Part 2
«Un grand orateur avoit été envoyé en ambassade auprès d'une nation étrangère. Il avait à faire briller son éloquence devant un cercle de dames et de demoiselles d'honneur qui entouraient la princesse devant laquelle il parlait: lorsqu'il fut question de commencer sa harangue, la timidité et l'inquiétude s'emparèrent de son ame, et il tint les yeux baissés vers la terre. Il se remet néanmoins, et avant d'ouvrir la bouche, il salue, comme c'est l'usage. Mais tandis que le pauvre diable se courbe trop, cette posture donne passage à un vent de bonne taille». Il ne se déconcerte cependant pas, et sans rougir, il poursuit gravement son discours. L'auditoire fait semblant de n'avoir pas entendu le fugitif, excepté une jeune fille qui ne put s'empêcher de rire. Mais hélas! tandis qu'elle ne songe qu'à se donner carrière aux dépens de l'orateur, elle oublie elle-même de serrer les fesses, et trousse adroitement un pet si doux, si harmonieux, qu'on l'eût pris pour le son d'une lyre. L'orateur qui l'a entendu, quittant son sujet pour couvrir sa propre inadvertence, parle ainsi à cette assemblée de demoiselles: «Allons, mesdames, continuez, chacune à votre tour, ne vous gênez pas, car cela fait beaucoup de mal, et lorsque mon tour reviendra, je m'acquitterai bien de cette besogne.—La demoiselle qui avait d'abord ri, rougit jusqu'au blanc des yeux, et ne sçut plus de quel côté tourner ses regards. L'assemblée entière partit unanimement d'un grand éclat de rire qui acheva de la décontenancer, et la harangue n'alla pas plus loin». Vous voyez, pères péteurs, combien mon client fut prompt et sévère à punir l'insolente femelle qui s'était si bien amusée à ses frais, sans réfléchir que pareil malheur pouvait lui arriver. Qui est-ce qui n'a pas été à portée de se convaincre de la magnanimité, de la sublimité d'esprit de mon client? Aussitôt qu'il voit qu'un de ses compagnons est timide et tremblant, on le voit honteux de tant de couardise, tout entreprendre pour abandonner un indigne collègue, pour ne point paraître complice de sa poltronnerie et de sa pusillanimité. C'est ce qu'a éprouvé cette vieille dont parle Aristophanes, dans son _Plutus_, à qui la crainte faisait lâcher des vents plus puans que des pets de chats, et l'homme, qui vessait de peur, au rapport de Lucien. Voyant Aratus de Sycione tremblant et chancelant à l'approche d'une bataille, il aima mieux l'abandonner que de supporter la perte de sa propre estime, c'est au moins ce que nous rapporte Plutarque, dans la vie de ce citoyen. Mais ce courage n'est rien, mes chers auditeurs, auprès de ce qu'il fit, lorsque voyant le dieu Priape lui-même épouvanté par la présence de quelques vieilles sorcières, il le chassa de sa société, pétant d'une si grande force, au rapport d'Horace, que l'on eût cru que c'était un outre que l'on crévait.
L'empereur Claude[9] a reconnu l'utilité du PET, dans une république, et combien la santé des citoyens souffrirait de son absence, s'il ne lui accordait le droit de bourgeoisie, après un long exil de la cité, et ne le remettait pour ainsi dire à l'endroit d'où on l'avait enlevé. Non-seulement il fut réintégré dans les droits de citoyen, mais encore admis aux _banquets publics, et aux fêtes nationales_. L'empereur exécuta ce qu'il avait longtems médité, et un arrêt fut rendu, par lequel il était permis de donner l'essor et la liberté aux pets, dans les festins. Certes, l'honneur d'être rappellé d'exil par un décret, n'avait encore été fait à personne. Mais, hélas! lorsque la cruelle mort eut enlevé à l'empereur romain le plus sage, la gloire qu'un tel édit lui avait faite, mon client fut encore obligé de se séquestrer de la société et du commerce des hommes, au grand détriment de l'existence publique; car enfin, s'il avait été conservé dans la jouissance de tous ses droits, et, si j'ose m'exprimer ainsi, dans les entrailles de la république, une foule d'incommodités ne nous aurait jamais assaillis. Claude avait été poussé à faire cette action de justice par les cris unanimes et le danger de tous les citoyens, et il n'avait pu se refuser à leur instance. Il se montra tellement le protecteur et l'ami de mon héros, que l'usage de la voix l'abandonna, avant la faculté de mettre mon client en action, j'ai pour garant de cette assertion Sénèque, qui, dans l'apothéose de Claude, conte que lorsque cet empereur rendit le dernier son de voix, on ne s'en apperçut que par un bruit épouvantable sorti de la partie par laquelle il s'exprimait le mieux.
