Émancipées

Part 17

Chapter 173,789 wordsPublic domain

Chez cette brave Clara Peyrade, Magimier se plaisait à bavarder, ou plutôt à écouter les panégyriques qu’elle ne se lassait pas de débiter à la gloire de la race anglo-américaine, de ses mirifiques progrès et de son paradisiaque état de civilisation.

«On n’a pas idée, mon ami, quels rustres et quels goujats que ces citoyens-là! s’écriait-elle. C’est ce qui dès l’abord m’a le plus frappée et nous frappe tous le plus, nous, habitués à la courtoisie française et à l’urbanité, l’aménité et la grâce des peuples latins. Là-bas, dans les rues, les hommes sont toujours pressés ... _Time is money_ ... et femmes, vieillards, enfants, ils bousculent tout sans pitié. Il s’agit d’arriver, voilà tout, d’arriver vite: tant pis pour les gêneurs, et tant pis pour les faibles, les souffrants et les petits! Telle est leur morale. Et de quelle façon ils se tiennent et se comportent dans les restaurants, dans les brasseries, théâtres, cafés-concerts, dans les tramways et chemins de fer, dans tous les lieux publics! C’est à vous dégoûter ... Ça s’étend, ça s’étire, ça vous flanque des coups de coude, ça vous met ses jambes en l’air et vous fourre ses semelles sous le nez, ça vous rote au visage, ça chique sans cesse: on ne voit que mâchoires aller et venir; ça crache partout: de longs jets de salive qui se plaquent ici, là, à droite, à gauche ... Ah! quel sale monde! Et si tu les voyais manger des huîtres! On vous les sert sans coquille, mon cher, les douze huîtres toutes ensemble dans une tasse, pour que vous n’ayez pas la peine de les détacher et ne perdiez pas de temps ... Vous n’avez qu’à avaler ça ... C’est appétissant, hein? Ils font de même pour les œufs à la coque: pas besoin de coquetier! On casse trois œufs qu’on verse dans un verre, et on boit. Ils ne comprennent pas, selon la remarque faite par l’un de nous, combien la forme donne d’attrait aux choses et accroît même leur saveur. Cette délicatesse surpasse leur jugeotte. Nous aimons que les fruits aient non seulement leur enveloppe extérieure, mais leur fin duvet, leur velouté. Eux, ça leur est bien égal! Au contraire, ils vous présentent leurs pommes, poires ou oranges toutes pelées et épluchées, leurs raisins égrenés même, je crois bien,—pour qu’on ne perde pas de temps, toujours! On s’imagine en Europe que ce peuple-là est civilisé: ça dépend de ce qu’on entend par civilisation. D’abord, en dehors de leurs grandes villes, en dehors de leurs railways, de leurs fils télégraphiques et téléphoniques, il n’y a autant dire rien: c’est comme un désert, un immense steppe, où parquent çà et là des troupeaux, où les _cow-boys_, les trappeurs et autres bandits se font la guerre entre eux, dévalisent et chourinent les voyageurs assez imprudents pour s’arrêter dans ces parages, et s’attaquent même fréquemment aux trains de chemin de fer qui passent, lancés à toute vapeur. Il ne faut pas s’attendre à trouver des routes à travers ces contrées, des routes tracées et entretenues. Rien de tel. Tout est pour les villes, les grands centres; le reste, on ne s’en occupe pas; c’est le domaine des buffles, des flibustiers, des sauvages, hommes et bêtes. En maints endroits, par maints côtés et de maintes façons, cette sauvagerie se communique aux villes et perce dans les lois, mœurs et coutumes des habitants. Ainsi, dans certaines provinces du Sud, c’est le shériff, c’est-à-dire le premier magistrat ou maire de la localité, qui pend les condamnés et fait l’office de bourreau. Chez nous, le bourreau est tenu à l’écart, en aversion et mépris; c’est le plus déconsidéré et le dernier des individus: chez eux, c’est le plus honorable et le premier des citoyens.

—Ils sont logiques, et nous ne le sommes pas, interrompit Magimier.

