Éloge de la paresse

Part 1

Chapter 13,841 wordsPublic domain

ÉLOGE DE LA PARESSE

PAR EUGÈNE MARSAN

Se trouve à Paris chez HACHETTE Éditeur.

Il a été tiré de cet ouvrage: 35 exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 1 à 35; 15 exemplaires sur papier de Chine, numérotés de 36 à 50; 100 exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 51 à 150; 250 exemplaires sur papier de Madagascar, numérotés de 151 à 400. L’édition originale a été tirée sur papier Alfa.

ÉDITION ORIGINALE

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Librairie Hachette 1926.

Tout est dans tout. Chaque vertu a son avers, comme une médaille; et des poisons les plus noirs d’experts praticiens tirent habilement des remèdes capables de guérir. Cette considération nous a fait penser qu’il serait excessif de condamner toujours sans appel les défauts que l’on voit habituellement aux personnes appelées à vivre en commun, c’est-à-dire à toutes celles qui composent la société.

Que penserait-on d’un homme que l’horreur entière du mensonge obligerait à dire toujours la vérité? Il finirait en cour d’assises, sous l’accusation de calomniateur et perturbateur de la paix publique. Que pourrait-on attendre d’une femme qui ne serait point un peu coquette? D’un causeur qui se défendrait d’être médisant? D’un savant qui n’aurait pas de curiosité? D’un amphitryon qui ne serait pas lui-même adonné à la gourmandise? D’un homme d’esprit qui ne saurait pas être bête quand il faut? Ils tourneraient tous bientôt à la misanthropie la plus hypoconde et seraient à fuir, comme Alceste, dont c’est l’erreur d’être à ce point intransigeant sur la vertu.

Philinte n’est pas moins honnête; mais il sait mieux user des hommes et ne déteste rien tant que l’excès. C’est pour lui que nous avons entrepris cette petite collection d’éloges des défauts commodes, utiles, nécessaires, qui s’appellent la Médisance, la Gourmandise, la Frivolité, le Mensonge, la Coquetterie, etc...

Sous le voile transparent de l’ironie, la morale la plus difficile y trouvera son compte et sera très exactement servie. Mais, pour une fois, avec gaieté, ce dont nul ne pourra se plaindre.

LES ÉDITEURS.

ÉLOGE DE LA PARESSE

COQUETEL AU BORD DU LOIR

Imaginez un château.

Un château vous plaira. Et non pas une vaste fabrique rétablie à grand frais, comme un musée, mais une demeure.

La grosse tour de l’ouest est du XIIIe. La légende veut, comme toujours, que ses fondations remontent jusqu’aux Romains. La tour du levant est du XVe, avec une porte si basse qu’il faut se baisser, curieux vestige d’un âge antérieur. Entre elles, tout le corps de logis est d’une Renaissance retouchée. La petite aile droite a double visage: Empire et Louis XVI.

Il est certain qu’une telle bigarrure serait laide dans un objet récent. Il n’est pas moins sûr que le château de B... est délicieux. Après tout, vous comprenez pourquoi. Chacun a subordonné ce qu’il apportait selon le goût nouveau à ce qu’il laissait par besoin ou par respect. Une sorte d’unité est venue de l’usage et de la succession. Le ciel angevin, pour finir, a doucement mûri ce fruit de greffe. Il vous est arrivé de découvrir au fond d’une belle allée donnant sur la route une de ces maisons qui vous troublait soudain comme une femme. Et vous souhaitiez d’y vivre.

Ce qui attriste certains châteaux est un air d’aridité. Ils n’ont aucune eau vive. Et ce peut être l’isolement. Ils perchent ou gisent au milieu d’un désert. B..., à la lisière du bourg, ressemble à une mère poule qui marche en tête de ses poussins, ou bien à quelque capitaine sobrement empanaché qui réunit sa troupe. Je parle comme Aloysius Bertrand. Et le Loir l’embrasse avec tendresse. Le Loir en a fait une île. Les heures reçoivent, dans ce miroir pâle ou ardent, l’image de B..., à demi enveloppée par les arbres.

