Part 1
ÉLOGE DU PET,
PRONONCÉ
DANS LA SOCIÉTÉ
DES FRANCS-PÉTEURS.
_Difissâ nate pepedi._
Profondément affligé de voir le Pet banni loin de ces murs, s'éloigner de la société des hommes, en gémissant tout bas; ma douleur s'est infiniment accrue, lorsque j'ai considéré que cette injuste proscription étoit contraire à la conservation de la république, et dans quel tems encore, respectables frères péteurs? dans un tems où, selon notre ancienne coutume, nous célébrons la fête du _Carnaval_ et du _Carême-prenant_.
Est-il une action plus cruelle, plus déplorable, plus susceptible d'arracher des pleurs même à des yeux de fer, que celle de chasser d'un pays libre et de priver de toute société, non seulement le conservateur de la liberté publique, mais encore, j'aurai le courage de le dire, l'auteur, même de notre existence, l'arche de notre salut et les délices du peuple; enfin, de le siffler, de le rassasier d'opprobres. Quoi! il sera permis à d'autres pestes de différentes natures, telles que les filles, les escrocs, les voleurs et les juifs, d'infecter nos cités, tandis que le meilleur citoyen, celui dont il n'est personne qui ne vante les bienfaits, n'aurait pas même la permission de rester en _paix_ dans ses foyers, et d'y en respirer l'air natal! Est-il bien, possible que les hommes soient parvenus à a un tel degré de folie et d'aveuglement, que déjà c'en serait fait de mon illustre et malheureux client, de son existence et de son nom, s'il n'avait trouvé dans votre sein, honorables membres de notre bruyante société, des hommes assez courageux, assez jaloux de leur liberté, pour vouloir défendre leur _franc-péter_ contre la faction hypocrite et intolérante des _culs serrés_, qui le proscrivent sans pudeur?
L'entreprise la plus difficile sans doute, je l'avoue, est celle qui a pour objet d'arracher aux vils esclaves de l'habitude et des vieux préjugés érigés en opinion dominante, des coutumes bizarres qu'une longue succession de siècles a consacrées, mais comme l'expérience nous a pleinement démontré que l'ignorance et une aveugle jalousie opéraient chez les hommes la variabilité des idées, je veux m'écrier avec Mahomet et Voltaire:
«Je viens après mille ans changer ces lois grossières».
J'ai donc conçu la possibilité d'une heureuse innovation, à la faveur de laquelle combattant et terrassant le préjugé qui, si longtems, a jeté de l'odieux sur le _pet_, je veux le venger et lui rendre tous les honneurs qui lui sont dûs.
Je me flatte même de réussir, lorsque je vous aurai développé, d'une manière claire et précise, sa naissance, son éducation, sa profonde connaissance dans les arts libéraux, les qualités de son esprit, l'éclat de sa vertu, sa dignité et la somme d'utilité qu'il présente dans les affaires tant publiques que particulières. Les torrens de lumières qui jailliront de mon discours et les richesses de mon érudition, vont en un clin d'œil dissiper les épaisses vapeurs que la calomnie a osé amonceler contre lui, trop bien, hélas! secondée dans ses barbares projets, par la perfidie ou la stupidité de tous les cerveaux mal organisés. Permettez-moi de tousser, moucher, éternuer, cracher. D'abord je _pète_, et j'entre en matière.
ANTIQUITÉ DU PET.
_Son origine._
Le premier objet qui se présente à mon esprit, mes chers frères, est l'antiquité du PET. Or, je le demande, quel est l'homme si borné, si lourd qu'il puisse être, qui ne conviendra pas que l'ancienneté du Pet ne le cède en rien à celle de l'univers et des humains. Vous le savez comme moi, je n'avais pas besoin de le dire, mais j'ai la parole, laissez-moi faire de l'esprit. Je prouve donc.
