Émancipées

Part 16

Chapter 163,744 wordsPublic domain

Selon les prévisions de Mme Pipelet, le petit père Sakaël voulut bien se charger d’indiquer à Mlle Rousselin quelques «bétites blacements afantageuses».

«Buisque fous fous indéressez à cette cheune bersonne, montame Bibelet! Engeanté de fous être acréaple!»

Comme sa sœur Irène, de navrante mémoire, Corentine préférait les lumières des étrangers, les avis et «tuyaux» d’une concierge ou d’un voisin, à ceux de sa famille, aux conseils et aux recommandations de son beau-frère, dont le titre de chef de bureau au ministère des Finances annonçait cependant quelque expérience en la matière et aurait dû lui valoir un peu de considération.

Mais non; il suffisait que ce fût son beau-frère, sa famille; il suffisait que le bon sens et la raison fussent de ce côté, pour que Corentine, à l’exemple d’Irène, n’en voulût point et passât sur-le-champ à l’autre bord. Il est vrai de dire aussi qu’elle était en ce moment brouillée—encore! mais la vie est faite pour cela!—avec sa sœur Jeanne.

Ah! les vieilles filles! «Toutes, des entêtées, des aveuglées, des névrosées, des détraquées, des folles! comme le répétait si volontiers Hector Jourd’huy. Toutes, des malheureuses! Toutes, plus qu’aucune autre descendante de la mère Ève, destinées à subir l’inexorable et indéfectible loi proclamée par Jehovah, la sentence sans appel: _Tu seras sous la puissance de l’homme_; toutes, livrées à l’exploitation et à l’oppression, à la tyrannie, la perfidie, et au mépris des fils d’Adam!»

Il n’y avait pas trois mois que le complaisant petit père Sakaël s’était chargé de faire «vrugdivier» les économies de Corentine Rousselin, lorsqu’un beau soir il ne rentra pas au logis. Le lendemain non plus, le surlendemain pas davantage.

Qu’est-ce que cela signifiait?

Pas n’est besoin de le dire, n’est-ce pas?

Mme Pipelet courut à la maison de banque où le plus habile des financiers avait dit qu’il travaillait: il y avait des années qu’il en était sorti.

Dans sa chambre, que le commissaire de police fit ouvrir, on ne trouva plus que le lit,—une couchette d’acajou pas trop mauvaise,—une table-toilette tout éclopée, un fauteuil éventré, et, au fond d’un placard, une paire de vieilles bottes, qui semblait dater de l’invasion des Cosaques et du retour de nos rois légitimes «dans les fourgons de l’étranger». Tout le reste avait été déménagé, s’était envolé, sans que Mme Pipelet y eût vu autre chose «que du feu», selon ses propres paroles.

Elle en fit une maladie, la pauvre chère dame: maître renard, le plus lapin des youpins, lui avait vidé tout son bas de laine, soutiré jusqu’à son dernier centime.

«Je me suis même fait avancer quatre cents francs par la propriétaire ... C’est ce brigand-là qui m’y a poussée! Il me cornait sans cesse aux oreilles ses achats de mines de ... de je ne sais quoi! des Rio-Valusio ... Valerio ... C’était si avantageux! Une si superbe occasion! Des bénéfices considérables! Et sans le moindre danger! Et pataci et patalaut’! Ah! Seigneur mon doux Jésus! qu’il y a donc de la canaille en ce bas monde!»

Quant à Corentine Rousselin, ruinée comme sa concierge, dépouillée de son cher magot, de ce qui était son sang, son âme et sa vie, elle n’y résista point. Un soir, elle se calfeutra dans sa mansarde, alluma un réchaud de charbon ...

Et son âme indignée s’enfuit en gémissant chez les ombres.

X

Mme Bombardier continuait à se consoler de son échec à la présidence du Grand Congrès Féministe et à oublier la cruelle humiliation que lui avaient si traîtreusement infligée ses collègues, sœurs d’armes et bonnes amies.