—Possible! C’est une autre question. Mais tu vois quelle divergence d’opinions, et combien notre civilisation, à nous, diffère de la leur. La dureté, la cruauté paraît d’ailleurs innée chez eux, comme infusée dans leur sang, et cette cruauté se manifeste surtout à l’égard des faibles, des petits, des pauvres, de tous leurs inférieurs ou de tous ceux qu’ils jugent tels. Ah! pour une démocratie, c’est une jolie démocratie! «L’Indien n’est bon que tué»: voilà un de leurs proverbes. Les Chinois, «les créatures à queue de cochons», ainsi qu’ils les qualifient, ils ne se contentent pas de les maltraiter; à l’occasion, ils les massacrent pour les voler et les dépouiller, et les tribunaux absolvent toujours ces assassins. «Le Chinois,—John Safran, la peste jaune,—ne doit pas être considéré comme un être humain, mais comme de la vermine»: voilà encore un de leurs principes et de leurs axiomes. Le nègre non plus, et encore bien moins, n’est pas un être humain pour eux.—Seul sans doute frère Jonathan s’estime digne de représenter l’humanité.—Le nègre, le gentleman coloré, c’est avant tout, et le terme est doublement mérité, c’est leur bête noire. De même que les blancs, émoustillés par la curiosité et la différence de couleur, se passent volontiers la fantaisie de chiffonner une négresse, de même les nègres ont la passion des femmes blanches; et comme ils n’en trouvent pas aisément, par suite de la répulsion qu’on a pour eux,—fruit défendu n’en est que meilleur,—il advient souvent que des blanches, femmes, filles, parentes ou servantes de fermiers principalement, sont violentées. C’est ce qu’on nomme le _crime usuel_, le crime ordinaire, tant il est répandu. Le coupable, s’il est pincé, ne peut avoir de doute sur le sort qui l’attend. On le pend, on le «lance vers Jésus»: c’est encore une de leurs aimables locutions, à ces rigides puritains, ces pieuses âmes; ou bien on le larde à coups de couteau; ou bien on le met à la broche, on le fait rôtir à petit feu; à moins qu’on ne préfère l’arroser de pétrole et le faire flamber ... Je me souviens d’un malheureux noir, près de Louisville, accusé d’un attentat sur une petite servante irlandaise, qu’il avait osé, lui, cet odieux et affreux coloré, trouver à son goût. On l’attrape, on l’attache sur-le-champ à un poteau, on entasse au pied des fagots, et on y met le feu, on le grille tout vif, comme un porc, allez donc! Le soir même, on découvre qu’il y a erreur; ce n’était pas lui, mais un de ses frères, qu’on s’est empressé ...

—De lyncher pareillement?

—Et sans autre forme de procès. Aussitôt pris, aussitôt pendu, ou lardé, ou grillé, selon les hasards et le caprice..... Et ces mêmes vertueux personnages, qui s’indignent si fort de voir un nègre embrasser une blanche, pratiquent à Chicago, à Saint-Paul, à Milwaukee, en maintes villes, la traite des petites négresses, les vendent ou les achètent comme esclaves pour les faire servir à leurs plus sales passions. Car c’est bien autre chose qu’en France, tu sais, là-bas!

—Il paraît; c’est ce que j’ai lu.

—Ils ne tolèrent pas une statue découverte; il ne faut jamais qu’on aperçoive un mollet ou une poitrine: _shocking! indecent!_ Ils les habillent toutes en public, la Vénus de Milo comme l’Apollon du Belvédère. Ça ferait rougir ces anges; ça pourrait altérer l’innocence de ces blancs agneaux, inspirer de coupables pensées à ces colombes; et quel malheur! quel désastre! quelle désolation! Et ces salauds-là, mon cher, ils prostituent l’enfance à plaisir; ils ont des théâtres où ils exhibent des petites filles aux trois quarts nues et qui dansent ... Faut voir quelles danses! Ils tiennent des lupanars de petits garçons. Ils trafiquent des négrillons et des Chinois mâles ou femelles, sachant bien qu’il n’y a que l’esclavage qui peut procurer à la débauche pleine licence et toute satisfaction.

—Comme chez les Grecs et les Latins.