Aussitôt que le suprême architecte de tout ce qui existe eut paîtri de ses divines mains cette superbe bête à deux pieds, sans plumes, appellée HOMME, lorsqu'il eut soufflé dans le sein de cette masse, encore inanimée et inerte, cet esprit subtil et igné qui lui donna la vie et le mouvement,[1] lorsque cette faculté d'exister eut besoin de se manifester au-dehors par l'exercice des fonctions animales, croira-t-on que le modeleur éternel ait ignoré le point le plus essentiel, et qu'il ait omis de donner à sa créature le moyen de pousser au dehors, l'air intérieur, qui, intercepté dans les capsules, nuisait à la perfection de son ouvrage? Ne voyons-nous pas le figuriste employer tous ses soins pour empêcher les globules d'air de se glisser entre le moule et la cire liquide qui doit se rassasier de l'empreinte? Dieu pouvait-il ignorer ce premier élément de l'art de modeler? non, sans doute. Ensuite, le premier homme, qui ne savait pas encore rougir et ne connaissait pas les lois tyranniques de la civilité, a-t-il pensé, croyez-vous, à comprimer, à étrangler au passage, cet air qui ravageait son sein et cherchait impatiemment une issue? non, tout s'accorde à nous faire croire qu'il péta au nez de celui qui venait de lui donner l'existence, et que l'Être suprême, loin de s'en fâcher, fut si content, d'avoir réussi, que pour récompenser son ouvrage, il forma le projet de lui donner une compagne. Observez donc, chers frères, que 1^o. nous devons l'origine de la femme à un pet; 2^o. qu'Adam ayant pété, avant que de parler, le PET est incontestablement plus ancien que la parole. Sentez bien mon raisonnement.
S'il vous fallait d'autres autorités pour vous convaincre que les premiers humains firent usage du PET, bien longtems avant qu'ils se servissent de la parole, j'invoquerais celle du savant Aristophanes, qui, dans sa comédie _des Grenouilles_, dit que les hommes, dans les premiers siècles d'une ignorance absolue, ne savaient faire autre chose que _péter_ au nez de leurs concitoyens et faire même encore plus, c'est-à-dire, pour parler plus proprement,
In os oppedere et merdâ sodalem fœdare.
comme faisait l'ange, chargé par le très-haut d'apporter à déjeûner à Ezéchiel, qui, par parenthèse, devait faire grand cas du PET, puisque ce qui le suit ordinairement ne lui déplaisait pas.
La généalogie du PET est si claire, que si l'origine ci-dessus établie ne vous convient pas, je vais lui en trouver une autre. La nature, sur ce point, fut encore moins parcimonieuse envers mon héros; son origine fut illustre. Je ne m'étayerai point des prétentions hasardées de ceux qui le font descendre en droite ligne des _rectum_ de Jupiter ou d'Orphée, nommés l'un _merdeux_, l'autre _fimo delibutus_, c'est-à-dire, son synonime. Tout le monde sait que ses auteurs sont de la noblesse la plus éclatante et la mieux acquise (ce qui est encore plus rare), quoique la tradition qui nous l'enseigne ait éprouvé des variantes et des critiques.
Aristophanes, dans une autre de ses comédies, intitulée PLUTUS, le dit fils d'un potage composé de pois et de riz: après avoir fait dire à Plutus: «J'avais mangé à moi seul la plus forte partie du potage»; il lui fait ajouter: «Je PÉTAI _d'une force incroyable, tant mon ventre était enflé_.»
Si on en doit croire Chamæléon, poëte de Pont, le PET est fils de la fève. Il raconte à ce sujet qu'ayant vu certain jour un âne qui se bourrait de fèves, il eut une si grande envie d'en manger aussi, que le désir seul lui en tînt lieu et fit l'effet de l'aliment[2], chose merveilleuse et qui donne un terrible échec à tous les docteurs qui ont prétendu qu'il n'y avait pas d'effets sans cause. Ils m'objecteront que le rire a la propriété d'engendrer le PET, et dans ce cas je ne dispute plus; j'aime autant voir mon héros fils du rire, que des haricots; père lui-même de la gaîté, comme je le dirai par la suite, il n'en est que mieux le digne fils de son père.
Télémachus d'Acharnie, faisait des fèves sa nourriture habituelle, afin de péter plus souvent, convaincu de la vérité de ce vieux proverbe, digne de l'école de Salerne.
