Émancipées

Part 7

Chapter 73,759 wordsPublic domain

Sans paraître en rien troublée par la présence de ce mâle qui reluquait malignement ses épaules et ses bras, Katia Mordasz terminait sa toilette, et, tout en endossant une jaquette d’intérieur, une vraie jaquette d’homme, elle continuait de déblatérer contre la vanité et la futilité féminines et maints préjugés et mensonges des peuples dits civilisés.

«Ce qu’on appelle la pudeur, par exemple, qu’est-ce que c’est? N’est-ce pas là un mot tout à fait vide de sens?

—Mais non, je vous demande pardon, répliqua Veyssières. La pudeur a sa raison d’être ...

—Allons donc!

—Elle a son charme, elle a ses agréments. Ce n’est pas si sot d’avoir inventé cette réserve et ces précautions. Nous avons, comme l’a si ingénieusement constaté le grand poète Sully Prudhomme, le mérite et le plaisir d’être:

Le seul des animaux qui se soit fait des voiles Pour jouir de la nudité.

Nous n’en jouirions plus sans cela; nous ne l’apprécierions plus, n’y prêterions plus attention.

—Et où serait le mal? Cela n’en vaudrait-il pas mieux mille fois? Comment! c’est uniquement pour tenir les sens en éveil, attiser la lubricité, comme aphrodisiaque, que vous estimez que la pudeur a été inventée? Les âmes vraiment chastes, vraiment nobles et fortes, n’ont que du mépris pour de pareils expédients. Elles n’éprouvent de même que du dégoût pour ces misérables créatures, qui, précisément afin de provoquer des désirs, de faire, selon votre locution et celle du poète, jouir de leur nudité, exhibent leurs épaules et étalent leurs mamelles. Fi donc!

—Mais non! Mais non! Ce n’est pas si dégoûtant! repartit Veyssières. Il y en a, et je suis du nombre, à qui ne répugnent nullement ces exhibitions et étalages, au contraire!

—Toujours l’instinct de la bête! Jamais rien d’élevé ...

—Est-ce que nous ne sommes pas doués des mêmes besoins que les animaux, des mêmes appétits, astreints aux mêmes nécessités?

—Et l’intelligence, et la raison, qu’en faites-vous?

—La raison et l’intelligence me servent justement, chère amie, à étendre et perfectionner ces besoins, à varier, émoustiller et raviver ces appétits, à savourer en un mot, par tous mes sens, tous les plaisirs de la vie.

—Tous les plaisirs! Je n’en connais que deux pour mon compte, riposta Katia: comprendre et se dévouer.

—Il y en a d’autres. Ne soyez donc pas si exclusive!

—Rien au-dessus du dévoûment, mon ami. Ce n’est qu’en s’appliquant à faire le bonheur des autres qu’on réussit à faire le sien.

—D’accord, mais ...

—C’est cela seul qui peut relever l’existence, l’ennoblir, l’épurer, rendre la vie digne d’être vécue.

—Moi, je cherche aussi à l’égayer, répliqua l’épicurien et salomonien Veyssières, et, je vous l’avoue, c’est de la reconnaissance, une réelle et très sincère reconnaissance que j’éprouve pour tous ceux qui m’amusent, pour toutes celles qui essayent de me réjouir la vue, entre autres, pour toutes ces avenantes et obligeantes dames ou demoiselles, que vous qualifiiez si sévèrement tout à l’heure de misérables créatures, qui veulent bien m’initier aux charmes de leur buste, m’en laisser admirer la blancheur, l’éclat, le modelé ...

—Voyons, un peu moins d’animalité! Haut les cœurs! Soyez donc un homme!

—Justement! C’est parce que je suis un homme, chère amie, que j’éprouve ces charnelles sensations. Le décolletage ne me déplaît nullement, et je ne me plains jamais de ses libéralités; je ne le taxe jamais d’excessif, d’outré, encore moins d’outrageux et de scandaleux, pourvu toutefois—ah! voilà le hic!—que ce qu’on me montre soit digne d’être montré, que la complaisante et généreuse personne soit suffisamment jeune, bien faite, bien en chair, tout à point ...

—Comme s’il s’agissait d’une perdrix ou d’une caille que vous allez découper?

—C’est cela.

—Vous parlez des femmes absolument comme d’un animal qu’on apprécie selon sa carnation et sa vigueur.

