Part 5
— ... Laissons-le-leur, ce rire, indice de leur infériorité, et dont l’absence fait notre éloge, à nous, et nous honore ... Le Christ n’a jamais ri ... Le rire est partout preuve de bassesse ... Aussi est-ce avec une exultante fierté que nous constatons, mesdames, que les femmes écrivains ne tombent jamais dans le comique, qu’aucune d’elles ne s’abaisse à ce point ... Elles ignorent le rire: quel plus bel éloge peut-on leur décerner?... Toujours grave, digne, sérieuse, distinguée, chaste, moralisatrice, la femme laisse à son rival, à l’homme, les obscénités et immondices d’un Rabelais ou d’un Montaigne, d’un Brantôme ou d’un Saint-Simon, de La Fontaine et de Diderot, de Molière et de Voltaire, ces deux vils insulteurs du sexe de Jeanne d’Arc ...
—Bravo! Bravo!
— ...Notre littérature, à nous, toujours respectueuse des lois du bon ton et de la bienséance, est indemne de toutes ces souillures ...»
* * * * *
«As-tu fini! exclama Chantolle en haussant les épaules. Elle nous bassine, cette Philaminte, épouse de Chrysale ...
—Une raseuse!»
* * * * *
«...Ah! c’est que, pour nous, mesdames, la vie n’est pas chose risible et plaisante! Un dur chemin, semé d’ornières et de fondrières ...»
* * * * *
«Si tu crois, ma pauvre biche, murmura Ravida, que tes jérémiades vont changer quelque chose à ce chemin!
—Prends-le donc comme il est, et fiche-nous la paix!» ajouta Jourd’huy.
* * * * *
«...La femme, à qui la nature a traîtreusement assigné le rôle maternel, qui n’enfante que dans la douleur, est toute désignée ... Nous seules, mesdames ... connaissons par expérience ... tout ce qu’il y a d’amertume et de deuil dans l’existence ...»
* * * * *
«Assez! Assez! s’écrièrent simultanément Magimier, Lesparre et Ferrero.
—Oh! oui, assez! répétèrent de tous côtés les Salomoniens.
—Laissons ces dames, lasses d’enfanter, dit Sambligny, et qui voudraient que ce fût notre tour ...
—Pour rétablir l’équilibre!
—Ah! elle est bonne, celle-là!
—C’est toujours nous qui avons la meilleure part ...
—Et elles, toujours une araignée dans le plafond!
—Veyssières! fit Chantolle. Vous avez vu ce que dit à ce propos Edmond de Goncourt dans un des derniers volumes de son _Journal_? «C’est bien restreint le nombre des femmes qui ne méritent pas d’être enfermées dans une maison de fous.»
—Ce que confirme l’ancien proverbe: «La plus sage est la moins folle», riposta Ravida.
—Et ce que confirme surtout la médecine, ajouta Jourd’huy: l’hystérie est tellement répandue ...
—Fichtre oui! dit Nantel.
—Toutes, des névrosées!
—Des malades! Elles ont beau protester: c’est Michelet qui a raison! conclut Sambligny.
—Moi, les femmes, je ne m’occupe que de leur plastique, pas d’autre chose, déclarait pendant ce temps Magimier à son voisin Lesparre.
—Il y en a si peu de belles! soupira celui-ci.
—Savez-vous ce que devrait faire le gouvernement, Lesparre? interjeta Chantolle de son ton gouailleur. Il devrait réaliser le vœu de Théophile Gautier: forcer toute femme atteinte et convaincue de beauté notoire à se montrer au moins trois fois par semaine sur son balcon, pour que le peuple ne perde pas tout à fait le sentiment de la forme et de l’élégance. Voilà qui vaudrait mieux que de prêcher à la foule des turlutaines et des mensonges, comme la liberté et l’égalité ...
—Et aux femmes la concurrence avec l’homme!
—La haine du mâle!
—La révolte contre le maître!
—Contre la nature!
—Eh bien, non, mes bons amis, ce n’est pas cela que devrait faire le gouvernement! s’écria Jourd’huy. Il y a mieux que cela! Car, en effet, je reconnais avec vous que le nombre des belles femmes est bien insuffisant ...