»Il faut pour vivre longtems, »A son cul donner force vents.
Diphile, médecin de Siphnos, l'une des Cyclades, attribue aux raves l'honneur de la maternité: Zénon, chef de la secte stoïcienne, l'accorde aux lupins; c'est pour cette raison qu'ayant promulgué la loi qui accordait à tout le monde, de tel âge, de tel rang et de tel sexe qu'il fût, la liberté de PÉTER la plus, illimitée; il fit plus, il voulut se nourrir continuellement de ce légume, pour donner lui-même un exemple qui la rendit respectable. Je veux donc, pour n'être pas rebelle à l'autorité de tant de philosophes fameux, décerner le privilège de cette heureuse fécondité aux oignons, à l'ail, aux fèves, aux lupins, aux raves, au potage de pois et de riz, enfin à tous les autres alimens _pneumatiques_, pour me servir de l'expression grecque, ou _venteux_, si vous l'aimez mieux en français.
Il est bien important, auguste Aréopage, que vous connaissiez imperturbablement toutes, les ramifications, généalogiques de mon héros, afin que l'éponge de notre jugement efface pour jamais les taches dont la malignité de quelques hommes mal intentionnés essaierait de le couvrir. Gardons-nous sur-tout d'assimiler ou de confondre le PET pour lequel je parle, avec cet atôme de PET, débile et maigre production de la _Polente_[3]; celui que Plaute a livré à l'ignominie, sur la scène de Rome, dans la comédie qui a pour titre: CURCULIO, et dont la parenté, un peu éloignée à la vérité, si toutefois elle existe, peut déshonorer notre héros; car, il n'est pas fait encore pour paraître sur la scène, quoiqu'au rapport de Plutarque, les rois de Chypre aient fait la même chose, à leur retour en Phénicie, lorsqu'Alexandre le Grand y étala orgueilleusement la pompe du triomphe. Pourquoi notre héros n'aurait-il pas les honneurs du théâtre, où il ne s'est encore glissé qu'_incognito_, puisqu'on y crache, que l'on y tousse, que l'on s'y mouche, etc.? Néron, Héliogabale et autres empereurs n'ont-ils pas aussi joué la comédie? Auguste n'a-t-il pas déclaré que les acteurs étaient exempts du fouet? Tite-Live nous assure que l'histrionnage ne déshonnorait point dans la Grèce. Macrobe va plus loin. Nulle part les acteurs n'ont été flétris par le préjugé. Mais supposons qu'il en ait été autrement; l'opprobre, s'il existait, ne doit frapper que ceux qui se donnent en spectacle sur les planches, sans y être forcés; or ce reproche ne pourrait être raisonnablement fait à mon client, puisqu'il y a été conduit par violence, et mis en action contre son gré, par un être de la plus vile condition, par un glouton, un parasite effronté et un plat bouffon.
Il est, par exemple, extraordinairement difficile de résoudre une question qui a été longtems agitée et toujours sans succès: il s'agit de donner à mon héros, un corps, une figure, de déterminer sa taille, son port et sa couleur. Il faudrait pour expliquer tout cela se servir du ministère d'un coq amoureux, et employer celui qui, pardonnez-moi le terme, répand autour de lui les émanations les plus sensibles à l'odorat, et étale avec plus de magnificence la pourpre éclatante de son plumage. Cependant si, dans un doute de cette espèce, il est permis de recourir aux conjectures, nous devons présumer, eu égard à la très-petite ouverture de son logis, par laquelle il passe pourtant encore très-à l'aise, nous devons, dis-je, croire, qu'il est très-maigre et très-fluet. Nous pouvons sur ce point nous en rapporter au témoignage de Catulle, de ce poëte charmant, le plus joyeux et le plus plaisant des beaux esprits, à qui la nature bienfaisante avait donné une vue si bonne et si perçante, qu'il a pu voir le pet subtil et presqu'insensible de Libon.[4]
O le plus fortuné des citoyens de Véronne! tu as eu l'honneur de voir en face notre invisible héros! hélas! aucun de nous n'a eu ce privilège glorieux et digne d'envie. Nous sommes trop profanes. Que dis-je, nous!... disons plutôt que, de mémoire d'homme, les dieux n'ont fait cette faveur à aucun être vivant.
