Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs
Part 8
--Les Grecs la nomment prosaïquement _île de la souris_, dit l’impératrice. M. de Warsberg, par contre, pensait que c’était le vaisseau des Phéaciens, changé en pierre par le rancuneux Poseidon. Et il était indigné de la sacrilège dénomination des modernes Phéaciens. Mais, à ce que je crois, les deux parties étaient passablement satisfaites du nom par elles choisi.
Puis vint encore un coteau prolongé, couvert d’oliviers, qui sortait loin dans la mer, et ce n’est qu’après l’avoir contourné que nous entrâmes dans la baie de Benizze...
De la mer monte très haut une douce pente, mollement duvetée d’oliviers argentés; au-dessus, de noirs cyprès, esseulés, se dressent comme les mâts d’un navire submergé au-dessus d’une mer scintillante au soleil, et ainsi que les mâts d’un navire submergé ils contemplent la mer vide à leurs pieds, désolément. Mais, sur le sommet, des dernières ondes de feuillage, éblouissant, le blanc _palais d’Achille_ surgit.
--Au bout de longues années vous revenez au pays, dit l’impératrice. Je vois comme vous buvez l’air natal.
--Au bout de nuits qui ont duré des années, Madame, le premier matin se lève aujourd’hui enfin. Mais ce n’est pas mon pays d’_autrefois_ que je retrouve ici: j’arrive maintenant en un tout autre pays, que jamais je n’ai connu, mais après lequel, sans le savoir, j’ai toujours soupiré.
--Que voulez-vous dire par là?
--Je veux dire que ce n’est pas seulement le pays où je suis né, mais le pays où je suis devenu moi. C’est la patrie de mon âme qui maintenant me reçoit, parce que maintenant, seulement, et pour la première fois, je suis devenu digne d’elle.
--Alors nous sommes des compatriotes, dit l’impératrice, et dans ses yeux, sous sa paupière frangée, un éclair passa, indescriptible, qui aussitôt s’éteignit. Mais sa bouche se plia en cette familière courbe qui est plus douloureuse que les pleurs. Ce n’est que lorsque nous fûmes descendus à terre que je vis cette ligne de nouveau s’abîmer en sa propre profondeur.
* * * * *
De mars à avril.
[Note: CORFOU]
Il faisait déjà clair matin, quand nous abordâmes, mais, toutes les lignes encore se dissimulaient, estompées, sous ces voiles vierges de la nuit qui ne cèdent que lentement aux caresses du soleil. De partout une fraîcheur s’élevait vers la lumière et mon visage se baignait dans les suaves parfums des plantes assoupies et de la terre humide de rosées qui perlaient, encore, au-dessus. La Nuit et un Sommeil sans désir exhalaient leur essence, avant que l’ivresse des épousailles avec la lumière ne commençât. Dans les creux et les ravins, les ombres veloutées sommeillaient encore mollement, si profondément et béatement bleues, comme si, pour le monde, elles n’auraient voulu s’éveiller. En quelle claire jeunesse était ici tout ce que mes yeux rencontraient! Nouveaux, fabuleux presque les arbres et les rochers familiers m’apparaissaient: les noirs cyprès et les argentines ondes du feuillage des oliviers, et les buissons fleuris d’or, qui pendaient des rouges rochers, boucles blondes dans les flammes,--comme si j’étais tombé dans de l’irréel. D’une autre terre, obscure et vieille, j’abordais ici à un rivage enchanté où une vie plus lumineuse séjournait. Ah! sûrement, je me trouvais dans une autre dimension de l’existence et de la sensation. N’était-ce pas renaître en quelque _Vie nouvelle_ du Dante? Et c’était ELLE qui m’y introduisait. Elle qu’un navire du sombre lointain avait amenée.
Le canot impérial aborda. L’impératrice descendit sur le blanc môle de marbre, où, ornemental, se dresse un dauphin de pierre. Elle me l’avait montré du vaisseau, en me disant:
--Voyez là-bas, c’est mon philosophe riant qui me recevra le premier.
Devant nous, étendant au loin sa courbe de douce et passionnée langueur, la plage de Benizze s’arrondissait, blanche de galets, et, dans son creux, le village du même nom se tenait entre les orangers et les cyprès, amoureusement. Et la noire forme élancée de l’impératrice s’avançait, glissante, sur le lumineux rivage, vers la porte de fer dentelée grande ouverte qui donnait accès à son _Eldorado_.
