Part 1
NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.
—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et a^{bc}.
ALBERT CIM
Émancipées
Ainsi la femme au rabais, par une terrible revanche, va rendant de plus en plus le célibat économique, le mariage inutile. (J. MICHELET, _La Femme_.)
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE. PRÈS L’ODÉON
ÉMANCIPÉES
OUVRAGES D’ALBERT CIM
ROMANS ET NOUVELLES
_Jeunesse._ 1 vol
_Service de Nuit._ 1 —
_Les Prouesses d’une Fille._ (Collection des «Auteurs célèbres».) 1 —
_Les Amours d’un Provincial._ (Collection des «Auteurs célèbres».) 1 —
_La Petite Fée._ (Collection des «Auteurs célèbres».) 1 —
_Un Coin de Province._ 1 —
_La Rue des Trois-Belles._ 1 —
_Bonne Amie._ 1 —
_En Pleine Gloire._ 1 —
_Histoire d’un Baiser._ 1 —
_Joyeuse Ville._ (Collection des «Auteurs Gais».) 1 —
_Le Célèbre Barastol._ (Collection des «Auteurs Gais».) 1 —
_Césarin._ (Illustrations de Heidbrinck) 1 —
_Jeunes Amours._ 1 —
OUVRAGES POUR LA JEUNESSE
_Mes Amis et Moi._ (Couronné par l’Académie française.) 1 vol
_Entre Camarades._ 1 —
_Fils Unique._ 1 —
_Grand’Mère et Petit-Fils._ (Couronné par l’Académie française.) 1 —
_Mademoiselle Cœur-d’Ange._ 1 —
ÉTUDES DOCUMENTAIRES
_Deux Malheureuses._ 1 vol
_Institution de Demoiselles._ 1 —
_Bas-Bleus._ 1 —
_Demoiselles à marier._ 1 —
ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
ALBERT CIM
Émancipées
Ainsi la femme au rabais, par une terrible revanche, va rendant de plus en plus le célibat économique, le mariage inutile. (J. MICHELET, _La Femme_.)
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.
A MARCEL PRÉVOST,
_Au subtil et profond analyste des_ «DEMI-VIERGES» _et des_ «VIERGES FORTES»,
_Au maître connaisseur de la femme moderne_.
Il n’est pas d’écrivain qui s’intéresse plus que vous, mon cher ami, aux questions féminines, qui les ait étudiées avec plus de pénétration et de hardiesse, et les possède mieux. L’éloge que l’érudit anthologiste Vinet adressait à Sainte-Beuve peut en toute assurance vous être appliqué: «Vous semblez confesser _les femmes que vous nous montrez_, et vos conseils ont quelque chose d’intime comme ceux de la conscience.»
C’est à ce très juste titre que j’inscris votre nom en tête de ce volume.
Malgré les énergiques avertissements des plus lumineux esprits de notre siècle, les efforts de nos plus puissants «éveilleurs d’idées» et «meneurs d’hommes», en dépit de Michelet et de Proudhon,—sans nommer Joseph de Maistre ni Bonald,—d’Auguste Comte, de Lamennais, de Renan, de Taine, etc., la femme est de plus en plus détournée de la vie de famille et dirigée vers la vie publique et le célibat. On s’applique à la masculiniser: l’idéal serait qu’il n’y eût plus qu’un sexe sur terre.
En attendant que ce glorieux règne arrive, on se marie de moins en moins en France, et de moins en moins aussi l’on y procrée. «L’Allemagne, écrivait dernièrement M. Jacques Bertillon, gagne chaque jour sur nous 1.600 habitants; c’est ce qui faisait dire au maréchal de Moltke que les Français perdent tous les jours une bataille.» Avant cinquante ans d’ici, la population de l’Allemagne sera le double de la nôtre. A défaut de femmes-mères et de femmes-nourrices, nous aurons sans doute alors, inappréciable compensation, quantité de femmes-avocats, de femmes-médecins, de femmes-vétérinaires, femmes-fonctionnaires, femmes-ingénieurs, etc.