Quant à son idiôme, frères péteurs, c'est un autre prodige; semblable au St.-Jean de l'Evangile, à nos docteurs en théologie, et à beaucoup de nos orateurs modernes, tout le monde l'entend, personne ne peut le comprendre. Dans quelque contrée de la terre que vous l'entendiez, vous verrez avec étonnement qu'il parle dans un dialecte étranger, et totalement hors la portée de l'intelligence humaine, ce qui déconcerte tous les savans qui prétendent savoir toutes les langues, et le père Bougeant lui-même, qui a si bien expliqué celle des oiseaux. C'est au point que j'ai de la peine à convenir, qu'Aristophanes lui-même l'ait entendu et compris, lui pourtant qui causait bien familièrement avec lui et le quittait bien rarement; il dit dans sa comédie des _Nuées_:
«Mon potage fait, dans mes entrailles, un bruit de tonnerre; c'est un fracas épouvantable, qui d'abord s'annonce par le son de _pappax_, bientôt, il redouble et l'on entend _pa-pap-pax_; et enfin, quand je suis sur la chaise, c'est l'explosion terrible de pa-pa-pap-pax».
Or: ces paroles, pleines de l'harmonie descriptive, ce n'était pas devant quelques imbécilles, devant une poignée d'allemands épais et grossiers, que le sublime Aristophanes les proférait, mais bien devant le sage et immortel Socrate, qui goûtait ces choses bien mieux que nous. Il est donc évident, frères péteurs, que le PET a un dialecte à lui seul, et une éloquence qui lui est particulière; c'est donc avec une souveraine injustice que ses détracteurs, pour le perdre dans l'estime des hommes, l'accusent d'une bavarderie insignifiante, et nous-mêmes d'une torpeur coupable et d'un défaut de sentiment. Laissons, frères péteurs, ces hommes sans goût, déblatérer sans cesse contre notre héros; et l'accuser de prononcer difficilement, de bégayer, et d'avoir la langue pesante. Certes, il a trois dialectes bien distincts. A son enfance, c'est PA-PAX, à son adolescence, c'est PA-PA-PAX. A sa maturité, c'est PA-PA-PAP-PAX.
Ce n'est pas une médiocre entreprise, pour la défense de notre client, que de faire voir qu'il a reçu par son éducation, tous les principes de la pudeur, de l'honnêteté, et que ses mœurs irréprochables répondent à cette éducation. Ce n'est pas au milieu de la pompe et du bruit des affaires publiques, que sa modestie est à l'aise, non; il ne se plut jamais que dans la solitude du cabinet, éloigné du tumulte des cours et des bruyantes assemblées: «Il s'est exilé du barreau et des palais somptueux des citoyens puissans».
Il savoit trop combien il est important de se mettre à l'abri du froissement des affaires politiques, des haines civiles et des autres dangers qui nous environnent, pour ne pas se contenter des douceurs de la vie privée, comme Curius, et vivre sagement pour lui-même et non pour des ingrats. Ajoutons à cela, qu'il était assuré d'être plus utile à la république, (ce qui équivaut bien à la puissance), s'il se dérobait à l'avide et maligne curiosité des scrutateurs de ses habitudes particulières, et n'occupait les oreilles de ses concitoyens que dans la juste proportion de ses forces. C'est ce prudent amour de l'obscurité qui l'a décidé à préférer, pour demeure, les bains, les boudoirs et les endroits les plus reculés d'un logis, enfin les lits, comme le PET du jeune homme qu'Aristophanes nous représente enveloppé de cinq couvertures.
