Part 3
—C’est cela, c’était leur métier! Vous avez dit le mot, Sambligny. Et il n’y a rien de tel que les professionnelles! déclara Chantolle.
—Assurément, fit Magimier. Lorsque j’ai besoin d’une paire de bottines, je m’adresse à un cordonnier; si j’ai une molaire à me faire extirper, j’implore l’aide d’un dentiste. De même ...
—Toujours des spécialistes, quoi!
—Évidemment!
—C’est du reste ce que nous faisons.
—Je voyais dernièrement une nouvelle classification féminine, qui a trait justement à ce que nous disons là et confirme tout à fait nos principes, annonça d’Amblaincourt. Elle est due à un jeune écrivain, d’une psychologie très subtile, comme on dit, très goûté, M. Paul Adam. Les femmes, ainsi que les cochers de fiacre, se divisent en deux catégories, selon lui: femmes d’amour ou professionnelles, et amoureuses de contrebande, amoureuses occasionnelles,—comme il y a cochers patentés et maraudeurs.
—Très joli!
—Ne prenez jamais les maraudeurs: ils ignorent le métier, ne battent pas leurs coussins, ne nettoient pas leur véhicule, et vous font, pour comble, payer plus cher que le tarif.
—Et vous querellent, vous font des scènes, par-dessus le marché!
—Il y a une catégorie que vous oubliez, d’Amblaincourt, dit Herbeville, celle des femmes qui ne sont ni professionnelles ni maraudeuses, les femmes chastes, honnêtes, vertueuses ... Il y en a, et plus qu’on ne croit.
—Beaucoup, certainement!
—Personne ne conteste ...
—Mais nous n’avons pas à nous occuper de celles-là! riposta avec conviction Léopold Magimier. Elles ne comptent pas pour nous. C’est comme si ce n’étaient pas des femmes, du moment qu’on ne peut pas ...
—Très vrai, Magimier!
—Je suis et nous sommes tous, n’est-ce pas? comme ce capitaine de vaisseau qui ne croisait jamais devant les ports où il ne lui était pas loisible de débarquer ...
—C’est évident!
—A quoi bon?
—Nous avons suffisamment d’escales, suffisamment de femmes ...
—Et nous en trouverons toujours, de celles-là, de ces bonnes, faciles, accommodantes et charmantes personnes! s’écria Jourd’huy. Nous en trouverons toujours, à discrétion et indiscrétion ...
—Oui, je vous le garantis, j’en réponds, moi, votre fondé de pouvoir! protesta Nantel en riant.
— ... Comme en ont trouvé nos pères, nos grands-pères, nos arrière-grands-pères, comme on en a trouvé de tout temps ...
—Et comme on en trouve aujourd’hui plus que jamais.
—Du train que nous y allons ...
—Avec toutes ces déclassées et inclassées ...
—Les femmes ne sont pas chères!
—Au surplus, pas d’inquiétude à avoir, affirma Veyssières. Si, par hasard, par impossible, elles le devenaient, chères, si la denrée arrivait à se raréfier chez nous, immédiatement on aurait recours à l’importation ...
—A propos, interrompit Ravida, j’ai rencontré l’autre jour Drouin, l’explorateur. Vous le connaissez, Lesparre? Il était ingénieur des mines ...
—Nous sommes camarades de promotion.
—Je le connais aussi très bien, dit Chantolle.
—Moi également, ajouta Ferrero.
—Il m’a emmené déjeuner chez lui, reprit Ravida. Il habite à Neuilly, avec deux magnifiques Circassiennes, dont il a fait emplette à son retour de Khiva: une grande et forte brune, et une blonde mince, une blonde merveilleuse!
—Il en a une santé, celui-là, pour aller s’approvisionner de femmes à l’étranger! murmura Jourd’huy.
—Je comprends cela, moi, repartit Brizeaux. Les Circassiennes, c’est l’idéal des femmes: belles, bien faites, splendidement taillées, grasses, fermes, et voluptueuses avec cela!