—Oui. Je les apprécie à mon point de vue d’homme, de mâle. Car, c’est surtout physiquement, notez-le bien, que le mâle aime sa femelle.

—Physiquement?

—Eh oui! Et voilà pourquoi les minauderies et agaceries de la femelle, la coquetterie féminine, ne me choque pas. C’est le rôle de la femme ...

—De feindre et de mentir? interrompit Katia. La coquetterie, elle m’est odieuse, à moi; elle m’horripile, m’écœure. Je l’exècre et l’abomine, comme j’abomine toute imposture et tout mensonge.

—Il y en a de permis, insinua Veyssières.

—Les femmes! On les dirait nées tout exprès et exclusivement pour mentir! Leurs cachotteries, leur hypocrisie, leurs faussetés continuelles, qui sont, comme leurs bracelets et leurs boucles d’oreille, des vestiges et indices de leur longue servitude, me répugnent et me révoltent. Ah! comme je me sens peu de leur sexe! Voyez-les toutes s’efforçant de dissimuler leur âge, mentant toujours et toujours sur ce chapitre; toutes, toutes, à tout prix, s’ingéniant à demeurer jeunes, à le paraître ...

—Preuve que la jeunesse et la beauté, c’est tout pour elles! Elles ne s’y trompent pas!

—Et leurs maquillages, poursuivit Katia, leurs fards, leurs cold-creams, leurs teintures, tous leurs onguents et engins? Toujours tromper! Toujours mentir!

—Baste! Ça ne fait de mal à personne.

—Qu’à elles-mêmes, à leur caractère, à leur dignité! Comment! Vous ne trouvez pas hideuses, abjectes, ces vieilles bringues toutes ridées, déplumées et décaties, bonnes à mettre en terre, qui s’acharnent à faire les jouvencelles, se barbouillent de rouge et de blanc, se peinturlurent, s’émaillent, se plâtrent, se truquent des pieds à la tête, osent se décolleter? Horreur! Horreur!

—Si. Il ne nous arrive pas fréquemment d’être d’accord, mais cette fois ...

—Les hommes, qui ont, d’après vous, des appétits si sensuels et tant d’attraits pour la plastique, les hommes, qui se sont réservé le monopole de la fabrication des lois, devraient bien en faire une pour contraindre toutes ces guenons hors d’âge, ces squelettes vivants, ces momies, à ne porter que des robes montantes!

—C’est ce que demandait dernièrement encore, dans une de ses chroniques, notre ami Chantolle.

—J’ai lu l’article.

—Voyez, comme nous nous entendons, comme nous marchons d’accord!

—Oh! pardon! Ne confondons pas! En interdisant le décolletage aux femmes surannées et décrépites, cela ne signifie pas que je l’encouragerais ni l’autoriserais même chez les jeunes, non! Car enfin où s’arrêtera cette manie de montrer sa peau? Il n’y a pas de raison pour que les femmes, après s’être décolletées par en haut, ne se décollettent par en bas. Pourquoi plutôt ici que là?

—C’est-à-dire, si je saisis bien, le décuissage après le décolletage? Mais je n’y vois, pour ma part, aucune difficulté ...

—Naturellement!

—Au contraire. Bien entendu, sous la réserve posée tout à l’heure, que la personne sera jeune, en beauté ...

—Vous, si l’on vous laissait faire! Vous tournez tout en plaisanterie et en dérision, Séverin! N’empêche qu’il n’y a pas plus de motifs pour exhiber un bras ou une poitrine qu’un mollet ou une cuisse!

—C’est certain, et il y aurait même bien moins d’inconvénients, bien moins de dangers, chère amie. En montrant sa cuisse, on ne montre aucun attribut du sexe, comme l’alléguait tout récemment et fort sensément mistress ... cette étonnante Américaine, fondatrice de la Ligue contre le décolletage. De là à proposer le décuissage, pour varier un peu ... En ce qui me concerne, je ne m’y oppose nullement, encore une fois. Ne vous gênez pas, mesdames!

—O Séverin! Tout ce qui peut rabaisser la femme ...

