Part 3
--Les Anciens ont si bien compris les services rendus à l’espèce par l’oisiveté qu’ils l’ont garantie à tous ceux qu’ils nommaient des citoyens. Les seuls travaux qui leur fussent réservés ou permis étaient réputés nobles: la guerre, les champs, la nourriture et la défense de la cité. Et la science, qui augmente les pouvoirs de l’homme. Et la poésie, et les beaux-arts, joie des yeux, voix de l’âme. Il faut connaître et confesser la vérité. L’esclavage ne fut pas seulement l’abus du vainqueur. Il fut un vaste système organisé par les hommes contre la dureté de leur sort commun, les meilleurs ayant mission de commander, de conduire, de supputer. C’est un fait que les inventions de l’homme se sont multipliées de plus en plus vite à mesure qu’il savait mieux changer en loisirs nouveaux les efforts anciens, attestés par les signes durables et transmissibles de la monnaie et des titres. Le travail et les services de chacun acquirent ces hypothèques sur le travail de tous. Les apparentes injustices que l’on remarque dans le maniement et la répartition de ces signes ne sont pas du même degré. Les usurpations sont criantes, mais susceptibles de réforme. Les inégalités portent la marque du destin, des talents, des chances, ou celle de l’ordonnateur: réseau d’épreuves et de tentations qui forment sa politique... Ici, j’invoquerai une petite chanson russe, l’un de ces chants qu’un peuple trouve, comme pour fixer et fasciner le sort, ou pour s’en consoler:
La jeune Ouliana Se promenait dans son jardin, Elle cueillait des fleurs d’aubépine, Elle les comparait à son visage; Elle demandait à sa mère: Dis-moi, oh! ma mère, Serai-je jamais comme cette aubépine? Marie-moi avec un seigneur. On vit bien avec un seigneur. Il ne faut pas remuer ni travailler, Rien que se vêtir joliment.
REFRAIN: Tzobé-Iob!--Tzobé, Tzobé, Tzob!
La chanson d’Ouliana découvre les deux pentes de la paresse, celle des fleurs, et celle du crime et de la honte, ou du péché et de la vergogne. Mais il en va ainsi de toutes nos passions, peut-être de tout ce qui est humain. L’orgueil naît de la dignité, de la fierté, et lui-même, il dégénère. L’avion vole et tue. La calomnie et l’amour sont sur la même bouche.
L’oisiveté pourtant est la récompense dont notre cœur nous renouvelle sans cesse la promesse. Elle est le terme de notre ambition. La terre hérissée des premiers âges rendue pareille au jardin des délices. Nous nous servons, avec ce grand espoir, peut-être sans nous défier assez d’elles et de leur usage, de nos machines enlaidissantes. Cependant, il est permis d’espérer en des machines plus subtiles, plus dépouillées, qui nous enlèvent ce tohu-bohu de bielles et d’engrenages, qui soient réduites, comme déjà la T. S. F., à quelques tracés, à quelques fils énigmatiques. Et cependant aussi, comparez cet ancien laboureur, courbé, rompu, à celui-là, qui est campé sur sa machine, et fume en plein air, libre, distrait, _paresseux_. S’il est véritablement plus heureux, c’est une autre question. Nous devrions savoir garder nos anciens bonheurs, nos anciens pouvoirs, quand nous en acquérons d’autres.
Le ciel lui-même, le paradis d’en haut, nous le concevons comme un immense loisir, avec des harpes.
ÉPILOGUE ET MORALE
I
La belle Lendore s’est mariée. Si belle et gentille, véritablement princière, elle a épousé, avec sa maigre dot, un homme sans fortune.
Une certaine paresse, une certaine inaction peuvent résulter, dans les jeunes années, d’une surabondance de forces spirituelles, où l’embarras est de choisir. Ces forces morales et poétiques dont l’être plie supposent qu’il a beaucoup de générosité, et beaucoup de courage. Ainsi la belle Lendore. Pour suivre son cœur, elle n’a pas même hésité. Adieu les songes! Adieu, loisirs! Elle travaille à présent, comme des milliers de ses sœurs, barbares que nous sommes. Elle enseigne. Avec un sourire encore surpris que le monde ne soit pas tout entier une idylle. Elle assure que la _paresse_ de son adolescence lui a beaucoup appris.
II
Chénedollé nous rapporte un grand nombre des plus étincelants propos de Rivarol. Il se flattait de n’être pas ingrat, et cependant il n’est pas pur de toute jalousie. Rivarol le jetait dans un enivrement. Il ne pensait d’abord qu’à Rivarol. Le charme rompu, il n’a pas su se priver d’un peu griffer son dieu.
Ils ont parlé de Voltaire, de Thomas, de Buffon. C’est ce que Rivarol disait de ce dernier qui nous intéresse. Il était difficile, contenté par la seule perfection. «Le portrait du _cheval_, disait Rivarol, a du mouvement, de l’éclat, de la rapidité, du fracas; celui du _chien_ vaut peut-être mieux encore, mais il est trop long...» Quant à l’_aigle_, il est manqué. Manqué aussi, le _paon_... Qu’il fût de Buffon ou de Guéneau, n’importe, c’était une description à refaire (Guéneau était le nègre de Buffon). Elle était trop longue et pourtant incomplète, elle manquait de cette verve intérieure qui anime tout, et de cette brièveté pittoresque qui double l’éclat des images en les resserrant. «J’ai dans la tête,--concluait Rivarol,--un paon bien autrement neuf, bien autrement magnifique, _et je ne demanderai pas une heure pour mieux faire_.»
Mais cette heure, il ne l’a jamais eue, elle s’envola toujours. Son scrupule, son entrain, sa folle confiance, ses feux d’artifice: il a tout gaspillé. Jusqu’à ce qu’il fût trop tard, éternellement.
Ami, prends garde aux heures. Chacune d’elles est unique. Telle est la morale de cette histoire, moins immorale que tu ne l’attendais peut-être.
IMPRIMERIE CRÉTÉ CORBEIL (S.-ET-O.) 609-10-1926.