Part 2
Et c’était vrai. Et Tacite nous fait voir dans Pétrone ce miraculeux passage de la noble paresse à l’action heureuse: «Pétrone, nous dit-il, consacrait les jours au sommeil, la nuit aux soins et aux douceurs de la vie. Où les autres tirent leur réputation du travail, il devait la sienne à la paresse... Il affichait en paroles et dans sa conduite un nonchaloir et une désinvolture qui jouaient la simplicité, ce qui leur donnait un charme de surcroît. Toutefois (achève Tacite), proconsul de Bithynie, puis consul, il sut montrer sa vigueur et traiter de plain-pied les affaires de sa charge.»
La chronique et l’histoire enregistrent que Pétrone fut équitable et fier jusqu’à la magnanimité, au lieu qu’elles ont flétri la cruauté rampante de son rival, l’industrieux Tigellin.
* * * * *
Ajax parlait devant un verre d’eau que la belle Lendore lui avait moqueusement sucré. On lui avait permis à peine d’avaler son café. On avait versé son cognac dans ce verre d’eau. Et il aurait commencé, selon les règles, déclara-t-il, par une invocation aux muses, si:
--Si, merveilleusement vivante, je n’avais aperçu devant moi l’une d’elles, ou plutôt leur dixième sœur, et qui commande à leur troupe: vous-même, madame [_petit salut à la belle Lendore; dent pour dent_], bien que cachée sous le nom et les traits d’une mortelle. Muse entre les Muses, qui inspirez non seulement les faibles hommes, mais jusqu’à vos sœurs, la Paresse étant, comme les Anciens l’avaient bien vu, le lieu et l’occasion, la Mère immortelle de la Connaissance et de la Poésie.
Sur cette tirade, Ajax avait bravement pris son sujet de droit fil, comme on vient de le voir. Emphase et archaïsme, nous admirions son ironie.
LE BONHEUR PAR LA PARESSE
Je ne sais pas, dit Fabrice à Ajax,--ils sont amis intimes,--si vous trichez au jeu, mais vous tronquez les citations. La Rochefoucauld n’a pas vraiment loué la paresse. Il l’a seulement expliquée. Comme toujours, il a fait un constat.
--Oui bien, comme disait le père Faguet. Voulez-vous que je récite La Rochefoucauld de bout en bout? J’en prends un peu, ce qu’il me faut.
--La Rochefoucauld dit de la paresse que, de toutes nos passions, elle est celle qui est la plus inconnue à nous-mêmes.
--En effet, la paresse est mystérieuse. Hélas! fugitive à douter qu’elle puisse être autre chose qu’un rêve[1]. Elle nous échappe toujours.
[1] Claude Barjac.
--Elle est, dit La Rochefoucauld, «la remore qui a la force d’arrêter les plus grands vaisseaux, une bonace plus dangereuse que les écueils et les plus grandes tempêtes»... Que la paresse soit couverte d’éloges par des bourreaux de travail, comme Ghirlandaio et Colbert, ils se divertissent. Chez toi, Sardanapale, une telle louange est cynique. Elle est d’ailleurs imprudente. Rappelle-toi comme la paresse est vilaine dans le tableau de Mantegna: une face verte, le corps d’une grassouillette limace. Tu défies le sort. Jupiter ne permet pas que son royaume s’endorme dans une lâche indolence. Virgile _dixit_.
Écrivez, belle Lendore, conclut Fabrice. Nous allons rivaliser avec les plus illustres maximes.
PENSÉE:
Pour goûter la paresse, il faut aimer à suivre le travail. Les vrais paresseux savent tout ce que leur ôte des mains une si insidieuse passion. Et ils la maudissent. Mais l’impuissance prétend se parer d’elle, comme d’un masque dans les grelots du Carnaval.
Sa bouchette encore entr’ouverte d’admiration, la dame d’onze heures voulut avoir aussi le texte de Gœthe dont on avait parlé.
--Vous le demanderez à André Maurois, répondit Ajax. Il s’agit de la stupeur où l’on peut tomber devant l’agitation humaine; et plutôt que de vouloir bouger ainsi, tous les jours les mêmes mouvements, on se tue.