—Et soumises, dociles, obéissantes ... L’idéal tout à fait!
—Laissez-moi donc continuer, dit Ravida. Je n’ai pas terminé l’histoire de Drouin ... Une sienne cousine s’est mis en tête récemment de le conjoindre à une riche héritière. «Tu ne peux pas rester célibataire jusqu’à la fin de tes jours, mon ami!—Pourquoi donc pas, ma cousine?—Mais, mon cher enfant, il faut se créer un intérieur ...—J’en ai un.— ... Une famille.—Des embêtements? Merci bien! J’ai tout ce qu’il me faut à domicile.—Comment, ce qu’il te faut?—Certainement.» Il a eu l’aplomb de l’inviter et de lui présenter ses deux bayadères ... «Trouvez-moi donc de pareilles beautés autour de vous, cousine! Quelle plastique, hein? Et pas besoin de les mener dans le monde, celles-là! Pas de frais de toilette ni de représentation avec elles! Tout avantage! Tout bénéfice!—Mais, mon pauvre ami, encore une fois, ça n’a qu’un moment, ces distractions-là! se récriait la chère dame. Ce n’est pas sérieux!—Comment, pas sérieux?—Ce ne sont pas des femmes, cela!—Pas des femmes? Mais regardez donc ...—Ce sont des sauvages!—Par le temps qui court, c’est ce qu’il y a de mieux, cousine. Ces sauvages-là, voyez-vous, c’est préférable à toutes vos raffinées, vos esthètes, vos savantasses, vos émancipées, toutes vos femmes supérieures et fin de siècle.—Mais, mon enfant, ce ne sont pas des compagnes que tu as là! Il n’y a pas d’échanges de pensées, pas de conversations possibles avec ces malheureuses ...—D’abord, cousine, désabusez-vous: elles ne sont pas du tout malheureuses, mes belles sauvagesses; rien ne leur manque, et il suffit qu’elles expriment un désir pour qu’il soit réalisé. Il est vrai que leurs désirs sont forcément restreints par leur ignorance, mais cela n’en vaut que mieux pour elles d’abord et pour moi ensuite. Elles n’éprouvent pas le besoin par exemple, d’étudier l’algèbre ni la paléontologie, de pétitionner pour obtenir le vote intégral ni de pérorer dans les réunions publiques. Quant à converser avec elles, je vous avoue qu’en effet cela nous est assez difficile: je ne baragouine que quelques phrases de leur idiome, et elles n’entendent pas un mot de français. Mais, ma chère cousine, je ne les ai pas emmenées avec moi pour discourir et faire assaut d’éloquence. Lorsqu’il me prend fantaisie de deviser et de discuter, j’ai mes amis ... J’ai mes livres pour me récréer et m’instruire ...—Mais, mon pauvre garçon ...—Tenez, cousine, une supposition, une preuve! Dites à un homme de choisir entre deux jolies filles, dont l’une sera aveugle, mais causera admirablement, parlera comme un ange, et dont l’autre sera muette, mais aura de beaux yeux, des yeux ravissants. Ce sont les yeux qui l’emporteront sur la langue, c’est la muette que cet homme choisira, que tout homme prendra ...»
—Oui! Oui! En effet! Très juste! cria-t-on de part et d’autre.