Si nous considérons sa moralité, sa bienveillance envers les citoyens, n'est-elle pas la plus signalée? Je passe sous le silence tous les services précieux qu'il a prodigués à tout le monde. Qui de vous, frères péteurs, seroit assez ingrat, assez dénaturé, assez ignorant, assez effronté, pour révoquer en doute la reconnaissance qu'il a méritée de vous, de vos femmes, de vos enfans, de votre domestique, de notre république, en un mot, de tout le genre humain? Ses bienfaits sont si notoires que, non-seulement, les nations les plus éloignées et les plus barbares avouent ce qu'elles lui doivent de gratitude, mais encore les animaux, que leur instinct et leur nature portent à le chérir. En effet, la truye entend-elle le PET, elle accourt soudain, à son bruit, pour lui demander sa nourriture.
Quoique l'amour de la solitude l'ait séquestré, il ne rougit pourtant pas de se permettre quelque distraction, et de se glisser quelquefois dans les assemblées publiques , pour s'y délasser, s'y mettre à son aise, et y apporter le rire et la gaîté, qu'il partage avec ce qui l'environne. Là, il se donne carrière au milieu de l'allégresse générale; il se plaît au milieu de ces éclats du gros rire, qui bien souvent brisent la barrière derrière laquelle il était caché. C'est ce qui m'autorise à croire que l'immortel Démocrite, le plus grand rieur de l'univers, sans contredit, en devait être par la même raison le plus intrépide péteur.
L'austère Brutus et l'éloquent Cicéron n'étaient pas plus jaloux de la liberté que notre héros; car si l'on veut l'asservir ou l'emprisonner, il soulève les pierres, brise les obstacles, les liens et les chaînes; il se fait jour enfin, en faisant obéir les portes qu'on avait le mieux fermées.
Si nous voulons détailler les facultés intellectuelles du PET, et la culture de son esprit, nous le trouverons certainement très-versé dans tous les genres de sciences et d'arts libéraux. Un seul exemple va prouver combien il était éloquent. Un jour que Métroclès, frère d'Hypparchie[5], et disciple de Théophraste, était concentré dans la méditation, il arriva, je ne sais comment, qu'ayant laissé échapper un pet, il rougit et en eut tant de honte et de chagrin, qu'il s'enferma chez lui, dans la ferme résolution de se laisser mourir de faim. Le philosophe Cratès, son beau-frère, en ayant été informé, se rendit auprès de lui, après avoir eu la précaution de manger des fèves et des lupins en abondance. Il fit tomber la conversation sur un sujet propre à faire diversion à la gravité de Métroclès, lui disant que ce serait une chose absurde et inouïe qu'il ne fût pas permis d'obéir à la nature, et qu'on dût se séparer de la société, parce qu'on a donné un libre cours à un peu d'air. A la fin de son discours, l'orateur lui-même lâche un pet énorme, pour joindre l'exemple au précepte et consoler Métroclès, en lui associant un coupable. Le remède fit merveille; Cratès, depuis ce tems, l'entendit, et Métroclès, rendu à ses études, fit les plus grands progrès dans la philosophie. O pouvoir étonnant de l'éloquence! Exploit digne d'une immortelle gloire! Cratès savait bien que toutes ses paroles n'auraient aucun poids, s'il ne les accompagnait de l'invincible éloquence du PET. Personne ne doutera que le fameux philosophe Cratès ne se fût approvisionné des raisonnement les plus victorieux, en entreprenant de combattre Métroclès, et pourtant toutes ces dépenses étaient en pure perte, si la vertu du PET ne fut venue à point donner de l'action et du mouvement à la langueur des lieux communs et des verbiages oratoires. Une seule monosyllabe, un seul son fit ce que Cratès n'eût pu opérer avec la plus riche et la plus vaste réunion de sentences.
