Part 2
Là, je veux, le pied sur la borne, Pinçant les nerfs, tapant le bois, Faire luire à ton carreau morne Ta lampe et ton front à la fois.
Je défends à toute guitare De bourdonner aux alentours. Ta rue est à moi:--je la barre Pour y chanter seul mes amours,
Et je coupe les deux oreilles Au premier racleur de jambon Qui devant la chambre où tu veilles Braille un couplet mauvais ou bon.
Dans sa gaîne mon couteau bouge; Allons, qui veut de l'incarnat? A son jabot qui veut du rouge Pour faire un bouton de grenat?
Le sang dans les veines s'ennuie, Car il est fait pour se montrer; Le temps est noir, gare la pluie! Poltrons, hâtez-vous de rentrer.
Sortez, vaillants! sortez, bravaches! L'avant-bras couvert du manteau, Que sur vos faces de gavaches J'écrive des croix au couteau!
Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande, De pied ferme je les attends. A ta gloire il faut que je fende Les naseaux de ces capitans.
Au ruisseau qui gêne ta marche Et pourrait salir tes pieds blancs, Corps du Christ! je veux faire une arche Avec les côtes des galants.
Pour te prouver combien je t'aime, Dis, je tuerai qui tu voudras: J'attaquerai Satan lui-même, Si pour linceul j'ai tes deux draps.
Porte sourde!--Fenêtre aveugle! Tu dois pourtant ouïr ma voix; Comme un taureau blessé je beugle, Des chiens excitant les abois!
Au moins plante un clou dans ta porte: Un clou pour accrocher mon coeur. A quoi sert que je le remporte Fou de rage, mort de langueur?
NOSTALGIES D'OBÉLISQUES
I
L'OBÉLISQUE DE PARIS
Sur cette place je m'ennuie, Obélisque dépareillé; Neige, givre, bruine et pluie Glacent mon flanc déjà rouillé;
Et ma vieille aiguille, rougie Aux fournaises d'un ciel de feu Prend des pâleurs de nostalgie Dans cet air qui n'est jamais bleu.
Devant les colosses moroses Et les pylônes de Luxor, Près de mon frère aux teintes roses Que ne suis-je debout encor,
Plongeant dans l'azur immuable Mon pyramydion vermeil, Et de mon ombre, sur le sable, Écrivant les pas du soleil!
Rhamsès, un jour mon bloc superbe, Où l'éternité s'ébréchait, Roula fauché comme un brin d'herbe, Et Paris s'en fit un hochet.
La sentinelle granitique, Gardienne des énormités, Se dresse entre un faux temple antique Et la chambre des députés.
Sur l'échafaud de Louis Seize, Monolithe au sens aboli, On a mis mon secret, qui pèse Le poids de cinq mille ans d'oubli.
Les moineaux francs souillent ma tête, Où s'abattaient dans leur essor L'ibis rose et le gypaète Au blanc plumage, aux serres d'or.
La Seine, noir égout des rues, Fleuve immonde fait de ruisseaux, Salit mon pied, que dans ses crues Baisait le Nil, père des eaux,
Le Nil, géant à barbe blanche Coiffé de lotus et de joncs, Versant de son urne qui penche Des crocodiles pour goujons!
Les chars d'or étoilés de nacre Des grands pharaons d'autrefois Rasaient mon bloc heurté du fiacre Emportant le dernier des rois.
Jadis, devant ma pierre antique, Le pschent au front, les prêtres saints Promenaient la bari mystique Aux emblèmes dorés et peints;
Mais aujourd'hui, pilier profane Entre deux fontaines campé, Je vois passer la courtisane Se renversant dans son coupé.
Je vois, de janvier à décembre, La procession des bourgeois, Les Solons qui vont à la chambre, Et les Arthurs qui vont au bois.
Oh! dans cent ans quels laids squelettes Fera ce peuple impie et fou, Qui se couche sans bandelettes Dans des cercueils que ferme un clou,
Et n'a pas même d'hypogées A l'abri des corruptions, Dortoirs où, par siècles rangées, Plongent les générations!
Sol sacré des hiéroglyphes Et des secrets sacerdotaux, Où les sphynx s'aiguisent les griffes Sur les angles des piédestaux,
Où sous le pied sonne la crypte, Où l'épervier couve son nid, Je te pleure, ô ma vieille Égypte, Avec des larmes de granit!