—N’est-ce pas? C’est d’une vérité limpide! poursuivit Ravida. «Alors, lui objecta sa cousine, les femmes ne te servent uniquement qu’à assouvir?...—Qu’à assouvir ... oui, cousine.—Et le sentiment, et l’affection, la confiance, qu’en fais-tu?—Pardon! Ne confondons pas les choses, cousine. Je n’ai pas besoin de tout cela en amour.—Comment! Tu n’as pas besoin de te confier à celle que tu aimes, de l’estimer, de croire à sa tendresse, à sa fidélité?—Mais du tout, pas le moins du monde! C’est bon pour les écoliers d’être si ambitieux. Moi qui ai roulé ma bosse à peu près partout, je suis bien moins exigeant, bien plus modeste. Je ne demande à mes compagnes que de la beauté, de la grâce et de la douceur: je les tiens quittes du reste, d’esprit, de science, de diplômes, même d’amour, de confiance, de fidélité ...—C’est monstrueux, ce que tu oses avouer là!—Nullement! C’est très sensé, très réfléchi.—Tu n’es qu’un grossier personnage!—Mais un heureux mortel, un très heureux mortel, cousine, et c’est là le point capital. Je suis de plus en plus enchanté de mon système et de mon régime, dont je viens de vous faire toucher du doigt les multiples agréments, et je désire instamment conserver l’un et l’autre, m’en tenir à mes deux sauvagesses ... A moins que, pour vous être agréable, je ne leur en adjoigne une troisième? Je la choisirai rousse, celle-là. Qu’en dites-vous, cousine?»
—Elle a dû être quelque peu interloquée, la bonne femme! conclut Magimier.
—Pour un aussi intrépide voyageur, un gaillard qui a planté le piquet sous toutes les latitudes, Drouin est encore très modéré, repartit Lesparre. Les habitants de je ne sais plus quelle île de l’Océanie,—une île qu’il a jadis visitée, et c’est lui-même qui m’a conté l’histoire,—vont bien plus loin que lui. Chaque maman là-bas, lorsqu’elle se pique de faire dignement les choses, donne comme étrennes à son fils aîné, arrivé à l’âge de puberté, une vierge aussi dodue qu’innocente. Le soir même le mariage est consommé, mais pour être rompu le lendemain matin, pas plus tard. Oui, le lendemain, on apprête la jeune femme en civet, on la fait cuire en daube ou à la broche, et on la sert, poétiquement entourée de cresson ou de persil, à son époux, dans un festin auquel sont conviés tous les parents et amis ...
—Ils aiment vraiment les femmes dans ce pays-là! exclama Brizeaux.
—Les bienfaits du féminisme y sont cependant totalement ignorés ...
—C’est ce qu’on peut appeler «dîner avec les membres de sa famille».
—O Chantolle!
—A l’amende, Chantolle!
—A l’amende!
—Remarquez que Drouin ne les mange pas, ses Circassiennes.
—Il aurait tort.
—Il aurait encore bien plus tort de prêter l’oreille aux perfides invites de sa cousine, de se mettre la corde au cou ...
—Certes!
—Le mariage est tellement en baisse!
—Les femmes elles-mêmes n’en veulent plus, remarqua Veyssières.
—L’union libre, voilà l’avenir! proclama d’Amblaincourt.
—Nous l’avons devancé, nous! Nous la pratiquons, l’union libre!
—C’est si commode!
—Tandis que le conjungo ... une vieille balançoire!
—Un traquenard surtout, une flibusterie! s’écria le chef de bureau Sambligny. «Voudriez-vous bien me dire quel intérêt un homme a à se marier?» C’est la question que je pose toujours à mes employés, lorsqu’ils viennent—Oh! ça n’arrive pas souvent!—m’annoncer leurs projets d’hyménée. Aucun intérêt, même avec une femme riche. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, celle-ci, l’union célébrée, entend dépenser le double ou le triple de ce qu’elle a apporté. Alors? Tu es encore roulé, mon bonhomme! Tu as oublié que «célibat» vient de _cœlum habitare_, c’est-à-dire que le célibataire habite le ciel, est dans un paradis ...
—Très bien! Parfait!
— ... Une duperie, vous dis-je, une filouterie!
—Le fait est, observa Chantolle, que si l’homme n’avait pas à redouter les infirmités et les maladies ... C’est ce que prétendait Napoléon I^{er}, qui n’était pas une baderne et avait sur le sexe des idées ...