—Oui, ils ont renouvelé tous ces jeux-là; mais sans la grâce latine ni l’élégance grecque, par exemple, ah certes non! avec la brutalité et la bestialité de vrais sauvages, avec surtout cette hypocrisie puritaine et hautaine, sèche, glaciale, perfide, abominablement cruelle, qui est bien la chose la plus répugnante et la plus révoltante ... Je ne suis pas une vertu, moi, tant s’en faut; je ne me targue pas comme eux de pruderie et d’austérité; je fais la noce, quoi! Eh bien, ces cocos-là ont trouvé moyen de me scandaliser, moi! moi!

—C’est ce que tu me dis souvent.

—Je t’ennuie, mon pauvre gros, avec toutes ces réminiscences ...

—Mais non, au contraire, tu m’intéresses ... Continue! Parle-moi donc un peu de leurs femmes.

—Je les ai vues de moins près, tu devines pourquoi. Bien que n’étant ni négresse ni Chinoise, je n’étais pas reçue dans les salons de ces dames; mais je les connais tout de même. Au surplus, ce que je puis dire d’elles, tout le monde le sait, chacun a pu l’apprendre ici ou là. Elles ne veulent plus d’enfants, leurs femmes; c’est gênant, les grossesses, ça prend du temps, c’est coûteux, c’est bébête, _stupid_. Seules les créatures inférieures peuvent accepter ce lot d’épouse et de mère: voilà ce qu’elles proclament ...

—Mon Dieu! C’est aussi ce que pensent les nôtres, observa Magimier.

—Oui, ce sont les idées de la femme moderne, de la femme sans sexe..... Ça ne doit guère vous plaire, ces idées-là, à vous autres, messieurs? Des femmes qui ne veulent plus être femmes: c’est drôle! c’est cocasse! Là-bas, beaucoup s’appliquent à singer les hommes, à se rendre indépendantes et hardies comme eux, à acquérir ou simuler la force virile. Et cela s’explique: la force est, avec l’argent, le seul moyen de se faire respecter. «Défendez-vous vous-même!» _Help yourself!_ Encore une de leurs maximes. Tant pis pour les faibles! Elles en sont arrivées, ces dames, à vouloir se faire soldats, comme les hommes, leur unique objectif; à s’enrôler, lors de la récente guerre contre l’Espagne, et tenter de renouveler les exploits des Amazones. L’essai n’a du reste pas réussi, ce qui est véritablement fâcheux. Aucune, même parmi les pauvres, ne consent plus à s’occuper des soins du ménage: les Chinois sont là. A peine en âge de marcher, les enfants—on en fabrique encore quelques-uns par surprise ou erreur—tiennent à être indépendants, eux aussi, à s’émanciper comme leurs mamans: il en résulte que la famille est toute disloquée, surtout avec le divorce comme ils le pratiquent, et qu’il n’y a plus de vie d’intérieur. Chacun tire de son côté: c’est le triomphe du quant à soi et de l’égoïsme en tout et partout. Chez nous, si les jeunes gens courent après les dots, les jeunes filles, jusqu’à présent,—celles du moins qu’on a préservées du féminisme, du modernisme et de l’américanisme, et qui sont restées Françaises,—ont conservé quelque idéal et font preuve encore de désintéressement. Idéal et désintéressement sont choses et termes absolument ignorés chez les Yankees, et les filles, comme les garçons, veulent de l’argent et ne courtisent que des dots. Le dieu dollar, toujours! Et personne ne s’en cache! Tout le monde le comprend et le proclame. Dans les théâtres, à la fin du spectacle, sais-tu ce que l’on voit? L’apothéose du dieu, mon cher! Un gigantesque dollar tout lumineux, tout flambant, entouré de rayons..... A la bonne heure! Au moins on pratique sa religion; on a le culte du veau d’or, ou on ne l’a pas! Quand une jeune fille est jolie et sans fortune, volontiers elle se met en loterie: je t’ai conté cela. Les garçons font de même. Drôles d’hymens! Et celles qui boivent, qui se soûlent, toujours pour copier les hommes! Il y en a des quantités là-bas, non seulement dans la classe infime, mais parmi les grandes dames et même les jeunes misses, les riches héritières. C’est au point que les principales couturières et les modistes en renom ont annexé des bars à leurs magasins, pour mieux allécher leur aristocratique clientèle. Ce n’est pas encore ces goûts-là qui rendront les jeunes personnes plus attrayantes et faciliteront les unions. Aussi se marie-t-on de moins en moins en Amérique; de plus en plus l’homme vit séparé de la femme.....