Le cortège de la cour et les apparats extérieurs qui, forcément, s’y attachent, restaient, à l’ordinaire, purement extrinsèques et contrastaient toujours (oh, quelle discordance!) le plus prosaïquement du monde avec l’intérieure élévation de la personnalité de l’impératrice; mais cette fois-ci ils avaient presque une signification symbolique pour l’apparition au-dessus de tout qui foulait la plage tragique. Et elle avançait, toujours, la tête dans la blanche auréole de son ombrelle, et c’était comme si du sol elle était éclose, et que la campagne s’ouvrît devant ses pas, et que tout le pays se creusât, que les arbres dénouassent et arrondissent les tresses de leurs cheveux pour l’enchâsser. A ses côtés je gravissais les blanches marches qui conduisent au temple de Heine. Sa tête royale se mouvait dans les rayons adoucis par l’ombrelle blanche, comme sous une onde claire à travers laquelle la lumière ne passe qu’atténuée. Ainsi, nous allions par une allée de citronniers en fleur. Leur intense parfum, que nul mot ne décrira, doucement, se distillait, à gouttes, dans ma poitrine, de sorte que je dus à plusieurs reprises plus profondément puiser haleine. Je regardai les arbres fleuris, toute cette odorante blancheur dans l’ombre épaisse des feuilles, et mes yeux eurent une béatifique sensation de jeunesse et de bonheur. Quel printemps! Prodige! Et moi qui l’avais presque oublié!
--Votre Majesté voit-Elle comme ils se sont parés, les citronniers, pour Lui faire fête? dis-je.
--Ils ont endossé leurs robes de mariage, répondit-elle en souriant.
--Ah, ce parfum! Je l’avais tout à fait oublié.
--Cela s’en ira aussi--et les citrons, après, sont fort aigres.
Je me tus, comme pris dans une nuée de choses obscures, dont je savais seulement que c’était un bonheur de s’y abîmer.
Et mes pensées indiscernées, flottantes, s’effeuillaient, muettes, sur ses mains royales comme ces pétales des fleurs blanches qui, sans un souffle de vent, tombaient sur la terre maternelle, silencieusement et sans trêve.
* * * * *
ELLE me fit voir tout le château, pièce par pièce. C’était comme en un conte de fées, ce qu’elle me montrait, et qu’elle me le montrât, ELLE-même. Ainsi font les bonnes fées pour de jeunes pâtres égarés.
Le palais est bâti dans la montagne même--la façade de trois étages, tandis que, du côté opposé, un étage unique donne sur une vaste terrasse plantée d’arbres séculaires. La façade est tournée vers la grand’route qui, de Corfou, en passant par le blanc village de Gasturi et par devant le château, descend vers Benizze, sur le rivage. Un blanc mur de clôture, très haut, et l’épais voile de feuilles des oliviers écartent les regards des curieux.
--Les Anglais sont désespérés, dit l’impératrice, parce qu’ils restent postés pendant des heures sur la colline d’en face, sans arriver à rien voir.
Une large grille de fer, avec, au-dessus, l’inscription: ΑΧΙΛΛΕΙΟΝ, s’ouvre sur la route. Une rampe monte doucement vers le portique en saillie du château, où d’énormes colonnes supportent une large véranda de marbre; sur le parapet de celle-ci, à chaque coin, se dressent d’aussi marmoréens centaures. Le second et le troisième étage sont bâtis à retrait, ce qui donne place à deux loggias, à droite et à gauche de la véranda centrale--la _véranda des centaures_, à laquelle elles se relient. De leur côté, les élégantes colonnes jumelles des loggias soutiennent des balcons correspondant à l’étage supérieur. Et sur la balustrade de ces balcons, à chaque coin, des figures de bronze encore, femmes noires parées de bijoux d’or, qui de leurs bras levés tiennent des globes à lumière électrique. Sur toute la longueur du château, du côté tourné vers l’intérieur de l’île, une longue véranda court également, avec vue sur Gasturi et sur Aji-Deka--autre village pittoresque à mi-hauteur du symétrique dôme de montagne qui porte le même nom; et un Hermès, ailé, le kerykeion dans sa main, semble prêt à s’envoler de l’extrême bord de la balustrade, par-dessus le bois d’oliviers.