—D’une sagesse!
—D’une profondeur!
—Oui, continuait Chantolle, ne se marier que pour se procurer une garde-malade ...
—Et encore! Pourquoi? interrompit Magimier. Pourquoi voulez-vous?... Vous avez des infirmières de profession, qui ont étudié la partie, la connaissent ... Moi, je suis pour les professionnels encore un coup, sabre de bois!
—D’autant plus que vos jeunes filles d’aujourd’hui sont bien dressées à soigner les malades, ah oui! parlons-en! se récria Nantel.
—Elles ne savent même pas préparer une tasse de tisane! dit Ferrero.
—Si vous comptez sur elles!
—Combien de femmes qui laissent leurs maris en plant ...
—Maris et enfants!
—Vous avez du reste d’excellentes maisons de santé, repartit Brizeaux. Moi, je suis comme Magimier, je suis pour les professionnels.
—Vos jeunes filles d’à présent, poursuivait Nantel, elles sont toutes élevées comme si elles étaient millionnaires; aucune, même dans la plus humble bourgeoisie, ne veut plus s’occuper de ménage, de couture, de cuisine surtout.
—Il leur faut des bonnes, à toutes! compléta Herbeville.
—C’est très vrai.
—Toutes prétendent se faire servir, se reconnaissent incapables de se servir elles-mêmes, s’en font gloire. Quelle est donc celle qui, une fois mariée, consentirait à laver sa vaisselle? Une artiste, qui a, sur le piano, un talent si distingué, ou expose des pastels à chaque salon! Elle irait salir ses fines menottes, les gâter, les profaner! Une doctoresse, pour qui la chimie organique et la zoologie comparée n’ont plus de secrets! Et ne dites pas qu’on peut s’occuper à la fois de ménage et de science: on ne sert pas deux maîtres; c’est l’un ou l’autre.
—Ce sera l’autre, dit Veyssières; elles feront de la science ...
—En attendant, elles ne font plus d’enfants, objecta Chantolle.
—Elles n’en veulent plus: ça les gêne.
—Et de même, continua Chantolle, que les mariages diminuent chez nous, notre natalité demeure à peu près stationnaire, pour ne pas dire qu’elle baisse d’année en année. Voilà le point grave, car, avant tout, il faut exister ...
—Ohé! les races latines!!
—L’Allemagne s’est bien gardée et se garde bien de lancer comme nous ses femmes dans la vie publique, de les détourner de la vie de famille, de les implanter dans les administrations, de faire d’elles d’économiques gratte-papier, des fonctionnaires au rabais. Les Allemands veulent des épouses et des mères; ils veulent des enfants, et chaque année leur population s’accroît de sept à huit cent mille âmes, voire davantage. Nous, nous ne bougeons pas; nous n’avons aucun excédent, ou si peu que rien[1]. Aussi, conclut Chantolle, l’Allemagne n’a pas besoin de nous déclarer la guerre pour nous battre: elle remporte sur nous chaque année—chaque jour!—une victoire considérable[2].
—Ne sont-ce pas ces dames de la Ligue de l’Affranchissement qui ont naguère recommandé l’avortement? repartit d’Amblaincourt.
—Mais oui! L’avortement légal! corrobora Nantel.
—Je me souviens! fit Lesparre.
—Riche idée!
—Doux pays!
—Bismarck l’a dit, observa Veyssières: «Laissons la France mijoter dans son jus: avant un demi-siècle elle sera réduite à rien, comparativement à l’Allemagne.»
—Réduite à rien! Voilà la conséquence ...
—Des femmes qui décrètent qu’elles se feront avorter!
—Voilà ce que vous devriez dire à la Chambre, Magimier!
—Je n’ai pas de temps à perdre, mon petit Veyssières.
—Il préfère plaider la cause des «Émancipées» ...
—Des «Infécondes»!
—Vieux farceur!