—Oh oui!
— ... Et que si l’on pouvait l’augmenter ... Ce qu’il faudrait, c’est fonder des maisons d’éducation où les jeunes filles seraient admises dès l’enfance, et où l’on s’occuperait de les façonner, de les embellir, de les assouplir, de les engraisser; où on les initierait à tous les jeux et à tous les perfectionnements de l’amour ...
—Comme à Corinthe!
—A Milet, à Lesbos, dans toute l’ancienne Grèce.
—Ils s’y entendaient, ceux-là!
—Ah! les Grecs! Le premier des peuples! Toute notre civilisation vient d’eux ...
—Aucun ne les a surpassés ni dans les arts, ni en poésie, ni en beauté ...
—Mais encore aujourd’hui, au Japon, c’est ce qui a lieu, dit Lesparre. Outre les maisons de thé, il y a des collèges d’amour ...
—Très chic, les Japonais!
—S’entendant en plaisirs ...
—Ayant l’intelligence de la vie, de la volupté ...
—Possédant des goûts très raffinés ...
—Dans ces établissements, continuait Jourd’huy, les laides, les mal bâties, toutes celles que dame Nature a peu favorisées, ne seraient pas oubliées. Non, ne méprisons personne, sachons tirer parti de tous les éléments et de toutes les facultés. Les laides, on les mettrait à la cuisine, on leur enseignerait le blanchissage, le repassage, la couture ...
—La propreté!
—D’abord!
—Ce qui manque le plus à nos brillantes amazones!
—Il paraît!
—C’est par la crasse, selon le mot de Charles Mismer, qu’elles se distinguent ...
—Frédéric Soulié aussi l’a dit.
—Et Jules Janin: «Bas bleu, c’est-à-dire bas sale», écrivait-il ...
—Ce qui prouve ...
—Oui, la propreté avant tout!
—Voilà comment nous comprenons la femme, nous autres! exclama Ravida.
—Ah! tu veux te révolter, vile esclave!
—Ah! tu aspires à t’émanciper, citoyenne!
—Les Japonaises, quelles femmes! dégoisait de son côté l’ingénieur Lesparre. J’en ai tâté ... Ah! mes amis, je ne vous dis que ça! Une grâce, un charme, une souplesse, un enlacement, un brio, une science, une maestria, un doigté, un velouté ... Prodigieux! Incomparable!
—Assez, Lesparre!
—Arrêtez-vous!
—Vous nous faites ... monter l’eau à la bouche!
—Dites donc, Nantel, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de nous dénicher une de ces merveilles? Il doit bien y avoir quelques Japonaises dans Paris!
—J’appuie la motion de Sambligny, opina Herbeville.
—Moi aussi, déclara Ferrero.
—Nous tous l’appuyons.
—Vous entendez, Nantel?
—Je ne demande pas mieux, mes très chers: je ferai des démarches en conséquence ... Mais si vous vouliez bien maintenant me laisser parler? Que je vous dise où nous en sommes ... L’heure s’avance ...
—Nantel a la parole! annoncèrent Brizeaux et Ravida.
—Silence! Silence!
—La parole est à M. le secrétaire-trésorier! articula solennellement Veyssières.
—Avant tout, messieurs, j’ai à vous remettre la liste de nos clientes, la nouvelle liste, dit Nantel, qui tira de sa poche et commença à distribuer entre les convives de menus cahiers, composés de quelques feuilles, et faciles à dissimuler dans un carnet ou un porte-cartes. C’est moi-même, poursuivit-il, qui ai non seulement dressé, mais autographié cette liste, ainsi d’ailleurs que j’avais pris soin de le faire l’an passé. Il n’en existe pas d’autres exemplaires que ceux-ci, et vous n’avez aucune indiscrétion à redouter ...
—Nous vous voterons des félicitations, Nantel! interrompit Brizeaux.
—Une couronne civique! dit d’Amblaincourt.
—Nous vous élèverons une statue! renchérit Veyssières.