II
L'OBÉLISQUE DE LUXOR
Je veille, unique sentinelle De ce grand palais dévasté, Dans la solitude éternelle, En face de l'immensité.
A l'horizon que rien ne borne, Stérile, muet, infini, Le désert sous le soleil morne, Déroule son linceul jauni.
Au-dessus de la terre nue, Le ciel, autre désert d'azur, Où jamais ne flotte une nue, S'étale implacablement pur.
Le Nil, dont l'eau morte s'étame D'une pellicule de plomb, Luit, ridé par l'hippopotame, Sous un jour mat tombant d'aplomb;
Et les crocodiles rapaces, Sur le sable en feu des îlots, Demi-cuits dans leurs carapaces, Se pâment avec des sanglots.
Immobile sur son pied grêle, L'ibis, le bec dans son jabot, Déchiffre au bout de quelque stèle Le cartouche sacré de Thot.
L'hyène rit, le chacal miaule, Et, traçant des cercles dans l'air, L'épervier affamé piaule, Noire virgule du ciel clair.
Mais ces bruits de la solitude Sont couverts par le bâillement Des sphinx, lassés de l'attitude Qu'ils gardent immuablement.
Produit des blancs reflets du sable Et du soleil toujours brillant, Nul ennui ne t'est comparable, Spleen lumineux de l'Orient!
C'est toi qui faisais crier: Grâce! A la satiété des rois Tombant vaincus sur leur terrasse, Et tu m'écrases de ton poids.
Ici jamais le vent n'essuie Une larme à l'oeil sec des cieux, Et le temps fatigué s'appuie Sur les palais silencieux.
Pas un accident ne dérange La face de l'éternité; L'Égypte, en ce monde où tout change, Trône sur l'immobilité.
Pour compagnons et pour amies, Quand l'ennui me prend par accès, J'ai les fellahs et les momies Contemporaines de Rhamsès;
Je regarde un pilier qui penche, Un vieux colosse sans profil Et les canges à voile blanche Montant ou descendant le Nil.
Que je voudrais comme mon frère, Dans ce grand Paris transporté, Auprès de lui, pour me distraire, Sur une place être planté!
Là-bas, il voit à ses sculptures S'arrêter un peuple vivant, Hiératiques écritures, Que l'idée épelle en rêvant.
Les fontaines juxtaposées Sur la poudre de son granit Jettent leurs brumes irisées. Il est vermeil, il rajeunit!
Des veines roses de Syène Comme moi cependant il sort, Mais je reste à ma place ancienne, Il est vivant et je suis mort!
VIEUX DE LA VIEILLE
15 DÉCEMBRE
Par l'ennui chassé de ma chambre, J'errais le long du boulevard: Il faisait un temps de décembre, Vent froid, fine pluie et brouillard;
Et là je vis, spectacle étrange, Échappés du sombre séjour, Sous la bruine et dans la fange, Passer des spectres en plein jour.
Pourtant c'est la nuit que les ombres, Par un clair de lune allemand, Dans les vieilles tours en décombres, Reviennent ordinairement;
C'est la nuit que les Elfes sortent Avec leur robe humide au bord, Et sous les nénuphars emportent Leur valseur de fatigue mort;
C'est la nuit qu'a lieu la revue Dans la ballade de Zedlitz, Où l'Empereur, ombre entrevue, Compte les ombres d'Austerlitz.
Mais des spectres près du Gymnase, A deux pas des Variétés, Sans brume ou linceul qui les gaze, Des spectres mouillés et crottés!
Avec ses dents jaunes de tartre, Son crâne de mousse verdi, A Paris, boulevard Montmartre, Mob se montrant en plein midi!
La chose vaut qu'on la regarde: Trois fantômes de vieux grognards! En uniformes de l'ex-garde, Avec deux ombres de hussards!
On eût dit la lithographie Où, dessinés par un rayon, Les morts, que Raffet déifie, Passent, criant: Napoléon!
Ce n'était pas les morts qu'éveille Le son du nocturne tambour, Mais bien quelques _vieux de la vieille_ Qui célébraient le grand retour.
Depuis la suprême bataille, L'un a maigri, l'autre a grossi; L'habit jadis fait à leur taille Est trop grand ou trop rétréci.