—Ne me reprochez pas cela ...
—C’est comme vous, Brizeaux, est-ce qu’au Sénat?...
—Messieurs! cria Nantel en frappant sur son verre. Pas de personnalités, et pas de politique, je vous en prie! Vous savez que nos statuts interdisent ces discussions.
—Et puis il y en a bien assez sans nous, en France, qui s’occupent de politique, ajouta Lesparre.
—C’est le malheur!
—Tout le monde s’en mêle, tout le monde veut gouverner le pays, riposta d’Amblaincourt. Les plus ignares _citoilliens_ sont précisément ceux qui tranchent le plus vite les plus ardus problèmes d’économie sociale, qui vous résolvent en une seconde la question des salaires et des rapports du capital avec le travail. Il n’y a pas de balayeur des rues ou de cocher de fiacre,—sans vouloir médire en rien de ces honorables corporations,—qui n’ait son plan tout prêt pour alléger nos impôts, augmenter nos revenus, faire manœuvrer notre armée et nous restituer dans quarante-huit heures l’Alsace et la Lorraine; pas un qui ne soit tout disposé à donner des leçons de tactique à tous nos généraux ...
—C’est pitoyable! interrompit Sambligny.
—Et c’est comme cela. Tel qui ne sait rien de rien, qui n’a jamais lu un livre, qui ne se doute même pas qu’il existe une langue française, une littérature française, veut pérorer ...
—Gouverner la France!
—Pourquoi pas? C’est un gouvernant. Avec le suffrage universel ...
—Il a sa part de souveraineté ...
—Une belle jambe!
—Ça ne lit et ça n’a jamais lu que son journal, une feuille de chou ...
—Voyons, voyons, quittons la politique! insista derechef Nantel. Vous me reprocheriez ensuite, et je me reprocherais moi-même tout le premier, de vous avoir laissés enfreindre un des principaux articles de notre règlement ... Il est temps d’ailleurs que j’aborde mon compte rendu ... Silence, messieurs, voyons! répéta Nantel en heurtant encore et vivement son couteau sur les flancs de son verre. Veuillez m’écouter.
III
Roger de Nantel, qui, à défaut de président,—les Salomoniens se passaient fort bien de ce personnage,—joignait à ses fonctions bisannuelles de secrétaire-trésorier de l’Association celles d’organisateur des banquets et de questeur, commençait son exposé, quand Magimier l’interrompit, pour se plaindre du bruit qui se faisait dans une salle contiguë. Ce bruit n’avait pas gêné nos convives, et ils ne s’en étaient même pas aperçus, tant que la conversation avait été générale. Maintenant qu’ils se taisaient pour ouïr un seul d’entre eux, on n’entendait plus que le brouhaha voisin.
«Nantel! Ce n’est pas à nous qu’il fallait imposer silence, c’est à ces braillards ... C’est un repas de noce qui se donne là?
—Ah! repas de noce est bon! s’écria Veyssières.
—Superbe! lança un autre.
—Ah! délicieux! Oui, un repas de noce!
—Et quelle nopce, mes enfants!
—Qu’y a-t-il de si risible là-dedans? Je ne comprends pas ... murmura Magimier interloqué.
—C’est sans doute parce que vous êtes arrivé en retard, mon cher député, répliqua Nantel. J’ai omis de vous dire ce que je venais de raconter, ce que Margery m’avait appris ... qu’il y avait un dîner de femmes à côté du nôtre: les «Émancipées» donnent un banquet ...
—Voilà la noce!
—Quelle heureuse union!
—Hyménée! Hyménée!
—Mais vous auriez dû les inviter à se joindre à nous! s’écria Magimier. Ç’aurait été drôle, et la fête eût été complète.
—Mon bon ami, si j’avais fait cela, vous n’auriez pas trouvé assez de pavés pour me lapider, repartit Nantel. Vous aimez la jeunesse, la fraîcheur, la verdurette ... Ça laisse à désirer de ce côté-là.