—Le plus tard possible, n’est-ce pas? reprit Nantel. Comme vous le constaterez, le nombre de nos associées—laissez-moi appeler ces dames de ce nom un peu ambitieux peut-être, et qu’elles ne justifient que passagèrement, mais qui n’en est que plus flatteur pour elles ... et pour nous;—le nombre de nos associées s’est accru de onze, et ce renfort est tout entier compris dans la première catégorie, celle du prix le moins élevé, la catégorie à cinq francs.»
La liste, qui était disposée par colonnes et sous forme de tableau, se trouvait effectivement divisée en catégories ou sections, au nombre de trois, et c’étaient les chiffres 5, 10 et 20 qui, inscrits en travers, au milieu d’une ligne, établissaient ces démarcations.
Dans la première colonne se lisait le nom des associées,—puisque associées il y a; dans la seconde, leur adresse; dans la troisième, les jours et heures auxquels elles étaient visibles; dans la quatrième, leur signalement et leurs particularités physiques et morales ou immorales.
Le livret débutait ainsi:
══════════╤══════════════════════╤═════════════════════════════════╕ │ │ │ Morel │Rue de Provence, 151. │ Tous les jours jusqu’à │ │ │4 h. (Les dimanches exceptés: │ │ │cette exception est de │ │ │règle générale et s’applique │ │ │à tous les paragraphes suivants.)│ │ │ │ Thiébault │Rue de Suresnes, 69. │ Mercredis et samedis soir, │ │ │à partir de 9 h. │ │ │ │ Lucy │Rue Bleue, 92. │ Tous les jours jusqu’à │ │ │5 h. │ │ │ │ │ │ │ Palmyre │Rue Pigalle, 41 bis. │ Tous les jours de 2 h. à │ │ │7 h. │ │ │ │ │ │ │ Duval │Rue Lavoisier, 52. │ Tous les jours après-midi. │ │ │ │ │ │ │ │ │ │ Irma │Rue Baudin, 70. │ Mardis et vendredis de │ │ │3 h. à 7 h. │ │ │ │ Fanny │Rue Lamartine, 58. │ Tous les jours jusqu’à │ │ │5 h. │ Etc. │ │ │
══════════╤═══════════════════════════════════════════╕ │ │ Morel │ Jeune, boulotte, blonde; jolies mains; │ │belles dents (pas fausses); bonne fille; │ │trop causeuse. │ │ │ Thiébault │ Jeune, petite, mince, brune; très │ │passionnée; pied d’enfant. │ │ │ Lucy │ Jeune, blonde; forte poitrine; hanches │ │accentuées; taille fine; beaucoup │ │d’entrain et de bagou. │ │ │ Palmyre │ Négresse, mûre; taille et ampleur │ │moyennes; bébête; lourdaude; grande │ │fumeuse et buveuse d’absinthe. │ │ │ Duval │ Trente ans; brune; très forte poitrine, │ │mais taille épaisse; l’air toujours │ │endormi (alcoolique??) │ │ │ Irma │ Mûre, grande, svelte, brune; très │ │gaie. │ │ │ Fanny │ Mûre, mince, élancée; très belle │ │chevelure rousse (pas teinte). │ Etc. │ │
«Je me suis mis en relation, comme l’an dernier, avec Mme de Saint-Géran, l’excellente madame de Saint-Géran, de la rue Tronchet, expliquait Nantel; je suis allé voir aussi une certaine dame Cardinet ...
—Cardinal?
—Non, Chantolle. Cette personne n’a pas de filles, que je sache, de filles à elle, j’entends, et elle se nomme réellement et tout simplement Cardinet ... Ces honorables négociantes ou courtières ont naturellement tendance à vous faire prendre des articles très chers; elles les surfont et les exagèrent à plaisir; mais j’ai su résister à ces prétentions déraisonnables et je n’ai retenu que cinq des numéros qu’elles m’ont proposés: une petite brune, ayant de très beaux yeux noirs, Mme Peyrade, Clara Peyrade, 15 bis, rue de Maubeuge ...»
A ces mots, le député Magimier redressa la tête: ce nom et cette adresse avaient été prononcés tout à l’heure devant lui, sur la terrasse du café ... Oui, c’était bien cela: Clara Peyrade ... de grands yeux noirs ...
«Je la connais, cette recrue, fit-il. Elle a deux toquades: elle exècre les Américains, pour les avoir fréquentés de trop près, et elle traite tous les hommes de mufles.
—Ça nous est égal, pourvu que le physique nous plaise, riposta Herbeville.
—A part ses yeux, c’est l’insignifiance même, reprit Magimier.
—Si elle possède des talents ...
—Ça, je l’ignore; mais elle n’a rien d’attirant: elle est petite, pâle, maigrichonne ... Vous avez la rage, Nantel, de toujours nous fourrer des femmes maigres!»
Roger de Nantel de protester aussitôt:
«Je m’efforce de vous contenter tous! Et ce n’est pas facile, ah! sapristi, non! Peut-on dire ...
—Magimier a tort de se plaindre, insinua d’Amblaincourt. Nous vous savons tous gré, Nantel ...
—Ce sacré Magimier!
—Jamais content!
—Nous verrons, mon cher, quand ce sera votre tour de remplir les fonctions de secrétaire et de sergent recruteur! Ah! je vous y attends! Nous verrons comment vous vous en tirerez! Moi qui m’ingénie à en trouver pour tous les goûts, protestait Nantel, dans tous les quartiers, afin de vous épargner de trop longs dérangements ...
—Mais oui!
—Ainsi, vous m’avez demandé une rousse de plus; eh bien, il y en a deux ...
—Nul plus que moi ne rend justice à votre dévouement et à vos mérites, Nantel, interrompit Magimier; si je vous ai froissé, c’est malgré moi, croyez-le ...
—La rage de choisir des femmes maigres! D’abord, je n’ai aucune rage, mon cher, absolument aucune! Je tâche de m’inspirer de l’intérêt collectif, de concilier tous les désirs, toutes les exigences ... Comment les aimez-vous donc, les femmes? Comment vous les faut-il?
—Je suis pour les belles femmes, répliqua le député.
—Qu’appelez-vous belles femmes? Expliquez-vous!
—Le mot se comprend de lui-même, et tout le monde sait ce qu’on entend par «une belle femme», dit Magimier. C’est tout le contraire de ces petites sauterelles ... Une belle femme est grande, forte, grasse, bien portante ...
—La santé avant tout, effectivement, la santé et la jeunesse! opina le sénateur Brizeaux. Et de la gorge! Vous vous rappelez le mot de Louis XV à propos de la jeune Marie-Antoinette?
—Non. Allez-y! cria Chantolle.
—Lorsque le secrétaire d’ambassade Bouret vint annoncer à Louis XV l’arrivée à Strasbourg de l’archiduchesse Marie-Antoinette, qui allait devenir Mme la Dauphine, le roi lui demanda comment il avait trouvé cette princesse. «Sire, elle est charmante, répondit-il. Elle a de très beaux yeux, un teint d’une fraîcheur ...—Et la gorge?— ... Le front imposant, les sourcils ...—Et la gorge? A-t-elle de la gorge? interrompit de nouveau le roi.—Sire, je vous assure que je n’ai pas pris la liberté de porter mes regards jusque-là.—Vous êtes un sot, Bouret; c’est toujours par là qu’il faut commencer, c’est ce qu’il y a de plus important ...»
—Pas bête!
—Je suis heureux de me rencontrer avec un monarque doué d’une aussi profonde expérience, dit Magimier.
—Et aussi avec un de nos premiers écrivains, avec Jean-Jacques, qui avouait, à l’occasion de Mme d’Épinay, plate comme une planche à pain, qu’«une femme sans tetons ...»
—Oh! pas de gros mots, Chantolle! implora Ravida.
—Ce n’est pas moi qui parle, c’est ce malotru de Jean-Jacques: «Une femme sans tetons n’est pas une femme pour moi!»
—Parfait! Vive Jean-Jacques! cria Magimier.
—A la bonne heure!
—Moi, je suis comme Magimier: j’aime la chair, je n’en disconviens pas ...
—Moi aussi, mon cher sénateur, repartit Ravida. Malheureusement, les neuf dixièmes des femmes d’aujourd’hui ont l’air de ne pas avoir un brin de force, un souffle de vie. Ce n’est pas capitonné, ça manque d’ampleur et de relief, c’est chétif, anémié, maladif et malsain. Ça pose pour les délicates, les langoureuses, les vaporeuses, les éthérées, les esthètes, les intellectuelles ... As-tu fini! Comme vous le disiez il y a un instant, sénateur: la santé avant tout. Vivent les femmes bien portantes, riches de sein et solides au poste!