Nous étions une bonne demi-douzaine qui causions en buvant. La terrasse porte un gros arbre autour duquel l’habitude veut qu’on se range à la fin de l’après-midi. On s’éloigne, à mesure que l’ombre s’allonge. Les derniers rayons nous trouvent établis sur la margelle de la rive, autour d’une petite crique pleine d’algues, d’où nous regardons pencher l’astre du jour. Il était, ce soir-là, et tout le ciel avec lui, d’un blanc d’argent que le fleuve, sans une ride, répétait en moins vif.

Fabrice, Charlemagne, Ghirlandaio, Colbert, Ajax, Savonarole, Livingstone, nous étions plus de six. Vous saurez tout à l’heure l’origine de ces noms bizarres. Nous étions plus de six, et deux dames avec nous. Mme Reine, la dame du château, qui semble une reine, en effet, ou plutôt une bonne sainte de nos églises. Renoir l’a peinte, dans son éclat, mais il l’a épaissie; la postérité en soit prévenue. Mme Reine et sa belle-fille, la femme de Savonarole: nous la nommions Minerve, parce qu’elle est la raison même, cela va sans commentaires.

Peu à peu, la bulle que formait l’espace parut s’alléger encore, devenir un fluide plus transparent, éthéré, tout à fait impondérable. Puis, des vapeurs en foule naquirent dans le firmament. Il semblait qu’elles se fussent rassemblées à la hâte. Il avait seulement fallu que le soleil les frappât de biais. En même temps, il les avait transfigurées. Un amas d’archanges, de «chars vivants», et de trônes, et de glaives.

--On a beau dire, déclara Fabrice, tout répandu dans l’herbe, la paresse est bonne. Un idiot qui est paresseux, il s’ennuie à ne rien faire. Il me semble pourtant qu’il doit s’ennuyer toujours. Au lieu qu’un paresseux homme d’esprit goûte des plaisirs sans fin.

--Vous ne comptez pas, dit Mme Livingstone, qui nous était arrivée à l’instant (jolie brune aux yeux bleus et gris), vous ne comptez pas tous ceux que la paresse lui fait perdre. La dame d’onze heures ne verra pas ce couchant.

--La malavisée! dit Mme Reine. A force de bâiller sur un livre ou sur elle-même, elle finira par ne plus rien savoir du globe qui la porte.

--Mais nous, dit Ajax, savons-nous bien ce qui l’enchante? Je me rappelle une pensée de Jean-Jacques. Ce dément attrapait quelquefois un bon reste de nos moralistes, et il savait une langue magnifique: «L’oisiveté des cercles est triste parce qu’elle est de nécessité; celle de la solitude est charmante, parce qu’elle est libre et de volonté.»

--En d’autres termes, vous encouragez la dame d’onze heures à nous fuir?

--Oh! la pauvre petite. Je crois seulement qu’elle se cherche. Ses pensées, ses livres. Elle cherche à se reconnaître dans cet orage de découvertes qui étonne ses dix-huit ans. De là ses rêveries, sa distraction. Elle est paresseuse comme La Fontaine.

Ainsi naquit un beau soir un beau sujet de conversation.

LA BELLE LENDORE

Charlemagne est ainsi nommé par nous à cause de sa grande barbe. La pipe ne quitte point cette bouche, une longue pipe recourbée, malgré la mode. Il a passé sa vie à se dévouer. Il n’imagine pas un plus grand bonheur.

Ghirlandaio est ainsi nommé parce qu’il est capable d’ajouter à toutes les beautés de la terre, encore des ornements, encore des guirlandes. Il connaît tous les tableaux, a lu tous les livres, parle trois langues. Il est puissant comme un dogue, fin comme l’ambre, bon comme le pain, gourmet comme une chatte. (Ces expressions toutes faites, quel régal! Prétendez-vous rivaliser avec leur génie?) Ghirlandaio a un raffinement du XVIe siècle; avec cela, un grand esprit de simplicité.

Le même, à peu près, qui distingue Fabrice, où il est presque sans frein. On le surnommait Fabrice, par allusion à la _Chartreuse de Parme_, à cause de cette simplicité justement qui lui garde une candeur enfantine au delà de la trentaine. Il est toujours étonné lorsqu’il découvre une vilenie au monde. Il s’émerveille de l’irrégularité de la pluie, de la méchanceté des hommes. Après quoi, se ravisant tout à coup, il rit de lui-même, de son propre personnage.