—Comme ici.

—Oui, comme chez nous. Le célibat, qui est un plaisir pour les hommes, qui les débarrasse de toute charge et de toute responsabilité, s’implante et s’étend de plus en plus..... Ah! vous êtes de rudes mufles tout de même! Je te demande pardon de te dire cela, mais c’est plus fort que moi!

—Ne te gêne pas, ma biche!

—Vous avez dévoyé les femmes tant que vous avez pu, fait le plus de déclassées possible, pour avoir le plus possible d’instruments d’amusement, de machines à jouissance.....

—Pardon! C’est vous-mêmes, ce sont les femmes qui s’obstinent à se dévoyer ...

—Avec cela! Crois-tu que si l’on ne m’avait pas fourré un tas de brevets inutiles,—et que je ne réclamais certes pas, ah Dieu non!—je serais allée battre la dèche par delà l’Atlantique, chez ces ostrogoths?

—Plains-toi! Ils t’ont fourni des trésors d’expérience ...

—Les seuls, hélas! que j’aie rapportés, et je les ai bien gagnés, va, chèrement payés! Quel pays! Quel peuple!

—Un grand peuple! Le peuple de l’avenir, malgré tout ce que tu en dis! s’écria Magimier.

—Eh bien, je plains l’avenir, conclut Clara. Si c’est là le progrès, le bonheur réservé à l’Ève future, je ne la félicite pas et lui cède volontiers ma place dans cet Éden. D’avance, je me console d’être sous terre. Il est passé le temps où l’on voyait un roi comme Louis XIV s’incliner devant toute femme qu’il rencontrait, fût-ce une servante ou une maritorne, et lui céder le pas. Aujourd’hui plus de galanterie, plus de déférence, plus de délicatesse; c’est le plus fort qui s’impose et passe le premier. «Malheur aux faibles!» Voilà la loi de ton grand peuple et de ce brillant avenir ... Bonsoir, chéri! A bientôt, n’est-ce pas? Tu ne m’en veux pas de tous mes papotages?»

XI

Armand de Sambligny éprouva, ce jour-là, une des plus vives surprises, une des commotions les plus fortes qu’il eût jamais ressenties. Il n’était cependant pas facile à émouvoir, M. le chef de bureau Sambligny: l’expérience des choses et la pratique des hommes, aussi bien que celle des femmes, l’avaient depuis longtemps aguerri et bronzé; mieux que quiconque, par son sang-froid, son égalité de caractère, son calme stoïque, son imperturbable philosophie, il méritait d’être comparé à un bon cheval de trompette. Mais il y a de telles circonstances!

Il venait de succéder à Roger de Nantel comme secrétaire de la société de Salomon dont il faisait partie, et, pour remplir congrûment les obligations de sa charge et en vertu des pouvoirs à lui confiés, il avait dû aller prendre langue chez la discrète et vénérable dame de Saint-Géran, rue Tronchet. Certains salomoniens trouvaient trop restreinte encore la collection des types féminins inscrits au catalogue et mis à leur disposition. Il y en avait cependant de tout calibre et de toute couleur; il y avait des femmes colosses et des naines; des hippopotames, des girafes et des libellules; des spécimens de tailles ordinaires et des échantillons de grosseurs moyennes; il y avait des dames blondes comme les blés et d’autres brunes comme la nuit, des jaune pâle comme lin ou vif comme citron, des roux fauve et des rouge flamboyant; il y en avait des blanches et des basanées, des cuivrées et des noires d’ébène ... Mais l’homme n’est jamais satisfait, ses appétits sont insatiables et sa perversité ne connaît point de bornes. On avait voté l’adjonction sur la liste-programme de deux femmes aux cheveux acajou, l’une grasse et l’autre mince, et de quelque svelte petite brunette aux yeux ardents.

«J’ai justement là votre affaire, dit Mme de Saint-Géran, une brune piquante, très jolie, toute jeune ...

—Ah! Ah!

— ... et femme du monde, s. v. p.!

—Oh! Oh!

—Grande dame tout à fait authentique!