Nobles lambeaux, défroque épique, Saints haillons, qu'étoile une croix, Dans leur ridicule héroïque Plus beaux que des manteaux de rois;
Un plumet énervé palpite Sur leur kolbach fauve et pelé; Près des trous de balle, la mite A rongé leur dolman criblé;
Leur culotte de peau trop large Fait mille plis sur leur fémur; Leur sabre rouillé, lourde charge, Creuse le sol et bat le mur;
Ou bien un embonpoint grotesque, Avec grand'peine boutonné, Fait un poussah, dont on rit presque, Du vieux héros tout chevronné.
Ne les raillez pas, camarade; Saluez plutôt chapeau bas Ces Achilles d'une Iliade Qu'Homère n'inventerait pas.
Respectez leur tête chenue! Sur leur front par vingt cieux bronzé, La cicatrice continue Le sillon que l'âge a creusé.
Leur peau, bizarrement noircie, Dit l'Égypte aux soleils brûlants; Et les neiges de la Russie Poudrent encor leurs cheveux blancs.
Si leurs mains tremblent, c'est sans doute Du froid de la Bérésina; Et s'ils boitent, c'est que la route Est longue du Caire à Wilna;
S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre Les drapeaux étaient leurs seuls draps; Et si leur manche ne va guère, C'est qu'un boulet a pris leur bras.
Ne nous moquons pas de ces hommes Qu'en riant le gamin poursuit; Ils furent le jour dont nous sommes Le soir et peut-être la nuit.
Quand on oublie, ils se souviennent! Lancier rouge et grenadier bleu, Au pied de la colonne, ils viennent Comme à l'autel de leur seul dieu.
Là, fiers de leur longue souffrance, Reconnaissants des maux subis, Ils sentent le coeur de la France Battre sous leurs pauvres habits.
Aussi les pleurs trempent le rire En voyant ce saint carnaval, Cette mascarade d'empire, Passer comme un matin de bal;
Et l'aigle de la grande armée Dans le ciel qu'emplit son essor, Du fond d'une gloire enflammée, Étend sur eux ses ailes d'or!
TRISTESSE EN MER
Les mouettes volent et jouent; Et les blancs coursiers de la mer, Cabrés sur les vagues secouent Leurs crins échevelés dans l'air.
Le jour tombe; une fine pluie Éteint les fournaises du soir, Et le steam-boat crachant la suie Rabat son long panache noir.
Plus pâle que le ciel livide Je vais au pays du charbon, Du brouillard et du suicide; --Pour se tuer le temps est bon.
Mon désir avide se noie Dans le gouffre amer qui blanchit; Le vaisseau danse, l'eau tournoie, Le vent de plus en plus fraîchit.
Oh! je me sens l'âme navrée; L'Océan gonfle, en soupirant, Sa poitrine désespérée, Comme un ami qui me comprend.
Allons, peines d'amour perdues, Espoirs lassés, illusions Du socle idéal descendues, Un saut dans les moites sillons!
A la mer, souffrances passées, Qui revenez toujours, pressant Vos blessures cicatrisées Pour leur faire pleurer du sang!
A la mer, spectre de mes rêves, Regrets aux mortelles pâleurs Dans un coeur rouge ayant sept glaives, Comme la Mère des douleurs.
Chaque fantôme plonge et lutte Quelques instants avec le flot Qui sur lui ferme sa volute Et l'engloutit dans un sanglot.
Lest de l'âme, pesant bagage, Trésors misérables et chers, Sombrez, et dans votre naufrage Je vais vous suivre au fond des mers!
Bleuâtre, enflé, méconnaissable, Bercé par le flot qui bruit, Sur l'humide oreiller du sable Je dormirai bien cette nuit!
... Mais une femme dans sa mante Sur le pont assise à l'écart, Une femme jeune et charmante Lève vers moi son long regard.
Dans ce regard, à ma détresse La Sympathie aux bras ouverts Parle et sourit, soeur ou maîtresse. Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!
Les mouettes volent et jouent; Et les blancs coursiers de la mer, Cabrés sur les vagues, secouent Leurs crins échevelés dans l'air.
A UNE ROBE ROSE
Que tu me plais dans cette robe Qui te déshabille si bien, Faisant jaillir ta gorge en globe, Montrant tout nu ton bras païen!
Frêle comme une aile d'abeille, Frais comme un coeur de rose-thé, Son tissu, caresse vermeille, Voltige autour de ta beauté.
