Émancipées

Part 18

Chapter 183,723 wordsPublic domain

Le mari avait vaillamment pris son parti de cette situation: il avait ses fonctions administratives, qu’il tenait à remplir de son mieux, qui l’intéressaient, l’absorbaient et le passionnaient; il avait ses amis, en tête desquels figuraient son collègue Jourd’huy et les autres adeptes du clan salomonien; il avait enfin, pour le consoler de ses déceptions et tracas conjugaux, pour le fortifier, le rasséréner et le ragaillardir, son heureux naturel, son imperturbable philosophie, sa bonne santé physique et morale. Aux continuels coups de boutoir de sa colérique moitié, aux incessantes piqûres de ce fagot d’épines et aux sempiternels soubresauts de ce paquet de nerfs, il ne répliquait jamais, à l’exemple de Socrate vis-à-vis de Mme Xantippe, que par une souriante et indémontable placidité, assaisonnée volontiers de quelque brocard, qui décuplait l’aigreur et quintuplait la rage de cette délicieuse compagne. Il jouait d’elle comme d’un instrument et s’en amusait parfois de tout son cœur.

«Je ne peux pas la prendre au sérieux, elle, pas plus que jadis ses sœurs, s’avouait-il. Non, pas possible! C’est comme des pantins, des marionnettes ... pires que des marionnettes! Car elles ne veulent pas toujours se laisser mener, celles-là; elles prétendent agir à leur guise, et alors, alors, elles en font de belles! L’une s’est tuée, l’autre est morte folle: que deviendra la troisième, madame ma femme?»

Jeanne de Sambligny, malgré son humble origine et les goûts modestes qu’elle aurait dû posséder, malgré les mensualités que lui remettait régulièrement son mari et qu’on aurait cru plus que suffisantes pour subvenir aux dépenses du ménage et à celles de sa toilette, était toujours courte d’argent et criblée de dettes. En plusieurs circonstances, devant les instantes réclamations de tel ou tel fournisseur, Armand de Sambligny s’était vu contraint d’intervenir, et il avait signifié à sa femme que, si elle continuait à aussi mal administrer les finances de la communauté, il lui retirerait cette gestion et se chargerait lui-même de la besogne. Or, Jeanne ne redoutait rien tant que l’exécution de cette menace: conserver le maniement des fonds était son vœu suprême, sa constante préoccupation; l’argent, elle ne tenait qu’à cela, et n’est-ce pas tout que l’argent? N’est-ce pas grâce à lui qu’on se pare de bijoux, qu’on renouvelle ses chapeaux et ses robes, qu’on s’offre dentelles, fine lingerie, jupes de soie, les mille et un falbalas de la coquetterie? Tant que les clés de la caisse lui resteraient, rien de plus facile pour elle que d’enchevêtrer et embrouiller ses comptes, de telle sorte qu’elle seule pût s’y reconnaître; rien de plus aisé que de majorer cet article, de réduire cet autre, tripler celui-ci, omettre celui-là; rien de plus simple et de plus commode que de tripoter, grappiller et chaparder. Mais comment continuer cette valse de l’anse du panier, si le panier même vous est enlevé? Comment garder du beurre aux doigts, si l’assiette dite «au beurre» ne vous est plus confiée?

Ces barbotages et imbroglios, ces escobarderies et filouteries, Armand de Sambligny ne les ignorait nullement. Il savait fort bien que cette côtelette, qu’on lui comptait soixante-dix ou quatre-vingts centimes, n’en valait pas quarante; que ce poulet, tarifé neuf francs, en avait coûté cinq tout au plus; mais il ne soufflait mot, ne bronchait point et considérait cette surtaxe comme un droit à acquitter pour jouir du bien le plus précieux ici-bas, avec la bonne humeur et la santé—pour avoir la paix.

«Seulement, pas de dettes! La première fois qu’on viendra encore me relancer ici ou à mon ministère et me présenter une facture que tu n’auras pas su régler à temps, je te jure bien que je te supprime tes fonctions de trésorière. Au besoin, j’irai manger dehors ...

—Avec tes amis!

—Avec mes amis.

—Et tes amies!

—Non, les dames ne sont pas admises à nos banquets. Je t’ai d’ailleurs, et cela me suffit. Assez d’une!