—Mais ce n’est pas moi qui lui ai appris à se décolleter, tonnerre de Brest! ce n’est pas moi qui la rabaisse, Katia! Soyons sévères, mais justes. Vous me faites songer à ce Chinois, tenez, qui, envoyé en France en mission et invité à une soirée dansante, refusait d’entrer dans le salon. A la vue de toutes ces dames en grand tralala, épaules et gorges à l’air, il avait cru à une mystification; l’idée qu’on l’avait introduit dans un mauvais lieu, un bateau de fleurs, s’était soudain ancrée dans son esprit, et il s’excusait: «Non, je n’y tiens pas ... Non, merci bien ... Pas ce soir.»

—La même idée pourrait venir à tout honnête homme. Voilà pourquoi il faut rappeler les femmes, si longtemps déchues, perverties et avilies par vous, messieurs, les rappeler à la raison, à la décence, au respect d’elles-mêmes. Oui, respectez la dignité de l’être humain! Ne dévoilez pas son corps, n’étalez pas sa chair comme de la viande de boucherie ...

—Vous me disiez au début que la pudeur n’est qu’un préjugé, un vain mot; que l’aspect d’une gorge ou d’une jambe ne doit choquer en rien ...

—A condition qu’elles ne seront pas découvertes tout exprès pour allumer des désirs! Oh! je ne me contredis nullement, et vous vous rendez très bien compte de mon raisonnement!

—Mais cette gorge ou cette jambe en allumeront toujours, des désirs, et malgré vous, heureusement!

—Chez des êtres aussi prosaïques et aussi vicieux que vous, oui!

—Nous le sommes tous, prosaïques et vicieux, en pareille occurrence. Il suffit que cette gorge soit blanche, ferme et rondelette, appétissante ...

—Appétissante! Nous y voilà! Toujours des appétits! Toujours la sensation physique, jamais le sentiment! Toujours la femme considérée au point de vue animal ...

—Comme la gentille petite caille bien dodue, bien ...

—Ah! Séverin! Vous êtes incorrigible!

—Je l’espère!»

Tout en discourant et disputant de la sorte, Katia Mordasz avait apprêté deux tasses, et versé l’eau bouillante dans la théière.

«Le thé, c’est ma passion, vous savez ... Ah! moi aussi, ajouta-t-elle avec un sourire, j’ai les pieds rivés au sol, je suis la proie des grossiers appétits! Encore un, tenez, un autre impérieux besoin!»

Et elle présenta à Veyssières un paquet de blondes cigarettes, où elle puisa à son tour.

Un petit balcon, protégé par un store de toile bise à rayures rouges, s’ouvrait devant la fenêtre de cette chambre. Ils allèrent s’y asseoir, après que Katia eut placé tasses et théière sur un guéridon, à portée de leurs mains.

Ils s’entretinrent alors du travail d’histoire et de traduction auquel s’adonnait Veyssières et dont il avait apporté plusieurs fragments. Il remit ces feuillets à Katia, qui commença à les lire aussitôt avec soin, lentement, s’interrompant de temps à autre pour questionner l’auteur, lui soumettre une objection, ou provoquer telle ou telle correction.

Tous deux continuaient de fumer, piochant tour à tour dans le paquet de cigarettes. Durant les intervalles de silence que lui laissait Mlle Mordasz, Veyssières promenait son regard sur l’épaisse masse de verdure étendue devant lui, sans cesse agitée, ondulant et miroitant, sous les rayons du soleil, comme une mer aux flots d’émeraude, et que dominait à droite, tout près, le large dôme d’or des Invalides.

De chaque côté, à peu de distance, deux corps de bâtiments faisaient hache sur ce jardin, et permettaient d’apercevoir—la plupart des fenêtres étant ouvertes par cette tiède et printanière soirée—de nombreux locataires échelonnés aux divers étages.

A la longue, Veyssières était arrivé à les connaître presque tous et à les désigner par les sobriquets que Katia, ignorant leurs noms, avait dû leur attribuer, pour parler d’eux et les distinguer.