--Ce n’est plus la Paresse, dit Savonarole, c’est la Mélancolie.
--Celle qu’il faut fuir, dit Livingstone.
FABRICE.--Paresse et mélancolie, deux sœurs.
AJAX.--Autre pensée vertueuse à graver, petite fille.
Encore Fabrice:
--Dante méprisait tellement les paresseux qu’il les loge en dehors du ciel et de l’enfer, dans un vestibule. Le ciel les chassait, pour n’être pas moins beau, l’enfer n’en voulait pas. Et Virgile dit à Dante:
«_Non ragionam di lor... Regarde et passe._»
Encore Ajax:
--C’est toi qui triches. Dante ne parle point des paresseux, mais des tièdes. Tiédeur et paresse peuvent se rencontrer. Elles sont diverses.
FABRICE, _de plus en plus lugubre, exprès, par exagération, par feinte mondaine_.--La paresse trahit un empoisonnement de l’âme ou du corps, sinon des deux. Les confesseurs et les médecins...
AJAX, _éclatant comme dans Homère_.--A la fin, tu nous ennuies. Tu cherches une querelle d’Allemand. Tu sais très bien que le prétexte même t’en manquerait, et l’ombre du prétexte, si nous parlions latin. Car le sujet de tes verbes serait _pigritia_, et _otium, otia_ celui des miens. On verrait tout de suite que j’ai raison. Majestueusement raison. Les mots sont des miroirs psychologiques. Celui-ci reflète la véritable figure de la paresse. On l’y voit dans son authenticité, dans sa pureté, dans sa candeur. Paresse, autant dire loisir. Tu te rappelles: loisir, repos, absence d’occupations. Mais loisir, c’est-à-dire contemplation, invention, étude. Ce n’est pas tout. La paresse est aussi la paix: _per otium_, dans la paix. La paresse est aussi la poésie. Ovide nomme les poèmes _otia_, c’est-à-dire les fruits de la paresse. Dis-moi: que serait un poète sans la rêverie? Un poète qui ne connaîtrait pas cet état d’attente, de disponibilité, de solitude, le seul où les ombres consentent à venir, ses propres ombres, témoins de sa vie, et d’autres, plus incertaines et toutefois lancinantes, qui dictent d’une voix inconnue. Paresse de Baudelaire. Paresse de Musset. Paresse de Villon. Paresse même de Ronsard: ses veilles si studieuses. Et tu as su comment vivait Moréas. Il avait renoncé à tout. A la fortune, parce qu’elle exige trop de soins. A l’amour, pour la même raison, et pour uniquement se souvenir de la belle étrangère qui ravit à jamais sa jeunesse, puis disparut. A l’ambition vulgaire, parce qu’il en avait une autre. Scrupuleusement oisif, il se tenait aux ordres d’Apollon. Il attendit, guetta, espéra le moment d’_Ériphyle_, le moment des _Stances_. Ne m’objecte pas que l’art, ce passage du songe à l’acte poétique, exige une fabrication, une élaboration. Vois, te répondrai-je, vois cet homme immobile, ce muet. Si tu élèves la voix, tu vas lui faire mal. Si tu veux qu’il t’écoute, l’importuner. Il caresse dans sa tête, que tu crois indolente, les formes et les nombres de la beauté.
Et récapitule, je te prie. Foyer des vertus paisibles (sans blague), lampe qui brille sur un livre ami, second ciel du promeneur, consolatrice de la peine, avant-courrière de l’oubli, nieras-tu que la paresse soit le bonheur? «Il ne manque, disait La Bruyère, à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire, et être tranquille, s’appelât travailler.» Voilà dénoncée par un meilleur que moi la querelle de mots que tu me faisais. «Il faut en France _beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit_ pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire; personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires.» Comme cela, la pensée de La Bruyère est complète. Je t’ai seulement donné la fin avant le commencement. Tu ne peux plus m’accuser. Paresse égale dignité, capacité, scrupule, modestie, étude, désintéressement. Elle est aussi liberté et fantaisie: «On ne vole point des mêmes ailes pour sa fortune que l’on fait pour des choses frivoles et de fantaisie.» Voilà un beau merle blanc, La Bruyère! Il y en a donc... Le prince Kaunitz, en 1840, qui ne se lavait jamais...