Que la femme émancipée et masculinisée ait la haine de l’homme et s’éloigne de lui, ou bien que ce soit celui-ci qui trouve en elle peu d’attraits et se détourne de cette moitié trop semblable à lui, tant il y a que les mariages deviennent de plus en plus rares.
Et ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite et tend à disparaître; c’est l’amour, l’amour monogamique, exclusif et absolu, dont la banqueroute et le krach ont été si bien attestés et démontrés par M. Edmond Deschaumes, et décrits plus récemment par M. J. Joseph-Renaud.
Mais si, comme on l’observe et le proclame de toutes parts, les hommes consentent volontiers et de plus en plus à se passer d’épouses et d’âmes sœurs, ils ne se croient pas tenus pour cela de se priver de femmes, bien au contraire: le diable, loin d’y perdre, ne fait que gagner au troc.
En d’autres termes et en fin de compte, c’est la polygamie qui s’implante de plus en plus dans nos mœurs.
Et c’est la polygamie qui se trouve être, selon la très judicieuse remarque de M. Paul Dollfus, non seulement le résultat, mais le châtiment du féminisme, la revanche prise contre lui par le masculisme. «Une bonne cure de polygamie! Si c’est, conclut plaisamment le chroniqueur de _l’Événement_, pour que j’aie un jour un harem, comme le roi de Siam, que Mme Pognon travaille, après tout, je veux bien!»
Il semble, en effet, que ce n’est que pour cela jusqu’à présent, pour augmenter le nombre des déclassées, inclassées et irrégulières, faciliter la prostitution et la mettre à plus bas prix, que se démènent et besognent ces dames.
Nombre d’observateurs et de penseurs, et des plus marquants, et de ceux qui portent à la femme le plus de réel intérêt et de respect, constatent ces inéluctables résultats et les déplorent. Hier encore, nous entendions M. Sully Prudhomme nous parler «du sort peu enviable réservé à la femme», et des tendances forcées des hommes, «des hommes sérieux, qui veilleront à ne pas manquer de cocotes et organiseront la production et le marché de la denrée érotique ...»
C’est cette organisation et ce marché, ce sont les immédiates et inévitables conséquences de ce qu’on appelle «le féminisme», qui sont exposées et développées dans ce livre.
Je n’ai d’ailleurs rien imaginé, et n’ai eu qu’à regarder et puiser autour de nous: les journaux ont plus d’une fois révélé l’existence des «Associations de Salomon», et inséré les menus des «Dîners des Infécondes»; la Ligue de l’Affranchissement des Femmes a bien publiquement déclaré, par la voix de ses déléguées et secrétaire, que «l’état social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»; des écrivains, comme Mme Jenny P. d’Héricourt, nous ont réellement prédit que la femme n’aurait pas toujours besoin du secours de l’homme pour être fécondée, et que, par conséquent, l’homme, le mâle, deviendrait inutile sur la terre; etc. A l’occasion, j’ai cru devoir indiquer en note l’origine et la source de ces documents: on ne saurait trop éclairer les belles choses.
J’ignore si ces augustes prophéties se réaliseront et ce qu’il adviendra de ces aspirations et de ces souhaits, renouvelés d’Aristophane et de _Lysistrata_. L’avenir n’est à personne. Peut-être est-il sage de penser, avec Luther, que l’humanité ressemble à un homme ivre qui s’avance en zigzags, penche tantôt à droite, tantôt à gauche, et ne parvient jamais à marcher droit.
Quoi qu’il en soit, il y aura toujours—c’est certain, n’est-ce pas, mon cher ami?—de jolies filles, de braves femmes et de bons vieux livres, pour nous réconforter et nous réjouir, nous aider à faire de notre mieux notre temps ici-bas.
Que cela nous suffise.
ALBERT CIM.
