Émancipées

Part 4

Chapter 43,448 wordsPublic domain

— ... Ils ne cachent pas leur jeu, d’ailleurs; ils se vantent bien haut de leur dessein. Proudhon, l’infâme Proudhon, l’a dit: «S’il fallait choisir entre l’émancipation de la femme et sa réclusion, je préférerais la réclusion» ...

—Mais il n’a pas eu le choix!

—Il est franc, celui-là!

— ... Le foyer, citoyennes, le ménage, la famille: voilà l’ennemi! Pas d’illusion à se faire ... Un des esprits les plus nets et les plus lumineux de notre époque, M. Jules Bois, nous en avertit dans son _Ève nouvelle_: «Tant que le foyer existera, la femme sera esclave.» Et, avec sa clairvoyance et sa précision habituelles, il ajoute: «La ménagère est aussi fatale à son sexe que la prostituée» ...

—A la bonne heure!

—Bravo! Bravo!

—Voilà qui est parler!

— ... Et encore, citoyennes, les prostituées protestent à leur façon contre l’ordre établi, contre la tyrannie de l’homme; tandis que les ménagères, les femmes dites d’intérieur et les mères de famille ...

—Les pot-au-feu!

—Les poules couveuses!

— ... S’inclinent devant ce despotisme, subissent de plein gré ces affronts, cet odieux servage, et déshonorent notre sexe!...

—Bravo! Bravo!

—Bravo, Elvire!

— ... Mais, hélas! ils sont rares, citoyennes, ceux qui ont le courage, l’élévation et la lucidité d’esprit de M. Jules Bois! Nos adversaires sont nombreux et puissants: nous aurions tort de nous le dissimuler. L’un d’eux, l’académicien François Coppée, n’écrivait-il pas, hier encore, que «la femme de l’avenir nous apparaît comme une sorte de pédante abondamment pourvue de brevets et de parchemins scolaires ...»

—Oh! oh!

— ... «ne parlant jamais que de ses droits, égale et même plus volontiers supérieure à son compagnon de chaîne, si elle n’a pas carrément opté pour l’union libre et ses cyniques conséquences; bref, une créature assez répugnante et tout à fait insupportable ...»

—Oh! Oh!

—C’est lui qui est cynique!

—Répugnant!

— ... «Tandis que nous autres, affreux retardataires, reprend M. Coppée, nous croyons que la femme est, par sa nature même, encore plus épouse qu’amante, et encore plus mère qu’épouse; nous estimons qu’elle n’est point faite pour les études et les professions contentieuses; nous demeurons convaincus qu’elle n’a rien à gagner à mener une existence dissipée en occupations extérieures ...»

—Assez! Assez!

— ... Vous le voyez, citoyennes, toujours la maison, la vie de famille, ne pas sortir, être tenues en laisse comme des esclaves ou des bêtes ...

—C’est cela!

— ... Et on nous accuse d’être le fléau de la France, la cause de sa déchéance et de sa perdition! Écoutez ce que dit de nous, dans le journal _le Soleil_, M. Jean de Nivelle, _alias_ Charles Canivet: «L’émancipation de la femme deviendra un agent très actif de la dépopulation: c’est fatal ...»

—Eh bien, après?

—Que nous importe!

— ... «Quelle singulière société que celle où l’on verrait la confusion complète des sexes! s’écrie avec désespoir M. Canivet. Une société où tout le monde, mâles et femelles, se mettraient à bavarder sur les affaires publiques, et où, par suite de ces délibérations prolongées, il n’y aurait plus personne pour soigner la cuisine, ravauder les bas et raccommoder les chaussettes!»

—Nous les ravauderons à tour de rôle avec ces messieurs!

—A tour de rôle, mais oui!

—Pourquoi toujours nous?

—Évidemment, citoyennes, et vous avez touché du doigt la plaie! Pourquoi toujours la femme astreinte seule à ces basses œuvres? Est-ce que l’homme n’use pas comme nous ses vêtements, ne mange et ne boit pas aussi bien que nous, ne salit pas tout comme nous son linge, sa vaisselle et sa chambre? Eh bien, est-ce qu’il ne pourrait pas comme nous et aussi bien que nous recoudre ses boutons, repriser ses chemises, préparer le dîner, savonner et repasser le linge, laver les assiettes et balayer le plancher?...

—Bravo!