Cette consolation, elle l’avait trouvée près d’elle, dans un charmant jouvenceau, qui lui était comme à point nommé et tout exprès tombé du ciel. C’était le neveu de son intime mais bien inconstant et infidèle complice, de Léopold Magimier, le député de Seine-et-Loire. Il était le fils de ce tanneur et marchand de peaux, qui, en fournissant naguère à son frère aîné, candidat électoral, un stock important de bottes à l’écuyère, lui avait rendu un signalé service. Félicien Magimier, notre jouvenceau, entrait dans ses dix-sept ans, et, de son collège de province, venait d’être envoyé comme interne au lycée Janson-de-Sailly. Malgré son notoire égoïsme et son j’ m’enfoutisme proverbial, M. le député n’avait pu refuser de lui servir de correspondant, et, lorsqu’une épidémie de fièvre typhoïde se déclara parmi les élèves et amena leur licenciement, Félicien vint tout naturellement se réfugier chez son oncle.

C’est alors qu’Angélique lança le filet sur cette proie.

A l’exemple d’une autre prêtresse de l’Émancipation, de cette bouillante et incandescente citoyenne Nina Magloire, réduite à déménager tous les trois mois par suite des trop pratiques leçons qu’elle ne pouvait s’empêcher de donner aux adolescents de son entourage, et des avanies et algarades qu’elle s’attirait de la part des papas et mamans, Angélique Bombardier avait un culte spécial pour la timide et naïve jeunesse.

Ancienne adepte d’Enfantin, qui proclamait si bien «la réhabilitation de la matière et les avantages de la promiscuité»; passée plus tard à Fourier, qui réclamait non moins éloquemment «l’égale liberté des passions pour l’un comme pour l’autre sexe», et montrait «dans l’île d’Otahiti, dans l’absence de contrainte et les puissantes facultés amoureuses de ses habitants et habitantes, l’exemple à suivre, le modèle des sociétés futures», Angélique Bombardier avait toute sa vie mis sa conduite d’accord avec ces principes et témoigné en amour de la plus entière indépendance.

«Est-ce que les hommes se gênent? Ne les voyons-nous pas courir à leur gré, voltiger de fleur en fleur? Pourquoi donc nous, infortunées femmes, serions-nous seules recluses, seules immobilisées, seules enchaînées à d’ignominieuses conventions, esclaves toujours?...» Etc.

Évidemment! Pourquoi?

On est égaux, que diantre! ou on ne l’est pas.

D’autant plus qu’Angélique Bombardier ne faisait pas grand mystère de ses facultés intimes. Si elle n’allait pas jusqu’à s’écrier en plein tribunal, comme cette terrible Nina Magloire: «Est-ce ma faute si j’ai du tempérament, monsieur le président?» Elle ne laissait pas de pousser, dans _l’Affranchie_, certaines doléances que les initiés savaient bien à qui appliquer. Quand elle écrivait: «Que voulez-vous que devienne une petite veuve de vingt ans, saine de corps et saine d’esprit, possédant bon pied, bon œil et excellent appétit? La forcerez-vous à s’astreindre à des jeûnes débilitants, à se macérer et se mortifier, se détraquer et se détruire, comme les nonnes d’autrefois? Non, il est fini, ce temps-là, et on ne fait pas de révolution avec le passé!» c’était à elle qu’elle songeait; la petite veuve, c’était elle, bien que son veuvage datât de ses trente ans et eût été précédé d’une séparation de corps de plusieurs années, très mouvementées et très gaiement remplies d’ailleurs. C’était sa propre cause qu’elle plaidait.

Loin d’accoiser ses ardeurs, l’âge semblait les avoir attisées; mais, de même que les vieux pénards s’attaquent de préférence aux jeunes poulettes et frais tendrons, c’étaient de tout jeunes coqs qu’il lui fallait, de mignons et fringants et frétillants éphèbes qu’elle reluquait et cherchait. Mon Dieu, oui! Et, tout comme son émule Nina Magloire encore, elle aurait pu répondre: «C’est bien mal, mais je n’aime que ça!... C’est bien mal, mais vous-mêmes vous reconnaissez que les hommes mûrs ont un faible pour le fruit vert; pourquoi donc, nous, leurs égales en tout et partout, serions-nous différemment construites et n’éprouverions-nous pas ce même penchant? Soyez donc logiques, voyons, messieurs!»

Logique, elle ne l’était cependant pas jusqu’à demander, comme elle l’aurait dû en toute justice, que la loi fût la même pour les vieilles polissonnes, chatouilleuses et déniaiseuses d’écoliers, que pour les séniles amateurs de fillettes et initiateurs d’ingénues. Non, elle voulait bien s’abstenir ici de réclamer, et laisser à ces messieurs tout le dam et le châtiment. Ne se croyait-elle pas d’ailleurs, malgré ses quatre-vingt-dix-huit kilos, toujours jeune, l’allègre et vaillante Angélique, et plus que jamais ne lançait-elle pas, de sa maigre voix flûtée, enfantine et cristalline, son fameux mot d’ordre, son cri d’armes et héroïque devise: «Restons jolies, mesdames, restons jolies!»

