Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs

Part 11

Chapter 113,759 wordsPublic domain

--«Ils ne font pas de mal! arrière! ici! _Feu!_ _Amour!_ honte sur vous!»--et les chiens sont chassés dans les maisons par des femmes aux yeux languides et qui sourient avec bienveillance, femmes aux vêtements blancs, aux blancs mouchoirs de tête, aux cheveux artistement tressés en couronnes. Toutes tiennent une quenouille à la main, comme les suivantes de la reine Arété. Puis les hommes sortent à leur tour de leurs pressoirs à huile, et ôtent leurs chapeaux de paille ronds, reconnaissant l’impératrice; et tous, et toutes ils la poursuivent de brillants regards d’admiration et de leurs bénédictions:

--«Ora kali vasilissa! Aï sto kalo! (Bonjour à toi, ô Reine! Va au bonheur!)»

Et l’impératrice, courbant, avec une grâce de cygne, la tête, pour un salut, glisse devant eux et disparaît dans la claire obscurité de SES forêts.

* * * * *

Chaque fois que nous atteignons le but d’une de nos promenades,--et c’est généralement la crête des montagnes d’où l’on a vue sur les deux mers à la fois,--alors, c’est vraiment comme si elle faisait une entrée triomphale dans son royaume, comme si elle devenait, pour la première fois, _impératrice_ sur soi-même; alors c’est comme si elle portait, elle, chagrinée et funèbre en son deuil, des vêtements radieux. Elle devient la jeunesse et la vie même. Comme Mélusine dans sa silencieuse piscine sylvestre, loin des regards des profanes, elle manifeste sa forme véritable et vit sa propre vie...

* * * * *

Rencontré aujourd’hui, sur le chemin qui va du château à la baie de Benizze, un ingénieur italien, qui était chargé de quelques réparations à l’Achilleion et que l’impératrice connaissait déjà avant. Elle m’ordonna de l’aborder et de lui dire en italien qu’il avait bonne mine, qu’il avait engraissé, et que l’air du pays semblait lui faire du bien. Je demandai:

--Votre Majesté ne parle-t-Elle pas l’italien? Votre Majesté est pourtant la Reine de Venise.

--Ah! oui, par exemple, il y a longtemps de cela, répondit-elle, en riant amusée, avec un geste dans le vague. L’empereur s’exprime encore très bien en italien: c’est tout ce qui nous est resté de notre royaume,--plus qu’il ne nous en faut. Il a bien fallu que, moi aussi, j’apprisse la langue du _si_, mais je n’ai jamais pu me familiariser avec elle. D’ailleurs toute ma peine eût été en pure perte.

* * * * *

A la clarté de la lune mystique, nous avons, une fois encore, fait le pèlerinage du temple de Heine. Les oliviers au-dessus de nos têtes palpitaient, les étoiles s’effaçaient noyées dans des brumes de rêve. L’impératrice, pendant quelques instants, se tint muette devant le cher marbre lassé et nostalgique qui représente le poète,--et nous revînmes sans plus parler.

* * * * *

De la nuit tiède, déployée vaporeusement, tel un voile torpide, sur le feuillage des arbres et sur les buissons à nos pieds. Les Muses toutes scintillaient: sous la ruisselante clarté, on eût dit qu’elles bougeaient. Dans le lointain des jardins brillaient les nymphes blanches. La blanche lune, la lune enamourée se tenait, vibrante, au haut du ciel.

--Quel calme, Majesté! La lune ne peut en détourner ses yeux!

--Il ne faut pas parler, dit-elle, tout est si silencieux afin qu’_Endymion_ ne s’éveille point.