A droite, au-dessus l’un de l’autre, habitaient deux jeunes ménages d’employés et employées, des ménages nouveau modèle, où la femme travaillant au dehors, comme le mari, et n’ayant plus le loisir ni le goût ni le talent de faire la cuisine, on mange dans les gargotes, ou, s’il vous vient fantaisie par-ci par-là de prendre un repas à domicile, c’est chez le charcutier ou le rôtisseur qu’on va le chercher, qu’on l’achète tout préparé. Le dimanche, jour de campos, les deux couples, qui semblaient très liés et faisaient très probablement partie, hommes et femmes, du même bureau ou du même magasin, enfourchaient dès l’aube leurs bicyclettes et s’en allaient, à peu près par tous les temps, pédaler de conserve et à qui mieux mieux. Souvent même, l’été, ils effectuaient ces promenades matinales dans la semaine, avant de se rendre à leur travail. D’enfants, ni l’un ni l’autre de ces ménages n’en avait, quoique les deux femmes, l’une blonde et l’autre brune, fussent à tour de rôle et en dépit de leur taille plate, de leur absence de hanches et de leur allure masculine, comme si elles s’étaient donné le mot, perpétuellement enceintes. A peine, selon la remarque de Katia, un de ces petits ventres se dégonflait-il, qu’aussitôt l’autre s’arrondissait et bombait.

«Et jamais de bébés! Que deviennent-ils? Qu’en font-elles? Mystère!»

Aussi avait-elle surnommé ces deux couples, qui comprenaient si bien la vie et savaient l’épargner à tant d’innocents, «les Mort aux Gosses».

Au-dessous de ces bicyclistes-bureaucrates, c’est-à-dire au premier étage de ce même corps de logis, on apercevait souvent une fillette de huit à neuf ans, pâlotte, maigre, chétive, souffreteuse, que Katia avait baptisée «la Petite Sans Cœur».

Oui, sans cœur, cette gamine, qui avait eu l’impudence et la cruauté de venir au monde sans y être conviée, et qui gênait tant sa maman.

Celle-ci, une grande femme brune, d’une trentaine d’années, au profil régulier et nettement accusé, à la physionomie sèche, impérieuse et dure, passait dans la maison pour ne pas détester les liquides et particulièrement l’absinthe. Presque chaque soir elle sortait, affublée de robes voyantes et froufroutantes, de chapeaux tout fleuris ou empanachés, et restait parfois absente deux ou trois jours de suite. Ou bien elle ramenait avec elle quelque compagnon, qui n’était jamais le même et qui ne s’attardait jamais longtemps dans ce logis de rencontre.

Ah! comme elle en était excédée, de ce petit rejeton, de ce petit crampon! Comme elle aurait voulu le voir au diable! Quelles torgnoles elle lui administrait! Quelles vigoureuses paires de claques!

«Ah! mâtine! Si tu pouvais crever!»

«Quitte plus tard, dans quelques années, comme le disait un jour Katia à Veyssières, à trafiquer d’elle et vivre de son inconduite. Patiente donc un peu, imbécile! Ne va pas détériorer ton gagne-pain à venir, estropier ta petite vache à lait, écloper ta future cocotte aux œufs d’or! Notez bien, mon ami, qu’on s’est déjà plaint au commissaire de police des violences que cette femme prodigue à sa fille. «Il faut bien que je la corrige, a-t-elle répondu. Elle est vicieuse jusqu’aux moelles, cette enfant!» Et vous trouvez qu’il n’eût pas été préférable pour cette pauvrette de rester où elle était? Ah! combien mes «Mort aux Gosses» ont raison, allez!»

De l’autre côté de la maison, à gauche des fenêtres de Katia Mordasz, dans l’étroit bâtiment en saillie sur le jardin, se trouvaient «les Préhistoriques»: c’est le nom que Katia donnait à deux ménages de petites gens, dont elle apercevait très distinctement, de son balcon, l’intérieur et les allées et venues.

Le premier ne se composait que du mari et de la femme, tous deux septuagénaires et courbés par l’âge; elle, menue, comprimée, ratatinée et comme desséchée, le visage au ton d’ivoire et zébré de rides, le menton en galoche, invariablement coiffée toutes les après-midi d’un large bonnet tuyauté, de blancheur irréprochable, qui encadrait très gracieusement sa fine petite tête;—lui, chauve, toujours correctement rasé, le teint couleur brique, les yeux abrités derrière des lunettes d’acier, marchant avec lenteur et peine, par suite de rhumatismes sans doute, et restant volontiers enfoui dans son fauteuil, un journal à la main, vis-à-vis de sa compagne. Durant des heures entières, il lui faisait la lecture, tandis que, chaussant, elle aussi, d’antiques besicles, elle ravaudait quelque loque ou manœuvrait les aiguilles d’un tricot. Parfois, les soirs d’été, ils sortaient, s’en allaient bras dessus bras dessous ... Oh! pas bien loin! jusqu’au square que borde le boulevard des Invalides; puis, ils s’en revenaient de même, cahin-caha et clopin-clopant.

