Émancipées

Part 2

Chapter 23,794 wordsPublic domain

—Oui, il y a une sorte d’aménité et de politesse acquises: c’est comme un legs que les siècles antérieurs nous ont fait, ou comme un dépôt qui s’est peu à peu formé ... Tandis que la société américaine date d’hier; ce sont des gens qui n’ont aucun passé, aucune tradition, aucune éducation, des barbares subitement enrichis et dont la fortune ne fait que mettre en relief la grossièreté et la brutalité. Qu’est-ce qu’ils produisent d’ailleurs? De l’argent uniquement. En élégance, en beauté, en luxe, en art, ils n’entendent goutte. Faire riche, pour eux, c’est faire beau. Ainsi les grandes dames de New-York qui ont la passion des fleurs et du jardinage, se font fabriquer leurs arrosoirs, bêches, sécateurs et autres outils en argent: c’est le nec plus ultra du genre. La plus belle fleur, pour elles, c’est celle qui coûte le plus cher. Elles se mettent de l’or et des diamants même jusque dans les dents.

—Pour quoi faire?

—Je ne sais pas. Pour que ça reluise, pour épater, pour montrer qu’elles ne savent à quoi employer leurs dollars ... Eh bien, comme je l’entendais dire un jour, et à New-York même, une nation qui ne veut que s’enrichir, qui ne cherche que cela, l’argent, qui n’est bonne qu’à cela, qui a pour continuel et seul mot d’ordre: _Make money!_ c’est comme si elle avait été créée et mise au monde uniquement pour faire du fumier.

—Si tu avais rapporté un peu de ce fumier, peut-être serais-tu plus indulgente?

—C’est une autre question, mon petit. Mais comme je n’ai rien rapporté du tout, que des souvenirs de misères, d’avanies et de souffrances, tu me permettras bien de ne pas me gêner ... pas plus qu’ils ne se sont gênés avec moi, ces butors, et qu’ils ne se gênent avec quelqu’un. Si tu les voyais chiquer, cracher partout, même les gens les plus huppés ... Ah! la sale race!

—Et qu’as-tu fait d’Eugénie?

—Je crois bien qu’elle est encore avec eux.

—Dans un club?

—Non, je ne présume pas. Un beau soir, elle se décida à se placer comme domestique ... Ça fait prime là-bas, les domestiques. Aucune femme américaine ne veut plus s’occuper de ménage ni de blanchissage ni de couture, et les Chinois, qui se chargent de ces besognes, et qu’ils traitent de «peste jaune», en guise de remerciements, comme ils nous qualifient, nous, Français, de Johnny Crapaud, parce que, paraît-il, nous ne nous nourrissons que de grenouilles,—les Chinois ne plaisent pas à tout le monde. Eugénie trouva donc à se caser comme bonne à tout faire ...

—Chez monsieur seul?

—Que non, il n’était pas seul! C’était un négociant, commissionnaire en je ne sais quoi, qui avait déjà fait deux ou trois fois banqueroute, et ne s’en portait pas plus mal, au contraire. Ça ne déshonore pas chez eux, ces choses-là: plus la banqueroute même est frauduleuse, plus il y a de mauvaise foi, de vols et de gredineries, mieux cela vaut. Tu comprends: plus ça prouve d’habileté, d’entregent, de canaillerie; plus ça donne bonne opinion de vous. Ce négociant était veuf et avait deux grands fils. Ayant remarqué que ces deux gaillards-là, afin de se procurer des distractions au dehors, piochaient fréquemment dans sa caisse, il se dit qu’il serait plus économique de leur offrir ces distractions à domicile et ...

—Il a pris Eugénie?

—Pour lui d’abord, simplement. Bientôt, ce que le papa avait espéré, ce qu’il avait prévu, ce qui était immanquable, arriva: un des fils commença à flairer les jupes de la pauvre grande, puis l’autre. Elle voulut réclamer. «Mais, ma fille, où seras-tu mieux qu’ici, voyons? lui baragouina-t-il. C’est à propos de mes deux garnements? Ah! c’est là que le bât te blesse? Je te donnerai six dollars de plus par mois, trois par tête ...»

—Tête est joli.

—Et nous serons tous contents! Hein, c’est dit?» Et il a été tout étonné qu’Eugénie n’acceptât pas le marché. Elle n’est pas plus bégueule qu’une autre, la grande; mais ces mœurs patriarcales l’écœuraient vraiment trop!