Logique, elle ne l’était pas non plus jusqu’à soupirer, avec une autre de ses consœurs, l’aimable et sentimentale romancière Rita Viazzi: «N’est-il pas révoltant qu’on tolère des maisons de joie pour ces messieurs, et qu’on n’ait pas songé à nous, qu’on ne fasse rien pour nous, pauvres et pitoyables femmes?»

Encore moins tombait-elle dans les exagérations et perversions reprochées aux Gabrielle de Surgères, Florence Stuart, Lina Rozetti et autres «insexuées», autres «fin de siècle». Non, de ce côté, Angélique Bombardier n’était pas à la hauteur, pas dans le train. Elle en était restée au vieux jeu, à l’amour rococo, l’amour du mâle, et ne méritait nullement, selon la remarque du caustique Chantolle, «ce titre d’«émancipée» dont elle se targuait ... Nulle plus que vous, au contraire, suave Angélique, continuait-il, n’est soumise à ce tyran maudit, à ces monstres d’hommes. Et c’est ce qui fait votre éloge, ce qui fait votre gloire, ma toute belle; c’est par là que vous rachetez vos sottises et vos iniquités.»

Elvire Potarlot, elle,—pas plus que Katia Mordasz,—ne pouvait admettre pareils écarts. Tout ce qui était matière et sens lui répugnait. Malgré son divorce et les nombreux «changements de main» qu’elle avait subis, malgré sa persistante liaison avec le drôle qui vivait d’elle, qui la grugeait, la battait et déversait sur elle le ridicule et l’opprobre, l’amour, pour Elvire, n’était qu’un besoin du cœur, l’occasion de se mieux dévouer et de se donner tout entière. Il ne le savait que trop, ce misérable Émilien Bellerose.

La directrice de _l’Émancipation_ ne prouvait que du mépris pour l’infatigable et volage, quoique volumineuse, directrice de _l’Affranchie_.

«C’est une honte! A son âge! De tels scandales! Elle déshonore le parti, cette vieille folle!» s’exclamait-elle.

A son tour, songeant à l’ignominieuse chaîne à laquelle Elvire était rivée, aux nombreux horions et fréquentes gourmades que lui distribuait si généreusement et en témoignage de gratitude l’amant qu’elle entretenait, Angélique s’indignait et fulminait.

«C’est abominable! Avec son ignoble individu, elle nous compromet toutes, nous salit toutes! Nous n’avons pas besoin de ... On appelle ça des marmites, n’est-ce pas? Et à son âge! Oh! oh!»

Mais, en ce moment, elle était toute à la joie, toute à l’ivresse, l’ardente et débordante Angélique. Comme une ogresse à qui il tomberait des cieux de la chair fraîche, elle avait vu débarquer chez son bon ami Magimier ce petit collégien ... Riche affaire!

Le député Magimier et son Égérie habitaient à proximité l’un de l’autre, dans le bas de l’avenue Marceau; Félicien était donc tout à portée et comme sous la coupe de ladite Égérie, qui ne demandait qu’à devenir la sienne, à être sa confidente et gouvernante, sa consolatrice et protectrice,—sa petite maman.

Matin et soir elle l’attirait chez elle, le retenait à sa table, l’intronisait dans le sanctuaire de la toilette, se vêtait ou se dévêtait devant lui,—un enfant, cela ne tire pas à conséquence!—jouait, disputait et plaisantait avec lui.

«Donnez-moi votre main, grand bébé!

—Pourquoi?

—Donnez donc!

—Dites-moi auparavant pourquoi faire?

—Donnez, vous dis-je! Vous le saurez après. Donnez donc! Ah! vous ignoriez que je possède la faculté de lire l’avenir dans les lignes de la main! Je suis une magicienne, monsieur, une sorcière, si vous préférez ...

—Oh! sorcière!