TABLE DES MATIÈRS
CHAPITRE PAGE
I. 1
II. 17
III. 44
IV. 92
V. 130
VI. 153
VII. 187
VIII. 212
IX. 241
X. 262
XI. 286
XII. 317
XIII. 339
XIV. 363
XV. 383
XVI. 402
ÉMANCIPÉES
I
En sortant de la Chambre, Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire, se rappela qu’il dînait avec ses amis de la «Société de Salomon», qu’on ne se mettait guère à table avant huit heures, et conclut qu’il avait grandement le temps de faire la route à pied, ce qui lui dégourdirait les jambes. Il aimait la marche et le mouvement. De bonne santé, de belle prestance et solide carrure, il avait à peine atteint la cinquantaine; et, bien que ses cheveux, taillés en brosse, fussent plus que grisonnants, et qu’il eût besoin de son binocle, non pour lire ou écrire, mais afin de reluquer de plus près les passantes et les dévêtir à son aise, il n’avait garde de se priver de cette immorale mais intéressante distraction; il se sentait vert encore et se plaisait à s’en convaincre et à le prouver.
Arrivé au carrefour de la rue Montmartre et du boulevard, à proximité du restaurant en vogue où les Salomoniens tenaient, chaque premier mardi du mois, leurs agapes intimes, il avisa sur la terrasse d’un café, à l’extrémité du dernier rang, une table inoccupée, et alla s’asseoir à cette place peu apparente et discrète. Il y avait d’ailleurs peu de monde, à cette terrasse, une dizaine de consommateurs environ, épars dans les trois rangées de tables: on n’était qu’au commencement d’avril; la température, malgré le clair soleil qui avait lui toute la journée, était fraîche encore, et la plupart des clients préféraient se réfugier dans l’intérieur de l’établissement. Magimier, lui, affectionnait le plein air, qui lui était aussi salutaire et indispensable que la marche et l’action.
Au garçon, empressé de s’informer de ce qu’il fallait «servir à monsieur», il commanda «une pernod sucre», alluma ensuite un cigare, puis tira de sa poche un journal, le numéro du _Temps_, qu’il avait acheté à quelques pas de là; et, tout en fumant son londrès, pendant que le morceau de sucre, déposé et humecté sur la cuiller plate, au-dessus du glauque breuvage, fondait lentement, il commença sa lecture, se mit à parcourir le bas de la quatrième page, les «dernières nouvelles».
Il terminait cette rubrique et s’apprêtait à rétrograder, à remonter aux faits divers ou au premier-Paris, quand une femme à toilette voyante—chapeau rose et vert-pomme, collet mastic sur corsage de soie marron—vint, à travers une bousculade de chaises, s’installer à la table voisine de la sienne, sur le même rang.
Ils échangèrent un regard, un rapide coup d’œil, indifférent et glacial en apparence, quasi machinal de part et d’autre.
Elle était de petite taille, cette femme, svelte et gracile, pas trop vieille: trente ans, pas davantage; mais ce n’était pas là le type de Magimier, qui n’appréciait que les Rubens, les belles femmes, ce qu’il nommait «les sexes prononcés»; et il se replongea dans sa lecture. La tête n’était cependant pas mal, il en convint en son par-dedans: une tête brune, au teint mat, aux grands yeux noirs expressifs, empreints, non de langueur ou de rêverie, mais de vivacité, de jovialité et d’entrain, aux longs et fins sourcils arqués en perfection.
«Mais je m’en fiche, de la tête!»
Cependant l’inconnue, comme le garçon s’approchait d’elle, l’avait interpellé.
«Félix! On ne m’a pas demandée? Personne?
—Non, madame.
—Et à la caisse, pas de lettres?
—Je ne crois pas, madame; je vais m’assurer ... Un madère pour madame?
—Un madère, oui.»
Peu d’instants après Félix revenait avec la consommation et la réponse attendues.
«Il n’y a rien, madame.
—Aaaah! Bien.»
Presque aussitôt la jeune femme, avisant un passant, le héla:
«Léonce! Psst! Léonce!»
Ce passant, un jeune homme de physionomie et d’allure quelconques, à la mise tant soit peu fanée et chétive, l’air besogneux, ayant dans son ensemble je ne sais quoi d’équivoque, s’avança.
«Tu ne me reconnais pas?
—Mais ... Clara! Clara Peyrade! s’écria-t-il. Comment, c’est ...
—C’est elle-même, en personne! Je suis donc bien changée, que tu continuais ton chemin, après m’avoir regardée et dévisagée?