—A vous dire vrai, cette qualité m’est complètement indifférente ... Oui, ça m’est absolument égal. L’important, c’est que la personne soit libre et puisse recevoir chez elle ou ailleurs dans la journée ou la soirée.

—Nous allons le lui demander. Elle vient me voir une ou deux fois par semaine: j’ai toujours ici quelques gentilles amies ...

—Sage précaution!

—Mais j’ignore qui elle est et de quelle liberté elle dispose.

—Vous la garantissiez cependant femme du monde et bon teint?

—Oui, ça saute aux yeux.

—Bah?

—Sûrement, ce n’est pas une cocotte!

—Je préférerais une cocotte, dit Sambligny, une bonne fille entièrement indépendante, qui ne vous impose aucune gêne, vous ouvre sa porte dès qu’on y sonne, et même avant.

—D’autres recherchent, au contraire, les jeunesses qui vivent encore dans leur famille, les ouvrières ou les demoiselles de magasin; d’autres, les femmes mariées; d’autres, les actrices ...

—D’accord: il en faut pour tous les goûts.

—Voyez donc toujours cette dame, pendant qu’elle est ici. Vous causerez avec elle: il n’y a rien de tel que d’examiner, de causer et de palper pour s’entendre.

—C’est très juste. Eh bien, voyons donc, causons et palpons! Et entendons-nous, si possible! répliqua Sambligny. Je ne demande que cela.

—Moi de même!» acheva la digne et serviable Mme de Saint-Géran en se levant et en quittant la pièce.

Quand elle y rentra, une minute après, elle était escortée d’une élégante et pimpante visiteuse qu’Armand de Sambligny reconnut tout de suite.

C’était sa femme, sa propre femme, Jeanne de Sambligny, née Rousselin, en chair et en os.

Pendant qu’elle poussait un cri d’effroi et tentait de s’enfuir, il demeurait, lui, suffoqué et cloué sur place.

«Comment!... Non, ne vous en allez pas! ordonna-t-il en la retenant par le bras, lorsque ce premier moment de stupeur fut passé. Comment, c’est vous? Et vous m’aviez dit «toute jeune», madame? reprit-il en s’adressant à Mme de Saint-Géran. Toute jeune! On voit bien que vous n’exigez pas de vos clientes le dépôt de leur acte de naissance, sans cela vous auriez constaté l’âge, l’âge déjà respectable de cette ... jouvencelle. Auriez-vous l’obligeance de nous laisser seuls un instant? ajouta-t-il. Madame et moi avons eu déjà l’ineffable plaisir de nous rencontrer ... pas chez vous, non! Elle remonte à près de vingt ans, cette première entrevue; ainsi jugez si cela nous rajeunit, madame et moi! Avec votre permission, nous allons renouveler connaissance.»

Derechef la matrone abandonna la place. A peine la porte était-elle refermée, qu’Armand de Sambligny, tout à fait remis à présent, en pleine possession de lui-même, de sa robuste et sereine raison et de sa rabelaisienne et invincible bonne humeur, éclata de rire.

«Ah! délicieux! Tu ne t’attendais pas?... Ni moi non plus, du reste! Non! C’est le cas ou jamais de m’écrier, avec le sire de Framboisy:

Corbleu, madame, que faites-vous ici? Corbleu, madame...

—Et vous? lança Jeanne avec rage. Et vous? Qu’y faites-vous? Ah! cela vous va bien de vous moquer ainsi!

—Tu préférerais me voir sangloter, trépigner et m’arracher les cheveux? Ma foi, non! Je me hâte de rire de tout ...

—Je connais vos théories.

—Empruntées à la sagesse, chère amie, issues des Grecs, des Romains et des Gaulois, de nos meilleurs Français. «...Pour ce que rire est le propre de l’homme!» Conviens que c’est bien cocasse tout de même! Cette excellente madame de Saint-Géran qui m’annonce une toute jeune femme ... J’ai quarante-deux ans sonnés, ma belle, et tu n’es pas loin de tes trente-huit. Eh! Eh! C’est une jeunesse un peu ... d’arrière-saison. Et, malgré cela, tu venais?...

—Tu y viens bien, toi?

—Ah oui! j’oubliais! J’oubliais tes théories, à toi, ces jolies théories d’égalité, qui ont si bien réussi à tes sœurs!