--Pouah! dit Minerve. Ne nous dégoûtez pas!
--Le prince Kaunitz n’était pas un paresseux, mais un abruti. Il suffit de définir. Les dames qu’il aimait, il lui plaisait qu’elles eussent un gros nez, et de remplir ce nez de tabac. Un paresseux véritable est propre parce qu’il aime son bien-être. Il ressemble au chat, qui ne passe point pour un foudre de labeur. De même, il est gourmand, et non pas goinfre, qui fatigue. N’est point paresseux qui veut. Lessing: «Paressons en toutes choses, sauf en paressant.» Il faut savoir posséder et conserver la paresse. Savoir en jouir. C’est Renan, qui passait des heures à regarder la mer. Saint François de Sales, qui se plaisait dans les bois. Et c’est, paraît-il, Bourget, bien que je ne puisse garantir l’anecdote. Il était chez le comte d’Haussonville, sur les bords du lac de Genève. Je l’ai vu, ce beau lac, des fenêtres de Jacques Chennevière, qui avait sa maison sur la rive. Il est ravissant. Un bleu du ciel entre le bleu de l’Ile-de-France et le bleu méditerranéen. Le comte d’Haussonville, un matin, aurait surpris Bourget encore au lit vers dix heures: «Mon bon ami, je travaille, je réfléchis.» Le lendemain, mais une heure plus tard, M. d’Haussonville prenait les devants: «Je vous en prie, cher ami, levez-vous, vous allez vous surmener.» Oh! vive l’esprit! Mais vive un paresseux qui écrit cinquante chefs-d’œuvre du roman, et les _Essais de psychologie contemporaine_...
Rappelle-toi encore Virgile disant: «_Amat otia Daphnis._» Ce qui peut être traduit fidèlement: «Daphnis aime la paix.» La paix, la tranquillité, la flûte et le clair de lune. Je préfère celui qui a traduit, dans le beau goût abstrait et psychologique de l’ancienne France: «Daphnis aime qu’on soit heureux.»
Par la paresse, Fabrice, par la paresse.
VÉRITABLE INTENTION DE DIEU
Ajax, dit Ghirlandaio, a certainement raison, puisqu’il est du même avis que Dieu.
--Attention! dit Mme Reine, tandis que Savonarole sautait de joie.
--Ayez confiance, intervint Minerve.
Et Ghirlandaio:
--Dieu n’a pas imaginé, comme l’on dit quelquefois, et tous nous sommes tombés dans cette erreur, que le travail fût un châtiment dans tous les cas. Mais il eut lui-même une idée de l’oisiveté féconde, ou du loisir, qui rend notre Ajax tout à fait orthodoxe. J’en administre la preuve.
Il reposa une étrange et belle pipe qu’il fumait, qui est taillée dans une calebasse. Charlemagne en est jaloux et Fabrice la nomme Virginie, pour son aspect colonial.
