Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs

Part 9

Chapter 93,780 wordsPublic domain

--Nous passerons aussi peu que possible notre temps à la maison. Il ne faut pas consumer les précieuses heures de la vie entre les murs qu’autant qu’il est indispensable, et nos logis doivent être tels qu’ils ne puissent jamais détruire les illusions que, chaque fois, du dehors, nous y rapportons.

* * * * *

Chaque jour, vers l’heure de midi, quand l’air, enivré de soleil, met une vermeille auréole autour de chaque objet, sertit de pourpre chaque ligne, et que tout est plongé comme dans une extatique rêverie, l’impératrice quitte son palais. Et dès que nous franchissons la grille, à droite et à gauche de la grand’route, qui, par le village de Gasturi, mène à la ville de Corfou, ce sont les bois d’oliviers qui nous enveloppent. Quelle paix règne ici, l’éthéenne! Quelle lumineuse obscurité! Le soleil pénètre le feuillage argentin, fin, comme duveté, et toujours frémissant, sans réchauffer ni, à vrai dire, éclairer. De même qu’au fond de la mer les rayons de lumière tombent, amortis dans les flots verts, ainsi en est-il dans ces vieilles forêts grecques d’oliviers, si vieilles qu’elles n’ont plus d’âge, obstinées à vivre tout près de l’antique mer, la mer au bleu trop bleu, splendide et épouvantable. Quelle puissance animée en ces troncs, qui à nos yeux apparaissent non pas droits et rigides comme dans les forêts du Nord, mais noueux et tordus, déchiquetés ou silencieusement penchés en avant et étendant des bras ouverts, toujours animés d’une vie intérieure; et quoique ces torses soient fort éloignés les uns des autres, les faîtes font ruisseler ensemble leurs chevelures de feuillage.

Ainsi l’on est contraint, presque, à s’émouvoir de leurs sentiments si passionnément exprimés, on se sent avec eux une affinité, l’on apprend à croire aux contes d’arbres ensorcelés.

--Comme on se sent riche et en sécurité dans cette forêt si claire en son obscurité et si peuplée en sa solitude, dit l’impératrice, la première fois que nous y entrâmes.

Autour des arbres, la terre est soulevée en mottes grossières. Le sol tombe et se relève en gradins qui, souvent, sont bordés de pierres. Et partout s’étend un vert tapis de gazon. Dans les clairières, nouvellement recouvertes d’herbages délicats, de hautes touffes d’asphodèles rosés, des crocus et des hyacinthes innombrables fleurissent.

Oh! les secrets des prairies solitaires!

Puis il y a de vastes surfaces, toutes blanches de pâles pâquerettes et de camomilles aux cœurs dorés.

--Je ne sais pourquoi ces étoiles filtrent en ma poitrine tant de printemps et de lumière, dit tout bas l’impératrice, alors que nous foulions une de ces nappes fleuries.

Plus loin, on tombe dans des champs pleins d’anémones--les anémones qui sont nées du sang d’Adonis--et dans des mares de coquelicots, plus rouges encore que le sang: comme des lèvres brûlantes, et sans paroles, leurs pétales s’ouvrent et doucement s’agitent au souffle du sommeil, consumés en des flammes d’extase.

* * * * *

Des moutons paissaient en se mouvant lentement sous les oliviers. Un jeune berger, jambes nues, était accroupi sur un de ces petits murs de pierres amoncelées qui bordent les terrasses de terrain, et mangeait un morceau de pain, avec des olives noires qu’il venait de ramasser. Quand nous passâmes devant lui, il salua sans se lever d’un «bonjour, Reine», et mordit, de ses dents blanches, une grosse demi-lune dans son pain de maïs couleur de safran. Et l’impératrice, souriante, répondit en imitant la chantante cadence de la voix corfiote:

--Καλὴ μέρα σου (bonjour à toi)!