—Trop même! Pour ce que tu fais d’elle! Ah! si je te suffisais vraiment, tu....

—Ma bonne amie, revenons, s’il te plaît, à nos moutons et à leurs côtelettes. Je te disais donc que, si tu m’y contrains, j’irai prendre mes repas au restaurant, ce qui me coûtera certainement moins cher....

—Tais-toi donc! On voit bien que tu ne connais pas le prix des choses!

— ... Ce qui me coûtera très certainement bien moins cher, me vaudra une nourriture meilleure....

—Peut-on dire!...

—Sois tranquille: si un plat n’est pas à ma convenance, je ne me gênerai pas pour le faire enlever et remplacer par un autre.... Et enfin, ce qui me permettra de manger tranquillement, sans plus être exposé à voir troubler ma digestion.

—Par qui donc? Qui donc vient troubler ta digestion? Serait-ce moi, par hasard?

—Quelle idée, grand Dieu! Jamais! jamais de la vie! Nullement! Je parle des créanciers, de ces fournisseurs qui choisissent l’heure des repas pour carillonner à votre porte et être sûrs de vous trouver. Eh bien, je n’en veux plus, chère amie; tiens-toi pour avertie!

—Toujours votre volonté! Est-ce que c’est ma faute si ... Mais monsieur veut! Monsieur ordonne! Monsieur parle comme si j’étais sa domestique ou son esclave!

—Et monsieur entend être obéi! C’est moi qui touche mes appointements, n’est-ce pas, Jeanne, ce n’est pas toi? Eh bien, à la première récidive, je les garde.

—C’est bien.»

Or, Jeanne, en dépit de ses majorations de dépenses et de tous ses tours de gibecière, se trouvait toujours en déficit, toujours aux abois.

«Mon Dieu, comment faire? Je ne suis vraiment pas raisonnable! s’avouait-elle en son par-dedans. Je devrais user de plus de circonspection, me modérer davantage ... Quel ennui!»

Elle passait son temps à lutter contre ses mille menus embarras d’argent, à se débattre dans cet inextricable réseau, à calmer et amadouer les créanciers les plus exigeants et les plus arrogants, à payer celui-ci au détriment de celui-là, à couvrir sans cesse Pierre, Paul ou Jean, en découvrant, comme on dit, Jacques, Marc ou Mathieu.

Elle n’avait pas tardé d’ailleurs à chercher quelques suppléments de recette là où toute Parisienne qui n’est ni trop laide ni trop vieille a toujours chance d’en trouver. Ce n’était pas l’amour qu’elle portait à son mari qui pouvait la retenir dans le droit chemin, il s’en fallait de beaucoup. Ne s’en voulait-elle pas à mort d’avoir épousé cet homme qui avait si niaisement cru, dans l’inexpérience et la candide générosité de sa jeunesse, qu’il devait «réparer sa faute», donner son nom à l’honnête fille séduite? Ah! si elle avait pu prévoir alors que l’enfant qu’elle portait en elle s’envolerait si vite et ne lui imposerait aucune charge, aucun souci d’avenir, combien elle aurait préféré garder sa liberté! Belle et avenante, intelligente et insinuante, comme elle l’était ou pensait l’être, que de conquêtes elle aurait traînées après soi! Que de succès! Que de triomphes! Jusqu’où ne serait-elle pas montée!

Malheureusement elle était enchaînée à cet odieux personnage,—dont elle mangeait le pain, cependant, et qu’elle trompait et volait avec si peu de scrupule, tant de désinvolture et de gaieté d’âme.

Plusieurs fois déjà elle s’était risquée dans de galantes aventures. «Tiens! Est-ce qu’il se gêne, lui? Est-ce que je n’ai pas le droit tout aussi bien que lui?...» Elle avait noué de vagues intrigues, qu’elle s’était efforcée de rendre aussi productives que possible; mais, elle ne s’en était que trop vite aperçue, les hommes d’à présent sont d’une pingrerie! Il y a trop de concurrentes!

Peut-être, si elle avait été une cocotte, si elle avait eu le temps de se lancer, avait possédé son hôtel et son équipage, peut-être, ou plutôt sûrement alors, elle aurait trouvé sans peine et à discrétion des admirateurs pour la couvrir d’or, vivre à ses genoux et se ruiner pour elle. Et si elle n’était pas une de ces célébrités du demi-monde, de ces souveraines de l’élégance et de la mode, si elle se morfondait dans la gêne et l’obscurité, à qui la faute? A LUI, toujours!