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ELLE est la plus esseulée de toutes les esseulées. Il ne faut pas prendre cela uniquement au sens symbolique. De temps à autre, et par certains intervalles périodiques, c’est une nécessité, pour elle presque une fonction vitale, de s’isoler même extérieurement. Elle a le presque douloureux désir d’être seule, et de rêver face à face avec les forces secrètes de son âme. Alors elle s’en va en des oasis de solitude, où personne n’a d’accès. Dès cinq heures du matin, elle parcourt les jardins du _château d’Achille_; tout dort, elle seule veille et vague par les limpides tranquillités qui l’entourent... Hier, je me suis levé au petit jour, et me suis rendu--sans trop savoir pourquoi--par l’_escalier des dieux_, sur la _terrasse d’Hermès_. Un blanchâtre reflet à l’est surgissait, derrière les croupes noires des montagnes, dont les bases immergeaient dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer (on la devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée) montaient les humides fraîcheurs matinales. Au ciel, presque toutes les étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et magnificence, flambait au zénith: Sirius, semblable plutôt à un petit soleil tout blanc, qui s’enflait en clarté et puis s’affaissait sur soi-même. Au-dessous de l’astre, se dressait, dans la palpitante et glaciale pénombre, la silhouette d’un grand cyprès noir, dont le faîte, sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait, légèrement se balançait... Soudain ELLE m’apparut, glissant comme une ombre furtive entre les colonnes du blanc palais. Je fus extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, et je voulus me retirer; mais elle s’approcha, rapide, pareille à un ange noir qui aurait à défendre un paradis, et me dit:

--Je suis toujours ici avant le lever du soleil, pour voir comme tout s’éveille. Il ne faudra jamais plus venir ici à cette heure; c’est le seul moment où je sois tout à fait seule.

Je m’éloignai en silence; j’étais effaré et comme perdu dans un rêve: c’était comme si j’avais vécu le conte de Mélusine.

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Aujourd’hui encore nous avons été sur l’_Aja-Kyriaki_.

--C’est ici seulement que je me plais tout à fait, dit l’impératrice. Ici je pourrais même renier mon principe et rester attachée pour toujours à cette motte de terre.--La mer, aujourd’hui, est comme un lac, dit-elle au bout d’un instant, et elle sourit. Je me sens si bien chez moi ici que je ne puis m’empêcher de penser au lac de Starnberg et à Possenhofen.

Je me dis: «Voilà qu’un souvenir d’enfance a fait sourire son âme.» Il était poignant de penser que celle qui habitait maintenant les sombres halles de la compréhension, là où la créature humaine, à vrai dire, est à sa fin, avait été, elle aussi, jadis, une enfant, et avait joué avec ses sœurs sur la chère rive verdoyante de ce lac qui exerçait sur elle et sur toute sa race une tragique fascination. «En vérité elle n’a jamais cessé d’être ce qu’elle était, pensai-je à part moi; de son lac elle a, de même que ses sœurs, reçu ce pressentiment de périr noyée. Puis, avec les années, de ce lac, pour elle, la mer s’est déployée.»

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Nouvelle promenade sur la grève.

ELLE dit:

--La mer est mon confesseur, auquel je dois recourir tous les jours. Elle me rend la jeunesse, parce qu’elle enlève de moi tout ce qui est étranger et me donne ses pensées--seule jeunesse immortelle. La mer elle-même ne peut mourir, et c’est pourquoi elle rajeunit tout autour d’elle. D’elle me vient toute sagesse. A Gödöllö aussi il y a un arbre qui est le meilleur ami que j’aie dans ce monde. Chaque fois que j’arrive là-bas, et avant de repartir, je vais le trouver, et nous nous regardons quelques minutes en silence: il est le confident de ma vie; il sait tout ce qui est en moi, et tout ce qui arrive dans l’intervalle de mes visites, tandis que nous sommes séparés; et il ne le dira à personne.

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Voyez,--dit l’impératrice au bout d’un instant, avec un geste harmonieux vers l’horizon des petites îles bienheureuses qui nageaient sur des eaux dorées:--où une île creuse son sein en baie, là toutes les tristesses du monde s’abîment délicieusement.

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Aujourd’hui, nous sommes restés longtemps à contempler la bruyante mer de tempête, magnifique et mystérieuse, et nous nous sommes tus tout le temps, assis sur la grève, tandis que la mer, seule, s’écriait; elle clamait, éperdue, pour nous, taciturnes. Et nous savions que notre silence, que notre repos exprimaient cette même chose qui faisait rugir la mer, si effroyablement.