Longtemps je me tins là, à contempler le repos de ces lignes.
_Lange stand bewundernd der herrliche Dulder Odysseus_,
dit l’impératrice, citant un vers d’Homère...
Du portique nous passâmes à l’atrium ouvert: pièce haute et délicieuse de fraîcheur, supportée par des colonnes qui, en leur partie inférieure, sont drapées de velours pourpre; le long des blancs murs en marbre poli, encore du purpural velours qui, lourd, retombe; et des glaces aussi hautes et larges que la muraille reflètent la rayonnante ardeur de ces étoffes. Des deux côtés de l’escalier se dressent des vases gigantesques de bronze et de porcelaine, avec des palmiers en éventail, hauts jusqu’au plafond orné de fresques, où sont représentées des danses de nymphes; de ces vases, encore, d’artistiques fleurs de verre jaillissent qui, chaque soir, exhalent un encens de lumière. A droite et à gauche, de doubles portes, _bien jointes_, selon l’homérique dit, mènent à d’autres pièces: ce sont la salle à manger et la salle de jeu, et ma chambre à moi, qui se trouve là aussi. Une autre petite pièce, à droite, en entrant de l’atrium, est arrangée en chapelle; sur l’autel, dans une niche, est posée _Notre-Dame de la Garde_, la statue de la patronne marseillaise des marins.
--Je l’ai apportée moi-même de Marseille, dit l’impératrice, c’est la protectrice de tous les gens de mer.
Un escalier de marbre, orné de statues de Vénus, d’Artémis et de beaux adolescents, conduit de la rampe et du jardin d’en bas aux jardins en terrasse d’en haut.
Un péristyle tout en marbre borde l’édifice, qui s’ouvre sur la terrasse. Une longue suite de colonnes en rectangle, supportant le toit, teintes à leur partie inférieure de cinabre, les chapiteaux richement dorés et peints en bleu et en rouge. Blanches, elles se détachent merveilleusement sur le mur pompéien du fond, vermillonné, semé de grands médaillons à fresque où sont représentés des sujets de fables antiques, Apollon avec Daphné, Thésée et Ariane, Homère aveugle rhapsode, Esope le fabuliste et des vues de paysages odysséens aussi. Contre le mur, toute une série d’hermès avec des bustes, pour la plupart antiques, de philosophes, de sages et d’orateurs que l’impératrice particulièrement affectionne. A l’autre bout de la longue aile du péristyle, côté du nord et de la mer, une figure de marbre s’enlève éblouissante de blancheur, _Péri_, fée de lumière, qui, sur une aile de cygne, glisse au-dessus de l’onde, et sur son sein presse l’enfant-homme endormi. Quand nous passâmes devant la marmoréenne fée, l’impératrice s’arrêta et resta plongée, pour quelques minutes, en sa contemplation.
--Je viens la voir tous les jours, dit-elle, à l’aube, et, le soir, à l’heure du crépuscule.
Devant chaque colonne du péristyle, se tiennent des muses de marbre aussi, grandeur naturelle, avec, à leur tête, Apollon Musagète. L’impératrice me conduisit à chacune d’elles, comme si elle voulait me présenter.
--La plupart sont des antiques, dit-elle; je les ai fait acheter à Rome. Elles appartenaient, avant, au prince Borghèse; mais il a fait banqueroute et alors il a dû aliéner ses dieux. N’est-ce pas que c’est affreux, qu’aujourd’hui les dieux mêmes sont les esclaves vénaux de l’argent.
Tout près d’Apollon, dans le cercle des Piérides, il y a une autre statue, que je reconnus pour la _troisième danseuse_ de Canova, et dont on dit, comme de la _Venus victrix_, qu’elle représente Pauline Borghèse, la sœur favorite de Napoléon.
--J’ai amené aux Muses une nouvelle compagne, dit l’impératrice; j’espère qu’elles l’auront bien accueillie. Apollon, tout au moins, la regarde fort tendrement. Le péristyle est mon nouvel Olympe.