En outre, il lui restait obstinément une insurmontable appréhension, une peur bleue de se retrouver enceinte; et, bien plus que ses principes et sa vertu, cette peur entravait ses efforts, paralysait ses moyens.

Une vulgaire circonstance, une rencontre à un même rayon de magasin de nouveautés, amena un banal échange de politesses entre Jeanne de Sambligny et Mme de Chastaing, la présidente des Infécondes, celle que le caustique Chantolle qualifiait si bien de «Reine des Bréhaignes», et mit en relations régulières et suivies ces deux dames, si bien faites pour s’entendre.

S’inspirant de Mlle Louise Michel, qui elle-même n’a fait que pasticher l’amusante Lysistrata d’Aristophane, Guillemine de Chastaing,—mariée à dix-huit ans et divorcée, comme de raison, divorcée à dix-neuf,—avait commencé par prêcher la grève des femmes.

«Citoyennes! s’était écriée Mlle Michel. Aux situations désespérées, il faut opposer des moyens désespérés. Mère de famille, ouvrière mariée ou non, la femme est esclave. L’heure est venue de nous révolter. Voilà pourquoi j’ai fondé la Ligue des Femmes.

»Il faut que la femme soit libre. Pour cela elle n’a qu’à se mettre en grève.

»Ne travaillez plus, ne vous livrez point. Plus d’ouvrières, plus de ménagères, plus d’épouses surtout, plus d’amantes ni de maîtresses,—plus d’amour!»[8]

Plus d’amour! C’était aussi le cri de Mme de Chastaing. Mais, issue d’une aristocratique et riche famille, délicate et raffinée de goût, d’éducation et d’instinct, c’était moins aux femmes et filles du peuple qu’aux grandes dames et nobles damoiselles, aux «intellectuelles», qu’elle s’adressait. Elle les exhortait nettement et énergiquement à la haine de l’homme, «ce brutal ennemi», les suppliait «de refuser leur chair à la souillure des mâles».

Elle se montrait d’ailleurs absolument logique dans ses discours et adjurations. C’était non seulement l’homme à qui elle s’en prenait et qu’elle maudissait, c’était l’existence même; et l’absolu et total anéantissement, le grand nirvâna du bouddhisme semblait être son idéal et son but.

Lorsque, par la voix de Mme Astié de Valsayre, la Ligue de l’Affranchissement des Femmes déclara en novembre 1891, «que l’état social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»[9], Guillemine de Chastaing s’empressa de faire chorus et lança un manifeste où se lisaient des phrases de ce genre:

«Nous n’en sommes plus à demander, avec les escobards de la démocratie et les jobardes de l’émancipation, la recherche de la paternité: ce que nous voulons aujourd’hui, ce que nous revendiquons hautement, c’est le droit à la suppression de la maternité. Tout être humain a la faculté de disposer de lui-même à ses risques et périls; sa chair lui appartient: c’est là un principe, un axiome, que nul n’osera contester. Si mes os et ma chair sont à moi, si j’ai le droit de me faire arracher une dent, extirper un cor, couper un bras ou une jambe, je puis, avec autant de raison et tout aussi bien, provoquer et déterminer l’expulsion d’un germe qui m’incommode.

»Nous n’ignorons pas les grandes difficultés que présente cette opération, les griefs dangers auxquels nous nous exposons, en l’état actuel de la science: on dirait que la nature, toujours barbare et impitoyable envers la femme, a décrété que qui toucherait à l’existence du germe attenterait en même temps à celle de la mère. C’est donc à nous, femmes, à déjouer cette inique et cruelle solidarité, c’est à nous à échapper aux criminelles iniquités de la nature.

»Voilà pourquoi, après avoir proclamé le droit à l’avortement, nous demandons la mise à l’étude des divers procédés aptes à amener et faciliter l’avortement, nous demandons que les meilleurs opérateurs, les plus expertes opératrices soient signalés à l’attention publique, et que des diplômes d’avorteurs et d’avorteuses leur soient dûment délivrés.»

Guillemine de Chastaing, on le voit, n’usait pas de circonlocutions, de demi-mesures ni de mitaines, et n’y allait pas, comme on dit, par quatre chemins.