— ... En quoi déchoirait-il de partager cette besogne avec nous, de s’occuper, avec nous et comme nous, des soins à donner aux enfants, aux nouveau-nés; de leur entretien, leur élevage, leur nettoyage? Eh bien, en réponse à d’aussi raisonnables et équitables propositions, voilà qu’un singulier démocrate, un étrange et faux socialiste, qui signe «Le Solitaire», demande que «des Écoles d’allaitement pour hommes soient fondées» ...

—Oh! oh!

—Il est facile de se moquer ...

—Ce n’est pas répondre ...

—Tout le fardeau retombe sur nous: grossesse, accouchement, allaitement ...

— ... Et, encore une fois, pourquoi toujours nous, citoyennes? Pourquoi toujours la femme ployée sous le faix, enchaînée au logis, humiliée, domestiquée, asservie, réduite à l’état d’animal ou de chose? Nous maintenir dans ce servage, dans cette géhenne et cet abrutissement, voilà le vœu, l’unique vœu de ces messieurs! Leur audace, je vous le disais il y a un instant, leur audace ne connaît pas de bornes. Écoutez les menaces de l’un d’eux, de M. Paul Dollfus, de _l’Événement_: «L’égalité des sexes engendrera la bataille, et, naturellement, la victoire sera du côté du biceps ...»

—Nous en avons autant qu’eux, du biceps!

—Nous le leur prouverons, s’il le faut!

— ... Permettez-moi de continuer, citoyennes. «L’homme ayant vu ce qu’a produit l’égalité, fruit de la liberté, prendra ses précautions; il réintégrera les vaincues dans le gynécée, d’où elles n’auraient jamais dû sortir ...»

—Oh! oh!

— ... «Et, pour leur ôter à jamais toute idée d’égalité, on les mettra plusieurs dans le même, dans le même gynécée. Le féminisme aura ainsi trouvé son remède, son vrai remède: la polygamie. Une bonne cure de polygamie ...»

* * * * *

—«Mais parfait! superbe! exclama Ravida. C’est tout à fait ce que nous disons!

—Ce que nous pratiquons!

—Silence! Silence! Chut! grondèrent Sambligny, Veyssières et d’autres Sages. Écoutons donc!»

* * * * *

«...M. Paul Dollfus se fait l’écho, vous le remarquerez, citoyennes, de ce misérable Fabre d’Olivet, dont je vous parlais il y a un instant, et de bien d’autres ... La polygamie, oui, voilà ce dont on nous menace ... Mais si nous devons honnir de pareilles doctrines, vouer à l’opprobre et à l’exécration les lâches qui osent les émettre, que ne devons-nous pas dire des femmes qui se rangent parmi nos adversaires, des femmes qui trahissent leur propre cause, la cause sacrée des opprimées et des victimes? Car il y en a, citoyennes, il en existe, de ces félonnes! N’est-ce pas une femme qui signe Jean de Bourgogne et a eu le cynisme d’écrire, dans les _Matinées Espagnoles_, une revue dirigée par une femme cependant, par la célèbre madame Ratazzi ou de Rute: «En admettant que l’élément féminin s’impose jamais au Palais-Bourbon, il faudra, de toute nécessité, apporter certaines modifications au règlement, imposer diverses conditions à ces dames ... Il sera bon de ne pas les laisser souvent seules: elles se mangeraient!»

—Oh! Oh!

— ... Si c’est là l’opinion que nous avons de nous-mêmes, comment voulez-vous, citoyennes, que les hommes nous aient en estime et nous jugent dignes de prendre place à leurs côtés? «N’oublions pas que nous sommes et resterons le _sexe faible_! s’écrie une autre, Mme Sorgue, dans la _Revue de France_. La femme, comme l’a dit un de ses vrais amis, Michelet, est une malade ...»

—Oh! Oh!

—Drôle d’ami!

—«...une malade; oui, hélas! UNE MALADE ...»

—L’éternelle blessée!

—Ah! oui, l’éternelle blessée!

—Et «douze fois impure», n’oublions pas!

—C’est vrai! Douze fois!

—Pas une de moins!

—«... UNE MALADE. Les charges écrasantes de la maternité lui constituent une psychologie spéciale, qui fait d’elle, surtout et avant tout, une instinctive, une impulsive, une sensitive, une ...»

—Une pauvre machine détraquée!

—Une déséquilibrée!