Le PET n'est-il pas précisément l'air que nous respirons? n'est-ce pas cet air-là que le chasseur Céphale, couché sous un arbre, sollicitait si amoureusement? Céphale n'adressait point ses vœux à ce souffle léger du zéphir, qui caresse les fleurs et diminue la chaleur de l'atmosphère, mais bien à l'air que l'exercice et l'agitation de son corps avaient fait résonner au-dedans de lui-même, et qu'à force de caresses et de prières, il voulait attirer au-dehors; voilà ce qui excita la jalousie de Procris. Eh quoi! pères péteurs! vous paraissez incrédules? vous remuez la tête: c'est à tort: eh bien, opposez-vous à son impétuosité, fermez-lui tout passage, et vous éprouverez certainement que l'homme ne peut pas se passer de son ministère: je ne parle pas seulement de cet air bruyant et mélodieux, mais de celui qui s'échappe tout doucement et fait ses évolutions sans tambour, ni trompette. Vous avez beau dire, aucun de vous ne vivrait un seul jour sans lui. C'est à lui que nous devons rapporter entièrement la conservation de nos familles, enfin une foule d'avantages que nous ne pouvons nier sans nous rendre coupables du vice honteux de l'ingratitude. A quoi bon citer, tous les bons offices qu'il nous rend dans le cours de notre vie privée?
Aristophanes, dans sa comédie des nuées, a dit: Mon derrière est une trompette, et le mot est passé en proverbe. Or, je vous le demande, à quoi servirait la trompette, sans l'être qui peut en sonner? A quoi bon cette trompette, si le PET ne la remplissait de vent? Je me souviens d'avoir vu et entendu un certain bossu, qui avait si bien le PET à commandement, que, sans faire aucun effort, non-seulement il en faisait tant qu'il voulait, mais qu'il les graduait comme le chant, les rendait aigus ou flûtés, forts ou, presqu'insensibles. Il y a plus, il imitait avec eux les sons de la trompette et du clairon, il donnait le signal du combat, celui de la charge et celui de la retraite, comme s'il eût été en présence de l'ennemi.
Aucun de nous ne niera l'urgence de se procurer la vie et des moyens de la gagner. Eh bien, une infinité de gens doivent à mon héros leur existence et leur fortune. J'en vais donner un exemple. Il y avait à Anvers un tabellion d'Amsterdam qui, toutes le semaines, voyageait, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Ceux qui ont vécu dans sa familiarité, racontent qu'il était si versé dans l'art de péter, qu'il le faisait comme et autant de fois qu'il le voulait, sans en rougir et sans jamais se tromper. Un jour qu'il s'agissait de payer une mesure de la plus excellente bierre, il convint avec son compagnon qu'elle serait le prix de celui des deux qui ferait le plus de pets, en montant la tour _Marianne_, qui est de la plus grande hauteur. Des arbitres sont appellés, et les concurrens sont en marche. A chaque degré de cette tour, qui en a six cents vingt-trois, le tabellion fit un pet, et dit qu'il était prêt à en faire autant en la descendant, si son adversaire voulait parier une autre mesure. Mon héros lui valut donc l'avantage d'appaiser sa soif, sans altérer sa bourse; il pouvait arriver que le tabellion, épuisé de chaleur et de soif, se trouvât dépourvu de finances, et le PET lui fut très-utile.
Je connais un mendiant, gueux de profession, qui, sachant donner à ses pets la cadence et les variations musicales, se sert de ce moyen pour gagner sa vie, en attrappant l'argent des curieux. On prétend qu'il y a des personnes qui se servent du PET, comme d'un éventail et d'un soufflet. Un homme de qualité étant à dîner avec un de ses amis, l'invita à se donner de l'air, lorsque les domestiques qui servaient à table furent congédiés. Celui-ci s'en défendit, alléguant qu'il avait une manière toute particulière. Eh bien, dit le maître du logis, faites-le à votre mode, comme vous l'entendrez. Le convive usant de la permission, leva la cuisse droite et fit un pet, disant qu'il n'avait pas d'autre manière de se rafraîchir.
