Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs

Part 7

Chapter 73,673 wordsPublic domain

Souvent elle dit un mot, et puis elle se tait, mais le sens du mot et la mélodie du son s’éploient, se prolongent, dans le silence, à l’infini... Et son silence me fait deviner _l’indicible_.

* * * * *

En ses secrets ELLE doit puiser de merveilleuses agonies.

Souvent dans ses yeux passent des désespoirs dont on ne saurait dire l’effroi.

Sa vie, dans quels abîmes roule-t-elle, sa vie qu’elle creuse si profondément dans le roc de la solitude?...

* * * * *

Tout devient fabuleux dans SA proximité, les choses se montrent sous un aspect nouveau, comme éclairées par les bleus sommets de son âme.

Chaque jardin où elle met le pied, devient aussi mystérieux que celui des Hespérides.

* * * * *

La mer si vaste, si vaste et vide et désolée, et les vagues qui se brisent sur les écueils, si lasses! Leur voix, léger frôlement de feuilles sèches, murmure qui soudain, craintivement, se tait. Oh! ces nuits lunaires sur l’eau! Ces féeries de silence, qui en nous retentissent comme des cris d’exaspération! Et une solitude sans fin, un anéantissement dans la profondeur de son soi, par delà la compréhension des sens. Ce sein ouvert de la mer, quelle immensité de désir n’embrasse-t-il? Et la lune s’est glissée, éperdue, jusqu’à lui et a posé ses joues claires sur la tremblante surface, et ruisselle au dedans d’elle-même jusqu’à s’en assoupir--et s’endort, et ruisselle toujours encore.

--Quelles ténèbres, Majesté, sous cette ruisselante ivresse gisent ensevelies, quels abîmes taisent leurs gémissements, puisque toujours ils doivent rester des abîmes... En ce lumineux fleuve, le bonheur de vivre, d’un inconcevable lointain, jusqu’aux écueils, s’épanche et puis se brise, sur les écueils qui sont là. C’est comme s’il voulait ruisseler plus loin, ruisseler toujours sur le miroir de l’âme, par-dessus tous les gémissants abîmes.

Alors l’impératrice dit:

--Le bonheur n’est pas donné aux écueils. Fatalement la lumière se brise contre les écueils. Je suis comme un écueil. La lumière ne risque pas de m’approcher. Et si elle venait jusqu’à moi--il y a des ténèbres dans lesquelles tous les clairs rayons se dissolvent, qui absorbent toute lumière et ne la rendent jamais.

Et tandis qu’elle me parlait ainsi, ses yeux me parurent luire intérieurement.

* * * * *

Nous passâmes devant un petit étang, tout à l’écart du château, sur lequel des canards nageaient. Le soleil baissait justement derrière les arbres et versait de l’or sur les eaux. Ainsi les humbles oiseaux domestiques devinrent somptueux et fantastiques. L’un après l’autre, les canards sortirent de l’eau dorée et furent tranquilles sur la berge, comme absorbés dans la méditation de tristes énigmes, et l’impératrice dit:

--Nul ne se soucie de leurs sentiments. On les traite presque comme des cuisinières, parce qu’on ne les considère que par rapport à la cuisine. Qui sait s’ils n’ont pas jadis été des reines... Quand je reviendrai sur la terre...

Et ici, brusquement, elle s’interrompit.

* * * * *

Nous causions aujourd’hui du poète anglais Swinburne, qu’ELLE aime tant. Elle me parlait de sa calme désespérance à se lamenter sur la beauté fugitive et sur les sortilèges qui font tarir le bonheur, de ses chœurs antiques qui chantent les dons de la tristesse et des larmes, puis de la vie que l’on ne peut rejeter, et c’est pourquoi le vaisseau des hommes fait voile vers les îles bienheureuses, sur la mer hespérique, pour s’y réfugier hors de l’empire de la mort... Que ce monde qu’elle m’ouvrait était éblouissant! Comme en une indéfinissable perplexité et succombant sous je ne sais quel vœu confus et magnifiquement farouche, j’arrachai un rameau aux jeunes et fraîches feuilles qui avaitient effleuré ma tête, et j’y enfouis mon visage. Un âcre et pénétrant parfum de jeunesse non vécue, inépuisée, me mit presque les larmes aux yeux. Alors, en moi, tout l’incréé se devina, tous les germes de l’avenir, je les sentis en moi-même, aspirer à leur accomplissement. Mais l’impératrice me dit:

--Pourquoi avez-vous cassé cette branche? Vous êtes aussi cruel que le destin.