«Pourquoi biaiser et nous cacher? déclarait-elle dans une autre profession de foi plus récente. Ce serait laisser supposer vraiment que nous ne nous sentons pas la conscience nette et que nous ne sommes pas certaines de nos droits, assurées d’être maîtresses de nous-mêmes, maîtresses de notre ventre comme de nos cheveux ou de nos dents. Seul, le coupable recherche les ténèbres, a recours aux faux-fuyants, à l’hypocrisie et à l’imposture. _Cur non palam si decenter?_ (Est-ce que le latin serait le privilège des hommes? Pas plus que la cuisine ne doit être celui des femmes!) Nous ne saurions trop le répéter, nos corps et tout ce qu’ils renferment sont à nous; nous pouvons en expulser ce qu’il nous plaît: de la salive, de la bile, aussi bien que des ovules et des embryons. Comment d’ailleurs l’expulsion d’un germe serait-elle licite un quart d’heure après l’acte charnel, et interdite six semaines plus tard? Vous ne savez même pas ce que c’est que l’avortement ni quand il commence! Laissez-nous donc tranquilles, et ne fourrez donc plus votre nez en si intime matière!

«Les femmes avortent aujourd’hui _plus qu’elles n’enfantent_,» comme l’a très loyalement reconnu un de nos plus subtils et de nos plus suggestifs écrivains, dont les romans sont classés sous le titre générique et significatif L’ÉPOQUE[10]. «La réalité du malheur pèse enfin sur notre clairvoyance, et les jeunes mères préfèrent dérober à la douleur humaine leurs nouveau-nés».

»Bravo!

»C’est bien là, en effet, et sans conteste, le sentiment, l’ardent et obsédant désir, que doit éprouver toute mère tant soit peu douée de clairvoyance et d’intelligence.

»Eh bien, c’est à réaliser ce vœu si légitime, si rationnel, si humain, que nous nous appliquons; c’est à arracher à la misère et à la souffrance, c’est-à-dire à sauvegarder de la vie le plus de proies possible, que nous avons voué nos forces.

»Quelques-uns, je le sais, se plaisent à nous dénigrer et nous disqualifier, ne se lassent pas de fausser, de rapetisser et avilir le pur et glorieux mobile auquel nous obéissons. On nous taxe de coquetterie, d’avarice, d’égoïsme, de perversité,—de folie surtout: pour ces messieurs, toujours si raisonnables, si pondérés, si sensés, toutes les femmes sont des détraquées et des toquées.

»L’un de ces juges inflexibles écrivait dernièrement:

«Il y a, vers l’avortement, une véritable poussée, un entraînement auquel on cède dans tous les mondes, dans les plus bas comme dans les plus élevés. L’enfant, un peu partout, dans le peuple, dans la bourgeoisie, là où l’on travaille comme là où l’on s’amuse, est devenu un ennui, une gêne, un fardeau ou un embarras. Il est de trop, et tous les moyens commencent à être bons pour se débarrasser de lui. Les pauvres songent aux difficultés qu’ils ont déjà à se tirer d’affaire tout seuls, les riches sont absorbés par leurs plaisirs, et chacun, sans scrupule, travaille au profit de son égoïsme, à la fin de l’humanité[11].»

»Erreur! Ce n’est nullement au profit de notre égoïsme, mais par raison et par expérience, par bonté et par pitié,—pitié pour ces malheureux petits êtres condamnés à la vie,—que nous réclamons et proclamons le droit à l’avortement.»

* * * * *

Toujours conséquente avec ses généreuses et radicales théories, et peu encline à jamais mettre la lumière sous le boisseau, Guillemine de Chastaing s’appliqua de plus en plus à les répandre. Après avoir pactisé avec les adeptes des tendresses saphiques, insinué et propagé, tout comme la fameuse Gabrielle de Surgères, comme Lina Rozetti ou Florence Stuart, l’aversion, le dégoût et l’abomination du mâle, elle entreprit d’étudier et de vulgariser les divers moyens de ralentir ou de supprimer la reproduction de l’espèce humaine, sans gêner en rien les rapports galants et déduits amoureux.