—Alors tu aurais le droit d’avoir des maîtresses, et, moi, je ne pourrais pas prendre d’amants?

—Je ne dis pas que tu ne le peux pas. Malgré ton âge même, tu prouves bien que ...

—Laissez donc mon âge tranquille, à la fin!

—Je te ferai observer que je ne me rajeunis pas, moi. Je ne triche pas! Je ne ...

—Vous avez toutes les qualités, vous autres, c’est entendu! Vous êtes la perfection même. Vous avez aussi une morale à vous, une morale toute différente de la nôtre ... Car il vous faut deux morales, l’une pour vous, messieurs, l’autre pour nous!

—Hélas, oui! C’est comme cela!

—C’est abominable! Comme si ce qui est licite d’un côté devrait être interdit de l’autre! Comme si nous n’avions pas nos passions et nos faiblesses tout comme vous!

—Non, vous ne les avez pas.

—Qu’en savez-vous? Vous voulez que tout vous soit permis, à vous, voilà la vérité, et que, nous, nous ne puissions rien ...

—Ce n’est pas nous qui voulons cela, ma chérie, c’est la nature même, et elle a mis à ses arrêts une sanction que vous n’êtes pas encore parvenues à éluder.

—Je vous vois venir.

—Ce n’est pas difficile. Et vous avez beau vous insurger, beau protester, piailler et hurler, autant en emporte le vent. La sanction est toujours là, l’épée de Damoclès toujours suspendue sur vous: gare! gare aux conséquences! gare à la grossesse! Tandis que nous, hommes, nous sommes des veinards; nous n’avons rien à redouter; nous pouvons aller de l’avant hardiment, et opérer notre retraite ensuite sans la moindre préoccupation. C’est inique ...

—Oh certes!

— ... infâme et abominable, comme tu le disais fort bien tout à l’heure, mais c’est ainsi; et, tant que vous n’aurez pas changé ce pitoyable état de choses, réparé cette criante injustice et cette scandaleuse bévue du Père Éternel, vous n’aurez rien fait, mes petites chattes, pas avancé d’un pas ce que vous appelez votre affranchissement. En rendant visite à l’obligeante madame de Saint-Géran, je ne cours le risque que de dépenser une couple de louis tout au plus; toi, tu t’exposes à ramener chez moi,—chez moi, puisque je suis le locataire de l’appartement et, de par la loi, le chef de la communauté: encore un abus révoltant!—de petits bonshommes ou de petites bonnes femmes auxquels je n’aurai nullement collaboré; tu menaces de me compromettre, de salir mon nom ... Oui, car c’est mon nom que tu portes: encore une iniquité et une abomination, mais c’est comme cela! Et, en attendant que tes chères amies, les émancipées et hors nature, aient remédié à ces aberrations et supprimé ces turpitudes, placé le cœur à droite, le foie à gauche, la matrice chez nous et les moustaches chez vous, tu me feras le plaisir de ramasser tes cliques et tes claques et trousser bagage. Je ne veux pas d’une femme qu’on est exposé à rencontrer dans des maisons comme celle-ci.

—On vous y rencontre bien, vous!

—C’est pour cela, c’est assez d’un.

—Et ce n’est pas la même chose, allez-vous encore objecter!

—Tu as deviné: et ce n’est pas du tout, du tout la même chose! Maintenant, mon amie, si tu veux bien prendre mon bras? Nous ne pouvons pas nous éterniser dans ce lieu d’honneur. Nous allons présenter nos devoirs à la reine du logis, lui tirer notre révérence, en l’informant de la parfaite entente qui règne entre nous. Cela lui fera plaisir, à cette révérende mère, qui s’est si bien donné mission d’apparier les gens et les mettre d’accord.»

Il y avait longtemps qu’il ne leur était arrivé—à part les dîners et soirées, assez rares d’ailleurs, où ils étaient conviés,—de sortir ainsi bras dessus bras dessous, aux époux Sambligny. C’était le type du ménage tel que l’a créé la femme fin de siècle, l’émancipée, évaltonnée et détraquée d’à présent, une de ces unions où le divorce, selon un mot célèbre, couche toutes les nuits entre les deux conjoints.