Rien n'est plus efficace que mon héros, pères péteurs, contre les sorts, les enchantemens, les philtres et les amulettes. Son bruit a la vertu d'épouvanter et de mettre en fuite les sorcières, les magiciennes et les empoisonneuses. On en voit un exemple dans Horace. Lorsque Canidie et Sagana évoquaient les ombres et exerçaient dans un jardin, les affreux mystères de leurs noirs enchantemens, en présence de Priape, ce dieu rempli de crainte fit un bruit semblable à l'explosion d'un pet; alors, vous eussiez étouffé à force de rire, en voyant l'odieux sacrifice interrompu, les sorcières épouvantées fuir à travers la ville; Canidie en courant, laissait tomber ses dents, Sagana sa haute coëffe, et toutes deux les herbes et les bandelettes enchantées qu'elles avaient sur les bras.
Il est démontré par l'expérience et par l'usage de plusieurs siècles, pères péteurs, que ceux qui font le plus de cas du PET et lui donnent la plus grande latitude possible, sont bien récompensés de leur amitié pour lui, par une vie très-longue. Zénon de Chypre, lui-même, ce chef de la secte stoïcienne, qui décréta qu'il était aussi permis de péter que de roter, atteignit l'âge de soixante-douze ans, sans avoir jamais éprouvé la moindre indisposition; il aurait vécu un siècle, s'il ne s'était pas étranglé lui-même, pour terminer les douleurs que lui causait une chute dangereuse qu'il avait faite. Cratès, ce philosophe cynique, qui consola Métroclès, et le rendit à ses travaux, comme nous l'avons raconté précédemment, mourut dans l'âge le plus avancé, ou plutôt s'éteignit, comme une lampe. Métroclès lui-même, frère d'Hypparchie, et qui au rapport de Laërce, donnait amplement carrière à mon héros, pendant ses méditations philosophiques, ne mourut que parce que las de vivre, il se fit étouffer, pour n'avoir pas les incommodités de la décrépitude.
De nos jours les Anglais ont bien rendu justice au PET, puisqu'au rapport de Furetière, tom. 2. de son dictionnaire universel, un vassal, dans le comté de Suffolck, devait faire devant le roi, tous les jours de Noël, un saut, un ROT et un PET.
A quatre ou cinq lieues de Caen, un particulier, par droit féodal, a longtems exigé un pet et demi par chacun an. On voit encore dans certains cabinets d'antiquaires des figures égyptiennes du dieu PET, adoré à Pelouse.—Voy. _Chompré_, au mot _Crepitus ventris_.
Ah! pères péteurs, il y a bien longtems que la race utile des portefaix et des forts de la halle serait éteinte, si le secours de mon héros ne les rafraîchissait et ne leur donnait la force de supporter leurs charges. Aristophanes, dans ses _Nuées_, nous parle de Xanthias, qui, près à succomber sous un fardeau trop pesant, invoque l'assistance du dieu PET, en disant: ma charge est si forte que, si quelque ame charitable ne vient me soulager, il faut que je pète.
Petronianus Corax, homme de la même profession, se trouvant trop peu de forces pour porter un fardeau, et recourant au pet, pour retrouver de la vigueur, levoit la jambe avec facilité et lâchait un vent sonore, qui répandait sur la route un tourbillon de vapeurs méphitiques. Je ne suis pas le premier qui ait fait de l'utilité du PET la matière d'une ample et sérieuse dissertation; des érudits célèbres l'ont faite avant moi. Martial cite Symmaque en ces termes: «J'aimerais mieux t'entendre péter, car Symmaque dit que c'est une chose tout-à-la-fois salutaire, et qui provoque le rire et la gaîté.»