Colbert est un homme politique, toujours à deux doigts du ministère. Je ne dis pas un politicien: il y a longtemps qu’il serait ministre. Républicain comme on l’est en Lorraine, il est suspect à ceux de la majorité. Ses rapports sont des chefs-d’œuvre lus par une dizaine de personnes. Il vit dans une garçonnière où toute la politique, toute l’économie de l’Europe sont en fiches. Et il épuise honnêtement trois dactylographes dépourvues de toute coquetterie. Un Colbert blond, aux yeux bleus, pareillement silencieux quoique moins bourru, ayant, en clair, jusqu’aux gros sourcils de son modèle.

Ajax, nous le nommions aussi Sardanapale, selon le cas. Fabrice l’avait d’abord nommé Gladiateur, du nom d’un cheval fameux sous Napoléon III, mais il s’était plaint. Il avait dit qu’il détestait le caractère de ce coursier. Va donc pour Ajax ou Sardanapale. C’était la même idée fastueuse. Notre homme avait bien la tête maigre des pur-sang, et leurs pattes fines, et leur allure, leur majesté, leurs découragements. Les champs de course lui sont un domaine privé. Il rivalise avec les ombres les plus fameuses: Morny, d’Orsay. Au lieu de travailler de son métier de poète, il soupe, joue, et bâille.

Savonarole est dévoré de scrupules. Il doit son nom à un dépit d’artiste insatiable, qui l’a jeté un jour sur l’une de ses œuvres, brisée en miettes. On le voit décrire des cercles autour de sa statue. Il l’aime et il la hait, la fuit et lui revient. Les deux forces étant égales, il tourne en rond, à cause d’elles, dans les escaliers, dans les couloirs, dans le parc. Il est chrétien chaleureux, qui adore le moyen âge. L’ardeur et la subtilité se battent dans son jeune cœur.

Le dernier de la pléiade, nous le nommions Livingstone parce qu’il est toujours par monts et par vaux. Vous le rencontriez un matin, tranquille dans son quartier. Vous appreniez le lendemain qu’il était parti la veille au soir, avec sa jeune femme, pour Nijnii-Novgorod: un taxi jusqu’à la gare de l’Est, chacun sa petite valise. Entre tant, il s’occupe de politique et de poésie.

Je n’oublie pas de noter que Fabrice et Ghirlandaio sont des écrivains de carrière, et ce dernier, peintre et céramiste. Il s’occupait alors de son premier roman, où l’on vit les Treize de Balzac, Stendhal en personne, et l’un des faux dauphins. Le délicieux été nous caressait par les fenêtres ouvertes. Fabrice assurait que les acrobates chinois dansant sur la tenture lui fatiguaient l’âme par l’idée de l’effort inutile. Il n’avait rien fait depuis quinze jours qu’il était à B... Sur cet aveu, Savonarole le considéra avec un redoublement d’amitié. Sa Vierge n’avait pas bougé d’un fil. Livingstone avait arpenté la commune, puis l’arrondissement, il allait s’attaquer à la province; mais d’écrit, point. Ghirlandaio change seulement de travail, et il croit se reposer. Son plus grand repos est fait de lectures insondables: Balzac à la file, l’_Astrée_ en huit jours, les _Mille et une nuits_ à la vapeur. Colbert observa qu’il était arrivé n’en pouvant plus, qu’il se reposait donc, mais qu’il était surpris de trouver pour la première fois tant de plaisir dans l’inertie. Ajax déclara que, pour lui, c’était ce qu’il avait toujours fait, le travail étant, selon la loi même de l’Écriture, un châtiment qu’il pensait n’avoir point mérité.

Lecteur, avise-toi qu’il s’agit, dans tout ce qui précède, bel et bien d’une préparation, à vrai dire un peu trop lente. Si tu as jamais écrit toi-même, tu m’excuseras.

Quant à Charlemagne, il souriait avec tant de mystère que nous lui en fîmes un ultimatum.

La porte s’ouvrit sur Mme Reine et sur Minerve. Presque aussitôt, Mme Livingstone en coup de vent.

Nous entourions Charlemagne d’un cercle peu amène, dont les dames voulurent savoir la cause.

--Je constatais une fois de plus, expliqua-t-il, la magie de ce château. Messieurs que voilà ont bouclé leurs malles, la tête bouillant de projets. Mais les livres dorment dans les caisses, et les dossiers prennent la poussière, le service n’osant les remuer. C’est que B... est enchanté. Avez-vous seulement des remords?

