Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs
Part 10
C’était une lamentation de plusieurs femmes, et elle venait de la hutte éclairée... Une pause--puis la complainte reprit, de nouveau, plus puissante, pour se rompre une fois encore. Cette pause était comme la suspension passagère du souffle tempétueux de la mer. Un furibond déferlement musical. Le bois entier s’emplissait de ce mugissement, qui se heurtait et se brisait contre les troncs des arbres. Et au-dessus de ce flot sauvage, mais indiciblement suave, qui montait et baissait comme la mer, monotone, avec ses quelques notes toujours les mêmes, s’élevait de temps en temps, tel un récif aigu que les vagues parfois recouvrent et qui pourtant ne disparaît jamais d’au milieu d’elles, une voix unique, cette voix qui à rien ne pouvait se comparer, qui surpassait toute terreur en épouvante et toute épée en tranchant; devant elle toutes les autres voix cédaient, s’épuisant contre son âpre impétuosité, et lorsque, restée seule, telle une âme en peine, elle se déchirait, les arbres tous frissonnaient; mais ensuite, de nouveau, les autres voix survenaient, en roulant leurs vagues, comme pour se lamenter sur la voix unique, solitaire, inaccessible.
--Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c’est? demanda l’impératrice, dès que le premier son eût atteint son oreille, sur un ton d’épouvante, et d’une voix que je ne lui connaissais pas. Allez, voyez ce qui est arrivé.
En moi aussi, il y eut quelque chose de glacé, subitement. Je m’avançai vers la maison jusque dans la traînée de la lumière et jetai un regard dans l’intérieur! Une pièce étouffée, avec un fond de ténèbres. En avant, sur le sol de terre battue, plusieurs femmes étaient accroupies en cercle. Une archaïque ampoule à huile, dont la flamme étouffait dans sa propre fumée, jetait sur leurs visages des taches d’une lueur rouge sombre, que dévoraient des langues d’ombre avidement dardées, sans cesse. Dans le fond, quelque chose de blanc gisait, étendu tout du long sur un lit. Une vieille femme, ses cheveux gris en désordre, était affaissée au milieu du cercle que formaient les autres femmes, et criait de toute la force de ses poumons, se cassant en deux, battant son visage contre la terre, lacérant ses joues de ses ongles; dans ce hurlement on saisissait des fragments de mots broyés, roulant comme des cailloux... Lorsque sa voix atteignait au paroxysme, elle s’interrompait tout à coup, comme si elle n’avait aucune raison de crier, et alors, elle promenait autour d’elle des regards indifférents. Les autres en faisaient autant. On eût dit que d’un abîme qui existerait là, quelque part, pour soi-même, ces sons effroyables montaient, bouillonnaient en chacune de ces formes humaines et puis en débordaient... Je revins vers l’impératrice et lui dis:
--Quelqu’un est mort: c’est la plainte mortuaire des Grecs.
Et, comme elle me demandait qui était mort, je lui dis:
--A ce qu’il me semble, c’est une vieille femme qui gît sur le lit (mais j’étais convaincu qu’une mère pleurait son fils mort).
--Voilà que vous vous trompez, répondit l’impératrice d’une voix toute basse (au son de laquelle je m’imaginai, sans avoir besoin de lever les yeux sur elle, son visage ravagé par une indicible douleur), ce doit être un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les autres,--peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.
Mais elle me rappela aussitôt.
--Non, ce n’est pas la peine, je sais que c’est son fils... Et nous continuâmes notre chemin. Après quelques instants de silence, tout à coup elle dit:
--Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en elle pour autre chose que ce soit. Maintenant elle épuise toute son âme d’autrefois.