--Adam et Ève n’ont pas encore désobéi. Que dis-je? Il ne semble pas qu’Ève soit déjà née. Adam vit seul et dans l’innocence entre les quatre fleuves. Je n’ai point parlé par redondance. Les quatre fleuves étaient bien quatre. C’étaient quatre canaux, issus de la même fontaine: Phison, dans le pays de l’or, du bdellion et de l’onyx; Géhon, qui coule en Éthiopie; le Tigre et l’Euphrate, que nous connaissons mieux. Adam vient d’être formé du limon de la terre. Dieu vient de répandre sur son visage un souffle de vie. Il vient d’introduire sa créature dans le délicieux jardin qu’il avait planté dès le commencement... Je cite: «Le Seigneur Dieu prit donc l’homme et le mit dans le paradis de délices, _afin qu’il le cultivât et le gardât_.» Travail ingénu, gratuit, rose sans épine. Adam est capable de goûter la saveur d’un fruit, ses yeux jouissent de la beauté d’un arbre. Il ignore l’affreux aiguillon du besoin. Avant de devenir si misérable, il était pareil à un patricien romain ou à un berger de pastorale: _amabat otia._
Après leur crime, ce crime énigmatique qu’aucune glose ne finira jamais d’expliquer, Adam et Ève reconnaissent qu’ils sont nus et se cachent. Les approches du destin ont quelquefois un air de familiarité. Nous voyons le Seigneur Dieu «se promener dans le paradis», en appelant les hommes, ces deux-là. Et c’est Adam qui répond, qui paraît. Il avoue qu’il a eu peur. Nous le voyons faiblir, nous l’entendons élever, pour la première fois, une plainte qui sera reprise d’âge en âge: «La femme que vous m’avez donnée...» Les misères qui seront les misères du genre humain fondent à ce moment sur le premier couple. En punissant, Dieu trace le plan d’une vie nouvelle, où perce la condition du rachat. Le sort des hommes gardera une clarté et une harmonie qui seront les reflets du jardin. Le reste, tout ce qui semblera absurde ou trop cruel, est la marque du châtiment, ineffaçable avant le dernier jour. Au serpent: «Je mettrai une inimitié entre toi et la femme...» C’est l’épouvante des mères et des fils devant les monstres. Virgile s’en souvient encore lorsqu’il parle, dans les _Géorgiques_, des noirs serpents de Jupiter. A la femme: «Je vous affligerai de plusieurs maux, vous enfanterez dans la douleur, vous serez sous la puissance de votre mari et il vous dominera...» A Adam! «La terre sera maudite à cause de ce que vous avez fait, et vous n’en tirerez de quoi vous nourrir qu’avec beaucoup de travail, elle vous produira des épines et des ronces, vous vous nourrirez de l’herbe de la terre...»
La punition a été de muer le passe-temps du jardin de délices en travail contraint sous peine de mort; le plaisir et le jeu, en nécessité.
Inversement, l’effort pénible tenant à l’imperfection de notre intelligence et à la faiblesse de notre être physique, il doit être exclu des actes divins. Et les jeux, les plaisirs de l’oisiveté ne peuvent donc être criminels, s’ils distinguent la création divine. Dans la Bible, la genèse du monde est radieusement aisée. De telle sorte que le repos du septième jour paraît une grâce conçue à notre intention.
* * * * *
Au seuil des divins vergers, lorsqu’ils partirent, Ève n’avait pas encore un nom. Elle était le double, elle était l’ombre de l’homme. Ce fut Adam qui la nomma Ève, parce qu’il l’aimait, sans doute; Ève, la Vie, parce que d’elle allaient naître tous les vivants. Cela n’a plus aucun rapport avec ce que nous cherchions, mais la pensée s’y arrête volontiers.
LA PAIX UNIVERSELLE
Fabrice comme un flâneur, Colbert comme un homme méthodique, aimaient les longues promenades à pied. Livingstone s’enfuyait dès patron-minette. Eux entraient dans la campagne sur le coup de 10 heures.
Après un silence qui permit aux deux hommes marchant d’un bon pas de savourer dans l’air les dernières fraîcheurs du matin:
--Si tout le monde, prononça Colbert, si tout le monde était semblablement et totalement paresseux? Ajax n’y a pas songé.
--Il vous reprocherait de tomber dans le sophisme de Paris et du flacon. Si Paris était tout petit, il tiendrait dans une bouteille. Le monde est comme il est.
--Mais les raisonnements par l’absurde ont du bon. Ils permettent quelquefois de voir clair.
--Il en serait alors comme dans cette ville du Thibet... Les habitants sont si lâches qu’ils laissent les débris domestiques devant leur porte, et quand la motte est devenue une montagne, ils y ouvrent un tunnel.
--Voilà. Connaissez-vous le socialiste Lafargue et son _Droit à la Paresse_?
--Il veut la paresse pour tous. Avec ses trois heures de travail général, ses trois heures fabuleuses, il n’est pas raisonnable comme La Bruyère. Il oublie ce qu’il faut de talent à l’oisiveté utile ou seulement égayante. Et il sacrifie tout, jusqu’à la sûreté de l’État.