—Bravo, Ravida!
—Les femmes où tous les attributs du sexe sont copieusement accusés, ajouta Jourd’huy.
—Et se détachent en vigueur, selon une expression du métier, reprit le peintre Ravida.
—Le style, c’est l’homme; mais le corset, c’est la femme! glapit Sambligny.
—Le corset ... et la _tournure_! compléta Jourd’huy.
—Oui! et la _tournure_!
—Le mérite de la femme, sa vocation, si je puis m’exprimer ainsi ...
—Vous pouvez, Magimier!
— ... sa vocation, c’est d’être grasse!
—Très bien! Très bien!
—Tous les vrais mâles sentent cela, le comprennent ...
—Les petits seins des jouvencelles, ce ne sont que pommes vertes, a fort congrument noté je ne sais plus quel poète:
Et la grande Déesse aux yeux impurs, Cypris, n’aime que les fruits mûrs!
—C’est cela, Chantolle! Parfait!
—Et tenez, messieurs! poursuivit Chantolle. Il y a aussi une remarque de Balzac ... un mot bien typique: «Les femmes grasses, elles n’ont qu’à se montrer, elles triomphent!»
—Eh oui! Très vrai! Bravo!
—Vous entendez, Nantel? Faites bien votre profit de ce que nous disons, mon ami, insinua Magimier.
—Quant à moi, hasarda Veyssières, je ne déteste pas une élégante sveltesse, une certaine souplesse ...
—Mais, messieurs, revenons à notre liste! Consultez la liste! objecta Nantel. Voyez combien peu de clientes minces vous avez par rapport aux grasses. Et cependant, les minces se trouvent bien plus aisément ...
—Ce qui vous démontre clair comme le jour que les grasses—les grasses jeunes—doivent faire prime! déclara Sambligny.
—Cela est tellement vrai, messieurs, dit Brizeaux, que dernièrement, dans une enquête que j’étais chargé de faire à la Préfecture de police, on me montrait un relevé statistique et comparatif des habituées de cet établissement, classées en filles maigres, c’est-à-dire ne dépassant pas certain poids—soixante-dix kilos, pour préciser,—et en filles grasses, c’est-à-dire dont le poids est supérieur à ce chiffre: eh bien, on n’en compte que dix grasses pour cent maigres.
—Puisque les maigres sont bien plus nombreuses, interrompit Chantolle, il n’y a rien d’étonnant ...
—Pardon, attendez! reprit Brizeaux. Il y a une autre raison que celle du nombre. Si les femmes grasses échappent pour la plupart à la police des mœurs, si, pour la plupart, elles n’ont pas besoin de tant se démener et s’exposer, pour vivre, et de recourir ainsi à la basse et affichante prostitution, c’est évidemment qu’elles ont moins de peine à se procurer des amateurs, bien moins que les femmes maigres. Presque toujours, ainsi que me le racontait le chef du service des mœurs, M. Barlier, quand une femme grasse,—et pas trop vieille, bien entendu,—au lieu de vivre tranquillement chez elle, aux frais de ses amis et connaissances, a affaire à ladite police, c’est qu’elle possède une tare secrète: c’est une incorrigible alcoolique, par exemple, ou bien elle est tombée sous la coupe d’un souteneur brutal, tracassier et imbécile, qui l’exploite mal, au détriment de ses propres intérêts. Mais, en thèse générale et en résumé, une femme grasse ... non seulement ce que notre ami Magimier appelle «une belle femme», mais une femme grasse, simplement, une femme de poids, réussit bien mieux et bien plus lucrativement qu’une maigre à trafiquer d’elle,—une grosse femme, selon la remarque de Barlier, est toujours sûre de ne pas mourir de faim.
—Cela tient aussi, encore une fois, comme le disait tout à l’heure Nantel comme vous-même l’attestiez il y a une seconde, mon cher sénateur, à la surabondance des femmes maigres et chétives ...