Des lampes antiques, ampoules plutôt, figurées de dauphins et de tritons, et avec globes de cristal en formes de fleurs, descendent de l’architrave, suspendues par des chaînes, entre les colonnes du péristyle; une seule marche pour descendre du péristyle sur la terrasse-jardin.
--Ce jardin a nom _le jardin des Muses_, m’avisa l’impératrice. Ici, sans nul doute, des poèmes en foule vous viendront à l’esprit.
Il y avait là des cyprès, vieux de plusieurs siècles, en une attitude raide, hiératique, et aussi des magnolias, épanouis alors en géantes fleurs de rêve, et de sauvages oliviers encore, qui, pour la première fois, me révélèrent, si profondément, tout le divin qu’ils incorporent et symbolisent.
--Je les ai laissés là exprès, dit-elle, parce que sur l’Acropole il y avait aussi des oliviers consacrés à Pallas Athéné. Ici ils remplissent une haute mission: ils sont chargés de retenir à leurs sommets tous les rayons de soleil en filets qui glissent si désespérément le long des cyprès.
Au milieu d’heureux parterres, pleins de roses et de hyacinthes qui rendent leurs odorantes âmes en une mort extatique, se trouve une fontaine avec un dauphin lançant un jet d’eau. Et un noir satyre, qui sur ses épaules, à califourchon, porte Dionysos enfant, prête l’oreille à l’eau éloquente. Nous nous avançâmes jusqu’au bord du jardin d’où le penchant montagneux glisse à la mer, sous de frissonnantes vagues de feuillage. Une tente de repos, en étoffe bigarrée à dessins antiques, est dressée ici, sur une saillie de la terrasse, d’où la vue s’étend plus loin que de partout ailleurs. Aux perches de fer qui soutiennent la tente, des harpes éoliennes sont fixées; mais sous la tente même et s’ajustant au parapet extérieur de la terrasse, il y a un banc de marbre, hémicirculaire, comme on en voit à Athènes au théâtre de Dionysos et tel qu’Alma Tadema aime d’en peindre, et, par dessus la blancheur de ce marbre, une bande sombre, couleur lie de vin, un trait dans l’infini au delà de toute compréhension, la mer, qui s’élève très haut à l’horizon, la mer antique, passionnée, effrayante de mystère. Et plus haut encore, les montagnes violettes de l’Albanie se fondent dans la buée du soleil. Des lauriers sont là, tout autour, condensés en taillis, et par eux le caractère pérennel de ce tableau mieux encore s’exprime. Dans cette solaire clarté, reposant sur le classique banc de marbre, la royale forme noire me fut émouvante, car elle m’apparut comme l’âme de la Grèce antique, qui, en deuil de la beauté perdue, fût venue la chercher ici, sur ce rivage tragique et sacré, devant ce banc aux formes d’_autrefois_, tristement délaissé. Plus loin, deux autres terrasses descendent du péristyle vers le nord et vers la mer. A leur extrémité, tout au bout, un point blanc resplendit.
--C’est l’_Achille mourant_, dit l’impératrice, auquel j’ai consacré mon palais, parce qu’il personnifie pour moi l’âme grecque et la beauté de la Terre et des Hommes. Je l’aime aussi parce qu’il était si rapide à la course. Il était fort et altier et il a méprisé tous les rois et toutes les traditions, et compté les foules humaines pour rien, bonnes seulement à être fauchées par la mort comme des épis. Il n’a tenu pour sacré que sa propre volonté et n’a vécu que pour ses rêves, et sa tristesse lui était plus précieuse que la vie entière.
De la terrasse du péristyle qu’une balustrade clôt, nous descendîmes, de quelques marches, sur une seconde terrasse. A droite et à gauche de ces gradins, sur des socles, se tiennent les deux célèbres _athlètes cestiphores_ du musée de Naples, en bronze noir, l’on eût dit sur le point de se précipiter l’un sur l’autre. Sur cette seconde terrasse, au milieu des roses, un Hermès assis repose (une copie du bronze d’Herculanum). Plus loin, un autre double escalier, semi-circulaire, de marbre mène à une troisième terrasse, la _terrasse d’Achille_.
--Voilà mes jardins suspendus, dit-elle. Je ne crois pas que ceux de Sémiramis fussent plus prodigieux; mais ce n’est pas à moi le mérite, s’ils sont si beaux.
Au-dessous du dernier escalier des grottes à stalactites se creusent, artificielles, dont l’entrée est masquée par des fougères. Une viride et crépusculaire clarté jaillit du fond, où l’on a disposé des glaces; et, ainsi, c’est comme si ces cavernes se prolongeaient sous des masses d’eaux vertes à l’infini. Et une source, avec assoupissement et musique, ruisselle d’en haut, le long d’une paroi de roche, revêtue de cette fougère délicate que l’on appelle _chevelure de Vénus_.
--C’est ma nouvelle grotte de Calypso, dit l’impératrice. Mais il s’en faut qu’elle soit aussi dangereuse que celle de ma devancière. Avec le temps tout perd de son effet.
D’ombreuses allées couvertes de plantes grimpantes, alors en pleine floraison, s’allongent de chaque côté de la statue d’_Achille mourant_. Des nymphes sylvestres et un faune ivre, bronzes patinés, s’enlèvent dans le fouillis de verdure en une douce harmonie de nuances.
Des collines d’oliviers, encore, descendent en pente de l’extrémité des terrasses vers la baie profonde, l’ainsi dite _mer de Chalkiopoulos_. Et on aperçoit, d’ici, _l’île des morts_ de Böcklin, ce faisceau de hauts cyprès noirs, enserrant un blanc ermitage, au-dessus du miroir des eaux.
--Nous irons souvent là-bas, me dit l’impératrice. Il y a là un passeur qui ressemble tout à fait à Charon. Dans sa barque à rames je me fais passer à l’île, comme une âme en langueur. Quand je descends sur le rivage, il détache aussitôt sa barque sans mot dire. Je monte et je reste également silencieuse. Dans l’île, l’ermite vient me recevoir. Il m’offre du miel et des amandes, pour que j’y goûte et que j’oublie la Terre.
Puis nous revînmes par les jardins au château. Du péristyle l’impératrice passa directement dans ses appartements. Dans ces pièces elle a mis toute son âme. Elles sont la chose la plus exquisement poétique que l’on puisse imaginer et que l’on rêverait de trouver en cet endroit.
--J’ai tout arrangé moi-même, dit-elle, et moi-même choisi chaque objet. C’est pourquoi je me sens moins étrangère ici qu’à Vienne.
«Il y a une grande différence, pensai-je à part moi, entre ces appartements et les salles fastueuses de la Burg de Vienne où tout évoque une idée et rien un sentiment.» Ici, en ce _home_, qu’elle a créé elle-même de fond en comble et où elle veut être exclusivement elle-même, les traits de sa sublime entité se dégagent d’autant plus clairement. De chaque coin de ces pièces de chantantes tristesses rayonnent. Partout des teintes fines et rares, des nuances sans nom, semblables à des parfums qui expirent, des ors ternis d’autrefois oubliés, des lumières qui pâlissent. Tel dut être le gynécée de Pénélope ou d’Hélène, si ces nobles femmes avaient conscience de la magnificence de leurs rêves. Il y avait là des sièges _bien façonnés_, comme celui qu’Adraste offrit à Hélène, incrustés d’argent et d’ivoire, recouverts d’une épaisse toison de mouton. Des escabeaux gracieusement dressés sur leurs pieds, de hauts coffres pareils à ceux où Pénélope serrait ses _robes odorantes_. A une palme seulement au-dessus du sol, dans la chambre à coucher, s’élève le large lit grec _travaillé en perfection_, comme celui qu’Ulysse tailla dans la souche de l’olivier; aux montants à luisantes colonnes, des nymphes s’enlacent, comme pour soutenir le coussin _qu’entourent les rêves_. Une couverture de soie est jetée sur le lit: c’est ainsi qu’Hélène aux bras de lis ordonna à ses servantes de préparer la couche de Télémaque. A côté du lit, se trouve un prie-Dieu de bois, et, au-dessus, une icone byzantine en argent de la Vierge. Aux murs, des tableaux de coloris clair: Valérie, la fille de son cœur préférée, une symphonie en rose, s’évaporant en un nuage de fleurs d’amandier. Des superbes vases, de cet antique verre bleu dont on retrouve des morceaux dans les vieux tombeaux, auprès des morts. Les fleurs, qui partout répandent l’encens de leurs mystères, leur charme délicat et périssable, sont disposées de telle sorte, qu’elles