Après ces mots tremblants, elle se tut pour toute la soirée. De plus en plus nous nous éloignâmes de ce sinistre océan de souffrance, mais le plaintif déferlement continua à nous poursuivre de loin. Maintenant il semblait qu’il fût devenu plus faible, comme lassé, et ses coups isolés se noyaient l’un dans l’autre. Maintenant aussi un écho s’était élevé dans mon âme, et il retentissait plus haut que le mugissement de ces lames lointaines... Les arbres, au-dessus, étaient silencieux, pas une feuille ne remuait... Soudain les grillons commencèrent à grésillonner, d’abord un au loin, ensuite plusieurs près de nous, tous ensemble, voix délicates et fines, qui bientôt, résonnèrent dans le silence douces et tristes, par centaines, en chœur, comme en une haleine unique, inextinguible, reprenant toujours à nouveau. L’ensorcellement était rompu. Un souffle d’air délicieusement frais se jeta sur le faîte des oliviers; des milliers de voix se firent entendre en des murmures mystérieux, et les premières étoiles apparurent, vertes et bienheureuses, à travers les voiles de feuillage qui tremblaient.
* * * * *
Nous causions aujourd’hui de l’_Anna Karénine_, de Tolstoï, dont je venais de lire quelques passages à l’impératrice.
Elle me dit:
--Le bonheur que les hommes cherchent dans la vérité et demandent à la vérité, est soumis à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de misère et de douleur, que le mensonge de la morale sociale a creusé. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et cet autre, dans lequel nous devrions nous trouver. Un abîme reste toujours un abîme. Dès que nous voulons le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. Quand ce gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de cadavres de bonheur, alors on le traversera sans danger.
* * * * *
De _l’île de la mort_, nous sommes revenus à la rive du havre hylléen. Une eau dormante qui suinte du sol rend ici toute la côte impraticable. Le soir argentait les marais qui luisaient à travers des joncs noirs, comme derrière de funèbres voiles. Un de ces petits lacs blêmes était couvert de nymphées. Nous dûmes contourner sa rive pour prendre pied sur un sol ferme. Et alors nous vîmes les nénuphars, qui, l’un après l’autre, fermaient leurs calices et plongeaient. Un parfum d’une âpre et grisante douceur planait, comme une lourde nuée somnolente, sur ces fleurs qui s’évanouissaient. Au fond du lac, des têtes de roseaux se discernaient,--floraisons rouge sombre.
--Il faut nous en aller, dit l’impératrice; cette fragrance, ici, donne mal à la tête.
--Les nymphées exhalent leur âme, Majesté, avant de s’abîmer dans l’empire de Perséphoné.
--D’habitude ce sont les âmes qui descendent aux enfers et les corps qui restent en arrière, dit l’impératrice. Ici c’est le contraire. Ce sont plutôt, je crois, leurs sentiments que les nymphées dispersent à tous les vents. Personne ne leur en sait gré; elles ne savent pas encore que l’on doit enfermer en soi ses plus intimes mouvements.
* * * * *
Aujourd’hui nous sommes restés longtemps près de la fontaine à l’eau jaillissante: un petit canal en conduit l’eau sans bruit vers le cœur d’un vieux cyprès. Quant à la fontaine, elle chantait et chantait sans trêve, toujours la même plainte inconsciente, telle une joueuse de luth ravie, tombée, à ce qu’il me parut, dans le délire de sa propre tristesse. Est-ce que la fontaine, en son voisinage, ne chantait plus comme auparavant, ou bien cette mélodie directement d’ELLE jaillissait? Toutes les choses autour d’elle reconnaissent la suprématie de sa personnalité. Ce qui à elle les relie, ce sont les rapports entre ces mystères mêmes qui leur sont à toutes familiers et qu’elles partagent avec elle.
* * * * *
Aji Deka.
Aujourd’hui, quand nous avions gravi la cime bleue qui de tous côtés si mollement retombe, comme les plis d’une robe de soie qui traîne, l’après-midi était déjà avancée. Ici des granits solitaires au soleil gisaient, balayés par le vent. Des chênes rouvres, noirs et nains, et d’autres buissons rabougris se serraient dans les fentes des rochers, comme pour s’y accrocher solidement, car des vents furieux soufflent sur ce sommet, sans cesse.
--Comme dans une île, dit l’impératrice, bien qu’on soit sur terre ferme. Cette cime n’a certes besoin de rien d’autre que d’elle-même--ni de montagnes, ni de vallées, ni d’hommes; et pourtant elle se rattache à tout cela... Mais on peut toujours y arriver, si l’on veut...
--Que veut dire Votre Majesté?
--Arriver à faire de soi une île.
--Il n’y a que le vent, fis-je, à qui la cime ne puisse interdire de venir jusqu’à elle.
--Oh! le vent, je ne voudrais pas m’en priver, si j’étais la cime, ni des nuages non plus. Il faudrait que tout l’or du soleil fût mien, et les secrets des nuages et de la pluie tiède. Et puis cette lutte, cette superbe lutte! Regardez-moi ces pauvres plantes, dit-elle, en me montrant les buissons qui, angoissés sous le vent, frissonnaient; voyez comme ils se cramponnent et se cachent dans les trous du rocher; pourquoi aussi ont-ils voulu grimper si haut? Ils ne sont pas faits pour l’air de la montagne. Seule la roche reste ferme et étale sa poitrine...
Tandis qu’elle parlait ainsi, un verset de Salomon me vint à la mémoire, que j’avais entendu chanter un jour, merveilleusement, dans un monastère grec:
_Eveille-toi, vent du nord,_ _Et viens, ô vent du sud,_ _Souffler sur mon jardin._
Alors elle m’apparut telle une magicienne dans le jardin mystérieux de son âme, appelant, par les harmonies de ses pensées, sur les nuages argentés de ses rêves, l’ouragan de ses désirs.
--Sur ces hauteurs, dit l’impératrice, je m’imagine, dans les clairs de lune, les nymphes montant des bas-fonds, pour leurs danses aériennes, et les nuages comme spectateurs, couchés en cercle, autour du dôme de la montagne, et puis le vent qui souffle et qui les disperse tous, et la lune qui rit de toute sa face.
Un instant après, elle dit en souriant:
--Il y a quelque temps, un ermite habitait ici. Les gens de Corfou prétendaient que c’était un fou et qu’il causait avec les abeilles et les nuages et qu’il n’avait commerce qu’avec des sorcières. Peut-être tenait-il lui-même les gens de Corfou pour des insensés... Mais le vent l’a tué, lui aussi--tout de même.
* * * * *
Sous le péristyle.
Une tiède nuit pleine d’étoiles et d’éblouissements. Au-dessus du cône de l’_Aja Kyriaki_ et de sa noire couronne de cyprès, se tenait la grande ourse, et, de ses grosses étoiles, une lumière glacée ruisselait que l’on sentait distiller jusque dans l’âme. Plus loin, les calmes et virginales pléiades tremblaient. A chevelure de Bérénice aussi était visible flottant en un souffle de superterrestre splendeur. Toutes les constellations apparaissaient à la surface du ciel avec une clarté et une intensité qui étaient presque effrayantes, parce qu’elles apportaient la sensation d’une vie lointaine et cachée, pleine d’accablantes passions. La grande voie lactée serpentait tranquillement entre tous ces astres brillants, et ensuite s’infléchissait vers les lointains d’autres cieux: dans ses ondes léthéennes, d’innombrables minuscules étoiles nageaient à la rencontre de plus éternels mystères... Là! soudain, une étoile s’alluma pour une seconde, d’un éclat blanc et cru, démesurément, de sorte que les autres autour d’elle pâlirent. Et il y avait des boules rouges, comme enflammées, que leur propre feu dévorait. Et des étoiles vertes et bleues voguaient bienheureuses sur les célestes flots noirs sans jamais regarder en arrière. Je dis cela à l’impératrice, et elle répondit:
--Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers...
Et encore il y avait des étoiles qui ne voulaient pas fermer les yeux, bien que leurs paupières tombassent de sommeil, parce qu’elles attendaient la lune; et d’autres que les larmes empêchaient de distinguer leur chemin, et qui, irrésolues, regardaient de tous côtés.
Et l’impératrice dit encore:
--Et de toutes ces étoiles, il y en a des milliers et des milliers...
Et il y en avait encore beaucoup, de grosses étoiles superbes, qui portaient une couronne de rayons autour de la tête, et que les autres n’osaient admirer que de loin; une de ces belles, de couleur vert clair, était suivie de près d’une autre, toute petite, bleu foncé, infatigablement, pas à pas, sans que celle-là se retournât. Et il y en avait qui étaient si abandonnées au milieu d’une grosse tache sombre du ciel, et elles étaient de toutes les plus tristes. Et l’impératrice dit:
--De ces étoiles aussi, il doit y en avoir des milliers et des milliers.