— ... Si les femmes parlent d’elles-mêmes en ces termes ...

—C’est une honte! Cette madame Sorgue ...

—C’est elle qui est insensée!

—Folle à lier!

— ... Et Mme Séverine, citoyennes, elle, dont la plume féconde ...»

* * * * *

«Les voilà qui vont bêcher Séverine à présent! murmura Chantolle.

—Presque toutes la jalousent et l’exècrent, comme jadis elles abominaient George Sand, répliqua Veyssières. Si vous voulez entendre dire du mal des femmes, ce sont les femmes qu’il faut écouter ...

—Silence donc, Veyssières! Écoutez vous-même ...»

* * * * *

«...Elle n’en fait pas mystère, Mme Séverine; elle vous l’avoue sans vergogne, dans une de ses récentes chroniques du _Journal_: «Je suis de celles qui préfèrent, qui auraient préféré, pour la femme, seulement le titre de compagne; le rôle d’ombre doux et câlin, volontiers effacé, derrière le maître à tous redoutable, par soi seule asservi ...» Le MAÎTRE, elle le reconnaît ...

—Oh! Oh!

— ... Elle trouve «doux, bon et juste d’être aimée, protégée ...»

—Protégée!

—Oh! Oh!

— ... JUSTE D’ÊTRE PROTÉGÉE!...

—Oh! Oh!

— ... Du reste, citoyennes, j’ai l’intention de vous demander de vouloir bien confirmer le blâme lancé parla Ligue de l’Affranchissement des Femmes, sur la proposition de nos éminentes sœurs d’armes, Mmes d’Estoc et Astié de Valsayre, contre Mme Séverine, pour avoir refusé de se battre en duel avec M. Mermeix, qu’elle avait outragé dans le _Gil Blas_, sous son pseudonyme de Jacqueline ...

—C’est vrai! Oui! Oui!

— ... Ce blâme a été rédigé en ces termes par le comité de la Ligue de l’Affranchissement: «Toute femme qui ne prend pas la responsabilité de ses actes et accepte qu’un homme se batte à sa place commet un acte d’infériorité. Tel est le cas de Mme Séverine dans l’incident qui a occupé toute la presse[3].» Comment pouvons-nous, en effet, affirmer, d’un côté, que nous sommes les égales de l’homme, et, de l’autre, exciper d’une prétendue infériorité et nous dérober vis-à-vis de lui? Il y a là une contradiction et aussi une couardise que je vous laisse le soin de qualifier, citoyennes. Remarquez d’ailleurs que l’ex-directrice du _Cri du Peuple_ est coutumière du fait, qu’elle aussi ressasse que «la femme doit être épouse et mère avant tout» ...

—Le refrain de la ballade!

— ... qu’elle s’était déjà pareillement dérobée, au mois d’août 1885, lorsque le comité de la Fédération républicaine socialiste la sollicitait de poser sa candidature électorale. «Je suis restée trop femme, écrivait-elle alors, pour n’être pas de beaucoup au-dessous d’une tâche qu’une citoyenne plus virile accomplira certes mieux que moi ...» On ne pouvait se moquer de nous plus perfidement ...

—Certes!

—C’est évident!

— ... Et elle se déclarait «vraiment indigne d’appartenir au sexe auquel nous devons Mme Astié de Valsayre» ...

—Oh! Oh!

—Conspuons Séverine!

—A bas Séverine! A bas Séverine!»

* * * * *

«Ça t’apprendra, Séverine! murmura Chantolle. Voilà ce qu’on gagne à refuser de se rendre ridicule!»

* * * * *

Surexcitée, emballée, infatigable, Elvire Potarlot continuait, d’une voix fluette, une voix de castrat, mais suraiguë, très perçante, et qui arrivait distinctement aux oreilles des Salomoniens:

«Il n’y a pas à s’illusionner, citoyennes, et il faut avoir le courage de le dire, de le proclamer bien haut: tant que l’homme et la femme, accomplissant tous deux et simultanément le même acte, aboutiront à des résultats essentiellement différents, tant que le mâle, égoïste, sensuel et cynique, ne recueillera que du plaisir là où sa compagne risque tous les embarras et les dangers de la conception, c’est-à-dire une griève maladie, de longues et cruelles souffrances, et la mort même ... non, citoyennes, il n’y aura pas d’égalité possible entre l’homme et la femme, parce qu’il n’y aura pas de justice pour celle-ci ...»