Si accablés qu’ils fussent sous le poids des ans, si débiles, frêles ou malingres, ils avaient conservé, dans l’expression de leur physionomie, quelque chose de vivace, d’aimable et de gai. Leurs petits yeux pétillaient de malice par instants, leurs visages s’éclairaient d’un bon sourire, calme, placide et serein: ils se racontaient sans doute une aventure de leur jeunesse, se remémoraient l’un à l’autre telle joyeuse circonstance ... Ah! ils n’avaient pas l’air, ceux-là, de s’être jamais demandé si c’est l’homme qui est supérieur à la femme, ou bien, au contraire, si c’est la femme qui l’emporte. Non; ils s’étaient unis par amour, cela se devinait, et ils avaient passé leur vie à s’aimer, tout bonnement et tout bêtement, à s’entr’aider et se fortifier, tout uniment et simplement, pour supporter le mieux possible les chagrins de l’existence, et en savourer aussi de leur mieux les trop rares beaux jours.

«C’est Philémon et Baucis, disait d’eux Katia Mordasz. On n’en fait plus comme ça!

—Non, on n’en fait plus, et on n’en fera plus, répliquait Veyssières. La race en est éteinte!

—Ce sera autre chose!

—Qui ne vaudra pas cela!»

L’autre couple des «Préhistoriques», qui occupait le dernier étage de cette aile de bâtiment, avait été baptisé «la mère Gigogne», ou, par abréviation, «les Gigogne». Les marmots y abondaient, y grouillaient; la femme, une solide boulotte, encore fraîche et accorte, était toujours en train d’en allaiter quelqu’un ou d’en préparer et façonner un nouveau. Le mari, ouvrier menuisier chez un entrepreneur du voisinage, s’en allait à sa besogne dès la pointe du jour, revenait à midi pour manger la soupe, puis repartait aussitôt après et ne réintégrait le logis qu’à la nuit tombante. Tout comme une autre, sa compagne aurait pu se débarrasser de ses poupons, en les expédiant en nourrice et _ad patres_, et se caser dans un atelier, un magasin ou un bureau quelconque: elle avait préféré garder près d’elle tout son petit monde et se consacrer à lui. Le logement n’était cependant pas des plus vastes, loin de là: il ne se composait que de deux pièces et une cuisine: on y semblait à l’aise pourtant et très heureux.

«Tant que je posséderai le plein usage de mes membres, je ne permettrai jamais à ma femme d’aller travailler dehors! Je ne veux pas de cela! Sa place est ici, près de ses gosses,» déclarait un soir à un de ses amis l’époux de cette mère Gigogne, le père de toute cette smalah.

Et il parlait d’un ton si accentué, si décidé et vibrant, que ces paroles allèrent retentir aux oreilles de Katia et de Veyssières, assis l’un près de l’autre sur le balcon.

«Je ne veux pas! Je ne permettrai jamais! Vous entendez de quelle façon s’expriment ces maris? se récria Katia. Toujours ils prétendent commander, être les maîtres!

—Certains vont même jusqu’à cogner sur leurs chères moitiés, quand celles-ci font mine de regimber.

—C’est odieux! Ah! c’est moi qui riposterais!

—Votre amie Elvire Potarlot s’en garde bien, elle; loin de lui déplaire, les horions et raclées font partie de son programme de tendresse; c’est pour elle l’assaisonnement indispensable ...

—Taisez-vous donc!

—C’est ce qu’on raconte, ce qu’on affirme partout. Ne faites pas l’ignorante: je ne vous apprends rien de nouveau.

—Elvire est la générosité, l’abnégation et l’exaltation en personne. N’est pas exalté qui veut, mon cher! Ainsi, vous ...

—Ainsi, moi, je ne le suis pas du tout, et suis incapable de le devenir, oui, hélas! C’est là une de mes nombreuses infériorités. En revanche, je ne proclamerai jamais, comme Mmes Potarlot ou d’Héricourt, dans leur monomanie d’équivalence des sexes ou d’égalité à tout prix, que la femme n’aura bientôt plus besoin de l’homme pour être fécondée, qu’elle possédera prochainement tous les attributs physiques de la virilité, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus de femmes sur terre, ce que je regretterai pour mon compte infiniment.

—Elvire a là-dessus des idées peut-être un peu ...

—Biscornues?