Et l’on entendait la mer qui bruissait tout bas, de même que l’haleine d’une dormeuse. Les cyprès de la terrasse se détachaient du ciel, comme des larmes noires tombant sans trêve; et ils exhalaient un âpre et balsamique parfum. De la montagne aussi, violentes, les essences des fleurs sauvages arrivaient, évoquant les teintes exquises de leurs corolles... La lumière bleue des lampes antiques à tritons ruisselait le long des fûts des colonnes, s’enroulait autour des doigts d’une muse qui levait la main, se posait sur un pli de voile d’une autre qui, invisible, se tenait dans l’ombre, et baisait Apollon au front; d’ailleurs, il s’en répandait plus de ténèbres que de clarté. L’impératrice allait et venait sous le péristyle, et elle était l’incarnation de cette beauté presque transcendantale qui, ici, apparaissait à la surface de la vie. Ce soir, je lus encore quelques pages de _Peer Gynt_: la mort d’_Asa_.
Quand j’arrête les regards de mon âme sur ce qu’en de telles heures je vécus, je me sens comme ébloui.
* * * * *
Un coup d’œil LUI suffit pour savoir quelque chose. On peut ensuite lui dire tout ce que l’on veut, rien ne change son premier jugement. Nous parlions d’une personne dont elle mettait en doute le dévouement, et que je voulais défendre. Elle dit:
--On ne peut m’influencer ni en bien ni en mal, car j’abandonne tout à mes voix intérieures et à ma destinée.
Plus tard, elle ajouta:
--N’avez-vous pas remarqué que j’en sais plus sur vous que vous-même? Au premier regard, je sais ce que valent les hommes. On pourrait venir me dire de quelqu’un qu’il est un Dante et m’exhiber sa _Divine Comédie_, je ne le croirais pas, si je ne m’étais pas rendu compte qu’il pût être tel. Mais il y a aussi des hommes qui sont magnifiques et prodigieux comme des montagnes, et devant lesquels on passe sans les comprendre, comme devant les montagnes.
* * * * *
Comme nous traversions une prairie, aujourd’hui, l’impératrice dit:
--Avez-vous déjà réfléchi à tout ce qui est l’œuvre des herbes? Les fleurs rêvent dans leurs bras leur rêve éphémère; les nymphes et les elfes de Shakespeare dansent parmi elles; les pâtres étouffent les sanglots de leurs flûtes dans leur duvet; les ruisseaux pour elles chantent leurs chants, et les troupeaux qui paissent y répandent leur repos; les papillons les surprennent de l’ombre de leurs ailes, et les abeilles sur leurs brins se bercent jusqu’à s’en assoupir. Voilà l’œuvre et la vie des herbages.
* * * * *
Aujourd’hui, tout d’un coup, nous nous sommes trouvés au milieu d’un groupe d’amandiers, qui, esseulés, faisaient comme une île blanche:
--Un berceau, dit l’impératrice, où l’on pourrait renaître, si cela en valait la peine.
* * * * *
--Comme les nuages se précipitent avec rage après le soleil, s’est-ELLE écriée aujourd’hui, pendant le soleil couchant. On dirait des sorcières qui poursuivent une jeune fille aux cheveux d’or.
Puis elle ajouta:
--Les passions du ciel, que nous contemplons tous les jours, nous font oublier nos propres soucis.
* * * * *
Hier, comme nous avions gravi le sommet de l’_Aja Kyriaki_, l’impératrice dit:
--Voyez, maintenant nous sommes plus pauvres d’un désir, et certainement plus riches de dix autres. C’est comme chez les hommes: pour un mort, dix nouveau-nés. Chaque fois qu’un vœu meurt en nous, il meurt une parcelle de notre être intime, et nous naissons à de nouveaux vœux, comme l’humanité à de nouvelles souffrances. Mais nous ne cesserons jamais de désirer ni de souffrir.
* * * * *
ELLE voudrait grimper sur chaque montagne qu’elle voit.
--Il y a si peu d’endroits sur la terre, me disait-elle aujourd’hui, qui ne soient pas foulés par les hommes, et qui aient conservé ainsi, pur de profanation, leur caractère primitif. Je compte parmi ceux-ci les sommets des montagnes--je ne veux pas précisément dire les Alpes suisses: il n’est pas du tout nécessaire de ne gravir guère qu’une montagne des Alpes. Les collines suffisent; elles sont toujours des îles de solitude; elles ont même plus à nous dire, parce que les rapports entre elles et nous sont moins troublés. Et l’on sent tout de suite la différence. Sur les cimes les plus élevées et les plus solitaires des montagnes, je puis respirer, plus librement respirer, là où d’autres se sentiraient perdus. Ce n’est donc pas pour suivre un traitement que je vais à la montagne. Vous, par contre, vous devez, peut-être de mauvais gré, supporter ce traitement. Et il y a chez moi quelque autre chose encore: le plaisir physique de grimper; je le tiens, sans doute, des chèvres dont j’aime tant à boire le lait. Je ne m’inquiète pas, comme les touristes, du nombre de mètres que je gravis; je veux seulement monter. Monter est plus attirant que tout faîte que l’on atteint. Pour moi, une cime n’est pas un but, mais un obstacle, comme dans la course à cheval.
Plus tard, elle ajouta:
--N’est-ce pas curieux? Quand je me trouve en Suisse, je n’ai aucun désir des montagnes, peut-être parce que tout le monde en éprouve. Alors, je préfère flâner dans les villes, à Genève surtout. Genève, c’est mon séjour de prédilection, parce que je m’y sens tout à fait perdue, au milieu des cosmopolites; cela donne l’illusion de la vraie condition des êtres.
* * * * *
Les merveilles du crépuscule commençaient à se déployer. Le ciel du couchant brasillait en un rouge infernal; les montagnes d’Albanie: une immensité de rêves vermeils; et le soir tombait comme un chant lointain et désolé sur l’abandon de la mer. Nous descendîmes sur la grève, pour participer à sa solitude. O l’éclat de perles en pure perte!--les longues pâleurs que personne ne voit!
--Voyez, me dit l’impératrice, en me désignant deux gros nuages blancs, qui s’étaient abattus là-haut sur le sommet d’une montagne et qui maintenant descendaient lentement vers la mer,--ces nuages sont comme nous; ils vont aussi à la mer, pour s’y reposer de leur existence. La mer est comme une mère, sur le sein de laquelle on oublie tout.
Pendant qu’elle parlait ainsi, les nuages s’abaissaient de plus en plus sur le miroir des eaux. Et le soir, cependant, les avait jonchés de roses.
* * * * *
O la pâle lune angoissée, qui s’attarde hésitante au-dessus de la crête des montagnes! Nous nous promenions par le péristyle, tandis que, devant chaque colonne, les Muses, le regard tourné vers le jardin, se dressaient, pâles et attentives, dans un demi-jour mourant, chacune d’elles exprimant par son geste cristallisé un côté particulier de l’universelle beauté. Nous parlions de choses qui n’avaient aucun rapport avec cela, mais nos paroles n’étaient, à ce que je crois, que des voiles dont nous affublions d’inestimables trésors.
Aujourd’hui j’ai lu à l’impératrice _Peer Gynt_, et d’abord le couplet de _Solweig_:
_Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,_ _Cher garçon, toujours loin,--_ _Quand viendras-tu?_ * * * _Je veux attendre, attendre,_ _Si long que ce soit encore._
Alors elle dit:
--Pourquoi l’attendre? Peut-être, n’était-il pas celui qu’elle devait aimer et pour qui elle était née. On se trompe si souvent dans ses jeunes années, et l’on veut faire soi-même sa destinée! Il se peut bien que le véritable élu l’attendait, lui aussi?...
LES PELOTONS
(roulant aux pieds de Peer Gynt).
_Nous sommes des pensées,_ _Tu devais nous penser..._
PEER GYNT
(il les repousse du pied).
_J’ai abandonné ma vie à une seule._
L’impératrice:
--On ne doit pas abandonner sa vie à personne, mais la vivre en tout et rouler avec tout.
FEUILLES SÈCHES
(que le vent emporte en tourbillon).
_Nous sommes un mot,_ _Tu devrais le dire:_ _Desséchées sans trêve, nous dûmes dépérir,_ _Nous ne sommes devenues ni couronnes_ _Ni protectrices de fruits..._
L’impératrice:
--Les feuilles sont quelque chose d’accessoire, des désirs morts oubliés et inaccomplis, tandis que les fruits sont le but direct de la création atteint. Homère a raison, quand il compare les hommes qui combattent autour des héros aux feuilles de la forêt. Ils ne sont là que pour végéter à côté des sublimes:
LES ÉPIS BRISÉS
_Nous sommes les travaux,_ _Tu devrais les exercer._ _C’en est fait de la force._ _Tu n’as pas voulu aimer._
L’impératrice dit:
--Plus magnifique que tout fait est l’inarrivé. L’inarrivé est l’état permanent de la vérité dans le paradis de la durée éternelle, tandis que le fait en est le bannissement dans l’instabilité... Et, pour ce qui concerne l’amour,--il a une amère ennemie, et c’est l’Ironie.
GOUTTES DE ROSÉE
(tombant des branches).
_Nous sommes les larmes,_ _Tu devais les pleurer._ _Nous pouvions réunir_ _La haine et le désir..._
--Cette fois encore, il a tort, dit l’impératrice; je le sais par expérience: on ne peut pleurer les vraies larmes, et celles que l’on pleure coulent toutes en vain.
* * * * *
ELLE se tenait près de la fontaine, et prêtait l’oreille à l’eau, qui murmurait, sans trêve ni fin. Le vent de la mer bruissait à travers les frémissants cyprès, qui gémissaient mélodieusement comme des harpes éoliennes--nostalgies sans souvenir. Au haut du ciel, les douces Pléiades vibraient; et elles montaient, rapides, à travers le nocturne éther,--et le temps s’écroulait, dans l’abîme, à jamais. Soudain elle dit:
--Savez-vous pourquoi j’aime tant à voyager incognito? Parce que je voudrais être comme la Terre et la Mer. Les noms que leur donnent les hommes ne valent que pour les hommes mêmes; elles n’en gardent pas moins leur anonymat, et là où elles sont le plus libres et le plus solitaires, là les hommes n’atteignent pas avec leurs nomenclatures.
* * * * *
Je pense à une sentence de Ruskin: _Les plus sublimes œuvres d’art représentent des hommes et des femmes au repos, des nuages et des montagnes dans l’apaisement, des hommes et des femmes noblement modelés, des montagnes et des nuages magnifiquement beaux._» Oh! quelle vérité dans ces mots! Ici, auprès d’ELLE, je saisis cette vérité tout entière. Tout est là devant moi, et _est, est, est_, parce que ce _fut_, parce que ce _sera_. Et, maintenant, je sais aussi ce qu’en elle je retrouve de ces montagnes, et de ces prés, et de ces arbres, et de ces nuages, ce qui fait d’elle une synthèse des physionomies particulières de ces êtres éternels: c’est le grand apaisement qui est en elle, et qui de ses lignes émane, comme en rayons sonores de suave harmonie.
* * * * *
Excursion à Lakonès.
Aujourd’hui, refait la splendide route de Paléocastrizza. Nous passâmes devant le couvent, puis gravîmes la côte escarpée qui derrière lui se dresse, et le domine. Là-haut, sur le versant de la roche que voilent des oliviers et des cyprès, nous aperçûmes le village de Lakonès, tel un collier de perles blanches. Derrière, des rochers montent encore, cachés sous des fleurs jaunes et lilas, mais les cimes sont nues et rondes et lisses comme de jeunes seins. Le village de Lakonès lui-même se compose de petites huttes misérables, badigeonnées à la chaux, qui pendent des rochers, en nids d’oiseaux, collés les uns aux autres. Sur les toits plats, des œillets et des géraniums mettent leur flamme fleurie, des femmes belles et mélancoliques sont accroupies devant les portes de leurs aériennes demeures; quelques porcs gras se chauffent au soleil, dans les ruelles, et des chiens se précipitent vers nous et aboient avec rage.