Quand nous fûmes plus loin, des sons aigus d’une flûte de berger retentirent derrière nous. Je me retournai et vis le petit berger souffler dans son roseau, en remuant les doigts avec une passionnée lenteur: c’étaient quelques sons aigres et grêles, qui montaient en l’air et erraient tristement entre les arbres, jusqu’à ce que, de fatigue, ils retombassent sur eux-mêmes; et, de nouveau, ils vacillaient en pâles soupirs, vers les lointains, entre les oliviers, du côté des claires perspectives d’où l’on pouvait découvrir la mer. Et l’on n’entendait plus les abeilles, qui, tout à l’heure, bourdonnaient au-dessus des fleurs dans le clair-obscur, ni les oiseaux qui, un moment auparavant, gazouillaient tous ensemble et à pleines gorges: rien plus que la voix de la rustique flûte, qui pénétrait partout, s’exaspérant en cris de douleur, et, alors, c’était comme si des voiles de rêve et d’oubli en fussent déchirés.

Alors, à entendre cette flûte gémir, l’impératrice s’écria:

--Quelle tristesse et quelle langueur dans ces sons! Les hommes d’autrefois ont mis là-dedans tout ce qui a jamais fleuri dans leurs cœurs; et c’est pourquoi on perçoit en ces quelques sons toutes les amertumes et toutes les félicités imaginables de l’ancienne et de la nouvelle humanité, à la fois.

Puis, exprimant presque mes propres pensées tout haut, elle dit encore:

--L’art, certes, ne créera jamais un chef-d’œuvre plus grand que la chanson du berger; l’art n’est que le reflet de la vie intérieure, tandis que ces pauvres sanglots de flûte sont la vie profonde elle-même.

Et je poursuivis, à part moi, sa pensée: «Par ces mêmes sons, les faunes ont attiré les nymphes, au temps du grand Pan, alors que le sein de la nature maternelle et mystérieuse s’ouvrait à une effrayante volupté,--et le berger Kurwenal tira les mêmes sons de son roseau, tant que la voile d’Iseult à l’horizon n’eût resplendit.

* * * * *

Paléocastrizza, le 20 mars.

Marché, aujourd’hui, pendant une grande partie de la journée, à travers l’île, jusqu’à la côte occidentale où il y a un très vieux monastère, il est bâti presque dans la mer, sur un rocheux et abrupt promontoire, qui ne tient à l’île même que par une étroite bande de terre. _Paléocastrizza_ (c’est son nom) signifie: _Celle_ (la Vierge) _du vieux château_. Sur une crête de granits, derrière la falaise du couvent et dominant celui-ci, se dressent, comme désespérément penchées sur la mer, les ruines d’un vieux château fort des despotes byzantins de l’Epire: _Angelokastron_ (le château des Angeli). Et ces ruines font l’effet de planer dans les airs.

Quand nos yeux les découvrirent, je dis à l’impératrice:

--Des galeries et des tourelles de ce château, Majesté, d’infortunées princesses ont, durant des années, exhalé leurs soupirs par-dessus la mer d’occident...

--M. de Warsberg, au contraire, à l’aspect de ces ruines, rêvait d’un _château des anges_, dit l’impératrice en souriant. Autant de _seigneurs de la création_--autant de romances...

Et nous voilà rentrés, de nouveau, dans le bois d’oliviers. Dès que l’on quitte les grandes routes, on revient toujours sous les oliviers sacrés, qui poussent comme il y a des milliers d’années, toujours sur la même glèbe aimée, toujours dans le voisinage de la mer haletante. Cheminé longtemps,--une heure, quatre heures, je ne sais; durant nos promenades, je n’ai jamais eu la moindre notion du temps. Il y a un charme très indicible à errer ainsi, pendant des heures, dans ce demi-jour chaud et frémissant, entre ces troncs d’arbres tordus et comme agités par la pensée, sur le gazon parsemé d’innombrables marguerites qui se tiennent toutes ensemble, pareilles à des îles de jeunes ravissements au milieu de la sombre mer de la vie, où de temps à autre de jaunes taches de soleil mettent comme un déchaînement d’allégresse. Ce sentiment du voisinage immédiat du soleil, aux regards duquel, même se trouvant dans l’ombre la plus frileuse du bois, on ne se dérobe jamais complètement, rend heureux. Quelle différence entre cette forêt et celle où Dante pénétra, à mi-chemin de la vie!

_Eh quanto a dir qual era è cosa dura_ _Questa selva selvaggia aspra e forte,_ _Che nel pensier rinnuova la paura!_[H]

Ici, il n’y avait ni crainte ni peur. Comme en réponse aux vers de Dante, des essaims de papillons blancs et jaunes et bleus et couleur de feu tourbillonnaient de temps à autre devant nous, d’un coup d’ailes muet et effréné, comme dans le vertige d’une trop forte joie, passant d’une île de fleurs à une autre île de fleurs, attendus partout avec délices, en des abandons d’extase. Et partout des moutons paissant, et des bergers, et des femmes qui font la cueillette des olives, troussées comme les femmes du temps d’Homère, avec des voiles blancs attachés autour de la tête et des cheveux noirs artistement tressés en couronnes; elles réunissent, en gros tas, sous les arbres, les olives tombées. Et les voilà qui tout d’un coup, tout inopinément, elles commencent à chanter toutes en chœur, chacune du pied de l’arbre où elle se trouve; et les sons liquides flottent, et ils fondent en ondes, pour ensuite déborder en un lac de claire mélodie. Qu’il est vieux ce chant, et monotone et triste, comme la première grisaille de l’aube! Mais les arbres semblent s’y être habitués depuis le temps du grand Pan, d’alors qu’ils l’entendaient de la bouche des nymphes mêmes; et cela évoque aussi étrangement les chants liturgiques de l’Eglise grecque, qui, du reste, ne sont autre chose que ces vieux et païens Péans à la glorification de la source de notre vie. De pareils sons primordiaux agissent souvent comme une révélation d’impénétrables mystères, comme s’ils ouvraient un chemin dans les domaines cachés de notre être: je devinais cet abîme de la vie, où se rencontrent langueur, tristesse et joie, et d’où l’essence de notre nature, traduite en un langage intérieur, monte en un chant immortel.

De toutes ces choses, des vagues de félicité s’épandaient sur nous; mais elles se brisaient contre SA forme noire. Rien ne saurait égaler en désolation la discordance de sa sombre apparition au milieu de ces claires et printanières joies. J’ai souvent, en pareil cas, le sentiment qu’elle ne voyage si désespérément que pour s’évader de l’atmosphère qui l’enserre: sans doute elle croit en céder quelque peu aux choses, et recevoir d’elles du parfum et de la lumière, en échange.

Quand les femmes ne chantaient pas, on entendait le sifflement des merles et des mésanges résonner par la forêt.

--Que toutes ces choses, les oiseaux, les femmes et les arbres, sont instinctives et libres! dis-je à l’impératrice. Que si ces femmes ou les oiseaux chantent, c’est tout un: sans trop savoir pourquoi, les unes et les autres le font ainsi, parce qu’il en doit être ainsi, et leur chant vient d’une vivante profondeur (de même naissent du sang d’Adonis le crocus et l’anémone)... Ce sont des hérauts qui annoncent une chose exquise, et qui, tous, disent la même chose. Alors je crois de plus en plus aux contes où les oiseaux parlent si sensément et prédisent aux hommes leur destinée.

Et l’impératrice, en réponse, avec, dans ses yeux, la lueur d’un sourire:

--_Hei, Siegfried erschlug nun den schlimmen Zwerg..._ _Lustig im Leid sing’ ich von Liebe,_ _Wonnig im Weh’ web ich mein Lied,_ _Nur Sehnende kennen den Sinn[I]..._

--Votre Majesté ne croit-Elle pas, dis-je, que le chant est naturel aux hommes, comme aux pins de la forêt, et aux vagues de la mer?

--Quand j’ai entendu la Patti, la Nilsson et la Lucca, j’en ai eu l’impression que nous autres, nous avons perdu ce que tous les êtres dans le monde possèdent encore. Nous avons désappris de chanter, comme on peut aussi désapprendre de sourire.

--Je le crois aussi, Majesté. Toutes les choses ont l’euphonie en soi, comme un élément de leur nature, et même plus: elle est l’essence de leur entité. Mais il y a aussi une intérieure mélodie, Majesté, que l’ouïe ne perçoit guère. Ne pourrait-on dire que les lignes du corps humain chantent, elles aussi? De tout notre être, le chant monte, comme un encens, vers l’âme de soleil éternelle.