J'ajouterai à ceci ce que Nicarque a dit autrefois: le PET conserve; et de même que les Grecs avaient coutume de dire à quiconque éternuait, _que les dieux te conservent!_ nous devons dire avec bien plus de raison à celui qui est travaillé par une colique venteuse, _que le_ PET _te conserve!_
C'est donc une chose inouïe que cette haine, cette jalousie de quelques gens dépourvus de sens, qui, comblés des faveurs de mon héros, et devant lui vouer la plus vive reconnaissance, je ne sais par quelle fatalité attachée à lui seul, méprisent et sa personne et jusqu'à son nom. S'ils sont par hasard obligés de parler de lui, on les entend préluder par cette phrase banale: _sauf votre respect!_ O dieux immortels! dans quelle ville vivons-nous? dans quel siècle! Ils trouvent du mal dans la chose, ils en trouvent dans le mot! On trouve le PET une chose honteuse! certes, ce sont eux-mêmes qui devraient être honteux, ces ennemis de la vie des hommes et de la liberté publique! Tullius, ce modèle de l'éloquence romaine, et qu'on peut appeller le père et le prince des orateurs, a donné le nom de modestie à la liberté des paroles, assurant que cette opinion lui est commune avec Zénon. En effet, les Stoïciens avaient établi en principe que chaque chose doit s'appeler par son nom; de-là cet apophtegme de leur école: le sage parlera bien. Ils avaient sagement conclu qu'aucune expression n'est par elle-même, ni déshonnête, ni obscène. Quel est donc le délire de ces impies qui aiment mieux parler énigmatiquement et à mots couverts, que de se rendre intelligibles! Aimerions-nous mieux l'autorité de ces profanes insensés, que celle des respectables Stoïciens? Qu'ils ne l'espèrent pas. Que dirai-je encore de la folie de ces autres, qui se montrant favorables à mon héros, injurient d'une manière horrible, maudissent et donnent au diable sa taciturne sœur; eh pour quelle raison? parce qu'elle s'attache plutôt au nez qu'aux oreilles; et qu'elle se glisse sans bruit, comme les sicaires, sans qu'il soit possible de se défendre contre elle. Les Grecs l'ont nommée _Dolon_, ou _Deolon_ pour la distinguer de son bruyant et libre frère, auquel ils ont donné le nom de PORDEN.[10]
Mais ceux qui blâment cette sœur ne font-ils pas autant de mal que s'ils intentaient un procès criminel à la discrétion, à la modestie et à la taciturnité, vertus dont les philosophes de l'antiquité avaient fait la base de leur sagesse. O tems! ô mœurs! ô siècle déplorable dans lequel la vertu même est érigée en crime! on outrage le respect, la politesse, tandis qu'on devrait les combler d'éloges! y aurait-il immodestie et impudence égales à celle d'interrompre un grave entretien par un bruit soudain, qui scandaleusement provoque les éclats de rire, et décontenance l'orateur? Non, certes, et vous avez la méchanceté de donner à cette prudente sœur, les épithètes de grossiére et d'irrévérente, lorsqu'elle est au contraire très-polie et très-respectueuse?... Que puis-je ajouter, si j'ai réussi à les convaincre de l'injustice des calomnies accumulées sur mon client! N'ont-ils pas essayé de couvrir, d'opprobre sa personne, sa moralité et ses habitudes, en les taxant de grossièreté et d'indécence? Cette sœur injustement calomniée me paraît au contraire abonder dans leur sens, si ce mot du sage Bias est vrai: le silence est une vertu louable, dans ceux dont la vie est impure et scandaleuse. Pythagore disoit aussi: _tais-toi, ou donne-nous quelque chose de meilleur que le silence._ Or, que dirait-elle qui valût mieux que sa taciturnité? S'ils m'objectent que ce vent incommode et blesse l'odorat, je répondrai qu'il a cela de commun avec une nation entière, celle des _Parthes_, qui ont tous l'haleine forte. Il pourrait dire, ce que jadis Euripide répondit à Decamnichus, qui lui reprochait ce même défaut: Je ne fais pas grand bruit, _mais je conserve beaucoup en moi_.
Je mériterais, sans contredit, d'être regardé comme un avantageux, un téméraire, si je prétendais, pères péteurs, à la gloire de n'oublier aucune des qualités de mon héros; les anciens avaient de lui une si haute idée, qu'ils ne trouvèrent pas de symbole plus vrai, plus sûr, pour consacrer l'amitié, que la présence et la liberté de mon client, ce qui a fait dire à Martial: «Je ne vois pas de meilleure preuve, Crispus, de l'amitié que je te porte, que ton habitude de péter en ma présence». Il fut aussi chez eux le symbole de l'opulence; péter équivalait chez-eux à faire parade de ses richesses: ce qui est confirmé par ce proverbe: il est mort en pétant. C'est encore ce qu'entend Chrémylas, dans le _Plutus_, lorsqu'en parlant d'Argire, le plus riche citoyen d'Athènes, et le plus grand péteur, il dit: «N'est-ce pas son opulence qui l'enhardit à tant péter.»