—C’est vrai, je te regardais ... Mais j’étais si loin de penser à toi! Voilà combien? Deux ans, deux ans et demi, que nous ne nous sommes vus, que tu as disparu? Où étais-tu donc?
—En Amérique, mon petit.
—Bah!
—C’est comme j’ai l’honneur ...
—Qu’es-tu allée faire là-bas?
—Ah! tais-toi! Je me suis laissé monter le bourrichon! Un beau coup! Ah oui! Et toi, que deviens-tu? reprit-elle, comme pour rompre les chiens. Toujours dans ta maison de soierie?
—Non, je suis dans la parfumerie à présent. Je fais la place.
—Tu es content?
—Peuh! Rien de trop. Un jour ça marche; le lendemain on ne fait rien ... C’est comme vous, quoi!
—Oui, comme nous. Et au pays, à Bayonne? Tu as des nouvelles?»
Ils se mirent alors à causer de cette ville, des parents et des relations qu’ils y possédaient. C’étaient, d’après ce que Magimier ne tarda pas à comprendre, deux camarades d’enfance, qui avaient dû se fréquenter intimement jadis, cohabiter ensemble peut-être bien; puis, par suite des hasards et secousses de l’existence, avaient cessé d’être amants, mais pour rester bons amis, et qui se retrouvaient soudain, après plus de deux années de séparation.
Le nommé Léonce ayant demandé à Clara si elle n’avait pas envie de revoir Bayonne:
«Ah! ma foi non! Pas de presse! se récria-t-elle. Depuis que j’ai rompu avec toute ma sainte famille!
—Avec ta sœur Pascaline aussi?
—Turellement! Avec elle surtout. Je n’irais pas me brouiller avec le Grand Turc. Je me brouille avec les gens qui m’entourent, avec ceux qui me touchent du plus près et sont ainsi tout portés pour me mécaniser et me canuler.
—Très juste. Tu sais qu’elle est mariée, Pascaline?
—Oui, je sais. Elle a épousé un contremaître de l’usine Ascain. Un beau mariage, m’a-t-on dit.
—Pas vilain. Ton beau-frère a une bonne situation dans cette usine, et il y a de l’avenir. Quant à Pascaline, il paraît qu’elle possédait des économies, plusieurs milliers de francs.
—Amassés comment? Ah! je voudrais bien savoir comment! En faisant valser l’anse du panier, c’est sûr! Voilà bien ce qui prouve que la vertu est toujours récompensée! Ah là là! Une cuisinière! Et moi, moi qui possède mon brevet supérieur, qui ai même obtenu à l’école normale un certificat pédagogique, car j’ai été à l’école normale de chez nous, à Pau ...
—Je me souviens, interrompit Léonce. Tu t’étais même amusée à faire encadrer ces deux diplômes.
—J’avais pensé que ça pourrait me servir de réclame, ajouta Clara en pouffant de rire; malheureusement, c’est comme les flots de la mer: ils sont trop, à présent, les diplômes! C’est devenu d’un commun! Ça me faisait même plutôt du tort, croirais-tu? Les hommes n’apprécient pas ... Ah! que n’ai-je, tout comme ma chère et charmante frangine, appris à élaborer les sauces et écumer le pot! Cuisinière, voilà un bon métier! Avec les retours de bâton ... Mais j’étais si remarquablement douée, je montrais de si exceptionnelles dispositions, une intelligence si brillante, que le conseil général n’a pu moins faire que de m’octroyer une bourse ... Ah! les hommes! Quels roublards! Et quels mufles! Ils savent bien ce qu’ils font en nous dévoyant ainsi! C’est pour leurs plaisirs, leurs ...
—Tais-toi donc! Tu divagues!
—Avec ça!
—Mais tu oublies de me parler de ton voyage en Amérique, repartit Léonce. Depuis quand es-tu de retour?
—Depuis le mois dernier, voilà six semaines. Et je n’en suis pas fâchée, je te le garantis!
—Qui t’a emmenée là-bas?
—Personne. Ou plutôt si: c’est la grande Eugénie. Te rappelles-tu la grande Eugénie, de la rue Lamartine? Une bachelière?