--Mais nous avons perdu la sérénité des lignes. La vie projette de sinistres ombres, et, derrière elles, souffle, pérennel, un grand vent de détresse.

Je dis:

--Baudelaire a deviné Votre Majesté, quand il a écrit:

_Je hais le mouvement qui déplace les lignes,_ _Et jamais je ne ris et jamais je ne pleure._

--Il avait bien raison, répondit-elle. Le rire et les pleurs sont comme des cendres, sous lesquelles étouffe le brasier de notre âme...

Soudain, à travers le feuillage tremblant des rameaux d’olivier, nous devinâmes une lueur, plus délicieuse encore que l’azur de l’éther ou que l’ivresse du soleil dans les arbres: la mer!--l’autre mer, celle de l’occident, que l’on n’aperçoit pas du côté phéacien de l’île, mais dont le voisinage est sensible, toujours. Bientôt, sur la hauteur, on l’a devant soi, étendue au loin, et vide jusqu’au bout du ciel, très invraisemblablement bleue, plus bleue que le bleu ciel, plus bleue que toute idée de bleu, et plus heureuse que toute félicité.

--Ne parlons pas ici, il nous faut être aux écoutes, dit l’impératrice.

Alors, nous prêtons l’oreille à une sorte de symphonie qui nous baigne, et aux doux accords qui, en notre âme, lui répondent.

La mer ici flamboie, comme en un foyer d’incandescence de sa passion, pareille à du métal blanc en fusion, mais tout autour de cet aveuglant incendie, et plus loin encore, aussi loin que l’œil peut arriver, il y a, épandue, inconcevable, cette immense désolation bleue qui recèle en soi tant de volupté. Et des rochers, d’en haut, s’écroulent, comme pour accomplir un destin tragique, et d’autres blocs de granit se poussent dans l’abîme, les uns sur les autres, forment de petites falaises sinistres, de rigides mornes de désolation, se précipitent en promontoires affolés, étouffent leur sauvage ardeur dans la limpide fraîcheur des flots. Tout ici est agité d’un vertige ménadique, bouleversé par une rage de désirs sans nom et sans limites. Et une lumière de fantasmagorie, rose et dorée, s’entremêle, sur toute l’étendue de cette chaotique rive, avec de violentes ombres violettes qui gisent, vibrantes, presque comme des êtres corporels, qui ont une attirance mystérieuse; et le lumineux éclat, et les ombres de mystère se fondent ensemble en un chant velouté et couleur d’hortensia, en un chant d’apothéose.

--Quel contraste avec l’autre rive! dit l’impératrice; là-bas rien ne veut s’éveiller de son assoupissement.

--Là-bas habitent les bienheureux Phéaciens, dis-je, mais ici Pan est chez lui.

--Et voilà que nous apportons ici une dissonance, nous mesquins, dit-elle. Et cependant tout cela appartient à notre âme, ajouta-t-elle, et convient à notre esprit: cette mer, toute, immense, silencieuse ou passionnée--mais il est des heures où cette mer même tarit tout à fait.

Entre les rochers sombres d’étroites petites baies s’ouvraient, qui se chauffaient au soleil, lumineuses et paisibles. Ici la mer reposait, la grande insatiable, celle qui avait rongé ces granits géants, et qui caressait maintenant leurs seins de pierre roses; et elle s’insinuait dans ces trous de pierre et de sable et se retirait, de nouveau, en petites vagues sautillantes qui se retournaient dans chaque coin et faisaient des bonds capricieux, qui glissaient partout, baisers sur une figure aimée, qui, en un allègre et tendre gazouillement, se chuchotaient des choses inouïes et délicieusement troublantes. Une irrésistible et presque douloureuse fascination émanait de ces conques mystiques de volupté, sur lesquelles le grand midi couvait. Dans ces secrets brasiers, les pierres sombres et roses tombaient toujours de nouveau, victimes de leur implacable ennemie et persécutrice. Au fond de l’eau, il y avait des assombrissements qui étaient des algues, souples cheveux de verdure, qui flottaient, qui se berçaient mollement, et fluctuaient, en languides convulsions comme en des rêves de luxure, et jouaient avec les rayons du soleil qu’ils avaient saisis. Et le chemin descendit vers la grève. Alors nous voilà, au niveau des flots, foulant un gravier fin et humide, les ronds galets, chauds et d’une aveuglante blancheur, les couches épaisses et argentées de varech desséché. D’ici vue, la mer était tout autre: c’était un serein et pur front d’où une main aimante avait chassé tout souci et tout désir, et elle respirait tout doucement, cette mer de bonheur, et son haleine était la joie elle-même. Aussi elle était d’une autre couleur, toute en nacre vert clair, et les vagues qui, de temps en temps, essayaient de mouiller nos pieds, étaient comme un frais rire d’enfants lutins. Et pas une voile en vue--c’était la mer toute seule, pour soi, avec son haleine. Soudain nous aperçûmes le couvent devant nous, haut perché sur un cap.

Le couvent: un assemblage de vieux petits bâtiments les uns aux autres collés, enchevêtrés, sous une couche uniforme de crépi blanc et dominés par une coupole à tuiles, toute petite et ronde, une toute petite cour pavée, une toute petite église byzantine au fond de celle-ci, et sa porte grande ouverte. Deux moines se trouvaient dans la cour. L’un était assis sur une corniche de pierre, maçonnée autour du tronc d’un vieil olivier; il tenait une écuelle d’argile sur ses genoux et épluchait des lentilles. L’autre allait vers la basilique à pas lents et inégaux, balançant un balai dans sa main.

Tout autour de la cour, d’autres petits bâtiments s’entassaient, échaffaudés les uns sur les autres, des greniers et des granges avec les cellules des moines qui s’ouvraient sur une petite galerie de bois pourri. Un escalier branlant y conduisait. Et tout cela était si vieux, si vieux, si abîmé en soi-même, dans son immense abandon! Mais en cette caducité et en cet isolement, aussi, l’éternité de ces choses gisait, et par cela même elles donnaient une notion plus intense de la pérennité des sentiments, dont elles étaient l’expression, que les plus puissants monuments de l’architecture ecclésiastique. L’impératrice entra dans l’église, derrière le moine qui tenait le balai. Tout au fond, il y avait une vieille iconostase de bois, dont les dorures étaient toutes noircies. Devant les saintes icones rembrunies, dont on ne discernait plus que des yeux blancs au milieu des plats d’or des auréoles, brûlaient, dans des lampes d’argent suspendues à des chaînes, de petites flammes de veilleuses, rouges et vertes, tendrement atténuées et rêveuses, clignant, en un cristallin délice, de l’œil et s’affaissant sur elles-mêmes, de langueur, pour, de nouveau, se relever en une fluide désolation. Cela sentait les cierges de cire de miel, éteints, le vieux bois vermoulu, la poussière et la pourriture. Nulle part et jamais l’on n’aurait eu si fortement l’impression d’être transporté en arrière dans le passé de l’âme. D’une lucarne sous la coupole, un jet de clair et vibrant soleil tombait, obliquement, sur une stalle de bois sculpté, tout polie par l’usage; et elle ne voulait pas s’évanouir cette gerbe de lumière: c’était comme si avec émerveillement elle eût plongé dans les mystères d’un monde insoupçonné et incompréhensible. Qu’il était loin ce passé qui rayonnait de toutes ces choses, et, pourtant, qu’il était présent! L’impératrice alluma de sa main deux petits cierges devant la Mère de Dieu. Nos pas retentissaient sur les dalles comme des pas d’intrus. Il semblait que ce bruit tombât du haut de la silencieuse coupole. Nous ressortîmes dans la cour. Là aussi, un silence inouï pesait, comme si toutes ces choses qui se tenaient autour, immobiles, fussent expirées, depuis mille ans, de leur désolation. Soudain, un frais souffle de vent vint de la montagne aux ruines, et remplit la cour du couvent d’un encens de sauge et de thym. Le moine à l’écuelle de lentilles avait disparu de sa corniche. Et voilà justement qu’il revenait à notre rencontre avec un autre qui, apparemment, était le prieur. Celui-ci offrit à l’impératrice de prendre quelques rafraîchissements. Avant même qu’elle n’eût pu répondre, le moine s’éloigna, et bientôt, réapparut avec un plateau où il y avait de la confiture de coing. Le prieur, cependant, tenait dans ses mains son haut bonnet de feutre noir. L’impératrice le pria de se couvrir. Elle lui demanda s’il était content ici.