—Qu’y a-t-il parmi ces femmes? demanda Chantolle.
—J’ai aperçu, dit Nantel, la grosse Bombardier ...
—Ah! ma voisine! fit Magimier.
— ... Elvire Potarlot ...
—Naturellement!
—La présidente de la Ligue de l’Émancipation!
—La plus enragée ...
—Puis, continua Nantel, Nina Magloire, Stéphanie Lauxerrois ...
—Celle qui signe Saint-Germain?
— ... Katia Mordasz ...
—La fameuse nihiliste!
—Ah! Katia est de la partie! dit Veyssières.
— ... Rose d’York, George Luce! la marquise de Maulmont ...
—Ah! la marquise qui va s’encanailler ...
—Il m’a semblé reconnaître au vestiaire Mme Latournette, interrompit Brizeaux.
—Moi, je me suis rencontré dans les couloirs avec Zénobie Cherpillon, dit Jourd’huy.
—Veinard!
—Polisson, va!
—Ah! Jourd’huy, mon ami, quelles délices, hein? Riche affaire!
—Taisez-vous donc, blagueurs! Elle est maigre comme un clou.
—Mais aussi quel décolletage! glapit Ravida. Je me suis croisé avec elle ...
—Oui, décolletée jusqu’à l’ombilic! riposta Jourd’huy. Et avec cela des lunettes, des lunettes bleues!
—Comme si les bas ne suffisaient point!
—Tableau charmant!
—Vision ineffable!
—N’est-ce pas Zénobie Cherpillon qui s’est emparée de ce mot et le répète à satiété: «Mesdames, il n’y a que le nu qui habille bien?»
—Non, Ravida, vous n’y êtes pas, mon bon, répliqua Chantolle. C’est la grosse Bombardier qui répète cela. N’est-ce pas, Magimier?
—Je n’en sais rien du tout, moi!
—Cette discrétion vous honore, très cher; mais c’est bien Mme Bombardier qui s’est attribué ce mot. Malgré ses tendances viriles et ses visées émancipatrices, elle est demeurée femme, Mme Angélique Bombardier, femme et coquette; elle n’abdique pas ... «Restons jolies, mesdames, restons jolies!» C’est encore un de ses mots.
—J’aime mieux cela, dit Sambligny.
—Moi également; ça me raccommode avec elle, ajouta Herbeville.
—J’ai encore aperçu René d’Escars, c’est-à-dire Adélaïde Tabourin, reprit Nantel; Estelle de Bals aussi ...
—Tout l’état-major de l’Émancipation, quoi!
— ... Guillemine de Chastaing ...
—La présidente des «Infécondes»!
—La reine des bréhaignes! s’écria Chantolle. Qui n’est, fichtre, pas mal! ajouta-t-il avec un énergique et éloquent clappement de langue. Elle n’a guère plus de trente-cinq ans, et, ma foi, s’il ne dépendait que de votre serviteur ...
—Chut! Chut! Taisez-vous, Chantolle! firent à la fois Veyssières et Sambligny. Écoutons!
—Si l’on pouvait entendre leurs toasts!...»
Des lambeaux de phrases arrivaient assez distinctement, en effet, aux oreilles des Salomoniens.
* * * * *
«On ne saurait trop répudier, citoyennes ...»
* * * * *
«Citoyennes!» C’est Elvire Potarlot qui parle, chuchota Veyssières.
—Elle-même, répondit Chantolle. Aussi nous en avons pour un bout de temps ...
—Chut! Chut! Écoutez donc!»
* * * * *
«...De lâches accusations ... d’odieuses menaces sans cesse proférées contre nous, des menaces comme celle-ci, que Fabre d’Olivet a osé lancer: «Si les femmes d’Europe ne se conduisent pas avec sagesse, le sort des femmes d’Asie les attend ...»