--Il expose, mais c’était avant les ruines de la dernière guerre, que l’Europe a payé l’erreur des économistes, la cupidité des industriels, et les préjugés de la morale bourgeoise, par les travaux forcés de la classe ouvrière, et son affreuse pauvreté au milieu de l’abondance... Il est plein d’astuce.
--Il est plein des sales chicanes de la haine, sous une apparence joviale. Il enverrait Auguste Comte limer et forger. Et il condamne le luxe, c’est-à-dire, en fin de compte, toute la parure du monde, la vie ornée, les dentelles, les perles, et jusqu’aux beaux-arts,--jusqu’aux collections d’Anatole France...
--_Mais_, fit Colbert, vous alliez dire: _mais_...
--Mais la coutume de l’ancienne France assurait aux ouvriers plus de quatre-vingts jours de repos, les cinquante-deux dimanches, une trentaine de saints: «Et M. le curé, de quelque nouveau saint charge toujours son prône...» Tandis que les règlements des corporations, en répartissant le travail, prévenaient le cruel, le hideux chômage. Le XIXe siècle n’a été ni si charitable ni si prudent. Je vous étonne, beau _libéral_... Curieuse fortune de ce mot, si noble dans la langue pure, lorsqu’il était synonyme de généreux... L’explosion individualiste du XVIIIe siècle finissant a été une faute, un malheur dont nous n’avons pas fini d’essuyer les conséquences. Juste au moment que la terre et les choses allaient devenir entre nos mains plus fertiles et maniables! Quand les voitures allaient n’être plus traînées comme du temps des Pharaons! Quand les charrues allaient n’être plus poussées comme par les premiers agriculteurs, immédiatement après l’âge du renne! Dans l’ancienne Europe, la disette venait quelquefois de la nature. Elle n’avait pas le blé d’Amérique. Dans l’Europe d’il y a cinquante ans, la misère venait souvent des lois. La liberté n’est pas féconde, mais la règle. Tous les vrais chefs le savent, qu’ils mènent un peuple ou une équipe. L’anéantissement des corporations par le décret révolutionnaire a longtemps empêché les artisans de tirer une meilleure part de cette augmentation, de cette prolifération des richesses. Nos pères ont ainsi déterminé une injustice de surcroît, qui n’était pas inscrite dans la destinée fatale des hommes, et des troubles immenses. Entre l’ignoble prétention de l’anarchie, entre son égalité d’une seconde, celle du partage, entre son retour à une rusticité entièrement dénuée, entre cet abîme et l’inclémence du XIXe siècle, l’esprit imagine avec regret un état normal dont tous les principes existaient. N’admire-t-on pas encore à Venise les vestiges de la puissante fortune des Corporations? Les artisans n’auraient pas été durement bannis tout un siècle des douceurs du repos, de l’oisiveté. Leurs têtes ne seraient pas égarées par les ressouvenirs et la rancune. Au lieu de cette guerre sociale, l’exception autrefois et la règle aujourd’hui, nous connaîtrions la paix. Qui sait? Aurions-nous vu ces vastes guerres des nations, ces guerres d’affamés? J’ai chez moi un tableau de bataille du XVIIIe siècle, dont la contemplation doit rendre modeste un homme d’à présent: le fleuve, la colline, une batterie sur la pente, une cavalerie enrubannée qui caracole dans la vallée. Utopie pour utopie, j’aime mieux la mienne... Savoir si Ajax sera content ou mécontent de l’eau que nous lui amenons.
* * * * *
Ils ne causèrent point toute la matinée de Paul Lafargue et du socialisme. Il régnait sur l’Anjou un temps plein de langueur, doux et précaire, couleur de tourterelle.
L’OISIVETÉ MÈRE DE TOUS LES BIENS
Nous croyons trop, disait Ajax, que tout sur la terre, vient du travail. Il se peut. Mais quoi? Le travail n’est-il pas son propre ennemi? Il se hait. Il s’exerce pour s’abolir, et plus il fait rage, plus il désire sa propre fin. Car il n’est pas un but mais un moyen. Il n’est pas un port mais une route. Le port s’appelle Oisiveté.
