Part 8
—Le fait est, repartit Veyssières, que les enfants ne comptent pas beaucoup pour ces dames de l’Émancipation, et que les leurs tournent généralement de travers, comme les enfants mal élevés, peu soignés et abandonnés à eux-mêmes. La fille de Mme Nina Magloire s’est conquis au Moulin-Rouge l’élégant surnom de Georgette Patte à Ressort: c’est une de nos plus éminentes chorégraphes et cascadeuses. Mme Clotilde Lauxerrois n’a pas moins bien réussi dans sa couvée: ses deux filles ont toutes les deux pareillement déserté l’étroit sentier de la vertu. Mme d’Escars, dont l’héritière, sous le nom de Bath au Pieu, fait les délices ...
—Que voulez-vous prouver? Que Mme Magloire, Mme Lauxerrois, Mme d’Escars, aussi bien qu’Estelle de Bals, auraient plus sagement agi en s’abstenant de procréer? Je le reconnais: cela ne souffre aucun doute. Tant que la société ne sera pas autre, plus normalement aménagée, plus équitablement constituée, tant que le servage, le désordre et la misère seront le lot inéluctable et fatal du plus grand nombre, est-ce donc à accroître cette quantité de malheureux que nous devons nous complaire?
—La fin du monde alors?
—Sa transformation, mon ami, l’avènement de la justice: voilà ce que nous poursuivons. Et qu’importe que Mmes Magloire, Potarlot, Lauxerrois, de Bals, d’Escars, Bombardier ...
—Toute la fine fleur de l’Émancipation!
— ... aient mené ou mènent une vie agitée ...
—Pardon! Cela importe beaucoup à leurs maris et à leurs enfants.
—Précisément! Elles ne devraient avoir ni maris ni enfants. Toutes auraient dû rester libres.
—Comme vous?
—Comme moi.
—Tout le monde n’est pas ainsi que vous, Katia, à l’abri des tentations ...
—Laissez donc!
—On n’est pas de bois. Demandez un peu à Mme Angélique Bombardier ou à Mme Nina Magloire si ...
—Les défaillances du prêtre ne prouvent rien contre le dogme. L’apôtre peut être indigne, la doctrine n’en reste pas moins intacte et sublime.
—D’accord! Cependant si ces défaillances sont communes aux douze apôtres? Un bon cheval peut broncher, mais toute une ...
—Encore quelque gracieuseté!
—Avez-vous jamais compté, Katia, combien il y a de divorcées ou d’irrégulières dans votre camp?
—Jamais. Je jette un voile sur toutes ces faiblesses et ces tristesses, et je regarde plus loin et plus haut. Je sais que beaucoup, beaucoup d’entre elles ont souffert ...
—Et ont aussi beaucoup fait souffrir, rectifia Veyssières. Vous ne voyez jamais qu’elles: permettez-moi de considérer un peu leurs maris ou leurs amants et leurs enfants. A elles la palme pour mener mauvais ménage, jeter chez elles et autour d’elles le trouble et la honte, la désolation et le désespoir, galvauder leur progéniture ...
—_Sursum corda_, encore une fois! Nous sommes dans une époque de transition, une époque de conflits et de luttes ...
—On peut en dire autant de toutes les époques.
— ... Dans toute bataille, il y a des blessés et des morts. La victoire ne s’achète qu’à prix de sang. Il faut que des générations entières paient de leurs souffrances et de leurs deuils le bonheur des générations futures. C’est le cas de ces femmes, de ces généreuses combattantes, dont vous évoquez si volontiers les tares et les malheurs. Qui se souviendra de ces menus détails, de ces insignifiantes et imperceptibles taches, lors du triomphe final?
—En attendant, je plains de tout mon cœur ceux de mes contemporains qui se trouvent accrochés ou mariés à ces héroïnes! riposta Veyssières.
—Vous mériteriez d’en épouser une, tenez! Ce serait votre châtiment.
—Vous savez, le mariage et moi ... Je suis comme vous, Katia; je suis partisan résolu du célibat ... peut-être pas tout à fait pour les mêmes motifs: non, ce serait trop m’avancer ... Mais, puisque nous sommes, vous venez de le dire, dans une époque de transition, je crois qu’il vaut mieux s’abstenir, jusqu’à des temps meilleurs.
—Vous riez, vous vous moquez; mais vous avez beau faire, vous n’empêcherez pas cet avènement.
—Dieu m’en préserve! Et qui vous rend si sûre, chère amie, de l’éclosion de cet âge d’or?
—Ma foi dans la vérité et la justice. Nous sommes le progrès ...
—Euh! Euh!
— ... Et l’humanité ne rétrograde pas. Appelez-nous socialistes, communistes, anarchistes, nihilistes, peu importe! Nous appartenons tous et toutes à la même immense armée ...
—L’armée des mécontents et des envieux;—immense, en effet!
— ... Nous défendons tous la même sainte cause, la cause des pauvres et des faibles, des spoliés et des opprimés; et, que vous le vouliez ou non, mon bel ami, l’avenir est à nous!
—Ma belle amie, je crois qu’il y aura toujours des faibles et toujours des pauvres parmi nous.
—Jésus-Christ l’a dit avant vous. Eh bien, nous tâcherons que ces pauvres soient de moins en moins nombreux; nous prendrons en main leur défense; nous les protégerons contre l’égoïsme et la dureté des riches ...
—Et ne protégerez-vous pas un peu aussi les riches contre la jalousie et l’avidité des pauvres? Vous le devriez, en bonne justice!
—Les riches? Je ne sais rien de plus méprisable que l’argent, mon ami, si ce n’est ceux qui le possèdent.
—A la bonne heure! Vous avez une façon de pratiquer la défense de la propriété ...
—Je ne la défends pas du tout! Je ne la respecte pas le moins du monde! Vous me citiez l’Évangile tout à l’heure; je fais appel, moi, aux Pères de l’Église, et vous réponds du tac au tac, avec saint Jérôme, que «tout possesseur d’une grande fortune est un voleur ou l’héritier d’un voleur». Et ne m’objectez pas que saint Jérôme est mort il y a quinze cents ans, car il en est de notre temps comme du sien, bien pis encore.
—Vous n’y allez pas de main morte!
—Ne voyez-vous pas comme moi que l’organisation politique et sociale actuelle de l’humanité n’a pour base que la duplicité et l’iniquité, le droit du plus riche et du plus fort, du moins scrupuleux et du plus astucieux, du plus gredin? Malheur aux pauvres et aux faibles; malheur aux honnêtes, aux sincères et aux bons, c’est le cri de ralliement d’un bout de la terre à l’autre. J’ai beaucoup voyagé, souvent un peu malgré moi; mais ici comme là, partout, j’ai toujours remarqué que les dignités les plus élevées, comme les fortunes les plus considérables, sont possédées par les moins estimables, par les plus vils des citoyens. C’est pour moi un principe infaillible et ressortant de mon expérience propre: plus un homme est haut placé, plus il a commis de bassesses ou d’infamies; par suite, plus il a droit à notre mépris et à nos malédictions. Impossible de vaquer aux affaires publiques et de rester honnête homme, déclarait jadis le sage Socrate ...
—Pas encourageant!
— ... Et combien d’autres l’ont répété, combien plus encore l’ont prouvé! Prenez les plus illustres hommes d’État, les coryphées du monde politique, les César, les Charlemagne, les Richelieu, les Cromwell, les Pierre le Grand, les Napoléon, les Bismarck, mais ce sont les plus horribles bandits, les pires scélérats et les pires monstres que la terre ait portés! Tout succès, en thèse générale, et à peu d’exceptions près, tout succès est preuve de vilenies, preuve de quémanderies, de platitudes, de canailleries et turpitudes de toute sorte; car ce n’est qu’en mentant et en mendiant, en rusant, en rampant et s’aplatissant qu’on «arrive», qu’on parvient à la richesse, comme aux honneurs, comme au pouvoir, comme à la gloire. «Le succès! De combien d’infamies se compose un succès?» C’est le mot de votre grand Balzac. Avec de l’argent, vous achetez tout, tout, sans exception, mon ami, vous entendez bien?
L’argent, l’argent, c’est la seule puissance!
Avec de l’argent, tel pleutre se fait élire député, tel autre sénateur; avec de l’argent, tel inculpé de viol ou de meurtre obtient une ordonnance de non-lieu: vous ne trouverez jamais un pauvre dans les jurys de cour d’assises; on n’en veut pas, de pauvres; d’autre part, il n’y a pas de lois pour un homme qui possède des centaines et des centaines de mille livres de rente. Avec de l’argent, vous vous faites décerner toutes les décorations qui vous plaisent: vous vous souvenez de Cornélius Herz, et de tant et tant d’autres! Avec de l’argent, un auteur dramatique achète le parterre et la presse, un peintre ou un sculpteur se taille le succès qu’il veut ...
—Vous êtes terrible, Katia!
—Osez me démentir! Donnez-moi des preuves du contraire! L’argent et l’intrigue, vous le savez comme moi, voyons, et il n’y a là ni secret ni mystère, l’argent et l’intrigue, c’est avec cela qu’on prospère, qu’on se faufile, qu’on s’intronise, qu’on s’impose, qu’on acquiert grand renom et dignités, influence et puissance; c’est avec cela et rien qu’avec cela qu’on s’élève, qu’on règne et qu’on gouverne. Les plus fourbes et les plus vils sont ceux qui réussissent le mieux, absolument comme ce sont les pires égoïstes, les Fontenelle, les Gœthe et les Hugo, qui se conservent le mieux et vivent le plus longtemps. L’anarchie, contre laquelle vous criez tant, naïfs bourgeois, mais elle est partout; partout, avec le favoritisme, le charlatanisme, les pots de vin, les tripotages, les achats de votes et de consciences, les escobarderies, filouteries, marchandages et brigandages sans nombre; partout elle s’infiltre et pénètre, partout elle s’étend et triomphe. Tout est gangrené, mon cher, tout est pourri dans ce vieux monde!
—C’est pour cela que vous voulez en fabriquer un nouveau?
—C’est pour cela, uniquement pour cela, vous l’avez dit! Oui, il y a des fous et des folles comme moi, qui se sont mis dans la cervelle de dévoiler et d’attaquer cette pourriture, de signaler et de combattre ces brigandages et ces infamies; des fous et des folles comme moi, qui s’érigent en champions de la justice, entreprennent, à la suite de Jésus, de chasser les vendeurs du temple, de hâter le plus possible cette transformation, cette régénération. Tâche ardue ...
—Plus ardue peut-être, interrompit Veyssières, que celle d’Elvire Potarlot, qui songe à identifier et fusionner l’homme et la femme!
—En tout cas, nous aurons l’honneur d’avoir essayé, nous aurons fait ce beau et grand rêve ... Qu’avez-vous apporté et implanté sur la terre, vous autres hommes, depuis tant d’années que vous tenez le sceptre et trônez en maîtres absolus? Quelle est la caractéristique de votre souveraineté? La guerre! C’est par la force que vous avez établi votre empire et que vous le maintenez; c’est toujours à la force, à la brutalité, que vous faites appel: la brutalité, l’égoïsme, vous voilà résumés en deux mots. Eh bien, mon ami, nous croyons qu’il y a, qu’il doit y avoir autre chose ici-bas; qu’il serait temps que la paix, la douceur et la clémence, la solidarité et la fraternité fissent leur apparition parmi nous, que leur saint règne arrivât. Et nous avons l’idée, nous avons la certitude, que l’accession de la femme aux délibérations des affaires publiques et à la gestion des États hâtera cet avènement. La femme, c’est l’ennemie naturelle de la guerre; la femme, vous le reconnaissez vous-même, c’est la personnification de la douceur; avec la femme au pouvoir, la guerre devient impossible, l’arbitrage s’établit, la justice prédomine ...
—Et plus d’intrigues, plus de bassesses, plus de népotisme, de pots de vin ni de concussions! L’âge d’or! Les champs élyséens! Le paradis terrestre! Que Dieu vous entende!» exclama Veyssières, qui, sans qu’elle y prît garde, tout entière à ses lyriques et audacieux transports, s’était emparé de la main de Katia, de cette mignonne et merveilleuse petite main, si artistement moulée, à l’épiderme si onctueux et satiné, et si franche aussi, si pure, si loyale et si brave, et s’occupait à la contempler, la pressait et la caressait avec une amoureuse lenteur.
V
Armand de Sambligny, fidèle affilié, comme Veyssières, de cette société de Salomon dont Roger de Nantel était alors le secrétaire-intendant, avait rapidement conquis son grade de chef de bureau au ministère des Finances, et cela un peu malgré lui et grâce à sa femme. Il ne lui en savait cependant aucun gré, à cette obligeante et secourable épouse, au contraire: elle lui avait rendu son intérieur si désagréable et si odieux, qu’il y séjournait le moins possible, s’ingéniait à vivre au dehors et à travailler et s’attarder tant qu’il pouvait à son bureau.
Bien qu’involontaire, ce beau zèle avait obtenu sa récompense: à trente-huit ans, M. de Sambligny, ex-contrôleur des contributions directes passé dans le service central, était promu chef, avec sept mille francs d’appointements, et la quasi-certitude d’arriver à une sous-direction, puis à une direction, aux plus hauts postes de l’administration financière.
C’est à Nantes qu’il s’était marié, et dans les circonstances à la fois pour lui les plus piètres et les plus honorables.
La chambre garnie qu’il occupait rue de Rennes, non loin du pont Morand, lui était louée par une dame Rousselin, veuve d’un petit employé de la préfecture et mère de trois filles. Les deux cadettes fréquentaient encore l’école; l’aînée, Mlle Jeanne, restait auprès de sa maman et l’aidait dans la gérance de cette maison meublée. Les occasions de se voir et de converser ensemble n’étaient pas difficiles à faire naître entre les locataires et la jeune fille: Armand s’en aperçut bientôt. Les grands yeux noirs de Mlle Jeanne, sa jolie tête au galbe allongé, plein d’élégance et de distinction, ses petits airs mutins, mièvres et candides, mirent promptement le trouble dans le cœur de ce nouveau venu. Les allusions qu’il fit à son émoi et à sa flamme n’effarouchèrent pas trop l’espiègle enfant; les déclarations qui suivirent furent écoutées par elle avec de pudiques rougeurs, mais sans courroux ni mépris; loin de se dérober à ces périlleux entretiens, elle les rechercha même, les provoqua: toujours, comme par hasard, Mlle Jeanne se trouvait postée dans l’escalier, chaque fois que M. Armand montait chez lui ou en descendait. Pour se faufiler dans sa chambre dès qu’il y était, les prétextes abondaient: c’était une carafe d’eau à lui porter, un bougeoir qu’on avait oublié, une lettre ou un journal qui venait d’arriver ...
Tant et si bien qu’un beau soir la délurée jouvencelle murmura à son complice que ... que ... elle croyait bien que ... «ça y était».
«J’en ai grand’peur, trésor!
—Ah! cornes de cerf!
—Que vais-je devenir, Armand? Ah! cher adoré! Ma mère ne voudra plus de moi, elle me chassera ... Je la connais!
—Mais je ne t’abandonnerai pas, moi! Pour qui donc me prends-tu? Je ne te laisserai pas ... Je t’aime trop, ma Jeannette!
—Mon Armand! mon ange!
—Tu as affaire à un honnête homme: ne crains rien!
—Oh! tu es bon!»
De sorte que cette grossesse, au lieu d’être pour Jeannette une cause d’angoisse et de désespoir, fut pour elle une vraie chance, une aubaine inespérée.
Armand de Sambligny était, comme il l’avait déclaré, un honnête homme. Cette jeune fille, il l’avait eue «sage»; cet enfant, qui s’apprêtait à faire son entrée dans le monde, était bien de lui, il n’en pouvait douter ...
Ah! il l’avait payée cher, cette galante et banale aventure, cette toquade de jeunesse! Depuis tantôt vingt ans il se le répétait et ne cessait de maudire le jour où il avait mis le pied dans la maison Rousselin.
«J’aurais mieux fait de me le faire écraser, ah oui, certes! J’aurais mieux fait ensuite d’imposer silence à mes scrupules, et de filer à l’étranger, n’importe où! plutôt que d’enchaîner mon existence à une femme dont je m’étais si sottement et aveuglément épris, que je connaissais à peine, que je ne connaissais même pas du tout! Ah vertudieu! si c’était à recommencer!»
D’autant plus que l’enfant issu des clandestines relations d’Armand de Sambligny avec Jeanne Rousselin était mort le lendemain de sa naissance. Mais, hélas! depuis six mois le mariage était célébré, la boulette commise, la déplorable et irréparable gaffe accomplie.
A présent, quand un jeune commis du ministère venait faire part à son chef, M. de Sambligny, de ses projets matrimoniaux:
«Mon ami, lui répliquait-il, un garçon comme vous, qui gagne sa vie et peut se suffire, n’a jamais intérêt à se marier! Jamais! Retenez bien cela!
—Cette jeune personne est fort bien élevée ...
—En êtes-vous sûr? Permettez-moi de vous le demander. On les élève si mal aujourd’hui, les jeunes personnes!
—Il est de fait, monsieur ...
—Toutes, même les plus pauvres, pour se faire servir; toutes, pour être doctoresses, clergesses, politiciennes, avocates, oratrices, femmes publiques: aucune, pour être mère et ménagère; toutes, en concurrentes et ennemies de l’homme, en révoltées et émancipées. Ah! jolie, cette émancipation! Drôle d’idée de persuader au sexe faible, à ce sexe blessé et saignant, qui conçoit, enfante et allaite, qu’il est tout aussi indemne et robuste que le sexe fort! Les mettre l’un et l’autre en présence et face à face dans le _struggle for life_! Alors il arrive ceci, que le mâle retourne à sa brutalité première, et daube sur sa femelle, quand celle-ci devient par trop gênante et encombrante. Voyez ce qui se passe chez les Américains, à Chicago ou à San-Francisco notamment! Malheur aux faibles, et surtout aux faibles qui veulent prendre la place et usurper les prérogatives des forts! Les femmes d’aujourd’hui, bourrées de science, de prétentions, d’ambition, pétries de morgue, ayant toutes les audaces, mais dépourvues de la douceur, qui était jadis la qualité féminine essentielle, privées de grâce, de délicatesse et de charme, dégoûtent de la femme: voilà mon sentiment, mon bon ami, je vous le dis sans fard.
—Eh monsieur! C’est que ...
—Quoi? Est-ce que vous y tenez, à cette jeune personne? Est-ce que ... vous _brûlez_, vous vous _consumez_ pour elle? Oui? Un peu? Ce n’est pas une raison, jeune homme, pour recourir à un moyen aussi extrême! Vous êtes malade, vous vous trouvez dans un état de fièvre, soit! Patience, un peu de patience, et vous verrez ce malaise se dissiper.
—Je voulais vous dire, monsieur, que c’était un très riche parti ...
—Il ne manquerait plus que cela, qu’il ne le fût pas! Votre seule excuse, c’est d’épouser une femme riche. Autrement! Mais, malgré cela, quand bien même votre future serait archi et archimillionnaire, ma conviction, c’est qu’il vaut encore mieux vous abstenir et garder votre indépendance. L’indépendance, croyez-moi, jeune homme, il n’y a rien qui paye cela, rien qui le vaille! En votre qualité de célibataire, et comme vous l’atteste l’étymologie du mot: _cœlum habitare_, vous habitez le ciel, vous êtes présentement logé dans l’Olympe, séjour des dieux: voilà le fait! Ne le perdez pas de vue. Des femmes, vous en trouverez toujours à la douzaine, tant que vous voudrez, et d’aussi belles, d’aussi avenantes et accommodantes qu’il vous plaira. Et sans en avoir la charge, sans être obligé de les nourrir, entretenir et supporter à perpétuité. Restez donc libre, mon ami, restez libre, et méditez ce quatrain d’un sage d’autrefois:
Une femme est toujours aimable Tant qu’on n’est pas uni par le sacré lien; L’usufruit en est agréable, La propriété n’en vaut rien.»
Jeanne Rousselin—Mme de Sambligny—n’était cependant pas, elle, une ennemie de l’homme, une révoltée, femme de cercle, de club ou de rue, ce qu’on a si plaisamment nommé, par allusion à la pièce essentielle du costume masculin, objet des convoitises féminines, une «culottière». Elle laissait ce privilège à ses sœurs Irène et Corentine, qui, devenues vieilles filles, et furieuses de n’avoir jamais rencontré le fortuné mortel dont elles auraient assuré le bonheur et emparadisé l’existence, avaient pris en grippe tout le sexe mâle et le genre humain tout entier.