On doutera moins encore que le PET n'excelle dans l'art musical, si l'on veut bien lire le livre de Saint-Augustin, évêque d'Hyppone, _de la cité de Dieu_; où il dit: «qu'il est beaucoup de gens qui ont l'art de faire des pets si cadencés, si harmonieux et à volonté, qu'on serait tenté de croire qu'ils chantent par cette partie de leur corps, et ce qui est plus étonnant, ces pets n'ont aucune odeur, aucune suite désagréable».[6] On peut associer à ces musiciens de nouvelle espèce, ce germain qui accompagna Maximilien César et Philippe son fils, à leur arrivée en Espagne. Il n'y avoit aucun chant qu'il n'exécutât avec l'antipode de sa bouche. Aristote nous assure que la tourterelle pète fréquemment, quand elle chante, ce qui a donné lieu au proverbe: _La tourterelle chante_, lorsque quelqu'un donne carrière à son postérieur. Nicarque a dit aussi fort à propos, qu'il y a dans le PET une certaine mélodie confuse et naturelle.
Tous ces avantages, frères péteurs, seraient d'une médiocre importance à l'histoire et à la gloire de mon héros, s'ils étaient privés de cette vertu qui régit les mœurs et devient la modératrice de toutes les actions humaines. Mon client est si richement doué des belles qualités du cœur, et des vertus Sociales, qu'on est tenté de le regarder comme un prodige. Un trait de sa reconnaissance s'offre à mon esprit: il est sans exemple qu'il ait jamais fait du mal à celui qui le laisse aller librement; tant il est scrupuleux observateur de la justice et du droit des gens. Semblable à Apollon, _ennemi des méchans_, il sauve du danger quiconque est travaillé par un tumulte intérieur et une plénitude fatigante qui menace ses jours.
Qui ne sait pas que le PET est sur-tout recommandable par son respect pour la religion, cette mère de toutes les autres vertus? Témélaque d'Acharnie, pour l'avoir toujours à ses ordres, lui prodiguait les alimens qui lui sont les plus agréables, et ne mangeait tous les jours qu'une marmite de haricots, et cela, dans la seule vue de pouvoir célébrer par l'harmonie du PET la fête annuelle des mangeurs d'haricots[7]. O monument éternel de religion! mais pourquoi ne citer que Télémaque? les femmes de l'Attique ne trouvèrent aucun encens, aucun parfum plus digne d'être offert à l'honneur d'Apollon, que l'odeur suave du PET. Et pour que les thuriféraires ne se trouvassent jamais en défaut, il fut prescrit par une loi rigoureusement exécutée, que les habitans ne se nourriraient rien que de légumes.
On ne peut trop admirer ici la sobriété du PET, et combien il est aisé de le nourrir. Heureux avec de l'ail, des lupins, des raves, des oignons, des féverolles, et autres mêts vils et abjects de cette espèce, il devient fort et vigoureux; il méprise les mets somptueux et recherchés du luxe et de l'opulence, qui l'énerveraient et le mèneraient au néant.
Nul être vivant ne possède au même degré que mon client, cette imperturbable équité qui consiste à donner à chacun ce qui lui appartient, et à venger sévèrement les injustices. S'il prend à quelque personne la coupable fantaisie de le comprimer, de l'étouffer, et de l'arrêter dans sa marche, lorsqu'il veut sortir, il est si jaloux de jouir de tous ses droits, si ardent à défendre sa liberté, qu'il donne la torture au téméraire et pousserait son courroux jusqu'à lui donner la mort. Je citerais, frères péteurs, mille exemples de ceci, mais je crois plus sage de les passer sous le silence, pour ne pas vous ennuyer. S'il veut en agir plus humainement, la vengeance qu'il tire de cette audace, quoique plus douce, n'efface pas moins son injure. Car, si après avoir fait tous ses efforts pour le neutraliser, en lui opposant une porte bien fermée, on a réussi, il arrive que si, pour amortir sa violence et suspendre sa course, on entr'œuvre tant soit peu la porte; alors, nouveau protée, mon client change de sèxe, la mèche est éventée, le crime découvert et une odeur, que le pet n'eut jamais, annonce qu'il y a plus que du vent.
Mon client soutient si bien son pouvoir et sa dignité, que s'il s'apperçoit que quelque plaisant veuille faire ses gorges chaudes à ses dépens et le mépriser, il devient furieux, jusqu'à ce qu'il ait fait subir l'insolent la peine du talion. Je citerai pour exemple, l'anecdote intéressante que Frédérick Dedekindt[8] a décrite, ainsi qu'il suit.