--Dieu soit loué, dit-il, en caressant sa blanche barbe. Nous vivons comme cela vient et comme il plaît à Dieu. Que faut-il de plus à l’homme pour louer Dieu. Gloire à _Sa Grâce_![J]

--Allez-vous souvent en ville?

--Si fait! ô très splendide Reine. On est bien obligé de se rendre de temps en temps à la ville, pour faire des achats. Nous restons des hommes, et le corps a froid et a faim. Mais que ferions-nous, nous autres, à la ville? Je ne dis pas que cela n’est pas beau là-bas dans le _grand pays_, mais ici il fait bon aussi, et mieux encore.

--Et je vous dis, répondit l’impératrice, que vous avez choisi la meilleure part.

Puis elle goûta aux rafraîchissements et but un verre d’eau, d’un seul trait. Sur quoi elle demanda au prieur:

--Où prenez-vous cette eau? Elle est bien bonne et très fraîche. Vient-elle d’une source ou du puits?

--Elle ne vient pas du puits, Votre Royauté. D’habitude nous buvons de l’eau du puits en été, mais aujourd’hui nous en avons justement fait chercher à la source, à un quart d’heure d’ici, dans la forêt.

--Est-ce la seule source aux environs?

--La seule, Votre Royauté. Elle est tout à fait cachée; on l’entend, mais on ne la voit point. Il n’y a que les oiseaux qui viennent y boire.

--Ne pouvez-vous pas m’indiquer où elle se trouve?

--Certes, certes. Le frère Basilius accompagnera votre Royauté.

--J’irai une autre fois, dit l’impératrice, et alors je vous prierai de m’y faire conduire. Je dois bien une visite de remerciement à la source, puisque son eau était si bonne.

Puis elle tendit au prieur un présent considérable pour son église; il le reçut avec des bénédictions. Lui et les deux autres moines accompagnèrent l’impératrice jusqu’à la porte. Je me retournai encore une fois, et vis les moines sur le seuil de leur silencieuse demeure, au moment où, en y rentrant, ils allaient disparaître à nos regards. Alors, sur leurs visages, je crus saisir une lueur, et il me sembla que leurs traits se contractaient comme si leurs yeux fussent éblouis, bien qu’il n’y eût plus là de soleil.

* * * * *

Le soir approchait quand nous revînmes à la maison. La mer, un immense ravissement rosé, comme si elle eût été semée de feuilles de roses! Et quel enchantement de couleurs sur les montagnes solitaires du lointain! En bas, des violettes et de nocturnes iris; aux sommets, un ineffable sourire vermeil, tel un parfum en soi-même incandescent; et, pour fond, une autre mer de soie vert pâle, plus lumineuse, plus exquise encore que la vraie mer... Dans le bois d’oliviers la lumière déjà se mourait. L’heure magique du crépuscule s’affaissait lentement sur les forêts, qu’elle enveloppait de ses bleus voiles de fantasmagorie; mais sous les faîtes des arbres il faisait nuit, comme au fond de la mer.

--Ce silence, cette suspension de toute vie, enivrent. Quelque chose en nous s’embrase, tandis que tout s’éteint autour de nous, dit l’impératrice.

Nous passâmes devant une hutte, située un peu à l’écart d’une petite ferme, au milieu de grands arbres dont les troncs noirs se dressaient dans l’air comme des fantômes. Une faible lueur tombait d’une porte ouverte dans la forêt assombrie. Soudain un cri, un seul cri strident et prolongé, trancha l’air,--un cri qui ne se pouvait comparer à rien, qui surpassait toute terreur en épouvante, toute épée en tranchant; et il se cassa, mais l’air en vibra. Puis il jaillit de nouveau, et avec lui tout un chœur de sons gémissants, tous sur le même ton, longuement soutenus et plaintifs,--et qui soudain, en même temps, s’affaissèrent, se déchirèrent en deux, de haut en bas, comme des morceaux de toile et s’évanouirent.