—Tout ce qu’il y a de plus sorcière! Vous allez voir cela! Ne retirez donc pas votre main, petit peureux, laissez-la ... Là, comme ceci! Je commence ... Contournons la ligne de vie: nous y reviendrons après; traversons hardiment la plaine de Mars et remontons jusqu’à la ligne du Soleil ... Oh! oh! mais ... qu’est-ce à dire? Vous ne vous vantiez pas de cela, jeune homme!

—De quoi donc, madame?

—Vous voyez bien ce petit demi-cercle, ici?

—Oui, madame.

—C’est l’anneau de Vénus. Eh bien, ce petit demi-cercle, cette courbe renflée et saillante, m’indique que vous serez ... que vous êtes déjà très amoureux!

—Oh!

—Il n’y a pas de «Oh!» qui tienne! Très amoureux! Très amoureux!»

Certainement, parmi les condisciples de Félicien, il en était plus d’un qui n’aurait pas manqué de prouver sur-le-champ à la sorcière qu’elle pronostiquait juste. Combien d’écoliers, que de complaisantes dames mûres, sèches ou blettes, de généreuses, attentionnées et dévouées douairières, se sont ainsi ingéniées à diriger vers les sentiers du paradis terrestre et à initier aux douceurs du fruit défendu! Combien de respectées et respectables matrones se faisant ainsi à huis clos les éducatrices de la timide adolescence! Tant il est vrai que les extrêmes se touchent, et que si les Arnolphes affectionnent les Agnès, les comtesses Almavivas ne rebutent point les Chérubins. Oh non! Et cependant, malgré l’égalité absolue des deux sexes, ce sont les Agnès seules que la société, aussi bien que la loi, songe à protéger. Les Chérubins s’en tirent comme ils peuvent. On punit les détournements de mineures: ceux de mineurs, on les ignore ou on en rit.

«Drôle d’égalité! Étrange justice!» s’écriait un jour Elvire Potarlot, dans un de ses articles de _l’Émancipation_, en faisant allusion aux frasques de sa rivale, la directrice de _l’Affranchie_.

Et, par haine de celle-ci autant sans doute que par esprit d’équité, elle terminait par cette imprécation, totalement dépouillée d’artifice et d’atticisme:

«Haro sur les corruptrices, aussi bien que sur les corrupteurs de l’enfance! Vieilles cochonnes et vieux cochons, cela va de pair, et il faudrait fouailler et cingler les unes comme on étrille et fustige les autres!»

Élevé dans son trou de province et introduit, depuis quelques semaines seulement, dans le monde scolaire parisien, Félicien Magimier n’avait pas encore eu le temps de perdre sa gaucherie ni sa fleur et conservait tout le velouté de l’ignorance.

«Et je ne réussirais pas à t’apprendre ... Et ce serait une autre que moi qui cueillerait ... Ah mais non! Ah mais non! protestait à part soi et avec une farouche véhémence la généreuse Angélique. Tu es là, mon bijou, et je ne te laisserai pas ... Ah mais non! Il faudra bien que ... Tu auras beau faire le petit serin: bon gré mal gré, il faudra que tu y passes!»

Elle le questionnait insidieusement:

«Vous n’avez laissé là-bas, chez vous, aucune affection?

—Oh! si, madame. J’ai maman ...

—Je ne parle pas de vos parents. Il n’y a pas là-bas une petite bonne amie? Répondez donc! Allons!

—Non, madame.

—Bien vrai? C’est bien vrai, ce gros mensonge-là?

—Non, madame, je ... je ne mens pas.

—Pas la plus mince passionnette?

—Aucune, je vous assure.»

C’était regrettable; il aurait pu si bien alors lui conter ses peines, épancher en elle tous les regrets que l’absence lui causait! Elle aurait si bien su le réconforter et le cajoler! N’était-il pas son grand enfant, son bébé chéri?

Elle changea de tactique deux jours après. Comme ils étaient assis côte à côte sur le divan du petit salon où elle recevait ses intimes, elle imagina de lui narrer en détail la troublante et orageuse nuit qu’elle avait passée.

«Hier soir, je suis allée au théâtre, aux Variétés ... Le mari d’une de mes anciennes amies, veuf depuis plusieurs années, était venu m’inviter ... Je n’ai pas pu refuser ... Il est ingénieur à Brest, et ne se trouve que pour quelques jours à Paris. Nous avons dîné ensemble bien tranquillement; mais je n’ai pas tardé à m’apercevoir que mon compagnon était épris de moi. Chemin faisant, en voiture, il me serrait le bras, son pied cherchait sans cesse le mien ... Ce fut bien pis dans la baignoire où nous prîmes place! J’étais au supplice! Sa main ne quittait pas la mienne; il me dévorait des yeux ... Je m’étais décolletée: je ne pouvais pas me douter ... et son regard plongeait, plongeait ... J’en étais affreusement gênée! En me ramenant, il me conjura de le laisser monter. J’ai eu toutes les peines du monde à lui faire entendre raison ... Il m’avait ressaisie dans ses bras ... Quelle nuit cela m’a valu, Félicien, si vous saviez! Je n’en ai pas fermé l’œil! Mes nerfs étaient dans un état! J’avais le sang en ébullition, du feu qui me courait dans les veines ... Et encore en ce moment ... Avoir eu cet homme auprès de moi toute la soirée, à me supplier, me frôler, me presser, me griser ... Cela ne vous fait donc rien, ce que je vous raconte là?» reprit-elle tout à coup en se penchant vers son silencieux auditeur et en appuyant distraitement la main sur lui.

Félicien de se reculer bien vite, comme si un précipice se fût soudain ouvert sous ses pieds.

La vieille dame de réitérer alors son mouvement d’approche.

«Ah! je vois bien que vous ne connaissez pas ces émotions!» finit-elle par soupirer avec une sourde rage.

Il fallait y renoncer, en effet: il était vraiment trop coquebin, le chérubin.

Mais ce que femme veut Dieu le veut, et quelques jours plus tard dame Angélique réussissait à enlever la place et à ravir le trésor tant convoité.

C’est au bon cœur de Félicien qu’elle s’adressa, par les sentiments qu’elle parvint à le prendre.

«Ah! cher enfant! Vous ne savez pas ce que c’est que la vie d’une femme! Vous ignorez toutes les souffrances auxquelles nous sommes en proie, de combien d’ornières notre route est traversée, que de ronces et d’épines obstruent notre chemin! Étais-je née, moi, pour cette existence solitaire, désolée et dévastée? L’homme que j’aimais, que je croyais aimer plutôt, de qui, à l’aube de mes dix-huit ans, pleine de confiance dans l’avenir, toute pétrie d’illusions, hélas! j’avais accepté le nom, m’a indignement, abominablement trompée. J’ai fait avec lui le plus rude apprentissage qu’on puisse imaginer; du premier coup, j’ai atteint les abîmes de la douleur, touché l’extrême fond du désespoir. Mais que Dieu lui pardonne, à cet ingrat! Je n’avais pas vingt-cinq ans, et déjà mon bonheur était perdu sans retour, mon existence gâchée, à jamais brisée! Plus de foyer, plus d’asile, de repos, plus rien! Si seulement, en me quittant, cet homme, que je ne peux plus qualifier de monstre, puisqu’on doit le respect à toutes les tombes ... S’il m’avait laissée mère! Ah! un enfant! Comme il aurait été le bienvenu! Comme je l’aurais idolâtré, ce petit être! Comme il aurait rempli mes jours, absorbé toutes mes forces, transformé toute ma vie! Hélas! Dieu m’a refusé cette suprême joie! Alors, mon ami ...»

Longtemps elle continua de la sorte, l’infortunée et pitoyable Angélique. Elle possédait à merveille ce qu’on nommait jadis «le don des larmes», et de gros pleurs perlaient sous ses paupières, roulaient un à un le long de ses joues ...

_Ahi! povera! povera!_

Ajoutons qu’elle exprimait ces doléances dans un costume assez sommaire;—elle était justement à sa toilette lors de l’arrivée de Félicien; elle n’avait eu que le temps de jeter sur ses épaules une camisole de satinette grenat, et de plantureuses richesses, des contours d’une mate blancheur et d’une ampleur audacieuse saillaient dans l’entrebâillement, tous ses trésors s’échappaient de leur écrin ... Pour comble, elle avait enserré dans ses bras son jeune confident, et elle le pressait sans relâche, frénétiquement et désespérément, contre elle, lui maintenait le visage plongé dans les flots de ce Pactole, au milieu de cet océan de vivantes splendeurs, de chairs tièdes et mouvantes, toutes frémissantes et débordantes.

Il ne pouvait faire autrement que de comprendre, à la fin des fins, et de se résoudre à essuyer ces larmes et consoler cette formidable et lamentable Cybèle. Mais il y avait mis le temps! Que les garçons sont donc godiches, mon Dieu!

L’oncle Magimier ne paraissait nullement se douter des périls que courait ainsi et tout près de lui la vertu de son pupille. Y aurait-il songé, qu’il s’en serait probablement aussi peu soucié que des intérêts de ses électeurs et de tout ce qui ne touchait pas directement sa chère personne.

Quoique l’hiver approchât, et que, par suite, le règne des femmes grasses et riches de seins fût près de succéder à celui des beautés sveltes, aux formes indigentes, il continuait d’aller de temps à autre porter sa très modeste offrande à Mlle Clara Peyrade, l’enthousiaste admiratrice des fils de Jonathan. En scrupuleux disciple de Salomon, en vrai «Sage», Magimier était de plus en plus partisan des «professionnelles».

«Quand vous voulez vous faire tailler un pantalon ou une jaquette, à qui vous adressez-vous? disait-il. Vous n’allez pas frapper à la porte du premier venu, n’est-ce pas? Vous cherchez un artisan patenté, un tailleur sachant son métier et le pratiquant dans les meilleures conditions possibles. Désirez-vous entendre de bonne musique? Vous fuyez comme la peste ces malencontreux et maudits amateurs, ces pitoyables pianistes et abominables cantatrices de salon, qui vous écorchent si terriblement les oreilles: vous vous rendez à l’Opéra, chez de vrais artistes. Avez-vous une course à faire en voiture? Il vous faut un cocher connaissant son Paris, expert dans le maniement des chevaux, ayant, en outre, acquitté ses droits d’exercice et possédant patente nette. Vous n’avez rien à gagner,—comme nous l’expliquait si bien un soir ce cher d’Amblaincourt, d’après les observations d’un moraliste de notre temps,—rien à gagner avec les irréguliers et les maraudeurs: ils conduisent mal d’abord et risquent de vous verser; puis ils affichent souvent des prétentions excessives, tentent de vous imposer des tarifs exagérés, et n’hésitent pas, si vous récalcitrez, à vous chercher querelle et à vous chanter pouille; enfin, et pour comble, ils ne brossent ni ne battent jamais leurs coussins, ne nettoient point leur voiture, et vous exposent à emporter d’eux et de ladite carriole quelque tache ou autre désagréable souvenir. Vivent donc les gens de métier! Hurrah pour les professionnels!»

«Notez bien ensuite, continuait Magimier, avec tous ses camarades et compères les Salomoniens, notez bien que, dans l’espèce, «professionnelle» est synonyme de «momentanée», et quoi de plus commode et de plus agréable? Chez ces dames, vous êtes sûr d’être toujours bien accueilli, toujours bien servi,—si, par hasard, vous ne l’êtes pas, si l’une d’elles répond insuffisamment à vos espérances et vous satisfait mal, vous en êtes quitte pour n’y plus retourner et aller frapper ailleurs,—toujours certain de n’avoir pas affaire à d’ignorantes petites nigaudes ou à des pimbêches qui n’osent y toucher, tranchent de la sucrée et font leur Sophie; et de ne trouver, au contraire, que d’avenantes odalisques, d’habiles, savantes et complaisantes sultanes. Ces relations, vous pouvez à votre gré les resserrer, les détendre ou les rompre; elles ne vous enchaînent pas, ne vous imposent aucune charge, ne vous engagent à rien, vous laissent pleine et entière liberté, ne vous procurent, en un mot, que du plaisir ...

Du plaisir sans scandale et de l’amour sans peur.

Vivent donc, vivent les professionnelles et momentanées, passagères et hospitalières! Foin des bégueules et mijaurées, des rêveuses, vaporeuses, poseuses et raseuses!»

Ainsi pourpensait à part soi ou ratiocinait au milieu de ses intimes l’avocat des «Émancipées», le porte-parole, le _leader_ et _debater_ des adeptes de la Revendication.

«Ah! si notre sexe avait le droit de voter et si les femmes étaient éligibles, nous n’aurions pas la honte d’être représentées par un tel abominable sauteur! s’écriait volontiers Elvire Potarlot, qui connaissait son Magimier à fond et voyait toujours dans le suffrage universel l’unique et suprême panacée. Mais hélas! il faut bien se servir des instruments que l’on trouve, si imparfaits, si vicieux et abjects qu’ils soient ... quand on n’en a pas d’autres! A défaut de grives ...»