De l'épiderme sur la soie Glissent des frissons argentés, Et l'étoffe à la chair renvoie Ses éclairs roses reflétés.
D'où te vient cette robe étrange Qui semble faite de ta chair, Trame vivante qui mélange Avec ta peau son rose clair?
Est-ce à la rougeur de l'aurore, A la coquille de Vénus, Au bouton de sein près d'éclore, Que sont pris ces tons inconnus?
Ou bien l'étoffe est-elle teinte Dans les roses de ta pudeur? Non; vingt fois modelée et peinte, Ta forme connaît sa splendeur.
Jetant le voile qui te pèse, Réalité que l'art rêva, Comme la princesse Borghèse Tu poserais pour Canova.
Et ces plis roses sont les lèvres De mes désirs inapaisés, Mettant au corps dont tu les sèvres Une tunique de baisers.
LE MONDE EST MÉCHANT
Le monde est méchant, ma petite: Avec son sourire moqueur Il dit qu'à ton côté palpite Une montre en place du coeur.
--Pourtant ton sein ému s'élève Et s'abaisse comme la mer, Aux bouillonnements de la sève, Circulant sous ta jeune chair.
Le monde est méchant, ma petite: Il dit que tes yeux vifs sont morts Et se meuvent dans leur orbite A temps égaux et par ressorts.
--Pourtant une larme irisée Tremble à tes cils, mouvant rideau, Comme une perle de rosée Qui n'est pas prise au verre d'eau.
Le monde est méchant, ma petite: Il dit que tu n'as pas d'esprit, Et que les vers qu'on te récite Sont pour toi comme du sanscrit.
--Pourtant, sur ta bouche vermeille, Fleur s'ouvrant et se refermant, Le rire, intelligente abeille, Se pose à chaque trait charmant.
C'est que tu m'aimes, ma petite, Et que tu hais tous ces gens-là. Quitte-moi;--comme ils diront vite: Quel coeur et quel esprit elle a!
INÈS DE LAS SIERRAS
A LA PETRA CAMARA
Nodier raconte qu'en Espagne Trois officiers cherchant un soir, Une venta dans la campagne, Ne trouvèrent qu'un vieux manoir;
Un vrai château d'Anne Radcliffe, Aux plafonds que le temps ploya, Aux vitraux rayés par la griffe Des chauves-souris de Goya,
Aux vastes salles délabrées, Aux couloirs livrant leur secret, Architectures effondrées Où Piranèse se perdrait.
Pendant le souper, que regarde Une collection d'aïeux Dans leurs cadres montant la garde, Un cri répond aux chants joyeux;
D'un long corridor en décombres, Par la lune bizarrement Entrecoupé de clairs et d'ombres, Débusque un fantôme charmant;
Peigne au chignon, basquine aux hanches, Une femme accourt en dansant, Dans les bandes noires et blanches Apparaissant, disparaissant.
Avec une volupté morte, Cambrant les reins, penchant le cou, Elle s'arrête sur la porte, Sinistre et belle à rendre fou.
Sa robe, passée et fripée Au froid humide des tombeaux, Fait luire, d'un rayon frappée, Quelques paillons sur ses lambeaux;
D'un pétale découronnée A chaque soubresaut nerveux, Sa rose, jaunie et fanée, S'effeuille dans ses noirs cheveux.
Une cicatrice, pareille A celle d'un coup de poignard, Forme une couture vermeille Sur sa gorge d'un ton blafard;
Et ses mains pâles et fluettes, Au nez des soupeurs pleins d'effroi Entre-choquent les castagnettes, Comme des dents claquant de froid.
Elle danse, morne bacchante, La cachucha sur un vieil air, D'une grâce si provocante, Qu'on la suivrait même en enfer.
Ses cils palpitent sur ses joues Comme des ailes d'oiseau noir, Et sa bouche arquée a des moues A mettre un saint au désespoir.
Quand de sa jupe qui tournoie Elle soulève le volant, Sa jambe, sous le bas de soie, Prend des lueurs de marbre blanc.
Elle se penche jusqu'à terre, Et sa main, d'un geste coquet, Comme on fait des fleurs d'un parterre Groupe les désirs en bouquet.
Est-ce un fantôme? est-ce une femme? Un rêve, une réalité, Qui scintille comme une flamme Dans un tourbillon de beauté?