—Et aussi, du même coup, Chantolle, au goût général des hommes, insista Brizeaux. On préfère non seulement ce qui est plus rare, mais ce qui est plus plantureux, ce qui atteste le mieux le sexe ...
—Les femmes qui, par leurs seins et leur croupe, sont plus femmes que les autres, acheva Sambligny.
—C’est cela! fit Brizeaux.
—C’est cela! C’est cela!
—Ces gredins d’hommes! Tous, si matériels, d’appétits si grossiers, recherchent la chair, se complaisent dans la basse sensualité ... N’est-ce pas, mon vieux Magimier? interpella Sambligny.
—Il y a certaines nuances, répondit Magimier. L’idéal, pour moi ...
—Vous avez un idéal? demanda Nantel.
—Magimier qui a un idéal!
—Ah! voyons l’idéal de Magimier! exclama Veyssières. Voyons l’idéal!
—Je le connais! s’écria Chantolle. C’est sa voisine et amie Angélique, l’opulente, protubérante et exubérante Bombardier, le mastodonte Angélique ...
—Il me les faut plus jeunes, Chantolle, de beaucoup plus jeunes. Mon idéal,—car j’ai un idéal, oui, comme nous en avons tous un en fait de femmes, un idéal qui n’est pas toujours le même, pas toujours immuable, pour chacun de nous, qui varie même diantrement dans le cours de l’existence ...
—Heureusement!
—C’est le plaisir!
— ... qui passe d’un extrême à un autre, vous fait, par exemple, désirer une femme brune quand vous en avez possédé trop de blondes, aspirer à une mauviette après une série de boulottes ...
—Convoiter une maigre en été, lorsque la chaleur vous accable, insinua Brizeaux; et, au contraire, par les temps de neige et de gel, une ample nappe de chair vive ...
—Diversité, c’est ma devise! chantonna Sambligny.
—Notre devise à tous! ajoutèrent Ferrero et d’Amblaincourt.
— ... Mon idéal d’aujourd’hui, poursuivit Magimier,—écoutez bien, Nantel, et réglez-vous là dessus dans vos enquêtes et pourchas de sergent recruteur, cher ami!—mon idéal actuel, c’est la femme grande et forte, jeune, n’ayant pas atteint la trentaine, à la peau blanche et satinée, au corsage plantureux, saillant et résistant, puissante des épaules et des hanches, mais dont la taille est restée mince, ronde et flexible ... un 8, tenez, mon bon! le chiffre 8 offre bien l’emblème de mon sujet.
—Pas mal! Pas mal! fit Sambligny en dodelinant de la tête.
—Pas mal! répétèrent Ravida et Brizeaux.
—Mais, messieurs, nous avons cela! Voyez votre liste, consultez le catalogue!
—Notez bien, poursuivait Magimier, je diffère essentiellement des Orientaux, moi. L’embonpoint, chez eux, est la caractéristique indispensable de la beauté. Ils ont, comme vous savez, tout un système d’engraissement à l’usage des femmes, et plus une fille est obèse, plus cher elle vaut ... Moi, ce n’est pas cela. L’obésité, je ne la veux qu’aux seins et aux hanches ...
—Le corset et la _tournure_! interrompit de nouveau Jourd’huy.
—Les femmes plus femmes que les autres, ainsi que je le disais, rappela Sambligny.
— ... Je tiens absolument à une taille fine et juvénile. Le chiffre 8, quoi, encore un coup! acheva Magimier.
—Moi, contait d’Amblaincourt à son voisin Herbeville, j’aime les hanches développées et les seins menus, le type de l’antique Dionysios, cher aux Grecs ...
—Je raffole des jolies mains, déclarait Veyssières, des mains mignonnes et potelées, aux doigts effilés ...
—Moi, ce sont les pieds.
—Moi également, Chantolle, je suis pour les pieds, répliqua Nantel. Un pied petit, bien cambré, finement et coquettement chaussé ...
—Rien d’éloquent comme ça! acheva Chantolle. Les pieds des femmes devraient intéresser tous les hommes, au dire du maître ès arts d’amour Casanova.
—C’était aussi l’avis de Restif, un autre fervent connaisseur, répliqua Nantel.