—Fin de siècle, le papa!

—Le sentiment, vois-tu, ça n’a pas cours sur leurs marchés; pas plus que la vieille galanterie française, et tous ces scrupules, ces préjugés, ces antiques débris dans lesquels nous nous empêtrons, nous.

—Pas tant que ça!

—Cela valait peut-être bien cependant les dégoûtations d’aujourd’hui, lança Clara, et j’ai idée que les femmes d’autrefois étaient plus heureuses ...

—Elles ne possédaient pas de beaux diplômes non plus!

—Ah! ça, oui, ça leur manquait! On leur faisait la cour tout de même, va, et mieux qu’à présent. Il n’y a pas si longtemps, du temps de Badinguet, comme le conte si bien en soupirant Marie l’Allemande ...

—Tu l’as revue, cette vieille juive?

—Elle demeure à quelques pas de chez moi. Eh bien, à cette époque-là, comme elle dit, on voyait encore des femmes entretenues par un seul homme; des hommes mariés ayant, par exemple, un second ménage,—un ménage en ville,—et s’en tenant là. Maintenant ce n’est plus cela du tout. Plus de grisettes, plus de maîtresses, plus de femmes entretenues par un seul amant. C’est la commandite qui règne, le communisme qui se propage de plus en plus.

—Faut du changement aux hommes, c’est la nature qui veut ça, remarqua philosophiquement Léonce.

—Un tas de mufles! C’est moi qui les enverrais à l’ours, les hommes, et tous, ceux d’ici comme ceux d’Amérique ...

—Le Hollandais qui t’a ramenée mérite bien une exception, et moi aussi, ma petite Clara, moi qui ...

—Si je n’avais pas besoin d’eux! Ah! là là! Ce que je les lâcherais!

—Tu vois bien que vous trouvez toujours moyen de vous faire nourrir par nous, mâtines! C’est bien ce qui prouve votre supériorité!

—Avec ça que les hommes ne trouvent pas moyen de se faire entretenir par les femmes! Et tous ceux qui épousent des sacs d’écus? Et les amants de cœur? Ah! si nous n’étions pas si godiches! Ce n’est pas par plaisir que nous ... que nous changeons, nous, ah! Dieu non! Ce n’est pas pour rigoler! Si je pouvais ...»

En ce moment, sur un signe du garçon de service, Clara s’interrompit.

«Vous avez quelque chose pour moi, Félix?

—Une lettre qu’on vient d’apporter ...

—Donnez!»

Elle décacheta sans façon cette missive et la parcourut d’un clin d’œil.

«Je te demande pardon, mon petit Léonce, reprit-elle; mais je suis obligée de te quitter. Viens donc me voir: j’habite rue de Maubeuge, 15 bis.

—Très volontiers.

—Le jour qui te plaira. Je ne sors jamais avant cinq heures.

—Après-demain jeudi, si tu veux?

—Après-demain, c’est cela!»

Ils partirent, chacun de son côté, et, un instant après, M. le député Magimier, qui n’avait rien perdu de l’entretien, se levait à son tour et allait rejoindre ses amis de la «Société de Salomon».

II

Onze convives étaient déjà réunis dans l’étrange petite salle basse, en partie tapissée de rocailles et presque semblable à une grotte, où, chaque premier mardi du mois, se rassemblaient les Sages ou Disciples de Salomon.

«Ah! voilà Magimier! exclama Roger de Nantel, le secrétaire-trésorier de la confrérie. On n’attendait plus que vous, mon cher!

—Excusez-moi ...

—Rouyer est absent de Paris; je l’ai vu la veille de son départ, et il m’a prévenu qu’il ne serait pas des nôtres ce soir ... A table, messieurs, à table!

—Vous savez que je suis un fidèle, reprit Magimier; moi, comme nous tous, du reste. Oui, c’est agréable, c’est gentil, nos dîners, poursuivit-il en dépliant sa serviette. Pas besoin d’avertir si l’on vient, de s’excuser si l’on ne vient pas ... Liberté pleine et entière pour tous!

—Ajoutez que le menu est généralement bon, dit un autre des Sages, assis en face de Magimier, Armand de Sambligny, chef de bureau au ministère des Finances.

—Et que, quand il ne l’est pas, nous ne sommes point obligés de nous taire, repartit le mordant chroniqueur Adrien de Chantolle, et savons très bien faire part de nos griefs à notre amphitryon, cet excellent Margery, et l’inviter à nous mieux traiter.

—Voilà l’agrément de nos agapes! conclut Nantel.

—Le double agrément, rectifia Magimier: menu soigné et complète indépendance.

—Tandis que, dans le monde, il faut se laisser empoisonner sans protester, maugréa Chantolle.

—Et se laisser de même, sans crier, meurtrir les côtes, écraser les orteils ou étouffer en silence, avec la stupide manie qu’ont tant de maîtresses de maison d’inviter trois fois plus de convives que leur salle à manger n’en peut contenir, remarqua Hector Jourd’huy, ex-capitaine devenu chef de bureau au Crédit International, et l’un des plus fervents affiliés salomoniens.

—Nous, au moins, ici, nous avons de la place! fit le maître des requêtes Courcelles d’Amblaincourt.

—Et si nous n’en avions pas, nous nous en ferions donner, ajouta Xavier Ferrero, gros commissionnaire exportateur.

—Ce qui ne serait pas difficile! exclama l’ingénieur Lesparre.

—Aussi, vous le constatez tous sans doute de votre côté, messieurs, interjeta Nantel, les dîners de corporations, les dîners de sociétés, ont de plus en plus de succès.

—Les dîners entre hommes, c’est cela! repartit Ernest de Brizeaux, sénateur d’Indre-et-Var. Pas de femmes, mes très chers!

—Ah non! Pas de femmes! acquiescèrent simultanément Jourd’huy, Magimier et le président de tribunal Herbeville.

—Moi, en dehors de notre banquet mensuel, je ne mange plus qu’à mon cercle, disait pendant ce temps Chantolle à son voisin de table, le peintre Ravida. Nous y avons une excellente cuisine et à très bon compte; la cave est particulièrement bien montée ...

—Quel cercle?

—Aux _Coudées-Franches_. Sambligny me fait quelquefois l’amitié de venir ...

—On y est admirablement, en effet!

—J’ai été si souvent floué et intoxiqué par de prétendues grandes dames, ces râleuses de premier ordre, acheteuses de bas morceaux et débitantes de crus frelatés ...

—Floué comme nous tous! interrompit Ravida.

—Nous y avons tous passé, tous nous connaissons ces traquenards, ajouta Sambligny.

— ... Que je m’abstiens énergiquement! acheva Chantolle. Chat échaudé ...

—Voyez-vous, mes amis, continuait de son côté le sénateur Brizeaux, c’est là le premier mérite et le principal attrait de nos réunions: pas de femmes! Nous n’avons pas à nous contraindre, à tourner sept fois notre langue dans notre bouche avant de parler: toutes les gauloiseries qui nous viennent à l’esprit, nous pouvons les débiter hardiment ...

—Et pourvu que ces gauloiseries soient spirituelles ...

—Plus elles sont salées même, mieux ça vaut, lança Magimier.

—Avec des femmes, conclut Brizeaux, il n’y aurait plus moyen!

—Plus moyen d’être grossiers! reprit d’un ton narquois un des plus jeunes Sages, l’ex-normalien et critique du _Libéral_, Séverin Veyssières.

—Grossiers, mais oui! riposta Magimier.

—D’être ce qu’il nous plaît! ce que bon nous semble! répliquèrent en même temps Nantel et Brizeaux.

—D’ailleurs presque tous les banquets d’associations excluent les femmes, reprit Ravida, ce qui prouve bien ...

—Évidemment, c’est bien la preuve!

—Voyez le _Bon Bock_, la _Marmite_, les _Têtes de Bois_, l’_Alouette_, les _Uns_, tant d’autres! Ce n’est qu’entre hommes ...

—Ce ne serait pas possible avec des femmes!

—Nous nous servons à notre guise, dit Magimier. Nous n’avons pas de voisines à soigner ...

—C’est vrai!

— ... A qui nous serions tenus de débiter des fadaises ...

—Dont nous aurions le devoir de surveiller les verres ...

—Un tas d’embêtements!

—Sans compter que nous pouvons fumer au milieu du repas, si le cœur nous en dit ...

—Même la pipe! acheva Ravida.

—Touchante union des sexes! exclama Veyssières en souriant. Quelle galanterie, tudieu, messeigneurs!

—Oh! la galanterie! Ces dames elles-mêmes nous en dispensent: ça les humilie! affirma Nantel.

—C’est vieux jeu! dit Lesparre.

—Remisée au cabinet des antiques, la galanterie! repartit Brizeaux. Les femmes sont nos égales: est-ce qu’on fait de la galanterie entre hommes, entre égaux? Vous le premier, Veyssières, vous êtes trop intelligent, trop occupé aussi, j’en suis certain, pour vous amuser jamais à baguenauder auprès des femmes, à roucouler à leurs pieds, soupirer langoureusement vers elles ... Allons donc! Ne vous faites pas passer pour ce que vous n’êtes pas!

—Tu es un «Sage», mon fils! clama gaiement Chantolle, qui avait prêté l’oreille au discours de Brizeaux. Un «Sage», et non un serin! Ne l’oublie pas!

—Je n’ai garde de méconnaître nos principes, répliqua Veyssières. Je constate seulement, et uniquement par curiosité d’artiste et de philosophe, que de plus en plus l’homme s’éloigne de la femme, vit séparé d’elle ...

—Il ne s’en trouve pas plus mal.

—Au contraire! C’est à bon escient ...

—Si encore on nous faisait d’autres femmes! Mais celles d’aujourd’hui ...

—Ah! oui, vrai! s’écrièrent en chœur Ravida et d’Amblaincourt.

—Et quand même ce seraient d’autres! Le mariage sera toujours le plus grand luxe qu’un homme puisse se permettre.

—Vous voulez dire, Nantel, la plus grande sottise qu’il puisse commettre! compléta Jourd’huy.

—Bienheureux ceux qui ne le savent que par l’expérience d’autrui! songea aussitôt Armand de Sambligny, qui était, avec Ernest de Brizeaux, le seul Salomonien engagé dans les chaînes de l’hyménée.

—Quel malheur tout de même, soupira l’humoristique Chantolle, que la nature n’ait créé que deux sexes!

—Ah! très bien!

—Si elle avait eu le bon esprit d’en fabriquer une dizaine, voyez donc combien les combinaisons, au lieu d’être si restreintes et chétives, offriraient de la variété, seraient commodes, agréables, appropriées à tous les goûts ...

—Quel rêve!

— ... Combien les agréments de la vie eussent été multipliés! Ah! mes amis! Le Père Éternel aurait bien dû me consulter!

—Dix sexes, Chantolle!

—Au moins!

—Comme vous y allez, mon bon! exclama Brizeaux. Il n’y en a que deux; ils sont en état de guerre perpétuel ...

—C’est pour cela, c’est à cause de cet état de guerre, qui semble aller toujours en augmentant ...

—Le fait est, dit Lesparre, qu’on se marie de moins en moins ...

—Et qu’on a diantrement raison! achevèrent simultanément Sambligny et Brizeaux.

—En tout cas, comme vous le constaterez tout à l’heure, lorsque je vous rendrai compte de l’état de notre Société et que vous en verrez le bilan, les femmes libres, les irrégulières abondent de plus en plus. De plus en plus nous avons du choix, et à un taux de plus en plus faible. Ne nous plaignons donc pas ...

—Dieu m’en préserve, mon cher Nantel, éminent secrétaire et illustrissime trésorier! répliqua Chantolle. Mais je serais encore plus content si je pouvais choisir ailleurs, dans mes dix sexes!

—Gourmand!

—Du reste, la remarque est générale, continua Nantel. L’époque est très propice aux sociétés comme la nôtre, et les principes de Salomon ...

—Qui sont ceux de la Sagesse! proclama Magimier.

— ... ont de plus en plus d’adeptes.»

Cette société, placée sous le patronage du glorieux fils de David, richissime possesseur de femmes et esclave d’aucune, judicieux appréciateur du sexe et prince de Sapience, se composait de treize affiliés, ses treize fondateurs, et jusqu’à présent n’admettait pas d’adhérents nouveaux. Tous se connaissaient de longue date, s’étaient éprouvés, avaient entre eux de vieux liens de cordiale et franche camaraderie. Tous étaient des hommes d’âge mûr, instruits et expérimentés, et appartenaient par leur situation de fortune, leurs professions ou leurs fonctions, à la classe qualifiée de dirigeante.

Ainsi que les autres confréries de même nom florissant à Paris, l’association salomonienne qui comprenait les écrivains Veyssières et Chantolle, le peintre Ravida, l’avocat Nantel, les bureaucrates Sambligny et Jourd’huy, le député Magimier, le sénateur Brizeaux, les ingénieurs Rouyer et Lesparre, le maître des requêtes Courcelles d’Amblaincourt, le président de tribunal Herbeville, et le négociant commissionnaire exportateur Ferrero,—avait pour but de satisfaire au meilleur taux et le mieux possible les charnels besoins de l’humaine nature, de concilier, en d’autres termes, la polygamie et l’économie.

Ces Salomoniens ou Sages avaient inscrit, en tête de leur programme et au-dessus de leurs statuts, des maximes du genre de celles-ci, puisées toutes chez de clairvoyants moralistes ou de profonds et puissants esprits, ou encore dans la Sagesse même des nations, aux sources les plus hautes et les plus sûres:

Il n’y a qu’une chose de bonne en amour, le physique: le moral n’en vaut rien.

(BUFFON.)

Le bonheur n’est que dans l’inconstance. L’art de prolonger nos jouissances consiste à en varier les causes.

(BICHAT.)

Changement de corbillon Fait trouver le pain bon.

Règle générale: en amour, il y aura toujours et fatalement désaccord et contradiction entre l’homme et la femme: celle-ci s’attache par la possession, tandis que, par elle, celui-ci se détache et se dégoûte; l’une cherche le bonheur et l’idéal dans l’amour; l’autre, tout simplement le plaisir. Or, comme le plaisir se trouve plus aisément que le bonheur, l’homme a toutes chances de mieux réussir et d’être plus heureux que la femme.

(HUGUES LE ROUX.)

L’important, c’est de n’aimer que corporellement la femme.

(HUYSMANS.)

Les femmes ne font le tourment que de ceux qui les aiment.

Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison.

(CHAMFORT.)

Le Seigneur dit à la femme: «Tu enfanteras dans la douleur; tu seras sous la puissance de l’homme, et il te dominera.»

(_Genèse_, III, 16.)

L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.

(SAINT PAUL.)

La nature a fait les femmes nos esclaves, et ce n’est que par nos travers d’esprit qu’elles osent prétendre à être nos souveraines. Pour une qui nous inspire quelque chose de bon, il en est tant qui nous font faire des sottises!

(NAPOLÉON I^{er}.)

N’ayez jamais de maîtresse ni de maison de campagne: il y a toujours des imbéciles qui se chargent d’en avoir pour vous.

(BALZAC.)

Il n’y a qu’une inégalité entre les femmes, celle de la beauté.

(ALPHONSE KARR.)

En amour, il n’y a que les commencements qui soient charmants. Je ne m’étonne pas qu’on trouve du plaisir à recommencer souvent.

(LE PRINCE DE LIGNE.)

Louis XVI plaisantait un jour le marquis de Caraccioli, ambassadeur napolitain, qui devint depuis vice-roi de Sicile, sur ce qu’à son âge il faisait encore l’amour:

«On vous a trompé, Sire, je vous assure; je ne fais point l’amour: je l’achète tout fait.»

Il n’y a que les imbéciles qui ont le temps de faire la cour aux femmes: les hommes sérieux et sensés sont toujours pressés.

L’amour est une science qui s’apprend tout comme le piano et la flûte, la voltige ou l’équitation. Les Grecs, nos maîtres en tout, l’avaient si bien compris, qu’ils avaient leurs _lycées de filles_, bien supérieurs aux nôtres.

Outil qui a servi N’en est que plus poli.

Le gourmet en femmes sait apprécier certaines créatures réputées abjectes, comme le gourmet en comestibles connaît la valeur de certaines chairs faisandées et de tels fromages faits.

Etc............................. .........................

La conversation, à mesure que le repas s’avançait, s’animait de plus en plus entre nos douze Sages.

«Vraiment, Rouyer a mal fait de s’absenter, disait Roger de Nantel; il vous aurait conté l’aventure survenue à un certain bonhomme de Montmartre, un de ses amis, un vieux rentier de soixante-dix-sept ans, qui sacrifiait encore à Vénus. Toutes les semaines il changeait de maîtresse, et à son âge ...

—J’te crois!

—Ça devait se ralentir.

—Il paraît que ça marchait encore, poursuivit Nantel. Tant il y a qu’un beau soir, une de ses infantes est morte subitement chez lui. Il a dû aviser le commissaire de police, qui est aussitôt venu faire son enquête, et à qui il n’a pu fournir aucun renseignement. «Je l’appelais Amandine, elle me répondait, et cela me suffisait.»—Si vous entendiez Rouyer débiter cela!—«Mais où habite-t-elle, monsieur? Son adresse? insistait le commissaire.—Je ne m’en préoccupais nullement; je l’avais rencontrée au café ... Je ne garde jamais une maîtresse plus de huit jours; celle-ci allait finir sa semaine, quand ce malheur est arrivé.—Tous les huit jours vous changez?...—J’ai beaucoup souffert par les femmes dans ma jeunesse, monsieur le commissaire; jusqu’à trente ans, elles n’ont cessé de me mentir et me tromper, me martyriser à qui mieux mieux ... J’ai même failli deux fois me jeter à l’eau, tant j’étais torturé et désespéré ... J’ai préféré me résoudre à ne plus m’attacher à aucune, à varier mes connaissances le plus possible ... Cela m’a paru moins dur. Je me suis toujours très bien trouvé de mon système jusqu’à ce soir ... Cette pauvre fille!—Alors vous ne savez rien à son sujet?—Rien du tout, monsieur le commissaire. Je ne les interroge jamais, ces jeunes personnes; je ne me permettrais pas ... Je ne leur demande rien de leur existence, rien de leur passé: à quoi bon?

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse!

C’est mon poète favori qui a écrit cela.»

—Tête du commissaire!

—Et je ne sais même pas, acheva Nantel, s’il ne lui a pas débité la tirade de Bouilhet:

Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur. Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares, J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur!

—Un bon type, le vieux rentier! exclama Veyssières.

—Eh mon Dieu! repartit Chantolle, combien d’autres l’imitent, s’efforcent de l’imiter plutôt, car à soixante-dix-sept ans! Il ne faut cependant pas prétendre sans cesse que la polygamie n’existe que chez les Orientaux, voyons!

—Ah! oui, cette blague!

—Elle a régné de tout temps et en tout pays; et jamais elle n’a été plus pratiquée qu’aujourd’hui, plus répandue que chez les peuples dits civilisés, à Paris comme à Londres, à Bruxelles comme à Vienne, à Barcelone ...

—Et à New-York donc!

—Seulement les Orientaux, les musulmans, pour mieux spécifier, continua Chantolle, se sont appliqués à la régler et l’endiguer. Nous, plus hypocrites ou plus roublards, nous n’en pipons mot dans nos codes, mais nous lui donnons droit de cité et carte blanche ... Car, notez bien, les musulmans qui possèdent quatre femmes sont engagés vis-à-vis d’elles, sont tenus de les abriter, les nourrir, les entretenir; ils répondent d’elles. Nous ...

—C’est bien plus commode!

—Elle a du bon, la polygamie,—la polygamie telle que nous l’entendons du moins: elle est bien supérieure à celle des Turcs, remarqua Brizeaux. Elle supprime la jalousie d’abord, forcément ...

—Et la remplace par l’émulation, acheva Magimier.

—C’est cela! C’est bien cela!

—Je ne connais pas de sentiment plus étroit, plus mesquin, plus bête, plus idiot que la jalousie! s’écria Jourd’huy avec une sorte d’emportement, de méprisante irritation. Que des collégiens l’éprouvent, que leurs tendres petits cœurs se brisent et saignent ... au figuré: passe encore! Mais des hommes, des hommes qui ont pratiqué la vie, pratiqué la femme ... Oh non! non!

—Charlemagne, que notre sainte Église a canonisé, était polygame.

—Et Henri IV donc!

—Et Louis XIV, et Louis XV, et Napoléon I^{er}! Mais tout homme vraiment homme et qui n’a pas les pieds gelés est, comme le coq, naturellement et essentiellement polygame. On a beau faire ...

—Pardi!

—Tenez, reprit Chantolle, supposez le bonhomme de tout à l’heure, ce vieillard de soixante-dix-sept ans, dont nous parlait Nantel. Qu’il ose, avec ses lunettes, ses rides, ses dents fausses et son crâne en genou,—il y a toute présomption qu’il possède ces désavantages et désagréments,—qu’il ose faire la cour à une femme, à une femme du monde, et tente d’obtenir ce qu’on nomme ses faveurs: elle se moquera de lui ...

—Elle aura bien raison!

— ... Lui rira au nez, lui infligera les plus humiliants affronts. Tandis que ces bonnes filles qu’il rencontrait au café ...

—Avec elles, pas de cérémonies!

—Ça allait tout seul.

— ... Si, par derrière, elles se gaussaient des séniles faiblesses de cet obstiné paillard, en tête-à-tête elles le laissaient faire, lui facilitaient même la besogne, moyennant le prix convenu.

—C’était leur métier.