Cette apparition fantasque, C'est l'Espagne du temps passé, Aux frissons du tambour de basque S'élançant de son lit glacé,
Et, brusquement ressuscitée Dans un suprême boléro, Montrant sous sa jupe argentée La _divisa_ prise au taureau.
La cicatrice qu'elle porte, C'est le coup de grâce donné A la génération morte, Par chaque siècle nouveau-né.
J'ai vu ce fantôme au Gymnase, Où Paris entier l'admira, Lorsque dans son linceul de gaze Parut la Petra Camara,
Impassible et passionnée, Fermant ses yeux morts de langueur, Et comme Inès l'assassinée Dansant, un poignard dans le coeur!
ODELETTE ANACRÉONTIQUE
Pour que je t'aime, ô mon poète, Ne fais pas fuir par trop d'ardeur Mon amour, colombe inquiète, Au ciel rose de la pudeur.
L'oiseau qui marche dans l'allée S'effraye et part au moindre bruit; Ma passion est chose ailée Et s'envole quand on la suit.
Muet comme l'Hermès de marbre, Sous la charmille pose-toi; Tu verras bientôt de son arbre L'oiseau descendre sans effroi.
Tes tempes sentiront près d'elles, Avec des souffles de fraîcheur, Une palpitation d'ailes Dans un tourbillon de blancheur,
Et la colombe apprivoisée Sur ton épaule s'abattra, Et son bec à pointe rosée De ton baiser s'enivrera.
FUMÉE
Là-bas, sous les arbres s'abrite Une chaumière au dos bossu; Le toit penche, le mur s'effrite, Le seuil de la porte est moussu.
La fenêtre, un volet la bouche; Mais du taudis, comme au temps froid La tiède haleine d'une bouche, La respiration se voit.
Un tire-bouchon de fumée, Tournant son mince filet bleu, De l'âme en ce bouge enfermée Porte des nouvelles à Dieu.
APOLLONIE
J'aime ton nom d'Apollonie, Écho grec du sacré vallon, Qui, dans sa robuste harmonie, Te baptise soeur d'Apollon.
Sur la lyre au plectre d'ivoire, Ce nom splendide et souverain, Beau comme l'amour et la gloire Prend des résonnances d'airain.
Classique, il fait plonger les Elfes Au fond de leur lac allemand, Et seule la Pythie à Delphes Pourrait le porter dignement,
Quand relevant sa robe antique Elle s'assoit au trépied d'or, Et dans sa pose fatidique Attend le dieu qui tarde encor.
L'AVEUGLE
Un aveugle au coin d'une borne, Hagard comme au jour un hibou, Sur son flageolet, d'un air morne, Tâtonne en se trompant de trou,
Et joue un ancien vaudeville Qu'il fausse imperturbablement; Son chien le conduit par la ville, Spectre diurne à l'oeil dormant.
Les jours sur lui passent sans luire; Sombre, il entend le monde obscur Et la vie invisible bruire Comme un torrent derrière un mur!
Dieu sait quelles chimères noires Hantent cet opaque cerveau! Et quels illisibles grimoires L'idée écrit en ce caveau!
Ainsi dans les puits de Venise, Un prisonnier à demi fou, Pendant sa nuit qui s'éternise, Grave des mots avec un clou.
Mais peut-être aux heures funèbres, Quand la mort souffle le flambeau, L'âme habituée aux ténèbres Y verra clair dans le tombeau!
LIED
Au mois d'avril, la terre est rose Comme la jeunesse et l'amour; Pucelle encore, à peine elle ose Payer le Printemps de retour.
Au mois de juin, déjà plus pâle Et le coeur de désir troublé, Avec l'Été tout brun de hâle Elle se cache dans le blé.
Au mois d'août, bacchante enivrée, Elle offre à l'Automne son sein, Et, roulant sur la peau tigrée, Fait jaillir le sang du raisin.
En décembre, petite vieille, Par les frimas poudrée à blanc, Dans ses rêves elle réveille L'Hiver auprès d'elle ronflant.
FANTAISIES D'HIVER
I
Le nez rouge, la face blême, Sur un pupitre de glaçons, L'hiver exécute son thème Dans le quatuor des saisons.
