIA ET PAQUERETTE 159
LA FELLAH 163
LA MANSARDE 165
LA NUE 169
LE MERLE 173
LA FLEUR QUI FAIT LE PRINTEMPS 175
DERNIER VOEU 179
PLAINTIVE TOURTERELLE 181
LA BONNE SOIRÉE 183
L'ART 187
Imp. de Malherbe, 12, passage des Favorites, Paris
* * * * *
Liste des modifications:
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