—Mais c’est une femme de cœur, de grand cœur!

—Je n’en ai jamais douté. Mais cela ne l’empêche pas d’aimer les coups, cela, et je vous assure qu’elle est servie à souhait, on ne peut mieux tombée, avec le brutal et ignoble protecteur qu’elle s’est donné, l’illustrissime Bellerose, Émilien Bellerose. Vous savez le mot qu’on lui attribue, à ce citoyen? «Les femmes sont comme les côtelettes: plus on tape dessus, plus elles deviennent tendres.» Ce qu’Elvire Potarlot doit être affectueuse ... et mollasse!

—Méchant!

—Est-ce que les sévices et corrections, chez vous-même, dans votre sainte Russie ...

—Permettez! Je ne suis pas Russe, mais Polonaise.

—Comme Lodoïska?

—Si vous voulez; mais, moi, cosmopolite, moi, errante et sans patrie, je me réclame de mon pays d’origine; j’y tiens, je l’aime, justement et peut-être uniquement parce qu’il est opprimé, parce qu’il est dépossédé, dépecé et malheureux. Je serai toujours, tant que je conserverai un souffle de vie, toujours, vous le savez bien, Séverin, pour le faible contre le fort, pour le pauvre contre le riche, pour la victime contre le bourreau, pour le spolié et l’immolé contre le voleur et l’assassin,—pour la Lorraine et l’Alsace contre l’Allemagne, pour l’Irlande contre l’Angleterre, pour la Pologne, l’infortunée Pologne, toute morcelée, déchirée et saignante, contre la toute-puissante et très sainte Russie, votre auguste alliée, mon bon ami. Si les hommes ne se prosternent que devant la force brutale et devant le succès, le succès bête, inique, ignoble et infâme; s’il vous convient, à vous, prétendu sexe fort, de donner l’exemple de la faiblesse et de la bassesse, de la servilité et de la lâcheté, c’est aux femmes, aux faibles femmes, et principalement à celles que vous appelez des folles, comme Elvire Potarlot et comme moi, de protester bien haut, et de vous huer par-dessus le marché. Ah! il est beau, ah! il est propre, votre gouvernement, messeigneurs! Je comprends que vous en soyez fiers, et que vous le prôniez et le défendiez! Maintenant reprenons. Vous me disiez, ou vous alliez me dire, qu’en Russie, les femmes du peuple et les paysannes surtout jugent de l’amour de leurs maris par le nombre et la vigueur des gourmades qu’ils leur distribuent?

—Il paraît, dit Veyssières. Il y a même chez chaque moujik, raconte-t-on, un fouet ou knout toujours provisionnellement suspendu au chevet du lit conjugal, à côté des saintes icônes.

—Et un proverbe russe affirme que «l’homme sage bat sa femme: seul, le monstre bat sa mère».

—Déjà—vous voyez combien l’usage est ancien?—Salomon nous avait avertis qu’«une bonne correction vaut mieux aux femmes qu’un collier de perles».

—Ah! votre Salomon! Vous le possédez sur le bout du doigt! Mais vous l’interprétez drôlement!

—C’est le truchement de la sagesse.

—Jolie sagesse! Ah! Séverin! Séverin!... Vous vous étonnez qu’en Russie et ailleurs, poursuivit Katia, la femme ne se rebiffe pas contre la violence, qu’elle la subisse même avec empressement, avec une sorte de fierté et de délice ... Mais, mon ami, réfléchissez donc que voilà des siècles et des siècles que l’homme s’ingénie à l’asservir et à l’abrutir, la femme; que forcément elle a dû perdre, elle a perdu, en maint endroit, la notion d’elle-même, de sa conscience et de sa dignité. Nous sommes là quelques-unes pour essayer de la lui redonner.

—Je préfère le rôle de votre voisine, de cette mère de famille, cette mère Gigogne ... Vous savez qu’on vient encore d’arrêter pour vagabondage les deux enfants, les deux petits jumeaux, de votre illustre confrère ou consœur Estelle de Bals?

—C’est très malheureux, mais que voulez-vous! Est-ce que le soldat qui fait le coup de feu à la frontière peut en même temps veiller sur son foyer?

—Voilà pourquoi le métier de soldat ne convient nullement aux femmes.

—Ou plutôt voilà pourquoi le rôle de mère ne convient pas aux femmes qui ont une cause à défendre et des combats à livrer.