J’irai jusque là: je dis que l’oisiveté nous sert bien mieux, que nous lui devons plus, que nous lui devons tout. Elle n’est pas seulement le port, elle est la voile; si j’ose ainsi entre-choquer les images.
Représentez-vous un homme accablé de travaux. Que l’aube réveille, que les heures pressent, qui n’a pas un seul moment, dont la fatigue brise les muscles, et il s’endort comme une bête de petit cerveau. Représentez-vous qu’une grâce du sort lui donne quelque répit. Dans cette paix nouvelle, sa chair une fois reposée, l’esprit s’éveillera: plaisirs de l’oisiveté, tels que je les ai définis: un philtre. L’esprit s’éveillera: bonheur de l’invention. Je viens de dire l’histoire des hommes. L’inventeur de l’imprimerie songeait à sa gloire, et songeait au fastidieux labeur des copistes, sinon par charité, du moins par calcul. La preuve serait encore meilleure, tirée de son égoïsme supposé.
--En ce cas, l’écriture est elle-même une conquête de la paresse.
La remarque venait d’un Charlemagne dont le lorgnon brillait.
--Oui, fit Ajax... Disons une conquête de l’oisiveté en vue de contenter la paresse. Les trouvailles naissent de l’oisiveté, et la paresse en profite. L’encre et la plume ont diminué l’effort du style; la cire, l’effort de la pierre et du ciseau; l’écriture, celui de la mémoire. On me croit paradoxal et je parle comme M. de la Palisse... L’homme a toujours eu l’idée d’un travail-plaisir, d’un travail _otieux_, à la place du travail-fatigue et du travail-douleur qui était son loyer. Il a toujours eu l’idée d’une oisiveté, chérie comme un trésor inaccessible ou perdu. De là, l’Age d’or... _Ante Jovem_, dit la genèse virgilienne, «avant Jupiter, aucun agriculteur ne travaillait les champs, ni pouvait même se permettre de les signaler en les bornant pour son usage... D’elle-même, la terre fournissait tout, sans qu’il en coûtât aucun effort à personne... C’est lui, dans son inexplicable volonté, qui donna un fatal venin aux serpents, montra au loup sa proie, ordonna à la mer de se soulever. En les secouant, il fit pleurer aux feuilles leur miel, et il nous retira le feu, et il arrêta le cours des ruisseaux de vin, pour que leur misère peu à peu découvrît aux hommes tous les arts. Mais on vit aussitôt le tronc creusé de l’aune peser sur les fleuves, on vit les marins compter et nommer les étoiles...» Un abrégé des travaux du genre humain est l’histoire des peines qu’il s’est données pour alléger ce joug insupportable du travail. L’oisiveté se confond avec la civilisation. Elle est l’objet de la civilisation, sa toison d’or. L’homme croyait avoir ses seules mains. Ses ongles. Ses dents. Il courait au milieu d’une embûche universelle, Et je recommence ma litanie. La première massue diminua l’effort de son bras; la première pierre lancée, l’effort de son bras et de ses jambes; la première pierre taillée, l’effort de ses mains et de sa bouche. Ainsi, de la première épée, de la première boîte, de la première enclume, de la première roue, de la première charrue. Chaque fois, un effort moindre, l’obsession écartée d’une nécessité contraignante. Le premier chien séduit courut à la place de l’homme. Le premier cheval soumis le porta. Nous devons le respect aux fatigues des laboureurs. Nous savons qu’elles sont assez grandes. Concevons toutefois la félicité des premiers paysans lorsqu’ils virent la terre travailler pour eux. Au lieu de s’essouffler encore à la poursuite des animaux rapides, les hommes regardaient enfin la terre germer.
La belle Lendore leva sa petite main. Elle avait une maxime à proposer, en pendant à celle de Fabrice.
PENSÉE:
L’oisiveté est la halte et la couronne du travail. Les paresseux béants l’ignorent. Ils n’ont pas de loisir. Ils n’en ont pas le temps.
--Voyez l’insidieuse, glissa Ajax.
Et enchaînant: