Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs

Part 12

Chapter 123,698 wordsPublic domain

On dit que les souverains ne connaissent pas la valeur de l’argent; je crois qu’ELLE a donné à l’argent le seul cours qu’il doive avoir: il dépend de l’intensité de son désir.

--On devrait payer toutes choses d’après la valeur qu’elles ont pour nous. Il n’y a rien d’absolu dans notre ambiant. Pour un livre que je désirerais ou pour une fleur, haut perchée sur une haie, je dépenserais plus que pour un palais.

* * * * *

Sur la terrasse d’Hermès.

Ce soir, c’étaient des pensées d’or et de pourpre qui s’agitaient derrière le marbre de son front, et ELLE ne les dévoila point. Mais de sa chevelure ombreuse, un rayonnement émanait, et je transportai cette chevelure au ciel de mon âme, de même que celle de la reine Bérénice, que de doux astres palpitants tiennent visiblement attachée au ciel étoilé.

--Le parfum des prairies monte jusqu’ici, me dit l’impératrice, sur la _terrasse d’Hermès_: nous ne pouvons plus lire... Cette haleine des fleurs se pose, d’un poids étrangement lourd, sur l’esprit; et elle le remplace complètement. Dès lors nous ne pouvons plus penser, peut-être parce que nous nous rapprochons de la nature. Aussi il faut se taire comme les fleurs. Car une grande part de la beauté et de la substance de ces choses éternelles est de se taire.

Elle dit, et la musique de sa voix chanta les chansons mystérieuses de l’âme.

* * * * *

Les paysans remuaient, autour des oliviers, la terre, qui, sous leur pioche, s’émiettait en grosses boules... Quelques chèvres blanches tiraient sur les jeunes pousses d’un cognassier, dont les rameaux pendaient très bas hors d’une haie... Plus loin, au milieu de la route, deux chiens, couchés dans la poussière, dormaient au soleil, et nous observaient d’un œil clignotant. Une vieille femme, la robe retroussée et un petit couteau dans sa main, se courbait sur un talus, cherchant des chicorées ou des simples... Des essaims de mouches et de moustiques, emportés dans une ivresse soudaine et effrénée, dansaient au-dessus de la route blanche, jusqu’au loin... Puis venait un mur, derrière lequel un noir cyprès se dressait comme un cierge funèbre; et il était enlacé par un vieux lierre, qui fleurissait en minuscules étoiles jaunâtres, parmi lesquelles des baies noires, en grappes, pendaient; derrière le mur, se faisait entendre le grincement et le cliquetis de ferraille d’une noria, que tournait un vieux cheval aux yeux bandés... Un ruisseau coulait sans bruit devant nous, vers les champs; à chaque tournant, il s’arrêtait comme pour regarder en arrière, tandis que les petites fleurs de la rive, lui faisaient signe de la tête; de bleues libellules tournoyaient, silencieuses et passionnées, par dessus le limpide miroir, et des cousins à longues pattes glissaient, en patinant, au fil de l’eau... Une chapelle abandonnée se trouvait là, blanchie à la chaux, avec, dans une niche, au-dessus de la porte, une icône de saint aux vêtements bleus et rouges et à l’auréole d’or; une paroi de la chapelle était dans le soleil, l’autre dans l’ombre; ici, sur une pierre assis, un vieillard dormait; au-dessus de sa tête, un lézard descendait le long du mur, le cou tendu, épiant autour de lui...

--Que toutes ces choses simples sont exquises de tristesse et de mystère, dis-je à l’impératrice.

--Toutes, sans en avoir conscience, mais sûrement, marchent vers un but, répondit-elle. Nous nous flattons de reconnaître, à nous seuls, par la raison, notre but, tandis que jamais nous ne pourrons l’atteindre autrement qu’en commun avec les autres êtres--tous ensemble. Nous devrions, d’abord, être tels que ces lézards ou ces immémoriaux cyprès sans sommeil; alors, seulement, nous arriverions à connaître les mystères qui sont dans le monde. Notre but est en même temps le chemin vers le but, tandis que nous cherchons ce but au delà, et plus loin, et que nous le dépassons sans y prendre garde. Voyez, on me tient pour égoïste, et je n’ai vraiment pas le temps de penser à moi.

* * * * *

Oliviers, oliviers! arbres sacrés à la Beauté et à la Lumière, qui prêtez l’oreille au souffle de la mer! Est-il possible que les dryades en vous plus ne tressaillent? Autour de nous vous respirez comme des êtres vivants ensorcelés! S’il n’en était ainsi, ondoieraient-elles à la brise si soyeuses, exhaleraient-elles un tel arome, vos feuilles brillantes, douces boucles échevelées, et le soleil répandrait-il sur vous tout son or, à profusion?...

La mer était lisse et lumineuse comme un miroir. L’impératrice se tenait sur un bloc de rocher qui s’avançait dans la mer. Sa forme, à elle, et aussi le grand olivier superbe qui, du talus de la rive, se penchait de tout son corps vers les vagues diaphanes, se reflétaient dans les eaux.

--Voyez, dit l’impératrice, comme les feuilles vivent dans les vagues et les vagues dans les feuilles! Comme en le ravissement d’une union, comme si elles avaient secoué la matière qui leur impose la torture de la séparation, et avaient trouvé leur véritable état en la fusion des essences de leur moi! Ainsi l’on pourrait attendre tranquillement la souffrance et la mort, car ce serait une fluide pénétration d’éléments sympathiques--sans aucune lutte.

--J’aperçois aussi l’image de Votre Majesté.

--Vous savez, répondit-elle gaiement, tous les miroirs sont patients. Cependant, ajouta-t-elle en redevenant triste, ce qui est donné aux arbres m’est refusé, me fut ravi.

--Avez-vous jamais vu un mort? demanda l’impératrice au bout d’un instant. Sur tous les visages des morts vous trouverez le chagrin avec le mépris: c’est le mépris de la victoire sur la vie, sur cette vie qui a fait si mal.

Je me penchai du haut de l’écueil. Une ivresse me prit, émanée, peut-être, des pénétrantes exhalaisons de la mer et du souffle odorant des oliviers. Soudain des murmures et des rires sans nombre s’élevèrent dans le feuillage. Les vagues s’assombrirent, et du miroir de leurs yeux s’effacèrent les claires et vivantes visions. Et puis, il y eut un doux gonflement de seins, et une longue bande de blanche écume, floraison éperdue, vint battre les galets de la grève. Cependant l’impératrice se tenait, toujours, debout sur l’écueil et contemplait les vagues troubles qui avaient perdu tout leur tendre éclat. Quant à moi, ce m’était comme si, saisi de la même passion que les vagues, je devais serrer sur ma poitrine le tronc de l’olivier incliné au-dessus de moi, le serrer jusqu’à ce que je sentisse, sous l’écorce noire et dure, la vie cachée s’essorer. Ah! toujours je porterai en moi le désolé regret de ces heures exaltées que je consume irréparablement.

Puis nous rentrâmes dans le bois des oliviers divinisés où les dryades assoupies, sous leurs argentines chevelures, nous baignèrent de leur haleine. Des femmes en longue file, aux vêtements blancs et aux blancs voiles flottants, portant sur la tête des corbeilles et des amphores, avançaient lentement entre les troncs sombres des arbres vers le lointain embrumé d’or: mystères éleusiniens sur des routes sacrées!

* * * * *

Un troupeau de blancs moutons paissait sur une lande bleue. Paisible, la lande reposait; paisiblement, les moutons paissaient, enfouis dans la lande, comme en une contemplation et une pénétration mutuelles.

--Si nous étions des moutons, vivre en troupeau serait la vérité, dit l’impératrice, reprenant une ancienne conversation de Schœnbrunn. Mais nous sommes malheureusement fort éloignés de ce bienheureux état. C’est pourquoi nos lois de troupeau ne sont qu’utopies. Les moutons vivent selon leur nature dans les pâturages. Quand on les pousse sur la grand’route poussièreuse, ils éprouvent épouvante et désespoir, comme à la vue d’un abîme. Mais nous, nous cheminons perpétuellement sur cette route-là, hostile à notre nature; pis encore, nous nous trouvons dans une cage de douleur et de misère que nos propres exigences et celles des autres envers nous, en tant que créatures humaines, nous ont forgée. Nous devons, d’abord, être libres et solitaires pour devenir ce que les moutons sont déjà, dès longtemps et pour toujours.

* * * * *

Aujourd’hui j’ai vu, de nouveau, SA forme se refléter dans la mer immobile. Comme cette image m’a paru compréhensible dans cet élément d’éternité! La fluidité de ses lignes sur les flots, ses ténèbres absorbées par l’onde claire dont la lumière tarit elle-même en sa propre profondeur! Et ainsi se ranima en moi une idée que j’avais eue récemment, lorsqu’elle se tenait près de la fontaine et prêtait l’oreille au murmure de l’eau, et que ce murmure de l’eau devenait plus haut et plus plaintif que jamais, de sorte que j’attribuai cela à son voisinage. Je pensai alors à part moi: «Elle est la reine des eaux vives.» Et maintenant je me dis: «Elle est encore plus; elle est la reine de la mer.»

* * * * *

De jeunes figuiers pullulaient sur un vieux mur. Des cyprès tristement regardaient sur la mer lointaine. (Ah, moins tristes sont les cyprès des tombeaux!) Les lumineuses petites îles autour de Corfou gisaient en scintillantes pierres précieuses dans la buée du soleil, sur le bleu infini de la mer; et si musicale était la sensation que leur vue évoquait, que l’on eût pu croire qu’elles chantaient dans le lointain. Comme si elle avait deviné mes pensées, l’impératrice dit:

--N’est-ce pas, elles nous leurrent, et nous leurrent encore, ces magiciennes, comme les Sirènes Ulysse!

Des voiles se voyaient sur la mer, quelques-unes pareilles à de blancs oiseaux qui, les ailes étendues, se seraient abattus sur les flots, et glisseraient par-dessus, comme en rêve, d’autres rouges ou noires, âmes en deuil et en flammes. Alors je récitai une strophe d’un poème:

_Une voile rouge passe sur la mer,_ _Une voile rouge flotte sur la vespérale mer,_ _Sur les lames qui mollement se balancent..._ _Le bateau! Le bateau!_ _Comme sa voile de désir se gonfle..._ _Que d’une aile fugitive il s’envole..._ _Ah! que le voilà loin, loin--_ _Et jamais il ne reviendra..._ _Il emporte d’ici_ _Les sourires innombrables du royal soleil_ _Et tout ce qui jamais fut..._

Quand nous détournâmes nos regards de la mer, l’immense quiétude de la campagne nous enveloppa.

* * * * *

Les grenouilles coassent dans les marais, avant même que le soir ne soit venu. Elles coassent de façon tout à fait aristophanesque, quand on les écoute de près:

Kōăx, kōăx! Brĕkĕkĕkēx!

Mais le coassement de chacune d’elles flue en celui de toutes les autres. Ainsi se forme une fluide nappe de sons, comme si l’humide marais s’élevait au-dessus de soi-même et devenait perceptible à l’oreille. Et la voix du marais crépusculaire domine tout...

Quand les grenouilles se taisent, la lourde respiration de la mer s’enfle et monte.

--Tout se plaint, se plaint, dans l’univers, dit l’impératrice. Seuls les hommes rient sans jamais faire trêve.

Nous poursuivîmes notre promenade sous la grande plainte des grenouilles; elle n’avait pour nous rien d’effrayant, mais était plutôt comme une douce délivrance.

--Tous ces êtres, dit l’impératrice, qui ne s’écartent pas des éléments éternels de la vie, savent que la tristesse parfait l’existence dans ses plus profondes manifestations. Mais nous, nous en sommes sans cesse détournés. Nous sommes comme repoussés d’un paradis, à cause de nos futilités.

Puis nous descendîmes sur la grève, où les lames les plus proches écumaient faiblement. Nous cheminions, mélancoliquement, comme hier, comme chaque jour, au bord de ce grand isolement de la mer, que ne consolait pas même le rêve d’une voile. La berge était parsemée de fleurs de coquelicots dont les pétales s’étaient déjà fermés pour le sommeil, et qui, dans la confuse pâleur de ce crépuscule désolé, s’obscurcissaient mystérieusement.

--Quand on pense, dit l’impératrice, que, dans cent ans, il n’y aura plus une seule créature humaine de notre temps, plus une seule--et, probablement plus un trône de roi non plus--et tout ce qui nous paraît, maintenant, nécessaire et durable et grand aura seulement été afin de n’être plus en ce temps-là,--tandis que ces coquelicots seront toujours ici, que ces mêmes vagues bruiront toujours et si seules!... Nous nous écartons de notre éternité, parce que chacun de nous veut être ici pour lui seul, veut enfouir l’autre et se flatte d’incarner à lui seul le monde, tandis que nous ne sommes rien de plus qu’une fleur de pavot ou une vague. Nous ne sommes éternels que dans la masse, où ni la mort ni la naissance de l’individu ne marquent.

* * * * *

La lune avait surgi: le disque, qui avait tué Hyacinthe, roulait lentement de derrière les noires montagnes. De sombres taches de sang s’apercevaient sur sa surface brillante. Ou bien n’était-ce pas une face de mort? Un feu bleuâtre s’exhalait hors de son contour d’or, et toutes les choses qu’il éclairait s’engourdissaient comme dans une vapeur opiacée, tandis qu’encore, au couchant, une chère réminiscence rose expirait.

De grosses étoiles flamboyaient, les unes loin des autres: de doux yeux d’étoiles, bleus et verts, de loin se regardaient. Les grillons se lamentaient en hautes et inextinguibles plaintes.

Quelle nuit exquise, pleine des transparences d’un imaginaire monde cristallin!

L’impératrice dit:

--Alors, il vous semble, à vous aussi, que la terre soit déjà morte, et que nous y soyons les dernières créatures humaines, dans une solitude de verre, contemplant avec des yeux de verre les paysages de la lune, morte elle-même la première? Nous roulons sur un cadavre, accompagnés d’un autre cadavre à travers l’éther. Les étoiles aussi ne sont toutes que de lointains cadavres étincelants.

* * * * *

Benizze.

Aujourd’hui encore nous avons vu le vieux Spyros, hors du village. Il allait, courbé, avec son petit cierge, mais le vent avait éteint le cierge, et, maintenant, il le serrait fiévreusement dans sa main, et son visage était comme plongé dans l’ombre. Et tout au bout du village, devant la porte d’une maison qu’entouraient des haies de cactées fantastiques aux fruits en forme de chenilles, rouges et jaunes, et qu’un grand cyprès noir surveillait, se tenait, adossée, la belle-fille de Spyros, mais plus pâle encore que lorsque nous l’avions vue la dernière fois: elle suivait le vieux d’un regard si sombre que ses yeux paraissaient éteints; et elle remarqua sans doute qu’il y avait chez lui quelque chose qui clochait, car elle rentra dans la maison et en sortit bientôt avec un tison allumé, avec lequel elle se mit à courir après le vieillard. L’impératrice s’arrêta pour la regarder qui rallumait le cierge éteint. Puis le vieux continua son chemin, en souriant, et sa tête blanche était nimbée d’une lueur. La jeune femme, cependant, revint à pas lents et las, et sur son front s’étaient assemblées d’encore plus épaisses ombres.

* * * * *

Villa Capo d’Istria.

Erré, pendant des heures, le long de la grève, à travers un bois d’orangers. La mer se couvrait d’écume et de soleil: elle hurlait à tue-tête et sans reprendre haleine. Ainsi elle étouffait non seulement tous les bruits, mais encore nos sentiments et nos pensées; son incessant mugissement supprimait même le sentiment de l’existence corporelle; l’on ne vivait plus qu’en lui. L’impératrice dit:

--Ce grand bruissement de la mer est la vraie atmosphère vitale de notre âme: alors, seulement, elle commence à chanter.

A la villa Capo d’Istria,--le vieux domaine patrimonial du fameux comte Capo d’Istria, qui fut le premier régent de la Grèce,--l’intendant avec sa jeune fille sortirent de la vieille maison de campagne, de style vénitien, tout effritée, pour venir à notre rencontre. Un magnolia géant, couvert de calices fleuris, lilas pâle, qui embaumaient violemment, ombrageait la cour. Deux cyprès faisaient la garde devant une fenêtre dont les volets de bois, peints en vert, mais très délabrés, étaient clos. Le jardin était inculte, plein des mélancolies confuses des plantes qui poussent à tort et à travers dans la solitude après avoir été habituées à ce que l’on prît soin d’elles. La maison, dans sa plus grande partie inhabitée, la cour, pavée de cailloux en mosaïque, sonore de silence et délicieusement parfumée, le jardin délaissé, de tout cela s’épandait la plus indicible volupté de l’abandon.

L’impératrice interrogea la jeune fille:

--Habitez-vous ici depuis longtemps? C’est très beau chez vous.

L’enfant répondit:

--Certainement, madame, seulement l’on est par trop seul.

--N’allez-vous pas en ville?

--Je voudrais bien, mais le père n’y va pas souvent, et, quand il y va, il a toujours beaucoup à faire. Les maîtres viennent une fois tous les dix ans, et l’on reste tout le temps seul avec les arbres. N’étaient les rossignols, il faudrait mourir d’isolement.

L’impératrice dit:

--Ah, les rossignols! Ils vous tiennent compagnie?

--Si fait, madame! ils viennent le soir et chantent toute la nuit; il y en a deux, l’un sur le cyprès et l’autre sur le magnolia. Ils chantent si fort que l’on n’entend pas la mer. Au commencement, il n’y avait pas moyen de fermer l’œil; maintenant, je ne pourrais pas m’endormir s’ils ne chantaient pas!

Mais l’impératrice dit avec, sur ses traits, une expression de douloureux ravissement:

--C’est dommage que les rossignols ne viennent pas aussi dans mon jardin, à l’_Achilléion_.

Alors les écailles tombèrent des yeux de la jeune fille; elle ouvrit la bouche toute grande.

--Vous êtes la Reine, murmura-t-elle d’une voix expirante!

Et son père, qui se tenait tout près, écarquillait les yeux. L’enfant s’échappa en courant, et, d’un oranger qui, bien que lourd de fruits d’or, refleurissait déjà, elle coupa un rameau chargé d’oranges et de fleurs. L’intendant nous apporta un couteau pour peler les oranges. L’impératrice pela elle-même la sienne de ses doigts--une orange de pourpre, dont le jus dégouttait comme du sang le long des blancs doigts, à terre.

Elle dit à la jeune fille:

--Je n’ai encore jamais goûté d’oranges si douces, elles sont comme du miel. J’enverrai ici pour qu’on m’en rapporte quelques-unes, si vous voulez m’en donner. Je vous adresserai, en échange, quelque autre chose que vous ne possédez pas.

Je regardais l’impératrice savourer son orange, et je pensais à part moi, comme cela souvent déjà m’était arrivé en la voyant manger: «Elle ne se nourrit pas comme les autres humains. Ses gestes alors ont des significations presque mystiques; ils paraîtraient peut-être peu motivés à qui ne s’en fût pas aperçu. Quand elle porte le fruit à ses lèvres, c’est comme si elle et le fruit allaient se dissoudre l’un en l’autre, comme si leurs essences à tous deux allaient se combiner et se parfaire mutuellement. Elle est comme un enfant qui se fond tout entier dans la douceur; elle rappelle les papillons qui s’enivrent dans les calices des fleurs. Surtout quand elle boit son lait, dont elle fait surveiller la préparation et la conservation avec un cérémonial presque religieux, elle renverse la tête en arrière, comme sous un rapt spirituel ou par suite de l’intensité d’un attouchement psychique.

L’impératrice fit un tour avec moi dans le jardin désolé; entre les arbres la mer apparaissait, bande sombre de mystères infinis. Et elle s’abandonnait toute entière à ces délicieuses tristesses végétales.

--Tout ici est si merveilleux, disait-elle, que l’on souhaiterait, vraiment, que le monde entier ne fût qu’en ruines.

Je pensai à _L’amour sous les ruines_, de Burne-Jones. C’était la même note psychique, mais plus sensitive encore, s’il en fut, et plus douloureuse. En s’en allant, elle remit à la jeune fille un présent vraiment impérial. Je dis:

--Vous l’avez rendue heureuse, Majesté.

--Tous les trésors du monde n’équivaudraient pas aux enchantements que je lui dois.

Nous sommes revenus le long de la mer ensoleillée. Un arome particulier nous arrivait, continuellement, du bois qui suivait la mer: encens, selon un encensoir invisible, qui voilait l’accomplissement de mystères sacrés et les annonçait au loin par des buées balsamiques.

Je lui parlai du comte Capo d’Istria et de son triste sort. Elle dit:

--Voilà longtemps que j’ai une grande sympathie pour cet homme, à qui la vie a fait si mal[K]; elle s’est encore augmentée depuis que j’ai vu sa villa. Je crois que c’est une parcelle de sublime vérité que nous y avons reconnue. Il est une chose que je ne puis pardonner aux hommes, c’est que, bien qu’ils se trouvent dans le mensonge, ils jugent cette situation naturelle et soient complètement satisfaits d’eux-mêmes.

* * * * *

Aujourd’hui, nous avons surpris dans le bois d’oliviers des jeunes filles dansant: elles se tenaient par la main--l’une derrière l’autre--et serpentaient, comme en des pas rituels, lentement en avant et en arrière, balançant, en même temps, très légèrement, à droite et à gauche, le haut de leur corps sur les hanches. Une belle enfant aux tresses noires conduisait la danse, et tirait après elle toute la chaîne à un mouchoir de soie rouge. Les madras des jeunes filles étaient dénoués et flottaient en l’air, leurs chevelures en couronne ardaient de rubans rouges, et leurs seins à chaque brusque mouvement tremblotaient. Celle qui menait la danse chantait, et les autres, toutes ensemble, répétaient chaque strophe de la chanson:

_J’ai perdu un mouchoir rouge,_ _Je le portais sur mon sein--_ _J’ai perdu un mouchoir rouge..._ _(Ah! que j’ai froid au cœur!...)_

_Je l’ai cherché sous le pommier_ _Où longuement tu m’embrassas--_ _Je l’ai cherché sous le pommier..._ _(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?...)_

_Je m’encours vers la triste mer,_ _Où j’ai tant--et tant pleuré--_ _Je m’encours vers la triste mer..._ _(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?...)_

_Tu peux garder le mouchoir rouge._ _Mais rends-moi mon pauvre cœur--_ _Tu peux garder le mouchoir rouge..._

Nous fûmes longtemps à contempler ce spectacle charmant, et sur le visage de l’impératrice je vis, pour la première fois, rayonner le ravissement d’une profonde et intime joie, et elle dit:

--Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhofen, bien que nous ne fussions pas des Grecques.

* * * * *

Les abeilles bourdonnaient autour des haies de ronciers fleuris... Où que nous arrivions, je sens son antérieure présence flotter partout. ELLE s’est répandue sur tous les chemins où nous avons cheminé, sur chaque grève le long de laquelle nous avons été silencieux, sur toutes les prairies que nous avons foulées, en retenant notre haleine, pour ne point effaroucher leur lente solitude, en toutes les brises qui viennent de la mer et glissent au-dessus des forêts pour s’imprégner de leurs parfums, et vont expirer sur d’autres mers... Nous nous trouvâmes devant une haie qui barrait le chemin creux; il fallait la sauter. Je voulus l’y aider, mais elle refusa mon appui; alors, je voulus lui tendre une branche d’arbre, dont elle pût s’aider, elle-même, car je n’avais pas de canne avec moi, mais elle dit:

--Ce n’est pas nécessaire. Vous allez voir que j’aurais pu faire une acrobate aussi.

Et elle sauta par-dessus la haie. Les mouvements délicats et élégants que son corps alors exécuta furent vraiment surprenants: on eût dit des gestes de la _beauté_ s’élevant au-dessus de soi-même: ainsi les vagues se regonflent sur la grève et s’épanouissent en écume, se dépassant elles-mêmes.

* * * * *

Il faut qu’ELLE boive à chaque source qu’elle rencontre sur son chemin.

--C’est toujours une nouvelle saveur, me dit-elle, et elle boit, de préférence, dans le creux de sa main, bien qu’elle ait toujours sur elle un gobelet d’or.