«Les hommes s’en moquent, des grossesses! disait-elle. Il leur est facile de rire, de nous critiquer et malmener. Ils n’ont que de l’agrément dans l’affaire, eux! Tandis que nous, c’est neuf mois de souffrances, neuf mois d’angoisses et de tourments, c’est notre vie même que nous risquons!»

Avec le phalanstérien Fourier, si joliment drapé et houspillé par Proudhon, elle patronna d’abord «la stérilité artificielle par engraissement»; mais les résultats du système furent pitoyables, et elle ne reçut de ses amies que des plaintes, des plaintes péremptoirement et effroyablement motivées.

«L’embonpoint que j’ai acquis n’a fait, ma très chère, que m’attirer plus d’hommages, et me voici encore dans une de ces désastreuses positions intéressantes ...»

Il fallait enrayer au plus tôt et changer de tactique.

Elle eut recours alors à l’eau froide, affirmant, avec un spécialiste de l’époque, que «l’eau et le froid sont mortels à la semence ... Malthus n’est qu’un rêveur, un utopiste: le vrai sauveur, c’est Eguisier avec son irrigateur! L’hygiène, cette déesse de la santé, l’hygiène, sans chercher plus loin, sera notre infaillible libératrice: c’est elle l’ogresse qui mangera nos enfants en herbe!»

Hélas! Non, ce n’était pas encore cela, et les petits Poucets continuaient de germer et de courir.

Il lui répugnait de faire appel à la chirurgie. C’était du reste surtout un moyen préventif qu’elle cherchait. Non, pas de piqûre, pas de curetage, pas d’instruments de fer ou d’acier, pas de sang ... N’effrayons point! Il ne s’agit pas d’arracher, mais d’empêcher, mais de stériliser. Procédons avec mesure, précaution et douceur.

Elle s’était tournée vers l’antique science des plantes et était en train de demander à la sabine, à la rue, à l’aconit ou l’absinthe, le remède suprême qu’elle rêvait, quand elle lia connaissance avec le docteur Gernandez, un superbe mulâtre, taillé comme un Titan, vigoureux comme Hercule, beau parleur, grand viveur, endiablé coureur, ambitieux, insinuant, obséquieux et insidieux, qui la conquit d’emblée.

Fernando Gernandez, qui était originaire de la Martinique, et, après d’assez piètres études médicales, cherchait à s’orienter dans le Pandémonium parisien, comprit tout de suite l’admirable parti qu’il pouvait tirer de sa conquête et de toute la tribu des «Infécondes».

«Il faut fonder un dîner, d’abord! déclara-t-il à Guillemine.

—Un dîner?

—Sans doute, chère amie! Il n’y a pas d’association sans dîner. Qui dit association dit réunion, et où se réunit-on mieux, où cause-t-on plus à l’aise, où s’épanche-t-on avec plus de liberté et plus d’abandon qu’autour d’une table, d’une table bien dressée et savamment servie? La table, c’est la meilleure entremetteuse de toutes les affaires, la plus sûre préparatrice de tous les succès.

—Eh bien, faites, mon bon! Organisez ce dîner!

—Dîner mensuel, c’est suffisant. Vous le présiderez.

—Non, ce sera vous.

—Jamais! riposta vivement Fernando. Je ne dois y assister qu’en qualité d’invité, d’ami ...

—De conseiller.

—De conseiller, si vous voulez.»

Gernandez ne s’en tint pas là, et, probablement en vertu de ce titre officiel de conseiller particulier et intime de la corporation, il entreprit de modifier les idées de la reine des bréhaignes, de combattre ses préventions contre les opérations chirurgicales, et il finit par la retourner comme un gant.

«Sauver une jeune fille des angoisses et des hontes d’une grossesse; épargner à tant de pauvres jeunes femmes les souffrances de la gestation, les tortures de l’enfantement ...

—Oh!

—C’est accomplir œuvre pie et méritoire, et l’on ne peut que vous bénir ...

—N’est-ce pas?

—Mais ne croyez pas atteindre ce noble but sans sortir des routes battues, des sentiers piétinés et vulgaires.

—Je ne saisis pas ...