--Parbleu, non! fit Ajax. Nous mourons seulement de faim. La dame d’onze heures n’est plus même de midi. Je propose de la nommer la belle Lendore, en changeant en nom propre une épithète qui est dans Mme de Sévigné et dans Brantôme. La Belle Lendore...

* * * * *

Elle entra comme la cloche sonnait pour la troisième fois. Elle avait l’insouciance peinte sur sa face un peu ronde, comme celle de certaines héroïnes d’Ingres. Elle ne s’excusa point, parce qu’elle se croyait à l’heure.

--Vous avez donc corrompu Mariette, lui demanda Colbert, qu’elle sonne trois coups, à présent?

Il est vrai que cette petite est charmante. Comment tout le monde ne lui cèderait-il pas? Qui pourrait lui en vouloir? Cette loyauté que l’on sent chez elle, cette obligeance, cette aptitude à se vaincre pour rendre service. Belle, aussi. Elle a ses cheveux courts qui surmontent en boule une nuque divine. Elle a ses yeux mordorés qui brillent tout d’un coup sous la paupière un peu épaisse. La bouche et la courbe de la joue jusqu’au menton sont parfaites. Un corps des plus justes proportions. Enfin, un air de beauté classique animée: hellène, italienne, provençale...

LES MEILLEURS PARESSEUX DE FRANCE

Un ange était entré avec nous dans la salle à manger. Il s’agit d’un ange silencieux, non plus de la belle Lendore, ci-devant dame d’onze heures. Savonarole essaya de mettre la conversation sur le temps, mais la jeune fille:

--A présent, j’en suis tout à fait sûre; vous parliez de moi.

--Nous parlions de ces messieurs. Figurez-vous qu’ils ne travaillent point, sauf Ghirlandaio, bien entendu (qui travaillerait sur le gril de Saint Laurent et à Capoue) et ils n’en ont point de remords, à part l’iconoclaste; ce qui les surprend tous, Ajax excepté. Je leur révélais que nul n’a jamais travaillé à B..., de mémoire d’homme. A dix lieues à la ronde, nul ne travaille. L’arbre et la prairie travaillent «en lieu de l’homme», comme disait Ronsard. Le paradis terrestre s’est retrouvé. C’est en Anjou.

--Oh! que c’est bien dit. Mais je persiste: conversation sur la paresse, vous me nommâtes.

--Eh bien! mon enfant, dit Mme Reine, ce méchant Ajax vous a pourvue d’un autre surnom.

C’était l’usage à B... de faire connaître les sobriquets que nous nous donnions. Ils devaient rester innocents.

La petite Livingstone:--Ajax Sardanapale était sûrement jaloux.

--Parce que, fit Ajax, vous exagérez. Nul ne m’entendra jamais honnir la paresse. Mais vous l’altérez, vous la corrompez. Voilà que vous n’aimez plus à contempler la planète: vous laissez les soleils se coucher sans vous. Et voilà que vous n’êtes plus gourmande, la première à table. Vous faites manger à l’heure anglaise nos bouches de France. Ce n’est plus de jeu. Ce n’est plus la paresse. La douce, la pensive, la chaste, la courtoise, l’aimable. Mais cette résignation hébétée (je vous demande pardon) que l’obsession de sa guigne donnait à Toulet, à ce qu’il prétendait. Ou bien ce pessimisme, dont parle Gœthe, si décourageant qu’il inspira le suicide à un jardinier de sa connaissance, fatigué d’avoir à arroser toujours les mêmes parterres. A coup sûr, vous avez cessé de mériter même ce nom d’une fleur lambine que Ghirlandaio vous donna.

--C’était donc un nom de fleur? dit la pauvrette, avec une naïveté que Fabrice admira. J’avais cru que j’étais comparée aux dames de la messe de midi, qui se lèvent à onze heures. Et leur chocolat leur est servi sur l’oreiller, au lieu que l’on exige de nous, malheureuses, que nous l’avalions debout, comme des hérons, et que l’hiver il y ait de la glace sur l’eau de notre toilette.

Parce qu’on riait de l’hyperbole, elle se rengorgea comme une colombe, fière et rougissante à la fois, par un mélange à elle.