* * * * *

«Ah çà! Est-ce qu’elle aurait la prétention, d’intervertir les rôles? insinua Sambligny. Est-ce qu’elle songerait à mettre le cœur à droite, la tête aux pieds, et l’homme enceinte?

—C’est que ces dames en sont là, mon bon, répliqua Chantolle. Avec leur manie égalitaire, elles ne doutent plus de rien ...

—Chut! Chut!»

* * * * *

«...Oh! je n’ignore pas, citoyennes, combien ces idées peuvent vous sembler prématurées, chimériques même! C’est un rêve, direz-vous. Mais Platon, le divin Platon, le plus grand des philosophes, l’a fait, ce rêve; c’est le sien, c’est l’identification de l’homme et de la femme sous le nom d’androgyne, et je n’ai pas à m’attribuer l’honneur de cette découverte. Une de nos plus célèbres devancières, la vaillante et victorieuse adversaire des Proudhon, des Michelet, des Auguste Comte, tous ces piètres penseurs et pitoyables républicains, la sagace et savante auteur de _La Femme affranchie_, Mme Jenny d’Héricourt, nous en avertit d’ailleurs et dans un superbe langage: «L’homme n’est qu’une femme enlaidie sous tous les rapports ...»

—Bravo!

—Très bien!

—«...La femme seule renferme et développe le germe humain; elle est créatrice et conservatrice de la race ... Seule dépositaire du germe humain, elle l’est également de tous les germes intellectuels et moraux; elle est l’inspiratrice de toute science, de toute découverte, de toute justice; la mère de toute vertu.» La femme est tout, en un mot, pour Mme d’Héricourt; l’homme n’est rien, ne sert à rien,—pas même, citoyennes, pas même à féconder celle qu’il nomme sa femelle. «Il n’est pas bien sûr, déclare cette géniale dialecticienne, _il n’est pas bien sûr que le concours de l’homme soit nécessaire pour l’œuvre de la reproduction_; c’est un moyen qu’a choisi la nature; mais _la science humaine parviendra_, nous l’espérons, _à délivrer la femme de cette sujétion insupportable_[4].» Tel est aussi mon plus ferme, mon plus constant espoir, citoyennes. Et j’ai la joie de le voir partagé et soutenu par les plus judicieux et les plus profonds esprits de notre siècle. Résumant les travaux des premières doctoresses anglaises et américaines, M. Jules Bois ne nous a-t-il pas appris que c’est la brutalité de l’homme, _un coup de poing donné par l’homme sur le ventre de la femme_,—un coup de griffe donné aussi sans doute en même temps par tous les mâles sur les flancs de toutes les femelles,—_qui a provoqué le tribut de la menstruation; mais qu’un jour luira_, la science nous autorise à le croire, _où ce tribut cessera d’être payé_[5]? Voilà, citoyennes, ce qui me soutient et me console, ce qui doit nous réconforter toutes; voilà l’étoile qui me guide, le noble but de libération où toutes nous devons tendre ...

—Bravo!

— ... Quant à moi, je ne me lasserai pas de lutter ...

—Bravo, Elvire!

—Vive Elvire! Bravo!

— ... Je ne me lasserai pas de lutter contre cette ancienne moitié de nous-même, devenue notre exploiteur, notre tyran ... Dans quelques semaines, citoyennes, nous fêterons l’arrivée parmi nous de Mrs Simpson, la digne successeur de Victoria Voodhal, fondatrice de la _Société de l’amour libre_ ... Nous n’en sommes pas là encore, nous, infortunées femmes de France! Nous n’osons, nous ne pouvons réclamer que la liberté du divorce,—le divorce par consentement mutuel, ou, plus simplement encore et selon le postulat des plus autorisées d’entre nous, le divorce par la volonté d’un seul des époux ...

—Bravo!

— ... De même que, pour se marier, on n’est point tenu de faire connaître les motifs qui vous poussent à prononcer le oui décisif et solennel, de même, pour se démarier, pour divorcer, nul ne devrait être contraint d’invoquer et de révéler les causes de sa désunion ...

—Bravo!

— ... C’est clair comme le jour. Et c’est par ce vœu, ce vœu aussi légitime que modeste, que je terminerai, citoyennes, c’est la suppression de cet arbitraire, l’anéantissement de cette anomalie et de cette tyrannie, que je vous propose d’acclamer; c’est à la liberté, à la liberté pleine et entière du divorce, que je vous convie de boire!»