Il chante d'une voix peu sûre Des airs vieillots et chevrotants; Son pied glacé bat la mesure Et la semelle en même temps;
Et comme Hændel, dont la perruque Perdait sa farine en tremblant, Il fait envoler de sa nuque La neige qui la poudre à blanc.
II
Dans le bassin des Tuileries, Le cygne s'est pris en nageant, Et les arbres, comme aux féeries, Sont en filigrane d'argent.
Les vases ont des fleurs de givre, Sous la charmille aux blancs réseaux; Et sur la neige on voit se suivre Les pas étoilés des oiseaux.
Au piédestal où, court-vêtue, Vénus coudoyait Phocion, L'Hiver a posé pour statue La frileuse de Clodion.
III
Les femmes passent sous les arbres En martre, hermine et menu-vair, Et les déesses, frileux marbres, Ont pris aussi l'habit d'hiver.
La Vénus Anadyomène Est en pelisse à capuchon, Flore, que la brise malmène, Plonge ses mains dans son manchon.
Et pour la saison, les bergères De Coysevox et de Coustou, Trouvant leurs écharpes légères, Ont des boas autour du cou.
IV
Sur la mode parisienne Le Nord pose ses manteaux lourds, Comme sur une Athénienne Un Scythe étendrait sa peau d'ours.
Partout se mélange aux parures Dont Palmyre habille l'Hiver, Le faste russe des fourrures Que parfume le vétyver.
Et le Plaisir rit dans l'alcôve Quand, au milieu des Amours nus, Des poils roux d'une bête fauve Sort le torse blanc de Vénus.
V
Sous le voile qui vous protège, Défiant les regards jaloux, Si vous sortez par cette neige, Redoutez vos pieds andalous;
La neige saisit comme un moule L'empreinte de ce pied mignon Qui, sur le tapis blanc qu'il foule, Signe, à chaque pas, votre nom.
Ainsi guidé, l'époux morose Peut parvenir au nid caché Où, de froid la joue encor rose, A l'Amour s'enlace Psyché.
LA SOURCE
Tout près du lac filtre une source, Entre deux pierres, dans un coin; Allégrement l'eau prend sa course Comme pour s'en aller bien loin.
Elle murmure: Oh! quelle joie! Sous la terre il faisait si noir! Maintenant ma rive verdoie, Le ciel se mire à mon miroir.
Les myosotis aux fleurs bleues Me disent: Ne m'oubliez pas! Les libellules de leurs queues M'égratignent dans leurs ébats;
A ma coupe l'oiseau s'abreuve, Qui sait?--Après quelques détours Peut-être deviendrai-je un fleuve Baignant vallons, rochers et tours.
Je broderai de mon écume Ponts de pierre, quais de granit, Emportant le steamer qui fume A l'Océan où tout finit.
Ainsi la jeune source jase, Formant cent projets d'avenir; Comme l'eau qui bout dans un vase, Son flot ne peut se contenir;
Mais le berceau touche à la tombe; Le géant futur meurt petit; Née à peine, la source tombe Dans le grand lac qui l'engloutit!
BUCHERS ET TOMBEAUX
Le squelette était invisible Au temps heureux de l'Art païen; L'homme, sous la forme sensible, Content du beau, ne cherchait rien.
Pas de cadavre sous la tombe, Spectre hideux de l'être cher, Comme d'un vêtement qui tombe Se déshabillant de sa chair,
Et, quand la pierre se lézarde, Parmi les épouvantements, Montrant à l'oeil qui s'y hasarde Une armature d'ossements;
Mais au feu du bûcher ravie Une pincée entre les doigts, Résidu léger de la vie, Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits;
Ce que le papillon de l'âme Laisse de poussière après lui, Et ce qui reste de la flamme Sur le trépied, quand elle a lui!
Entre les fleurs et les acanthes, Dans le marbre joyeusement, Amours, oegipans et bacchantes Dansaient autour du monument;
Tout au plus un petit génie Du pied éteignait un flambeau; Et l'art versait son harmonie Sur la tristesse du tombeau.
Les tombes étaient attrayantes: Comme on fait d'un enfant qui dort, D'images douces et riantes La vie enveloppait la mort;
La mort dissimulait sa face Aux trous profonds, au nez camard, Dont la hideur railleuse efface Les chimères du cauchemar.
Le monstre, sous la chair splendide Cachait son fantôme inconnu, Et l'oeil de la vierge candide Allait au bel éphèbe nu.