—Oh! Oh!
—Vous vous indignez et vous avez raison, citoyennes, bientôt électrices de notre libre et chère France ... Et cet autre, cet historien prétendu national, ce perfide insulteur de notre sexe, ce cynique Michelet, qui nous a traitées de «malades perpétuelles», qui déclare sans rougir que «l’homme doit nourrir la femme» ...
—Oh! Oh! Jamais!
—C’est humiliant ...
— ... Vous ne voulez être les obligées ni les esclaves de personne, de l’homme surtout, et, encore une fois, citoyennes, vous avez raison: la femme doit se suffire à elle-même ...
—Bravo! Oui! Oui!
— ... Aussi quand nous voyons un publiciste comme M. Francisque Sarcey se joindre à l’insulteur Michelet, affirmer après lui que «les femmes, avec leurs larges hanches ...»—Nous les modifierons, nos hanches, messieurs, s’il ne faut que cela!—«les femmes sont faites pour mettre des enfants au monde, demeurer sédentaires à la maison ...
—Oh! Oh!
— ... «Prendre soin du ménage ...»
—Et celles qui n’en ont pas?
—Comme vous le dites très bien, citoyennes: Et celles qui n’ont pas de ménage, pas de famille? «Ce qui m’étonne, continue M. Sarcey,—que je continue, moi, à vous citer—ce qui m’étonne, c’est que les hommes qui se disent progressistes et pionniers de l’avenir, au lieu de plaindre les femmes, qu’une mauvaise organisation de la société oblige à sortir de leurs attributions, les en louent comme d’une conquête.»
—Et c’en est une!
—On veut nous ramener au foyer, toujours!
—C’est-à-dire aux carrières!...
—A l’esclavage!
—A l’esclavage, c’est cela!
—Mais nous ne nous laisserons pas ainsi refouler sous le joug, citoyennes! Au besoin, nous proclamerons la grève ... Car l’homme—jusqu’où ne va pas son audace!—l’homme prétend que nous n’avons pas les mêmes titres que lui pour occuper les emplois publics. Oui! Écoutez encore un chroniqueur en renom, M. Edmond Lepelletier. Il s’apitoye sur notre sort, celui-là, il daigne nous honorer de sa compassion ... «Pauvres femmes! écrit-il dans _le Radical_, sous son pseudonyme Jean de Montmartre. Ah! combien vous devriez maudire le jour où il vous monta au cerveau cette fièvre d’orgueil de vouloir être des demoiselles, des institutrices, des employées de la Ville ou de l’État! Le meilleur moyen de réagir, d’améliorer votre destinée, serait de renoncer à ces funestes rêves d’emplois administratifs ...»
—Et de laisser la place libre à ces messieurs!
—Belle malice!
—Cousue de fil blanc!
—N’est-ce pas, citoyennes, c’est assez clair? «Je vous dirai, comme Jean-Jacques Rousseau aux femmes de son temps, conclut M. Lepelletier, retournez à la nature, retournez au ménage!»
—Ah! le ménage! Ça y est! Enfin!
—C’est leur tarte à la crème!
—Ils peuvent bien le faire eux-mêmes, le ménage, s’ils y tiennent tant!
—Nous cloîtrer dans la maison, citoyennes, nous y vouer aux plus obscures et aux plus viles tâches, voilà le but de ceux qu’on a longtemps appelés nos seigneurs et maîtres ...
—Oh! Oh!
— ... «Bonne femme et bonne poule ont toutes deux la patte cassée, afin de ne pouvoir courir.» C’est un de leurs proverbes ... Les femmes d’Égypte ne portaient pas de chaussures afin de s’accoutumer à rester au logis ... Et la matrone romaine, l’épouse modèle: «Elle a gardé la maison et filé la laine» ...
—Quelles sornettes!
—C’est rococo!
—Le monde a marché depuis ce temps!
—Nous avons changé tout cela!