semblent presque organisées ici pour une vie nouvelle: dans ces salles, on sent vibrer les âmes d’exquises créatures végétales; c’est comme si, sur l’ordre d’une fée des fleurs, elles étaient accourues en pèlerinage, de tous les prés et de tous les jardins, pour s’enivrer de SON souffle et pour exhaler SES désirs. Du plafond, des ampoules de bronze pendent, en forme de fleurs ou de coquilles que des tritons et des nymphes enlacent. Et l’on songe aux intérieurs des tableaux de Burne-Jones, sensitifs et raffinés jusqu’à la souffrance. Que tous ces objets sont riches, et, en même temps, si délicats, si ravis au-dessus de la terre, comme aperçus en une autre région et formés d’une matière incorporelle. Mais il y a encore ici quelque chose de plus que ce que l’on trouve dans des œuvres d’art: c’est l’inexorable cruauté d’un destin antique; le noir soleil qui, glacial, arde en ELLE a versé sur cette ambiance, aussi, l’ombre de ses rayons. Et elle est la synthèse de tous ces éléments qu’elle incorpore, qu’elle éveille à une existence propre, et qu’elle épanche ensuite hors d’elle-même.--Telle, elle me conduisait à travers ces salles, toutes plus magnifiques l’une que l’autre, toutes comme surgies d’une fantasmagorie, moins splendides par leur faste, que délicieuses par l’atmosphère psychique qui les emplissait.
Au second étage sont situés les appartements destinés à l’empereur, et ceux de l’archiduchesse Valérie et de son mari l’archiduc Franz Salvator.
--C’est dommage, dit l’impératrice, que mon gendre ne veuille pas venir ici, bien que je lui aie fait espérer les plus belles chasses au sanglier, dans les montagnes albanaises. Une fois, seulement, il est venu, en printemps, mais il a déclaré qu’on ne l’y reverrait plus. Il préfère la _Haute-Autriche_; il déteste les oliviers et la mer, et l’archiduchesse Valérie, qui aime beaucoup son mari, a, par conséquent, les mêmes préférences que son mari.
Et la voix de l’impératrice, à ces mots, sonna tel un glas, douloureusement.
--Mon testament lègue l’_Achilleion_ à l’archiduchesse; mais elle aura probablement une nombreuse famille, aussi vaudra-t-il mieux que je le vende et que ses enfants en touchent l’argent. Je vendrai du même coup mon argenterie particulière, marquée de mon dauphin: peut-être qu’un Américain en voudra. J’ai en Amérique un agent pour cette vente, qui m’a donné ce conseil.
Ainsi parlait celle qui se détourne des hommes, qui incarne la contemplation et la rêverie supraterrestres. C’est comme si, parfois, elle voulait se contraindre à être une femme quelconque et raisonnable, songeant à des choses pratiques et triviales, et faisant d’elles le sujet de sa conversation. Elle s’y essaye et, cependant, elle communique à ces choses-là, vulgaires et périssables, dès qu’elle les aborde, un éclat d’éternité.
Du péristyle, par une double porte à deux battants, antique et d’airain, et des appartements, par des portes de chêne, on sort sur l’escalier. La cage de l’escalier est de style gréco-pompéien. Des satyres et des cariatides en stuc supportent les corniches et les paliers. La rampe est en bronze, figurant des rameaux d’olivier et de laurier entrelacés, entre lesquels se dressent des cariatides encore. La lumière tombe d’en haut, par un toit vitré, et éclaire à plein la colossale peinture murale qui occupe tout le mur transversal; que l’on descende, ou que l’on monte l’escalier, le regard est pris par cette peinture: c’est le _Triomphe d’Achille_, traînant autour des murs de Troie le cadavre d’Hector. Devant ce tableau, après tout ce qu’on vient de voir, l’on s’imagine, que le monde de la beauté est ressuscité avec Achille, sa personnification. L’escalier conduit en bas, au premier étage, et de là à l’atrium; on passe devant un superbe vase sur piédestal, qui représente une grotte de coquillages avec, dedans, une nymphe, entourée de tritons et de naïades, qui se tiennent enlacés, le tout surgissant des vagues.
Après m’avoir montré tout le château, l’impératrice dit: