Émancipées

Part 6

Chapter 63,744 wordsPublic domain

—Ah oui, certes! Restif surtout ... Pour lui, c’était le plus puissant attrait de la femme, c’était toute la femme. Et voyez, Nantel, voyez, poursuivit Chantolle, combien notre goût se justifie! Vous le trouvez mentionné dans les Livres Saints ... oui, mon petit, dans plusieurs endroits de la Bible. C’est par ses jolis pieds que Judith séduisit Holopherne: _Et sandalia ejus rapuerunt oculos_ ...

—Moi, disait Herbeville, j’ai un faible pour les femmes très grandes, trop grandes, excessivement hautes et sveltes ...

—Les girafes? interrompit Veyssières. C’était la passion d’Ernest Feydeau ...

—J’adore les rousses! proclamait Jourd’huy. Une belle rousse, bien en chair, à la peau blanche comme neige, dure comme marbre, douce comme lait ... Soignez-nous cela, Nantel, soignez les rousses, mon bon ami!

—Des rousses, vous en avez deux de plus cette année, répondit Nantel; ça vous fait neuf d’inscrites au catalogue. Neuf rousses, c’est suffisant, il me semble, saperlipopette! et vous n’avez pas à vous plaindre ...

—Je ne me plains pas, Dieu m’en préserve! Au contraire, Nantel, je vous bénis, je vous glorifie, je vous déifie, je ...

—Messieurs, lorsque vous voudrez bien, je continuerai mon rapport, interrompit Nantel. Je vous disais que je n’avais retenu que cinq des numéros proposés par Mmes de Saint-Géran et Cardinet; les six autres ont été recrutés directement par moi. Ces onze nouvelles associées figurent toutes dans la même catégorie, celle des femmes à cinq francs. Il ne sert de rien, en effet, je pense que vous serez de cet avis, de payer plus cher pour avoir la même denrée. Nos associées à cinq francs valent absolument celles de dix francs, voire celles de vingt ...

—Il n’y a que l’enveloppe de changée, l’étui de la chrysalide, glissa Chantolle.

—L’étui, c’est cela, la toilette, l’appartement et le mobilier; quant à la chrysalide en elle-même, la femme intrinsèque, c’est la même, vous le savez tous. Il y a des femmes à un louis qui ne valent pas en beauté, en grâces, en attraits, celles à cent sous. Tout cela, en somme, se balance et s’équilibre ...

—Très bien!

—C’est vrai!

— ... Inutile donc, encore une fois, d’augmenter le nombre de nos associées les plus coûteuses, puisque celles du prix le plus modique leur sont équivalentes, sont identiques même. Néanmoins, comme il peut vous plaire aux uns ou aux autres de trouver par-ci par-là un peu plus de luxe, de confort, de fanfreluches, de fioritures et de garnitures, je crois qu’il est bon de maintenir nos catégories supérieures ...

—Peuh!

—Oh! ma foi!

—Si! Si!

—Pourquoi?

—Si, Nantel! Si! si!

—Oui! Mais oui!

— ... Laissons-les, oui! Je ne dis pas, continua le secrétaire de la confrérie, que, pour cette infime somme de cinq francs, vous allez trouver à converser avec des duchesses authentiques, des actrices en renom ou des demi-mondaines cotées sur le turf ... Non! S’il vous convient de vous payer de ces extras, c’est affaire à vous et en dehors de notre ordinaire; nous n’avons rien à y voir. Nous ne nous chargeons, nous, que de vous mettre en rapport—grâce au concours des complaisantes matrones susnommées, et conformément aux statuts de notre Association, aux principes de Salomon et de la Sagesse,—avec un certain nombre de jolies filles, le moins exigeantes possible, et capables de répondre à tous vos désirs, satisfaire tous vos goûts, réaliser tous vos idéals,—puisque idéal il y a ...

—Très bien, Nantel!

—Parfait!

—Bravo! Bravo!

— ... Eh bien, messieurs, elles deviennent de moins en moins exigeantes, les jolies filles; les prix baissent de plus en plus, et cela parce que la marchandise surabonde, vous ne l’ignorez point; parce que jamais autant de déclassées et de désœuvrées n’ont battu le pavé de Paris. Nul n’échappe—permettez-moi ces courtes considérations économico-philosophiques ...

—Nous permettons!

—Tant que vous voudrez, Nantel! Allez-y!

— ... Nul n’échappe à la grande loi de l’offre et de la demande, et, en aucun temps, les offres n’ont été aussi nombreuses: vous pouvez sur ce point vous en rapporter à Mmes de Saint-Géran, Cardinet et consorts. Toutes ces fillettes, même les plus pauvres, les plus misérables, à qui on a flanqué en veux-tu en voilà de l’instruction gratuite, intégrale et obligatoire, ont en horreur le ménage et tout travail manuel: ça les humilie, les avilit ... Vous avez entendu les oratrices de tout à l’heure ... Toutes aspirent à être des dames, de grandes dames—pourquoi pas?—et non, certes, des femmes à marmaille et à popote. Elles ne deviennent que des filles ...

—Ne faut pas trop le déplorer, cher ami, interrompit Chantolle.

—Nous aurions mauvaise grâce ...

—C’est pain bénit pour nous!

—Ne disons pas de mal des truffes!

— ... Je constate seulement, messieurs, rien de plus, et je m’arrête.

—Messieurs, je propose, comme conclusion, dit Veyssières, de porter un toast à notre excellent collègue Magimier, député féministe, apôtre de l’émancipation. Nous lui devons bien cela!

—Oui, vive Magimier! vive Magimier!

—Ah! vieux farceur de Magimier!

—Roublard!

—Vieille pratique!

—Messieurs, non ... Vous plaisantez!

—Pas du tout!

—Vive Magimier!

— ... Je fais ce que je peux, messieurs ...

—Bravo, Magimier! Courage! Hurrah! Hurrah!

—Mieux que toutes les Saint-Géran et toutes les procureuses de la terre, Magimier nous aide ...

—N’oublions pas non plus sa constante collaboratrice, sa tendre et chère Angélique ... cette sylphide! clama Chantolle. Je bois à la santé de Mme Angélique Bombardier, présidente du groupe parisien de la Revendication!

—Et moi, à celle d’Elvire Potarlot! repartit Veyssières. L’infatigable, l’admirable, l’incomparable et unique Elvire, présidente de la Ligue des Émancipées!

—Hurrah pour Elvire!

—Et Nina Magloire, la bouillante Nina ...

—Et Lauxerrois Saint-Germain ...

—Et Katia Mordasz, la nihiliste, l’anarchiste ...

—Messieurs, à Guillemine de Chastaing, la reine des Infécondes!

—A toutes! toutes!

—Et à leurs idées, à leur programme! A la suppression du mariage! A l’amour libre!

—A l’amour libre! Bravo!

—A l’émancipation complète et définitive ...

—Ah! oui, à l’émancipation! Elle mérite bien ...

—Messieurs, je lève mon verre en l’honneur des belles filles, moi, tout simplement, des belles et bonnes filles! annonça Magimier. Les autres, les laides et les bégueules, je m’en ...

—Aux belles filles! Aux braves et bonnes filles! répéta Ravida. Ah oui! Ça vaut mieux ...

—A nos associées, messieurs! dit Nantel. N’oublions donc pas nos associées! Ce serait de l’ingratitude! C’est un devoir ...

—Évidemment!

—Mais oui!

—A la santé de nos associées!

—De ces aimables complices!

—Ces clientes toujours si empressées, si dévouées ...

—Aux petits soins ...

—Tout ce personnel d’élite!

—A Nantel aussi! Pour le remercier!

—C’est bien le moins ...

—A Nantel! exclamèrent en chœur tous les Sages. A Nantel!

—A nos associées, messieurs! à elles seules!» riposta modestement M. le secrétaire-trésorier.

Et, pour se dérober à l’ovation dont il était l’objet, Roger de Nantel se leva de table et donna ainsi le signal du départ.

IV

Cette après-midi-là, vers les cinq heures, Séverin Veyssières, avant de rentrer chez lui, décida d’aller voir Katia Mordasz, avec qui, depuis quelque temps, il était en relation. Riche, par patrimoine, d’une demi-douzaine de mille livres de rente, qu’un récent héritage venait de doubler, Veyssières avait, peu après sa sortie de l’École normale, quitté l’Université pour le journalisme: il collaborait au _Libéral_, où il était chargé de la critique littéraire, et, en dehors de cette collaboration, il s’occupait de recherches philologiques et particulièrement d’études sur les langues slaves. Outre un recueil des _Chants nationaux_ des peuples de l’Europe, il avait entrepris un vaste ouvrage sur les _Légendes du Nord_, les anciennes traditions polonaises, moscovites et finlandaises, et l’ardente révolutionnaire, la fameuse nihiliste Katia Mordasz, originaire de Smolensk, lui était d’un grand secours pour ce travail.

C’était à l’extrémité de la rue Vaneau, au fond d’une longue cour, bordée de hautes et vieilles bâtisses, toutes aménagées en logements d’ouvriers, que demeurait Katia. Elle avait découvert là, tout au bout de cette sorte de cité et au sommet, au cinquième, deux chambres qui prenaient jour sur des jardins, et d’où l’on jouissait d’une vue très étendue et non moins attrayante. A dire vrai, c’était là le seul agrément de ce chétif logis, de ces deux pièces, que précédaient une cuisine et une entrée, presque obscures l’une et l’autre, n’ayant que l’incertaine et triste clarté d’une lucarne dormante donnant sur le palier de l’escalier.

Comme il approchait de cette maison, Veyssières remarqua un attroupement le long du trottoir et au milieu de la chaussée. En même temps, des éclats de rire, des clameurs d’enfants arrivaient à ses oreilles.

«Ohé! Ohé! les soûlardes!

—Eh! m’ame Birot! V’ s’ en avez vot’ paille, hein?

—Qué cuite, la Desroche!

—Qué cocarde! Oh là là!

—Eh! les poivrotes!

—Ohé! Ohé!»

C’étaient deux locataires, deux blanchisseuses, l’une grosse à pleine ceinture, l’autre traînant un mioche par la main, qui, après une série de stations chez quantité de mastroquets, avaient peine à se tenir debout et traçaient les plus capricieux zigzags.

«Gare à vot’ gosse, m’ame Birot! V’s’ allez l’escrabouiller!

—Est-ce qu’il est paf aussi, le moucheron? Mais, ma foi, oui! On le dirait!

—Mais oui!

—Oh là là!

—Eh! les pochardes!

—Eh! Ohé! Ohé!

—On s’est donc flanqué une culotte, m’ame Birot?

—On a sa pistache, sa p’tite pistache!

—Eh! la Desroche!

—La Birotte!»

Tous les polissons du quartier s’en donnaient à cœur joie et ne cessaient d’apostropher et harceler les deux femmes.

A chaque instant la Birotte s’embarrassait les pieds dans sa jeune progéniture et manquait de s’étaler sur elle.

«Gare à vot’ gosse! I’ va s’aplatir!

—Eh! m’ame Birotte!»

M’ame Birotte, aussi bien que sa compagne, la future mère, ne se faisait pas faute de répondre et d’invectiver à son tour tellement quellement contre tous ces vauriens.

«V’ n’allez pas m’ fich’ la paix, tas de gueulards?

—Enfants de chiennes!

—Sales races!»

Ce qui était prévu arriva. Comme le trio pénétrait cahin-caha sous la voûte de la maison, un choc se produisit: la Birotte trébucha dans son rejeton, et tous deux roulèrent sur le pavé. La Desroche avait eu la chance de se trouver près du mur, et elle y restait adossée, les bras flasques, l’œil hagard et vitreux, le ventre en avant, énorme et rebondi, grotesque et cynique, comme une grosse outre pleine à éclater.

Des voisins aidèrent la Birotte et le petit Birot à se relever. Ce dernier, qui avait certainement pris part aux libations maternelles, n’avait même pas la force de pleurer: il était comme hébété, idiotisé.

«Bin quoi? vociférait la mère, en s’adressant, pour les remercier sans doute, aux complaisantes personnes qui étaient venues à son secours et l’avaient remise sur pied. Est-c’ que ... que ... vous n’ savez pas c’ que c’est? V’là-t’i’ pas une affaire! Est-c’ que vos hommes ne lichent jamais un coup d’ trop? Et vous-mêmes ... Bin quoi? Mais oui! Ça peut arriver à tout un chacun ... Comme ça, n’y aurait que les hommes qui ... qui auraient l’ droit d’se ... d’se cocarder? Ah! bin, ce s’rait drôle! Est-c’ que v’ n’avez pas tout comme eux ... un ... un trou sous l’nez? T’entends pas, Desroche? T’entends pas c’ qu’i’ jaspinent, ma fille? I’ paraît qu’i’ n’y aurait qu’ ces messieurs ... Qu’en dis-tu, hein? Si c’est pas s’ moquer du peuple! Oh! qué bedon qu’ t’as tout d’ même, ma pauv’ tiote, qué ventrée! Oh! là là! L’ cochon qui t’a fait ça ... Oh! vrai! vrai!»

Tout en maugréant et clabaudant de la sorte, la Birotte, le petit Birot et la Desroche étaient parvenus à gravir les premières marches de l’escalier et avaient disparu.

Séverin Veyssières, à qui les gamins et les badauds barraient le passage, s’était arrêté à quelques pas de la voûte, devant la boutique d’un petit horloger, qui, debout sur le pas de sa porte, discourait avec véhémence, levant à tout instant les bras au ciel, grondait, objurguait et s’indignait.

«Si ce n’est pas une honte! Trois, quatre fois par semaine, voilà le spectacle que nous avons! Une femme, une mère de famille, qui ne fait que s’enivrer! Si elle était la seule encore! Aujourd’hui c’est avec Mme Desroche, cette malheureuse ...

—Faut bien qu’elle se console, m’sieu Jean-Louis! objecta en ricanant la marchande fruitière, sa voisine de gauche.

—Vous appelez ça se consoler, madame Paquin? Mais, raison de plus, puisqu’elle est enceinte ... Ah! c’est du propre! Dans sa position! Une femme qui n’a pas vingt ans ... car elle n’a pas vingt ans, cette petite dame Desroche! Et ça boit, ça boit! Je vous demande un peu à quoi pensent nos députés, tous nos représentants! Oui, à quoi pensent-ils? Au lieu de se chamailler entre eux, de perdre leur temps à un tas d’âneries, est-ce qu’ils ne feraient pas mieux de veiller à la salubrité et la santé publiques, d’empêcher tout ce criminel dévergondage, commencer par s’opposer à cet envahissement des marchands de vin? On ne voit que ça à toutes les portes, des mastroquets! Partout! Partout! Et qui est obligé ensuite de soigner tous ces ivrognes et ces alcooliques? Qui paye leurs frais d’hôpital? C’est nous, bonnes bêtes, nous tous, contribuables. N’y a-t-il pas là une aberration? Et voici les femmes qui s’en mêlent à présent! Ah! là là là là!»

C’était à Séverin Veyssières que le petit horloger semblait s’adresser de préférence: d’après sa physionomie distinguée et sa mise élégante, il le jugeait sans doute plus capable de le comprendre, d’entrer dans ses vues, et il avait fait choix de cet auditeur parmi la foule des assistants.

Veyssières connaissait du reste de réputation le père Jean-Louis: Katia lui avait, à diverses reprises, parlé de ce loquace maniaque, de ses tirades politiques, économiques et sociales, du double dada qu’il enfourchait sans cesse: «Trop de députés! Trop de mastroquets!» et il n’était pas fâché d’ouïr et contempler le monstre lui-même.

Celui-ci clabaudait de plus belle:

«On ne me fera jamais croire qu’il y a égalité entre l’homme et la femme devant la boisson, pas plus que devant l’amour! Je raisonne pratiquement, moi, monsieur; je ne vois que les résultats. Il n’y a que cela de vrai et de probant. Un garçon peut faire toutes les farces possibles et imaginables sans risquer de rentrer au logis avec quatre oreilles, tandis qu’une fillette ... Elle peut même en rapporter six. De son côté, un ivrogne ne cause de dommage qu’à lui, à sa santé et à sa bourse; mais une ivrognesse, qui a des mioches à la mamelle, ou qui est enceinte ... Ah monsieur! Non, ce n’est pas kif-kif! Les femmes, ça devrait être sacré, voyez-vous! Celles qui ne savent pas se respecter, qui se boissonnent et se roulent dans la boue, comme cette Birotte, eh bien, il faudrait les en empêcher de force, monsieur! Oui, de force! C’est très beau, vos idées de liberté; mais quand une femme a un enfant dans le ventre et que vous la laissez se galvauder comme ça, s’emplir d’alcool ...

—Eh bin quoi? Le môme nage là-dedans! interjeta un loustic. Ça le conserve comme dans un bocal ... comme un chinois à l’esprit-de-vin!»

L’orateur ne daigna pas relever la plaisanterie.

«Ah! si j’étais le gouvernement! Voyez-vous, monsieur, continua-t-il en se rapprochant de Veyssières, qui, décidément, acquérait de plus en plus son estime et sa sympathie,—ils sont trop, à la Chambre, bien trop! Comment voulez-vous que cinq cent quatre-vingts et plus, autant dire six cents députés, puissent s’entendre, délibérer posément, convenablement, faire de bonne besogne? Pas possible, monsieur! Ça ne fait que du boucan!

—C’est un peu vrai, acquiesça Veyssières en souriant, par politesse.

—Ce n’est que trop vrai, monsieur, que bien trop vrai! Six cents députés! Quelle discipline peut il y avoir?... Avez-vous remarqué que les affaires ne marchent, que nous ne sommes un peu tranquilles, que quand ces messieurs du Parlement sont absents, sont en vacances?

—Eh! eh!

—Dès qu’ils plient bagage, qu’ils clôturent ce qu’on nomme leurs sessions, tout chacun, d’un bout du pays à l’autre, fait «Ouf!», tout le monde soupire: «Ah! enfin! enfin! quel débarras!»

—Oh! oh!

—C’est comme un cri du cœur ... Il semble que nous ayons un fardeau de moins à traîner. Il y a deux choses, voyez-vous, monsieur, deux choses qu’il faudrait restreindre, diminuer à tout prix, je ne cesse de le répéter: c’est le nombre de nos représentants et le nombre des marchands de vin. Mais voilà! Ça se tient. Ce sont les marchands de vin qui font les élections, qui sont tout; ce sont les rois de l’époque ... avec les députés. Je me suis laissé dire par un de mes clients, qui est un homme instruit, monsieur, un professeur de l’Université, que notre siècle serait appelé «le siècle des mastroquets». Autrefois, il n’y a pas trente ans, on ne voyait pas de femme aller prendre son absinthe ou siroter son petit verre devant le comptoir; maintenant, des moutards, des polissons ... Tenez, justement, voilà la petite Birotte ...»

Le père Jean-Louis fut interrompu en cet endroit par ladite fruitière, Mme Paquin, qui interpellait une gamine d’une douzaine d’années, sordidement vêtue, la jupe en lambeaux, des savates aux pieds, les cheveux en désordre, le teint jaunâtre, hâve et maladif, l’œil vicieux, hardi, insolent et sournois.

«Dis donc, Tavie! Tu aurais dû te dépêcher! Tu aurais aidé ta mère à remonter.

—Elle était encore _mûre_?

—Un peu, mon neveu!

—Ah! la poison! Alors j’ rentre pas ... Pas d’ presse!

—Où vas-tu encore aller traîner?

—Si on vous l’ demande, m’ame Paquin, qué qu’ vous répondrez?

—Que tu es une malhonnête.

—Zut!»

Et, tapant de la main droite sur sa cuisse, Mlle Octavie Birot tailla ce qu’on appelle une basane à l’indiscrète fruitière et lui tourna les talons.

«Croyez-vous, hein? Si ce n’est pas malheureux, des morveuses comme ça!» s’écria Mme Paquin.

Pendant ce temps le père Jean-Louis initiait Veyssières aux œuvres pies, gentillesses et prouesses de Mlle Octavie, _vulgo_ Tavie.

«Si j’étais assez abandonné de Dieu et des hommes pour avoir une enfant pareille, monsieur, je la tuerais de mes propres mains, plutôt que de la laisser ... Vous n’avez pas idée! C’est tous les vices réunis, une horreur, que cette gamine! Elle est du reste à bonne école avec sa mère! Ça se pocharde ensemble ...

—Déjà?

—Déjà! Oui, monsieur, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Et si ce n’était que ça! Tenez, nous avions là-haut, au second, à cette fenêtre du coin, un employé de l’hôtel de ville, un monsieur fort bien. Il était veuf, très tranquille, très rangé ... Jamais la moindre histoire sur son compte, jamais rien! Eh bien, cette mâtine-là l’a fait condamner à cinq ans de réclusion! Vous devinez pourquoi?

—Mais si la moralité de cette enfant est aussi suspecte que vous le dites, comment les juges n’ont-ils pas tenu compte ...

—On ne savait pas! Ce n’est qu’après qu’on a découvert ... Qui aurait pu supposer qu’une gosseline de dix ans, car elle n’avait que ça, était déjà aussi pervertie? Ce n’est qu’après qu’on s’est aperçu de ses tours. Trois mois auparavant elle avait débauché deux galopins du quartier, deux frères, dont les parents ont déménagé ... La concierge l’a surprise il y a quinze jours dans la cave avec son petit garçon, un moutard qui n’a pas encore fait sa première communion; elle a administré à mamzelle Tavie une raclée numéro un, et n’a pas eu besoin pour cela de lui retrousser les jupes ... Ah! nous vivons à une drôle d’époque, monsieur! On ne veut plus faire d’enfants, et ceux qu’on fabrique encore par hasard, c’est de la fichue graine!