* * * * *

«Mais rien ne nous empêche de nous y associer, à ce vœu si modeste, observa Ravida.

—Au contraire!

—Comme ça se rencontre!

—A la liberté du divorce! Au divorce par consentement mutuel!

—Par consentement d’un seul même! J’te crois, que j’y bois! murmura Sambligny. Ah! fichtre!

—Qui donc prétendait que nous n’étions pas d’accord avec ces dames?

—Selon moi, expliquait durant ce temps Lesparre à Herbeville, le divorce ne deviendra une chose juste, admissible et pratique, que le jour où l’homme pourra renvoyer sa femme dans le même état qu’il l’a prise, c’est-à-dire vierge ...

—En supposant que ...

—Bien entendu! en supposant que ... Actuellement, elle n’a plus la même valeur lorsqu’on la rend: c’est comme une marchandise qui aurait subi un déchet ...»

* * * * *

Cependant l’ovation «prolongée» qui avait suivi le discours de Mme Elvire Potarlot venait de prendre fin, et une autre voix maudissait à son tour, dans la salle voisine, le barbare despotisme du sexe laid.

«...Avec le plus astucieux acharnement, il s’est appliqué à nous confiner, nous emprisonner ... le fardeau de la maternité, le soin des enfants ... les répugnantes corvées du ménage ...»

* * * * *

«Vous devez reconnaître cette voix, Magimier? lança Chantolle. C’est celle de votre séduisante voisine Angélique, Mme Bombardier!

—Vous croyez?

—Oui, je crois, mon ami, et vous en êtes sûr, vous!

—Silence donc, Chantolle! Écoutons!»

* * * * *

Il était d’autant plus nécessaire de ne faire aucun bruit que la nouvelle oratrice, au lieu de la voix suraiguë d’Elvire Potarlot, ne possédait qu’un ton de fausset, une sorte de glapissement aigrelet, nasillard et pleurard, de portée restreinte.

«Durant des siècles et des siècles, la pauvre opprimée ... déclarée indigne de gérer les affaires publiques ... n’ayant que des devoirs et aucun droit, traitée en mineure, en irresponsable ... piétinée, écrasée par ses bourreaux ...

—A bas les hommes!

—A bas! Oh! oh!

— ... Ménagère ou courtisane, servante ou prostituée, voilà ce que l’homme a fait de la femme, voilà, mesdames ...»

* * * * *

«Ah! ce n’est plus citoyennes!» chuchota Veyssières.

«...Comme il la comprend et la veut ... toujours à son service ... pour ses besoins et son agrément ...

—Guerre aux hommes!

—A bas! A bas!

— ... Même aujourd’hui, après tant d’efforts ... les salaires attribués à la femme, dans les ateliers, les administrations, partout, sont des plus chétifs, absolument dérisoires ... C’est afin toujours de la tenir asservie, de pouvoir faire d’elle, en toute occasion, selon son caprice ...

—Oui! C’est cela!

—Bravo! Bravo!

—A bas les hommes!

— ... Mais leur règne, le règne de ces oppresseurs, de ces exploiteurs et persécuteurs ... oui, mesdames, touche à sa fin ... Fini!... L’aube a lui ...

—Bravo!

—Ah! Ah! Ah!

—Bravo! Bravo!

— ... Et je lève mon verre en l’honneur de cette libération, je bois ... je bois ... et à l’émancipation complète et prochaine de la femme!»

* * * * *

«Mais nous aussi! Nous _idem_! Mais de tout cœur! s’écrièrent en pouffant de rire et en applaudissant les disciples de Salomon.

—Nous ne désirons que ça!

—Demandons-leur donc, insinua Veyssières, si l’émancipation de la femme ne signifie pas sa prostitution, quelle différence ...

—Taisons-nous! Pcht! Pcht! En voici une autre!»

* * * * *

Celle-là avait la voix plus grêle encore que celle de Mme Angélique Bombardier, et on ne percevait que des lambeaux de phrases:

«...La citadelle du mariage ... la saper sans relâche, la démolir ... Car l’homme veut une domestique, non une compagne, une bonne à tout faire, une esclave ...»

* * * * *

«Qui donc tient le crachoir? demanda irrévérencieusement Jourd’huy.

—Je ne sais pas, fit Veyssières avec un haussement d’épaules. Peut-être Mme Cherpillon ...