—Ah oui! Celle qui nous disait une fois que, pour se distraire, pendant qu’un miché lui récitait le verbe aimer, elle s’efforçait de résoudre une équation algébrique?
—Parfaitement. Eh bien, c’est elle qui m’a mis en tête de l’accompagner. Les femmes, à l’entendre, gagnaient de l’or aux États-Unis, de l’or à pelletées. Moi, niolle comme toujours, je me suis laissé tenter, j’ai donné en plein dans le panneau ... Ah! mon pauvre Léonce, quelle gaffe! Quelle dégringolade! Quelle dèche, mon empereur! Ah! bon Dieu, quand j’y songe! On n’a pas idée de ça, vois-tu!
—Quoi donc?
—Les hommes! Ah! quels mufles! répéta Clara, pour qui décidément cette locution résumait tout ce qu’on peut penser de mieux et articuler de plus juste sur le sexe oppresseur. Imagine-toi que nous avons été réduites, Eugénie et moi, à _faire des clubs_! C’est à Chicago que ça a commencé ...
—Faire des clubs? interrogea Léonce.
—Tu vas saisir ... C’est comme en Turquie, comme en Orient, là-bas. Ou plutôt c’est bien pis! On parle du progrès: il est joli! Au moins, en Orient, si les femmes ne possèdent aucune liberté ni aucun droit, chaque harem ne sert qu’à un seul homme. Les musulmans, qu’on déclare si arriérés, tombés en pleine décadence, sont jaloux de leurs femmes: c’est une façon de leur témoigner du respect et de l’attachement. De même les Mormons, si honnis et exécrés de ce vertueux Jonathan: s’ils se nantissent de plusieurs épouses, c’est pour eux, uniquement pour eux, et ils n’ont garde de les prêter. Chez les Yankees, gens pratiques, promoteurs ou propagateurs de toute nouvelle découverte, chaque club un peu _select_ entretient son harem, un harem commun à tous ces messieurs, mais qui n’est ouvert qu’à eux et à leurs invités. C’est là qu’ils se rendent après souper, là qu’ils donnent ou terminent leurs fêtes.
—Et tu as fait partie d’un de ces gynécées?
—De quatre, hélas! mon cher. A Chicago, d’abord; puis à Saint-Paul, à Minneapolis, à San-Francisco ...
—Pauvre chatte!
—Fallait bien manger! Et ce n’est rien encore! Te serais-tu jamais douté qu’il y avait des marchés de femmes là-bas?
—Comme ici.
—Tu es bête. Je te parle de marchés où les femmes sont vendues comme esclaves, vendues à la criée, au plus offrant enchérisseur, ainsi que du bétail. C’est à San Francisco que j’ai vu cela: dans Dupont Street notamment il y avait un vaste hall, appelé «Chambre de la Reine», où étaient publiquement exposées les femmes à vendre.
—Il me semble bien aussi avoir lu cela ...
—Mais, moi, j’ai vu, mon bon, vu de mes propres yeux! repartit Clara. Et quand je dis les femmes, ce sont surtout des fillettes que l’on vend, des petits garçons aussi: MM. les Yankees ne crachent pas là-dessus; ils ont des béguins variés et apprécient surtout ce qui est pimenté ... Ah! c’est un grand peuple, un peuple modèle, un peuple admirable, aux mœurs pures, chastes et sévères, plein de délicatesse, de désintéressement, de magnanimité; un peuple ... ah! Un ramas de sauvages, mon ami; une cohue grouillante de barbares qui s’éclairent à l’électricité et causent par téléphone.
—Mais d’où viennent ces enfants, ces femmes?
—De la Chine principalement; on les vole pour les transporter sur ces marchés et en trafiquer. A Chicago, les Chinoises sont remplacées par de petites négresses: c’est toujours de la chair humaine et de la chair fraîche. On vend ça pour pas cher: deux cents, trois cents, cinq cents dollars.
—C’est à la portée de toutes les bourses, quoi!
—De toutes, comme tu dis. Je te laisse à penser à quelles ignominies on fait servir cette marchandise. Ah! les salauds!