A l’encontre de Katia Mordasz, la chaste et stoïque vierge slave, qui était tout courage, tout abnégation et sacrifice, Jeanne de Sambligny personnifiait la veulerie et l’égoïsme,—un égoïsme inné, inconscient, terrible. Entrait-elle dans un salon? Instinctivement et tout naturellement elle allait d’emblée s’asseoir à la meilleure place. A table, lui présentait-on un plat? Soyez tranquille, elle s’adjugeait sans hésitation et sans jamais d’erreur le plus succulent morceau. Pour elle un homme n’était et ne devait jamais être qu’une sorte de domestique et d’entreteneur, dûment et légalement investi, et qui doit s’estimer très heureux, très fier et profondément reconnaissant de son servage, aussi bien que des dépenses qu’on daigne lui occasionner. Loin de savoir gré à son ancien et scrupuleux amant de ne pas l’avoir «lâchée», avec sa situation de fille-mère en perspective, d’avoir fait d’elle sa femme, et sien l’enfant qui allait naître de ce qu’on nomme «leurs œuvres», elle avait fini par considérer ces preuves de loyale affection comme un simple tribut, tout légitimement dû à sa souveraine beauté et à ses irrésistibles charmes.
Elle n’avait apporté à Armand que des ennuis, des embarras et de la misère. Comme elle grillait d’habiter Paris et ne cessait de l’aiguillonner et de l’importuner à ce sujet, il s’était vu contraint, peu après le décès du nouveau-né, de postuler son changement de résidence. Certaines études spéciales, relatives au cadastre et à l’impôt foncier, avaient attiré sur lui l’attention de ses supérieurs, et il eut la bonne fortune d’être appelé à l’administration centrale. En revanche, Mme Rousselin mère, n’ayant pas réussi dans sa gérance d’hôtel meublé, ne tarda pas à venir le rejoindre à Paris avec ses deux filles, en sorte qu’il se trouva avoir sur les bras toute la famille de sa femme. Les quelques milliers de francs qui lui étaient échus en héritage, et composaient tout son patrimoine, filèrent comme de l’eau entre les doigts de tout ce monde: bientôt il ne lui resta plus que ses appointements stricts pour vivre et faire vivre la maisonnée. Ayant quatre femmes autour de lui, il était fondé à croire et à affirmer qu’on devrait et qu’on pourrait se passer de bonnes. Ah bien oui!
«Si vous vous figurez que mes filles ont été élevées à récurer la vaisselle!» piaulait la maman Rousselin en gonflant le jabot.
Toutes trois, bien que sans fortune et ayant eu pour père le plus chétif des gratte-papier, étaient nanties de leurs brevets. De plus, Jeanne et Irène avaient appris le piano; Corentine connaissait le pastel et possédait même un fort joli talent, comme se plaisait à le déclarer à tout propos et encore en se rengorgeant bien fort la chère madame Rousselin Car elle était enchantée de ses filles, toute glorieuse d’elles et de leur science, l’excellente dame.
Lorsque le Seigneur, en sa miséricorde, s’avisa de la rappeler à lui, ce fut à M. de Sambligny qu’incomba la direction de la famille, honneur qu’il n’avait jamais du reste ambitionné et dont il se serait fort bien passé; mais il fallait obéir au devoir.
Grâce à ses relations, à maintes et maintes démarches, le mari de Jeanne parvint à caser à Paris même ses deux belles sœurs: la plus jeune, Corentine, dans l’enseignement, comme institutrice adjointe attachée au personnel des écoles communales; l’autre, Irène, dans cette administration du Crédit international, où M. le salomonien Jourd’huy occupait l’emploi de chef de bureau.
Bien qu’entichées de leur indépendance,—indépendance toute relative, hélas!—proclamant volontiers et bien haut que la femme doit se passer de l’homme, qu’elle doit gagner sa vie et se suffire à elle-même, Mlles Irène et Corentine avaient conçu, dans le tréfonds de leur âme, une inextinguible jalousie à l’égard de leur sœur,—qui était mariée, elle, qui avait eu cette chance!—et couvaient un cuisant dépit, une rage implacable contre leur beau-frère, qui n’avait pas su les deviner et leur trouver un épouseur.
M. de Sambligny s’était dit, en effet, que deux gaillardes pareilles étaient d’un placement trop difficile pour que l’entreprise fût tentée. Puisqu’elles n’y tenaient pas d’ailleurs, à vivre sous la coupe d’un mari! Puisqu’elles avaient bien trop de dignité pour accepter cette chaîne et s’abaisser jusque-là! On est émancipée, ou on ne l’est pas, saprejeu!