—Tous ne ressemblent pas à cette fillette.

—Il y en a comme elle plus qu’on ne croit. Je pourrais vous en dire long, allez, sur les mœurs des nouvelles couches: j’ai une nièce, qui est institutrice dans les écoles communales, et qui me raconte souvent ce qui se passe autour d’elle ... Ah monsieur! On n’a jamais vu telle corruption!

—Ce qui peut vous rassurer, répliqua Veyssières, c’est qu’on a dit cela de tout temps; c’est que, depuis que le monde est monde, on n’a cessé de pousser ce même cri d’alarme. Chaque siècle a toujours eu la fatuité de se croire plus corrompu que son prédécesseur. De ce train-là, nous serions devenus tellement vicieux, tellement abjects et pourris à présent, que ...

—Nous le sommes, monsieur, c’est bien cela! repartit triomphalement le père Jean-Louis. Nous sommes tombés au dernier degré ... C’est l’alcoolisme, monsieur, qui est cause de tout, l’alcoolisme et les politiciens, deux fléaux! Vous avez beau dire que, de tout temps ... Non, monsieur, mille excuses! Jadis on ne buvait pas d’alcool!

—Mais, permettez, riposta Veyssières,—qui, semblable au picador devant le taureau, s’amusait à aiguillonner ce brave homme, déjà de nature si exalté et de lui-même si languard,—permettez! L’alcool a du bon. Seuls les peuples qui en consomment, et beaucoup, sont des peuples forts.

—Comment, monsieur!...

—Voyez les Anglais, les Allemands, les Américains! Les races sobres, au contraire, sont des races débiles et déchues, des races finies. Les Turcs vous le prouvent, les Espagnols aussi.

—Mais alors ...

—Cela renverse tous vos principes? Vous avez, je m’en aperçois, besoin de réfléchir ...

—Je vous avoue, en effet ...

—Eh bien, à une autre fois, monsieur: nous en recauserons. J’ai bien l’honneur ...

—Monsieur, au plaisir ...»

Veyssières ayant tiré sa révérence à cet interlocuteur, qu’il laissait tout désorienté et ahuri, reprit son chemin et gravit l’escalier qui conduisait chez Katia Mordasz.

La porte s’entr’ouvrit au tintement de la sonnette, et la fine tête de la vierge nihiliste apparut dans l’embrasure.

«Ah! c’est vous, Séverin? Entrez donc, mon ami, dit-elle en s’effaçant devant son visiteur. Je finis de m’habiller: vous m’excuserez ...

—Comment donc! Mais cela ne m’effraye pas!

—Ni moi, repartit Katia en riant: je suis si peu femme!

—Tout le contraire d’une coquette,—et je le déplore!

—Pas de quoi! Il y en a bien assez, il y en aura toujours de trop, de ces poupées ... Une triste engeance!»

Alors âgée de trente-deux ans, Katia Mordasz ressemblait moins à une femme qu’à un gracieux éphèbe, dont les joues et le menton n’ont pas encore revêtu leur premier duvet. Les hanches saillaient à peine; la poitrine n’accusait aucun relief. Les cheveux, châtain clair, presque blonds, étaient coupés courts et divisés par une raie sur le côté,—tout à fait comme un garçon. Le nez fin et droit, très légèrement relevé à son extrémité, décelait la hardiesse et une invincible ténacité; la bouche était petite, délicatement dessinée; les lèvres minces, comme tracées au pinceau: autre symbole, assure-t-on, d’une grande énergie de caractère; l’œil bleu, ombragé de longs cils d’or, resplendissait de candeur et de générosité, d’insouciance et de témérité. Il y avait dans l’ensemble de cette physionomie, et principalement dans l’acuité et la sereine effronterie du regard, aussi bien que dans l’éblouissant éclat du teint,—un teint rappelant cette neige rose qu’on voit briller aux plus hauts sommets des montagnes,—je ne sais quoi d’anormal et d’exotique: à première vue, on reconnaissait la femme du Nord; on devinait une Polonaise, une Russe ou une Suédoise.

Outre ce teint merveilleux, Katia possédait une main d’une incomparable perfection, une main toute menue, toute mignonne, à la fois fine et potelée, vraie menotte d’enfant, qui faisait l’admiration de Veyssières, et n’était certainement pas étrangère au plaisir qu’il goûtait près de la jeune Slave, à l’attrait que Katia exerçait sur lui. Il était encore, comme tous ces pauvres hommes, si accessible aux charnelles considérations, si attaché à la vile matière!