—Les plantes, si souvent employées, essayées de tant de façons, ne peuvent vous offrir, mon amie, que des moyens préventifs ou curatifs imparfaits, inefficaces dans la plupart des cas, dangereux en bien d’autres. La stérilité par engraissement n’est, à mon sens, à peu près comme tout ce qui est sorti de la cervelle de ce grand toqué de Fourier, qu’une désopilante plaisanterie, et j’en dirai presque autant de l’eau froide, que vous avez un moment préconisée. La chirurgie a réalisé de nos jours d’immenses progrès. Des opérations, condamnées il y a vingt-cinq ou trente ans, déclarées impraticables, ou dignes seulement des bourreaux et tortionnaires, s’effectuent aujourd’hui sans le moindre danger et sont d’un usage de plus en plus courant. L’extirpation des ovaires, ce qu’on appelle l’ovariotomie, est du nombre. Oui, chère amie, je devine ... je sais combien à première vue cela semble effroyable. Vous fendre le ventre! l’ouvrir! Brrr! En réalité, avec les méthodes nouvelles, les précautions recommandées, c’est simple comme bonjour. D’abord vous êtes endormie: on vous chloroformise; vous ne sentez donc rien, et, quand vous vous réveillez, tout est fini, remis en place, nettoyé, épousseté et recousu. Quinze jours après, il n’y paraît plus, et vous êtes à jamais délivrée de cette terrible appréhension, à jamais à l’abri de ce fléau de la maternité, le plus horrible malheur qui puisse advenir à des femmes comme vous, à des femmes du monde, des femmes d’esprit, des femmes d’élite.

—Certes!

—L’avenir est de ce côté-là, chère Guillemine, conclut le docteur Gernandez avec le plus grand sérieux. L’ovariotomie, voilà ce qui sauvera le monde!»

Guillemine de Chastaing se laissa convaincre et opérer, et fut ravie du résultat.

«Mais c’est admirable! O mon ami, quel succès vous tenez là! Quelle fortune! Quelle gloire! Mais c’est comme un rêve! s’exclamait-elle, enthousiasmée. Aucune douleur, absolument! Il n’y a qu’un peu de pesanteur là ...

—Cela disparaîtra. Vous allez garder le lit pendant quinze jours, vous entendez, ne pas vous lever?

—Je vous le promets. Et cette cicatrice? ces taches?

—C’est l’affaire de trois semaines. Tout cela s’en ira. Ne vous levez pas surtout!»

La présidente ayant donné l’exemple et sauté le pas, une, deux, trois «Infécondes» la suivirent; puis une quatrième, une cinquième, une sixième, une septième; bientôt toutes les adeptes de la secte y passèrent.

Bientôt aussi la presse eut vent de la chose et en glosa. Si vous voulez bien prendre la peine de feuilleter les journaux parisiens du mois de novembre 1893, par exemple, vous y retrouverez trace de l’inauguration du _Dîner des Infécondes_,—«de ces agapes intimes, instituées sous la présidence d’honneur d’un chirurgien célèbre par l’habileté avec laquelle il procède à l’ablation des ovaires, et où toutes ces _adorables_ clientes, par lui si magistralement opérées, se font un devoir d’assister».[12]

Vous y retrouverez également la fameuse chanson de Favart, appliquée, comme une sorte d’hymne national et de _Marseillaise_, à ces héroïques _castrates_:

On va leur percer le flanc, En flin, flan, r’lan tan plan tirelire en plan! On va leur percer le flanc; Ah! que nous allons rire!

Ah! que nous allons rire! R’lan tan plan tirelire.

Que le Ciel sera content! Et plein, plan, r’lan tan plan tirelire en plan! Que le Ciel sera content! On fait ce qu’il désire.

D’autres journaux estimèrent, au contraire, qu’il n’y avait pas là de quoi plaisanter; que si l’on voulait que la France reprît sa place dans le monde ou simplement fût capable de se défendre, il lui fallait des soldats, par conséquent des enfants, et qu’il était de nécessité absolue de posséder un peu moins d’_adorables_ insexuées, émancipées et déséquilibrées, et un peu plus de ces stupides ménagères de l’ancien temps, de ces misérables esclaves, ces _exécrables_ mères de famille ...

Mais c’était le vieux jeu. _Go ahead!_ Il n’en faut plus, de familles! N’en faut plus, de mères, de ménagères ni d’esclaves! Vive la femme libre! Vive la femme-homme!

* * * * *

Jeanne de Sambligny avait été une des premières à se lancer sur les traces de sa présidente et à recourir aux bons offices du docteur Gernandez.