--Monsieur Ghirlandaio, soyez gentil: racontez-moi la dame d’onze heures.

--Beaucoup de citadins imagineraient, s’ils y songeaient, que les fleurs s’ouvrent toutes au même instant, au signal de l’aube, comme si les jardins et les champs étaient pareils à des dortoirs de jeunes filles élevées par la cruelle Mme de Genlis. Il n’en est rien. Les fleurs n’ont pas moins d’humeurs diverses que les femmes. Quelques-unes sont héroïques, comme le salsifis, lequel a aussi des fleurs. Elles s’éveillent à 4 heures du matin. La crépide est prête à 5 heures, la scorsonère à 6, et le doux nénuphar, qui flotte sur nos douves, à 7. La chicorée sauvage et la piloselle ont des levers bourgeois: 8 heures, 9 heures. Nous en sommes à la dame d’onze heures. Seulement dépassée par les plantes grasses, qui s’étirent à midi.

--On m’aura donné le nom d’une plante grasse!

C’était trop cruel. Il devenait charitable de la rassurer. Ajax déclara son invention.

Nous en étions au plus joli dessert du monde, lorsqu’elle imagina de se venger de tous et de chacun. Elle demanda:

1º Que nos réunions du soir dans le salon blanc fussent consacrées à l’examen de la paresse: il fallait savoir au juste ce que c’était.

2º Qu’Ajax, le plus coupable, eût à porter la parole, à diriger les débats, à recevoir la contradiction.

Mme Reine était ravie du secours qui lui venait par là.

LA PLUS SAGE DE NOS PASSIONS

La paresse mérite bien mieux l’élogieuse définition que s’est à lui-même accordée le peuple de Dieu, Israël. Elle est véritablement le sel de la terre.

Sans la paresse, la terre serait une autre Géhenne. Dans cette amère aventure de l’existence, l’homme trouve quelque répit en elle et grâce à elle. Dans cette amère aventure, qui ressemble au noir rocher de Sisyphe. Telles sont les voies que les astres nous ont ouvertes: nous succomberions à la peine, et sans doute à la fatigue moins qu’à l’inquiétude; mais nous délassant du premier de ces maux, le bain de la paresse dissipe mystérieusement nos soucis. Il loge à leur place, dans notre âme tout à coup détendue, la sérénité, le repos, la paix, une gerbe ineffable.

Qu’elle soit notre perpétuelle libératrice dans ces combats de l’homme et du destin, La Rochefoucauld l’a gravé. Personne n’a mieux vu sa nature profonde: «Le repos de la paresse, a-t-il dit, est un baume secret de l’âme, qui suspend soudainement les plus ardentes poursuites... Elle est une béatitude qui nous console de toutes nos pertes et qui nous tient lieu de tous les biens.» Pesons tous ces termes. Ils reviennent à dire que la paresse est en quelque sorte le bouclier du sage. Elle lui a été donnée afin qu’il parvienne à détacher de la roue agaçante des choses sa personne souveraine.

«On s’est trompé, dit encore La Rochefoucauld, quand on a cru qu’il n’y avait que les violentes passions, comme l’ambition et l’amour, qui pussent triompher des autres. La paresse ne laisse pas d’en être souvent la maîtresse.» Que la paresse soit donc notre recours, notre pourvoi, notre défense, notre oasis.

Comme elle nous aide à fuir les passions violentes, elle nous incline vers toutes les vertus paisibles,--l’expression est encore de La Rochefoucauld. Ces vertus paisibles où s’éprouve et s’apaise la délicatesse d’un cœur, et dont la paresse est à la fois le témoin et le guide, le garant, peut-être le principe.

Jamais on ne verra la paresse nourrir, par exemple, une ambition hostile au bien de l’État. Le grand coupable que devint Fouquet fut d’abord ce frénétique dont la devise (_Où ne m’élèverai-je pas?_) et le blason (un écureuil grimpant), annonçaient à coup sûr le malheur et les crimes. Le paresseux redoutera cette agitation de l’écureuil sautant de branche en branche, comme de vanité en vanité un homme avide. Content de son état, humble lorsqu’il se regarde, fier lorsqu’il se compare, le paresseux ne sera jamais un ennemi des lois.

Non plus de ses voisins. Il vit en paix avec ses proches. Il n’intrigue pas contre eux, par un travail qui d’abord lui semble pénible, avant que de lui paraître injuste. Il n’en médit pas même, voulant épargner à son esprit cette contention et ces regrets. Il lui suffit d’un petit effort pour être bon. Il ne lui en faut aucun pour n’être point méchant. Les alarmes de l’hypocrite, toujours armé, toujours bandé, l’épouvantent. Lui, il a de l’abandon, il est ingénu. Est-ce qu’il ne convient pas d’admirer et pour ainsi dire d’adorer, cette efficacité, cette économie de la paresse? Elle est seule à nous frayer si aisément le chemin de la philosophie. Si bien qu’un auteur du XVIIIe siècle, qui est peut-être Caylus, ou peut-être Crébillon, ou peut-être Duclos, dans un curieux recueil que seul le premier a signé, n’a pas craint de dire, puisqu’elle se confondait avec la philosophie, que la paresse était la philosophie même.

Elle est clémente, parce que la rigueur et l’oppression veulent un tracas, parce qu’elles ont des suites qui la fatiguent par avance. Elle est modérée: la modération est son climat. Elle est constante, par haine naturelle du changement. Elle appréhende les affres de la rupture, les sapes des raccommodements, les campagnes d’une nouvelle conquête. Elle est donc fidèle comme on respire. Et elle est exempte, aussi bien, de toute envie. La face décharnée, la face travaillée de l’Envie lui ferait horreur, si elle n’évitait spontanément même de la concevoir.

Si tel est l’effet multiplicateur de la paresse sur les vertus paisibles, ou, si l’on veut, passives, on aurait tort de croire qu’elle détruit forcément les vertus actives. Elle ne les annihile pas. Ménagées, tenues en balance, elles composent un magasin, un arsenal dont le paresseux bien né garde la clef et l’usage... Le paresseux bien né. Il est évident que je ne songeais point aux autres, aux âmes perverses et basses qui brandissent la paresse comme le criminel son alibi, ou qui s’y vautrent comme dans une boue. Dans la paresse, un cœur bien né se retrempe.

Un amant paresseux ne sera ni brutal, ni blasé, ni dégoûté, ni affolé. Déjà fidèle par habitude, il sera tendre, non par politique mais par élection, par ce goût inné qu’il a de la volupté la plus douce.

Un lettré paresseux, un savant paresseux, ils seront calmes, ils évitent la précipitation. Il ne parcourt pas son laboratoire en insensé, il ne choque pas au hasard les cornues. Sans le blé de l’esprit, il ne labourera pas une page, un livre ingrats. Non. Sa fraîche imagination, un jour aura jailli, comme le bras vivace d’une source. Son invention reposée a pris un jour sa course comme une nymphe pleine d’élan. Archimède n’était-il pas au bain, ses jambes doucement soulevées par la force de l’eau, lorsqu’il découvrit, dans cette occupation d’oisif, l’un des premiers principes de la physique? Est-ce que la gravitation des mondes n’a pas été rencontrée par un autre paresseux, qui se promenait dans les champs? Et il rêvait, étendu, lorsqu’une pomme lui révéla dans sa chute cette attraction qui maintient, à travers l’éternité, la ronde des sphères. Il émeut de songer qu’une pomme, un fruit d’arbre, s’est retrouvée là, dans cette seconde invention du monde.

Les affaires publiques elles-mêmes souffrent volontiers un peu de paresse. Témoin, cet homme qui a tenu dans ses mains la grandeur de la France et l’a peut-être laissé couler comme de l’eau, parce qu’il n’avait de pensée que pour l’étude à la loupe d’un million de dossiers. Témoin aussi, dans l’autre sens, ce comte de Grignan, qui avait renom de paresseux. Et musicien, bon écrivain, bel esprit, quasi poète, profondément pénétré par les impressions du chant et des paroles cadencées, il devait l’être. Son château provençal, où résidait ce gouverneur de province, plein de monde pour le servir et d’amis pour lui complaire, il vivait dans le faste, dans les concerts, il ruinait chaque année ses finances personnelles. Sa belle-mère pourtant le défendait partout. Sa belle-mère: rien de moins que Mme de Sévigné! Elle protestait qu’il n’était point paresseux au service du roi.