Nicarque, le plus ancien des auteurs d'épigrammes, voulant laisser à la postérité un digne éloge du PET, ne trouva rien de plus convenable à sa dignité, à sa bienfaisance, et à son autorité, que de le comparer à la majesté royale. C'est ainsi qu'il s'exprime: «Le PET cause la mort à une infinité de gens, lorsqu'il ne peut faire son explosion; il les conserve, quand il s'échappe à plusieurs bonds. Or, s'il a droit de vie et de mort sur les humains, pourra-t-on ne pas convenir que son pouvoir égale celui des plus grands Rois».
Aristophanes nous raconte qu'un citoyen voulant honorer son dieu, trouva plus honorable de saluer la divinité avec un pet, qu'avec des paroles; «car aussi-tôt, dit-il, que je sentis l'approche de la divinité, je pétai d'une force miraculeuse». Les humains crurent qu'ils ne rendraient jamais à mon héros la somme des honneurs qu'il mérite, s'ils ne l'élevaient pas aux suprêmes honneurs de l'apothéose. C'est pour cette raison que les Egyptiens, le peuple le plus sage et le plus religieux de l'univers, le placèrent sur l'ALBUM[11] ou tableau de leurs dieux, et lui décernèrent des autels, des temples, des sacrifices, et des petits lits sur lequel on plaçait son simulacre. Si quelqu'un, affligé d'une colique de vents, avait eu le bonheur de s'en tirer par le secours de mon client, et d'échapper par là à une mort certaine, pénétré de reconnaissance, il suspendait en _ex-voto_, dans la chapelle de ce dieu indigète, un tableau où étaient gravés ces mots:
CREPITUI VENTRIS CONSERVATORI. DEO PROPITIO.
QUOD AUXILIO EJUS PERICULO LIBERATUS. N. N. M. F. BENEFICII MEMOR. VOTUM SOLVIT ET DE SUO P.
c'est-à-dire:
AU PET CONSERVATEUR, DIVINITÉ SECOURABLE, N. (_un tel_) DÉLIVRÉ DU PÉRIL,
PAR SON SECOURS; ET RECONNAISSANT, A OFFERT CE VŒU, DE SON ARGENT.
Vous ferai-je, pères péteurs, l'énumération des hommes illustres, et révérés de la postérité, qui ont joint à leur nom de famille, celui de PEDO, qui, en latin, signifie _péter_, comme pour associer leur arbre généalogique à celui de mon héros. Parmi eux se distingue l'antique et noble famille des PEDO; Pedo Albinovanus, Pedonius Costa, Pedanius Secundus, Asconius Pedianus, Pedius Consularis, Pedius Blœsus, Pedius surnommé _Quintus_. L. Peduceus, Sextus Peduceus, M. Juventius Pedo, M. Creperejus. Vous dirai-je combien de cités et de peuples ont emprunté leur nom du sien? Combien de plantes et de fruits, comme le _galeobdolon_, dont les feuilles triturées dans la main ont l'odeur d'une vesse de fouine, et l'_ono-perdon_ qui a la propriété de faire péter les ânes qui la mangent? à combien de proverbes il a donné lieu, tels que ceux-ci: «_Mes pets ne sont pas de l'encens._—_Un pet ne sent jamais mauvais pour celui qui le fait._—_Je tousse quand je pète._—_Tu pètes comme un mort._—_C'est péter devant un sourd_,» et mille autres qui doivent leur origine et leur gloire à leur analogie avec mon héros?
Quoique toutes ces considérations soient plus que suffisantes pour transmettre sa gloire à la postérité la plus reculée, je croirais pourtant encore avoir oublié d'ajouter un fleuron à sa couronne, si sa destinée n'était pas aussi celle de tous les auteurs ou ennemis de la félicité privée. Car telle est la condition des choses humaines, que les plus belles actions, les plus rares talens, et la puissance, sont presque toujours en butte à la haine et aux coups de la plus basse envie. De-là vient, je ne sais par quelle fatalité, que bien loin de traiter notre héros avec le respect qui lui est dû, on est assez méchant, assez injuste, pour se déchaîner contre lui d'une manière outrageante, au mépris de la pudeur et des bienséances. On fait sur-tout un crime à mon accusé d'affecter vilainement l'odorat des assistans, de s'échapper, (comme on dit) sans compter avec l'hôte, lorsqu'on veut le comprimer, et de causer une très-grande honte à son gardien. Serait-ce avec raison qu'on le traiterait de fuyard et de vagabond, parce qu'impatient du frein et jaloux à l'excès de sa liberté, il s'échappe sans que son maître le sente? Toute personne, douée d'un jugement sain, voit combien une telle accusation est futile et inepte. Dans quelle contrée de l'univers trouverez-vous un homme qui, englouti dans un cachot, et chargé de chaînes, ne fera pas des efforts surnaturels; pour reconquérir cette douce liberté, l'objet de tous ses vœux et de ses pleurs, et sera assez insensé pour la rejetter, lorsqu'elle vient s'offrir à ses regards?
Quelqu'un peut-il raisonnablement se plaindre de mon client, parce qu'il aurait l'haleine un peu forte, si ce proverbe est vrai: que nos pets sentent la rose pour nous. N'est-ce pas le comble de la barbarie que de retenir en prison, d'étrangler cet innocent, et de le traiter comme le plus grand scélérat, avant même qu'il ait été prévenu d'aucun crime? quelle faute grave a-t-il commise pour qu'on lui défende de jouir des avantages qui appartiennent à tous les êtres, de l'air et de la liberté? Si mon discours déjà plus long qu'il ne faut, ne m'avertissait de battre en retraite pour ne pas vous ennuyer, et vous faire repentir de la bienveillance avec laquelle vous m'avez écouté jusqu'ici, j'aurais, certes, beaucoup de choses encore à vous dire. Ah! c'est à vous, pères péteurs, qu'il appartient de défendre l'accusé contre les traits dont la calomnie l'accable. C'est à vous de rendre à la liberté cet être précieux, les délices de la république, le conservateur du peuple, et le plus ferme soutien de l'espèce humaine, sur-tout dans ces jours d'abstinence, où le carême, par la nature des alimens qu'il nous prescrit, nous expose aux plus grands dangers, si l'accusé ne nous défendait avec chaleur. Que diraient les nations étrangères, même les plus barbares, les pâtres eux-mêmes, et les muletiers qui ont du respect pour le PET! Craignez que la postérité ne vous accuse d'avoir laissé impunis les outrages qu'on lui fait. Si les ennemis superstitieux et pétris de sots scrupules s'obstinent à l'exiler, que, nouveaux Omar, ils jettent au feu la comédie des Nuées, dans laquelle Aristophanes permet de péter. Celui que vous jugez vous a rendu les plus grands services. Vous avez jusqu'ici soutenu sa dignité, celle de notre ordre est inséparable de la sienne; rappellez-le par un suffrage unanime. Si les exemples nationaux et journaliers ne vous suffisent pas, rappellez-vous les étrangers et ces Grecs les plus sages des mortels; Cratès et Zénon, les plus intrépides champions du PET, qui tous deux lui ont assuré sa liberté par une loi; Cratès chez les Cyniques, et Zénon dans la secte des Stoïciens, qui ne différaient que par la robe. Si ce n'eût pas été un acte de justice, croyez-vous que ces immortels philosophes, ces oracles de la vie humaine, eussent rendu ce décret? Vous avez l'exemple de l'antiquité pour guérir nos concitoyens de cette sotte honte attachée au PET. Vous vous attachez mon client par les liens de la reconnaissance. Que vous dirai-je enfin? vous assurez la conservation de la république, vous resserrez les anneaux de la société, vous affranchissez la pudeur de nos filles d'une foule de périls et d'embarras: vous affermissez la tranquillité des femmes, des enfans, des familles, enfin vous mettez le dernier sceau à votre réputation, à votre gloire, et à votre autorité. J'ai dit.
_Ici finit le latin d'Emm. Martinus._
DE LA NATURE ET DES DIFFÉRENTES SORTES DE PETS.