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Plus je reste auprès d’elle, plus se fait forte en moi la pensée que son existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons, pendant des heures, sur la grève homérique, elle glissant, le long du clair rivage de la vie, telle une ombre ayant pris corps, et que les vagues éternelles nous assaillent de leurs clameurs, alors j’ai le sentiment qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie, ou dans l’une et l’autre à la fois. Elle-même, dans la solennelle allocution que la mer tient aux sables, ne distingue jamais qu’une seule chose: c’est-à-dire que des forces et des puissances plus impérissables que celles que nous connaissons sur cette île de la vie nous revendiquent pour elles.

--La mer veut me posséder toujours; elle sait que je lui appartiens, me dit-elle presque chaque fois que nous allons à la mer.

Aussi, je ne puis m’imaginer non plus, qu’elle puisse sortir de la vie de la façon commune, puisqu’elle ne relève pas de la vie réelle et vulgaire. L’atmosphère où elle vit est autre que celle où nous respirons. De notre point de vue, sa vie est vraiment un non-vivre: l’on pourrait dire qu’elle se trouve, en tant même que créature vivante, dans un état qui exclut la vie. Ce mystère qui l’environne, qui fait d’elle une énigme pour les gens, est pour elle une source d’évidences; et elle s’y enveloppe, elle s’en revêt d’une gaîne ou d’une armure, pour préserver son essence psychique de toute volatilisation et de tout préjudice par les rapports extérieurs avec les hommes.

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Nous passâmes devant une pente de roche granitique aux couleurs de scorie très éclatantes, qui se dressait, telle une ogresse pétrifiée, au-dessus de la plaine boisée. En quelles courbes de délicieuse mollesse la beauté infléchissait cette pierre rigide et ardente! Longuement épandues, les boucles dorées d’un genêt, jaune fulgurant, couvraient la tête du roc, tandis que de larges veines bleues couraient, enchevêtrées, sur son front rouge de sanguine. L’impératrice dit:

--Voyez les pensées du rocher; même en leur raideur, elles lui prêtent de la beauté; car elles sont le rocher lui-même, et non pas quelque chose d’étranger à lui.

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Dans le calme frais du soir, nous traversâmes la forêt, puis nous gravîmes une pente rocheuse, que tapissaient des buissons de lentisques et de thym en fleurs. Les âpres parfums de la solitude planaient lentement sur ce coteau, dont aucun bruit ne troublait la désolation. Des lézards glissaient sur les petits sentiers qui s’ouvraient entre les broussailles, et des oiseaux, aussi, sautillaient dans ces dédales de tristesse ou voletaient d’une branchette à l’autre, d’une pierre à l’autre, sans gazouiller. Quelque chose d’accablant se posait sur la poitrine, et l’impératrice dit:

--Quelque âme souffre en cet instant.

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--Nos sentiments intimes, dit dernièrement l’impératrice, sont plus précieux que tous les titres et toutes les dignités, guenilles bariolées dont on s’affuble et par lesquelles on croit cacher des nudités. Notre nature, nullement, n’en est changée. Ce qui a de la valeur en nous, nous l’apportons dans la vie de nos antérieures existences spirituelles. Mais les gens ne veulent pas comprendre, sans quoi chacun se lèverait et s’encourrait, sans se préoccuper de qui que ce soit, sans regarder même derrière soi.

C’est curieux, fit-elle après un temps: où les hommes parviennent, tout, fatalement, est dévasté. Les hommes font toujours du tort aux choses; là seulement où les choses existent pour soi, elles conservent leur éternelle beauté. C’est pourquoi je ne fais pas montrer aux gens mon château. Au bout de quelques mois, il n’en resterait pas une pierre debout; ils écrivent partout leur nom, comme pour imprimer sur les pierres mêmes le sceau de leur néant, pour les entraîner dans leur propre ruine. Voyez, il n’y a de ruines que là où il y eut des villes; dans les villes, les arbres aussi s’étiolent. Mais les cimes des montagnes sont comme Dieu les a créées.

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Nous parlâmes aujourd’hui des systèmes philosophiques modernes, surtout de Nietzsche, dont ELLE n’avait rien lu, ni même jamais entendu parler. Elle dit:

--Nous sommes une dérisoire parcelle de ce monde, pourquoi voulons-nous tout savoir et nous creusons-nous la tête? Croyez-vous que les oliviers se demandent pourquoi les coquelicots sont rouges ou pourquoi les nuages resplendissent le soir? Ces rochers ne se font aucune idée non plus de la météorologie. Toutes ces choses vivent à une profondeur où il n’y a plus de secrets,--parce qu’elles vivent les unes avec les autres et les unes dans les autres; nous seuls, nous sommes placés en dehors du monde; nous avons rompu tous les ponts et tous les liens. Le vrai _superhomme_ serait celui qui oublierait qu’il est un homme. Notre esprit et notre raison devraient nous rendre ce sens du monde que les autres êtres, en leur inconscience, possèdent.

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ELLE est l’esseulée de toutes les esseulées; car elle s’appartient tout entière.

--Les gens ne savent pas comment s’y prendre avec moi, disait-elle hier, parce que je ne me conforme à aucune de leurs traditions ni de leurs idées depuis longtemps consacrées. Ils ne veulent pas que l’on bouleverse leurs tiroirs. Ainsi je m’appartiens tout entière. Dans mes promenades, je suis peu exposée au péril de rencontrer des hommes civilisés; car ils ne me suivent pas dans les déserts; ils ont bien mieux à faire! Alors, ce sont mes longues solitudes qui me font reconnaître que l’on sent surtout la lourdeur de son existence quand on est en contact avec les hommes. La mer et les arbres enlèvent de nous tout ce qui est terrestre. Nous devenons nous-mêmes un des êtres sans nombre. Par contre, tout commerce avec la société humaine nous fait dévier dans cette ascension, aiguise la sensation de notre individualité, ce qui fait toujours, et par-dessus tout, souffrir. Mais il y a des hommes qui me sont aussi agréables que les arbres ou la mer, parce qu’ils sont comme les arbres et comme la mer. Ce sont les pêcheurs, les paysans et les fous de village, gens qui se meuvent peu parmi la foule des hommes et commercent beaucoup avec les choses pérennelles. Ils me donnent plus que je ne pourrais, certes, jamais leur donner comme impératrice. C’est pourquoi je les quitte toujours avec une grande gratitude: ils me délivrent de quelque chose d’étranger et d’angoissant, qui s’accroche à moi et m’oppresse.

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Benizze, dimanche 27 mars.

Aujourd’hui, de bonne heure, nous avons traversé le village. Cela sentait les jeunes herbes et les violettes--d’innombrables violettes. La mer reposait sereine en une très indicible joie de dimanche, lumineuse et extatique. La vieille petite église, au gris clocher vénitien, était ouverte, et remplie de dévots accourus à la grand’-messe, qui débordaient jusque dans la rue. Les femmes toutes endimanchées, aux mouchoirs de tête blancs comme la neige, avec des rubans neufs, rouge de feu, entrelacés dans les couronnes de cheveux, et, aux oreilles, de longs pendants en or; les hommes avec des chemises fraîchement lavées, des culottes bleues, et d’homériques cnémides de laine blanche.

De la porte de l’église, béante et ténébreuse, une bleuâtre fumée d’encens s’épanchait en lourdes vagues de parfum sombre que le souffle du printemps portait lentement vers la campagne et, par-dessus la mer, au large: double haleine, enivrante, de deux mondes différents dont la réunion symbolisait la vie profonde.

Et puis, clairement, jusqu’à nous, retentirent les chants de la liturgie grecque, se traînant en une paresse désolée, l’on eût dit des ombres, sur ce clair paysage. Ces sons, spontanément, surgissaient de l’obscurité, gravissaient à pas lents et lassés une hauteur, s’attardaient quelques secondes sur le faîte, irrésolus ou appelant à l’aide, puis s’affaissaient, étouffés en larmes intérieures. Ou bien ils arrivaient en une vague unique, qui ensevelissait tout, en germe. Soudain une voix, cri aigu de détresse, hors de cet antre de ténèbres et de lassitude, jaillit, s’envola vers le ciel, avec la véhémence d’une lumineuse fusée, erra telle une étoile filante dans les verts espaces du ciel, y resta suspendue et s’éteignit. Et puis le chant se répéta avec une monotonie qui était aussi accablante que l’incessant et unissonnant ondoiement des vagues. C’était comme des pleurs qui ne pourraient pas être pleurés, parce qu’une puissance, du dehors, les refoulerait, comme si le printemps, de ses blanches mains odorantes, eût fermé la sombre bouche chantante de cette église. Mais quand ces mains de la vie et de la jeunesse sans force retombaient, alors, les sons comprimés, de nouveau, en gerbes enflammées jaillissaient, et (jet d’eau qui s’épanouit dans les airs adorateurs) ils s’ouvraient en clairs calices, et s’effeuillaient sous un vent d’extases désespérées, et dégouttaient sur le sol, sonore pluie de larmes en pierreries.

Quand nous approchâmes de l’église, un vieil homme en sortit, devant qui tous les assistants s’écartèrent, comme pour lui faire place: il tenait de ses deux tremblantes mains un petit cierge de cire jaune, allumé, et regardait fixement devant soi, souriant, comme transfiguré. La petite flamme faisait, au soleil, l’effet d’une tache sombre, mais la face du vieillard, sa tête blanche étaient comme auréolée d’un rayonnement, qui apparemment ne venait pas du cierge. Tous les gens regardaient vers lui, et plusieurs femmes et enfants s’inclinèrent pour lui baiser les mains au passage. Cela frappa l’impératrice. Elle me dit de demander quel était cet homme. Je m’adressai à une grosse paysanne, avec de lourds anneaux d’or aux oreilles, qui se tenait là, les mains sur le ventre, et parlait à voix basse avec une voisine.

--C’est le vieux Spyros Aulonitis, me répondit-elle, c’est sa façon à lui, mais il est un saint homme. Il a vu le Seigneur, lui, face à face. Dix jours durant, il fut mort, et il était encore dans sa bière, quand sa belle-fille entra dans les douleurs; et elle mit au monde un enfant bien portant, lourd et gras comme un petit agneau. Et tout à coup le mort a ouvert les yeux, et il a sauté en bas du cercueil et, aussitôt, l’enfant est mort. Maintenant, il ne parle jamais à personne, ajouta la bavarde paysanne, mais il va et vient tranquillement, et il rit, sans cesse, comme s’il vous voyait le ciel; et il garde toujours près de lui, nuit et jour, ce petit cierge allumé. Ce n’est qu’à sa belle-fille qu’il parle quelquefois; quand elle se tourmente trop, il lui dit: «Laisse donc, laisse donc, tout cela n’y est pour rien, autant en emporte le vent.» Parce que, vous savez, il lui est aussi attaché que si elle était sa mère. Voyez, la voilà, sa belle-fille.

Et elle me montra une jeune femme très pâle, avec des cheveux tressés en couronne, qui enveloppaient son front comme une ombre de maléfice.

--Voilà la belle-fille du vieux Spyros.

L’impératrice, cependant, s’était approchée et avait prêté l’oreille. Les gens la reconnurent et s’assemblèrent autour d’elle. L’impératrice avait sans doute l’intention d’adresser la parole à la femme pâle, mais la présence de tant de personnes l’effraya et l’en détourna. Cependant l’église se vidait. Un gamin nu-pieds traversa lestement la foule, et se pendit de tout son poids à la corde de la cloche. Et la voix de la cloche jaillit et coula comme de l’argent fluide, glissa par bonds à travers les rayons de paisible lumière, comme ces cailloux blancs que les enfants jettent sur le miroir des eaux, s’enfla et se fondit en un bruit d’air qu’on aspire, ondoya en un flux et un reflux, vacilla dans l’éther, et remplit tout d’un flot déchaîné en allégresse liquide et cristalline. Oh! ces frénétiques épousailles de la lumière, des sons cet des haleines des fleurs--harmonies intérieures qui, pour nos sens, sont presque perdues, mais qui, peut-être, font frissonner les cyprès jusque dans leurs racines!...

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Aujourd’hui encore, passé devant le temple de Heine. Toujours son aspect est émouvant: en l’éternité de l’ambiant, c’est le monument de la fragilité, qui, elle aussi, est éternelle. Je demandai à l’impératrice quel poème de Heine elle préférait. Elle dit:

--Tous je les adore; car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même. L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine, mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la tristesse dont les choses de cette Terre l’emplissaient.

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Aujourd’hui, ELLE n’était pas elle-même.

Elle ne cessait de rougir et de pâlir, sans cause extérieure apparente, et se donnait une peine visible pour parler de choses banales. Durant la leçon, elle avait lu et relu, maintes fois, une lettre, et paraissait tout à fait absente.

Je n’ai pas besoin de la regarder, pour savoir que les harmonies qui tissent les fibres de son être ont souffert quelque perturbation; toujours, et immédiatement, je ressens les frémissements qui courent sur l’onde stagnante, troublée, de son âme, comme si les derniers cercles vibrants qui s’en écartent venaient expirer dans mon propre cœur. Que le plus léger souffle de ce que les gens nomment la _vie_ atteigne les flots d’intarissable chagrin qui croupissent en elle et sous lesquels son âme est engourdie, et une onde de sang rouge lui monte du cœur aux tempes, jusqu’aux racines de ses cheveux, et voile son visage de la poupre de son intime royauté, comme pour la protéger de toute insulte du dehors. Et toujours il y a des choses qui doivent pénétrer ces flots de tristesse pour aller éveiller son âme. Et chaque fois, son âme réveillée monte à la surface, baignée en des vagues douloureuses. Combien de fois ai-je vu, sous les traits à jamais fermés de l’archaïque beauté terrestre que lui accorda Artémis, la déesse de la nuit silencieuse, transparaître cette effigie intérieure, semblable à la pétrifiante apparition d’une tête de Gorgone. Toutes ces indicibles visions se condensent en moi en mélodies sans fin, qui ne se reprennent à résonner de leurs profondeurs que lorsque se sont écartées les ombres sinistres et les discordants bruits de la vie.

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Aujourd’hui il s’est passé quelque chose d’intéressant.

Par les doux coteaux adolescents qui, de l’Achilléion, s’égrènent jusqu’à la baie de _Kanoni_, nous descendîmes sur la grève. L’impératrice souhaita que le passeur qui se charge habituellement de la traversée à _l’île de la souris_, «_l’île de la Mort_» de Böcklin, et qui, justement, revenait au rivage, nous transportât sur sa barque à _Kanoni_. Je lui demandai ce qu’il voulait pour cela (une habitude à moi qui a toute l’approbation de l’impératrice). Il exigea deux _tallira_ (pièces de cent sous); il avait reconnu l’impératrice que tout enfant de Corfou montre du doigt: «La Reine! La Reine!»

Je lui dis que c’était trop, que nous lui donnerions une pièce seulement. Mais il fut inébranlable et finit par me couvrir d’injures: «Tu es un chiche! un malveillant! La Reine donne leur pain aux pauvres gens, mais toi, tu veux garder son argent dans ta poche!» L’impératrice se mit à rire et dit:

--Laissez, nous irons à pied par la côte.

En route nous rencontrâmes un enfant de pêcheurs qui s’offrit à nous mener par un sentier sec. Quand nous fûmes arrivés, l’impératrice m’ordonna de gratifier le petit garçon d’une pièce d’or.

--S’il s’était agi de surmonter un plus grand obstacle, j’aurai donné dix fois plus, dit-elle avec le sourire satisfait d’un intérieur triomphe.

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