—Il me semblait, au contraire, qu’ils témoignaient aux femmes certains égards, un respect ...
—Des égards, eux? Du respect? Ils ne respectent que ça, tiens, la monnaie, le dieu dollar. Et puis le biceps, la force brutale. Ils ne connaissent pas autre chose. Du respect pour les femmes, eux? Ah! laisse-moi me gondoler! Pour les femmes riches, oui, pour leurs milliardaires, celles qui ont un gros sac: voilà ce qu’ils vénèrent, le sac! le sac seulement, pas la femme. Qu’une ouvrière, une pauvresse se trouve sur leur passage ou leur barre le chemin: je te prie de croire que, s’ils sont pressés,—et ils sont toujours pressés!—ils ne prennent pas de gants pour lui faire céder le pas. Quant aux négresses, ce ne sont quasiment pas des femmes pour eux; c’est peut-être un peu plus que des chiennes, et encore! Tiens, j’en ai vu une, un jour, à Chicago, une pauvre négrillonne qui donnait le sein à son bébé. J’étais assise près d’elle dans un car. Des voyageurs, trois grands diables de marchands de porcs, je présume, et un clergyman tout de noir habillé, vinrent à monter près de nous, et, à la vue de la négresse, les voilà qui poussent tous en chœur des «Aoh! aoh! aoh! No! no! Impossible! _Shocking!_ _Indecent!_» Et ils obligent le conducteur à débarquer illico mère et enfant. Ça dégoûtait ces messieurs d’avoir près d’eux une femme de couleur.
—Cependant ils ont aboli l’esclavage?
—En paroles, oui; mais en fait, c’est une autre paire de manches. Les Chinoises ne comptent d’ailleurs pas plus pour eux que les négresses: quand elles sont jeunes, cela va encore; on s’en procure, on en achète au meilleur compte possible, et on leur accorde les honneurs de la couche. J’ai vu acheter à San-Francisco une jolie petite Céleste de onze ans pour trois cents dollars. Là-bas, encore une fois, vois-tu, avec de l’argent, on peut tout se payer, tout se permettre, tout commettre, tout, sans exception.
—Comme ici. Crois-tu que ...
—Pas la même chose, non! Nous ne connaissons pas le lynchage, nous, par exemple. Nous ne sommes pas assez dans le train; tandis qu’eux ... Faut voir comme ils traitent les «gentlemen colorés»! On vous expédie ça ... Ça ne fait pas un pli. On vous les pend, on vous les larde, on vous les embroche tout vivants, on vous les grille à plaisir. De temps à autre, il y a erreur: c’est fatal, dans l’émotion du premier mouvement, qui n’est pas toujours le bon ... On s’aperçoit que c’est celui-ci le coupable, et non celui-là qu’on a badigeonné de pétrole et qui flambe, qui gigote ... Mais ça ne fait rien, tant pis! «Un nègre en vaut un autre», selon leur dicton. On en est quitte pour recommencer, s’offrir de nouveau la petite fête ... Ah! un grand peuple, va, plus grand que nous de tout ça!
—Mais comment es-tu revenue? Comment as-tu réussi?...
—Un brave Hollandais—que le Ciel le bénisse!—m’a payé mon retour. Nous nous sommes embarqués ensemble sur un de ces paquebots américains, de ces «lévriers de mer», comme ils les surnomment, qui filent avec une rapidité ... Rien ne les arrête, mon cher! Ainsi que nous l’expliquait le capitaine, ce n’est pas seulement pour gagner du temps que le bateau va si vite, c’est qu’en cas de rencontre avec un autre navire, c’est le plus rapide des deux qui a le plus de chances de couper l’autre. Alors tu comprends ...
—C’est limpide. Le progrès, toujours!
—Toujours! Toujours la devise évangélique de l’oncle Sam: «Malheur aux faibles!»
—N’est-ce pas aussi la nôtre? Est-ce qu’en Europe la force ne prime pas tout pareillement le droit?
—Pas la même chose! interrompit derechef et vivement Clara. Pas la même chose! Ici nous y mettons des formes ...
—Euh! Euh!