—Non ... plutôt Mme Magloire, répliqua Brizeaux.

—Silence! Silence! Chut!»

* * * * *

«...La femme qui se marie se donne un maître, elle s’avilit ...

—Bravo! C’est cela!

— ... Elle s’avilit ... Comparaître devant l’écharpe d’un maire et l’étole d’un prêtre ... Jurer soumission et obéissance ...

—Oh! Oh! Obéir! Oh!

—A bas les hommes!

— ... Un maître, un tyran ... Tant que vous maintiendrez le foyer, la famille, l’union légale ... rien de fait ... Aussi cette forteresse ... _Delenda Carthago!..._ Cette union, c’est l’asservissement ... Je bois à la suppression du mariage!»

* * * * *

«Et moi donc! soupira Sambligny. Ne vous mariez pas! c’est ce que je dis toujours à mon personnel ...

—Nous aussi, nous buvons ... Nous tous! Mais comment donc! Mais enchantés!... clamèrent en s’esclaffant les Salomoniens.

—Comme nous marchons bien de conserve avec ces dames! ajouta Roger de Nantel. On jurerait que nous nous sommes donné le mot, que nous faisons campagne ensemble!

—Eh oui!

—Tout ce qu’elles réclament, c’est également ce que nous voulons, ce que nous avons déjà, nous, ce que nous mettons en pratique, observa Ferrero.

—Et on parle de la guerre des sexes! s’écria Chantolle.

—Mais jamais plus délicieuse harmonie, plus touchant accord ...

—Plus intime union n’a régné ...

—Taisons-nous, Ravida! Pcht! Pcht!»

* * * * *

Une voix douce, argentine et musicale, lente, caressante et dolente, avait succédé aux maigres et imperceptibles tremolos de la précédente oratrice.

* * * * *

«Celle-là, c’est Mme de Chastaing, annonça Veyssières.

—C’est donc au nom des «Infécondes» ...

—Chut! Chut! Du silence!»

* * * * *

«...Nous aussi, nous sommes des vôtres, mesdames! Et comment n’en serions-nous pas? N’est-ce pas la Ligue de l’Affranchissement des Femmes, qui, par la voix si autorisée de son secrétaire, Mme Astié de Valsayre, et par celle de ses non moins éminentes déléguées, Mmes Charrière et Louvet, a le mieux formulé nos principes et résumé notre programme? «L’état social actuel donne à la femme _le droit de l’avortement_, et il y a, en conséquence, lieu d’acquitter toutes les accusées,—toutes les accusées d’infanticide,—qui sont des victimes, et non des coupables[6].» Voilà parler, mesdames! Et ces mêmes fortes et grandes paroles, je les retrouve ailleurs encore, dans les bouches les plus éloquentes, les plus écoutées ... L’amour, comme le constate si ingénument et si sincèrement Mlle de Bovet, dans ses _Confessions_, n’est qu’une chose «assez insipide et passablement malpropre», répulsive à toute créature d’élite, qui ne peut convenir qu’aux êtres inférieurs, «à ma chienne Lola, surnommée Montès, à cause de sa légèreté de mœurs ...»

* * * * *

«Dis donc, toi! N’en dégoûte pas les autres! grommela Jourd’huy.

—Si c’est ainsi qu’elles apprécient l’amour ...

—Nous ne risquons rien, nous, de ...

—Ah! je t’en ficherai, des créatures d’élite!

—Plutôt les gotons et les souillons!

—Elle ne doit ni boire ni manger, celle-là, pour ne pas ressembler à sa chienne!

—Ni marcher, ni dormir, ni respirer ...

—Écoutez donc! Pchtt!»

* * * * *

«...La fécondité, si appréciée chez les femelles des animaux, est, chez les femmes, un malheur redouté. Voilà un fait général, certain, indéniable ... L’homme, toujours égoïste et toujours privilégié, ne s’inquiète nullement des grossesses. «Ce n’est pas lui qui écope», selon la familière expression de la plus spirituelle de nos romancières. Mais la femme, elle, victime de l’implacable fatalité ... Ah! mesdames, comme je comprends bien cette tristesse qui pèse sur le sort de la femme! Le rire est le propre de l’homme,—de l’homme, toujours sans idéal, toujours matériel, terre à terre, rampant et grossier ...

—Bravo! A bas les hommes!