Puis elle dit:

--L’art n’est qu’une création de notre désir de suprême existence, telle que la vie devrait être pour nous; il naît de la nostalgie de l’unique patrie, et il en devine les formes.

* * * * *

Il pleuvait de grosses gouttes tièdes, tombant aussi doucement que de silencieuses larmes, pleurées sur des mains qui s’enlacent, sans qu’un mot soit prononcé. Tout autour de moi et en moi aussi, un grand silence résonnait. Je sentais toutes les forces de l’âme se consumer en ce mutuel silence. Je regardai l’impératrice et me dis: «Toutes les beautés se fanent royalement en elle, sans que personne les aperçoive.»

* * * * *

Statuettes blanches et pensives dans leurs niches vertes, aux gestes raidis d’un idéal humain décoloré! Dans une partie peu fréquentée du jardin, une déesse de pierre gisait sur le sol, le visage dans ses bras, comme si elle pleurait... Ces promenades à SES côtés, à travers le jardin de la mélancolie, dont elle me semblait être la projection spirituelle, donnèrent à ces quelques journées que je passai au château en la mer, l’indicible charme d’une mystérieuse pénétration. Tout ce que je voyais autour de moi sommeillait, et c’était comme si tout aurait pu s’éveiller par un de ses vœux chaque fois renouvelé.

* * * * *

15 mars.

Aujourd’hui nous nous embarquerons sur le yacht impérial _Miramare_, qui depuis avant-hier est arrivé de Pola, et a jeté ancre devant le château: un bateau à roues, de structure délicate, de formes aussi souples qu’un yacht, mais plus grand que ne le sont d’habitude les bâtiments de plaisance. De la fenêtre de ma chambre, qui occupe la partie supérieure de la grande tour, je vois le vaisseau, sur la mer grise, doucement se balancer: unique point sombre sur toute cette incolore désolation qui va s’étouffer dans les laiteuses brumes du lointain. Sur toute cette surface liquide sans visibles limites, la vie paraît suspendue, et comme concentrée dans le tendre balancement de cet unique et noir navire...

* * * * *

--Avant de nous embarquer, nous voulons, une fois, aller visiter encore nos endroits favoris, m’a dit l’impératrice hier soir.

Et nous allâmes par le parterre, à travers des fleurs trop tôt écloses, délicates et misérables, puis, du côté de l’_île des cerfs_, jusqu’au _chalet_; enfin, sans nullement éprouver le besoin de nous expliquer là-dessus, presque instinctivement, nous dirigeâmes nos pas vers le pavillon où habita l’impératrice Charlotte, quand elle fut revenue, seule, du Mexique. Elle l’habita démente, et démente elle le quitta. Solitaire et muet il se dresse, les fenêtres hermétiquement closes, à jamais. Des branches en réseau de rosiers grimpants, arides encore, enlacent la véranda et les murs, comme des choses trépassées qui fussent restées là, attachées--douloureux souvenirs de joies qui furent: l’on a peine à s’imaginer, en les voyant, que, chaque printemps, elles épandent sur cette maison léthargique et inanimée une nouvelle vie frissonnante de fleurs. Mais de tout temps la tour élancée est étreinte par un sombre lierre qui semble symboliser quelque chose de sinistre, à quoi l’on ne peut échapper, que l’on ne peut pas arracher de son âme. Sans dire mot, l’impératrice fit plusieurs fois le tour de l’enceinte de plantes vives, qui retranchait le délaissé petit château de la folie du grand parc artificiel de la vie extérieure. Ses regards glissaient sur les fenêtres closes que, fixement et obstinément, quelques cyprès, noirs comme l’érèbe, tout en exhalant un amer et pénétrant arome, contemplaient, eux aussi. Et à mes yeux apparut le célèbre tableau qui représente l’alors heureuse châtelaine archiduchesse Charlotte, serrant dans ses bras la jeune et rayonnante impératrice Elisabeth, de retour de Madère, au débarqué, sur le grand escalier hémicirculaire de marbre blanc qui mène à la mer...

L’impératrice était debout à côté de moi, et comme si elle entendait mes pensées, elle dit d’une voix à peine perceptible:

--Un abîme de trente ans, plein d’horreurs... Et avec cela, on dit que l’impératrice Charlotte engraisse encore.

Elle se tut; mais, encore, elle s’immobilisait près de l’enceinte de plantes vives, et ses regards seuls glissaient sur les croisées fermées. Un souffle, venant des plus cachées profondeurs de mon être, me fit soudain tressaillir, comme si la crainte secrète de ces puissances aveugles qui fauchent un jeune arbre en une nuit eût débordé dans mon âme--et j’aperçus, alors, l’impératrice déjà assez loin, qui se retournait de mon côté. Elle devait s’être éloignée en courant.

--C’est encore plus triste qu’Œdipe, dis-je, en m’approchant d’elle. «La vie et le bonheur sont un souffle», a quelque part chanté Dante.

--Le malheur est plus fort et la folie est plus vraie que n’est la vie, répondit-elle, et nous regagnâmes le château.

* * * * *

A l’heure de nous embarquer, le temps était devenu plus morne encore. Sans un souffle, la mer gisait, étouffée sous le voile épais d’une blême grisaille. Sur le miroir des eaux, tout bas, de blanches couches de ouate, nuées immobiles et comme tristement assoupies, s’étendaient jusqu’au loin. Les très petites vagues que devant elle la quille de la chaloupe soulevait se frisaient, lentes et paresseuses, un instant, et, ensuite, s’affaissaient sur elles-mêmes, sans le moindre murmure. Seules, la cadence régulière des rames et l’impérieuse voix du timonier qui dirigeait l’embarcation de l’impératrice résonnaient dans le silence, vibrantes par-dessus la vaste surface vide...

* * * * *

[Note: SUR L’ADRIATIQUE]

Le yacht impérial est élégant et luxueux. Les cabines réservées à l’impératrice, très bas dans la coque du vaisseau, ont ce caractère spécial d’un logement de marin; elles sont simplement et pratiquement disposées, et, cependant, l’on y reconnaît de suite la demeure d’une personnalité sublime. Ici aussi tous les meubles couverts de toiles blanches sous lesquelles aucune soie ne se devine, et des fleurs partout. La cabine de bain est, en vérité, la principale pièce, arrangée avec plus de confort que les autres. Pendant ses traversées, l’impératrice ne prend que des bains d’eau de mer: cette eau, une chaloupe, durant la marche du bateau, va la chercher très loin dans la mer. Sur le pont, il y a un pavillon en rotonde de verre, offrant, de tous côtés, vue sur la mer. Il est capitonné en soie bleue, avec des stores à tirer et un divan circulaire, de soie bleue aussi. C’est ici que l’impératrice se fait coiffer le matin, et en même temps elle lit ou écrit avec moi. Tant qu’elle se tient dans ce pavillon, tous les rideaux sont baissés;--autrement, ce n’est qu’en temps de pluie ou de forte tempête qu’elle s’y retire, et, dans ce cas, la vue sur la mer est de nouveau libérée. Elle-même m’a montré et expliqué tout cela.

--Quand il y a la tempête et que nous sommes sur la haute mer, je me fais, d’habitude, attacher avec des cordes sur cette chaise. Je prends les mêmes précautions qu’Ulysse, parce que les vagues m’attirent de même.

Mais son domaine particulier est, comme elle me le disait, l’arrière-pont et l’un des bancs de quart qu’elle a fait clore avec des toiles à voiles, de façon que l’on ne voit plus rien du navire et que seule la mer reste visible. A cette tente, je donnai le nom de _la tente d’Isolde_, ce qu’elle trouva très bien. Elle a certaines heures où elle adopte le banc de quart ou l’arrière-pont: le matin par exemple le banc de quart; à midi, l’arrière-pont; et le soir, de nouveau, le banc de quart. Mais vers le soir, les toiles sont enlevées et l’équipage cherche, autant que possible, à se rendre invisible.

* * * * *

Aussitôt après la fin de la leçon, ELLE me fit rappeler sur le pont. Dans la _tente d’Isolde_, une seule ouverture était pratiquée, masquée d’un tapis suspendu. Devant nous, nous n’avions que la mer, vide et diverse, d’un bleu sombre de plomb, ce qui rendait presque sensible la pesanteur de ses masses liquides; et de blancs cordons d’écume traversaient ce morne bleu infini. Des mouettes aux ailes silencieuses voletaient derrière nous; de temps à autre elles poussaient des cris stridents.

--A chacun de mes voyages, les mouettes suivent mon vaisseau, dit-elle, et il en est toujours une de couleur sombre, presque noire, comme celle-là.

Et elle me montra du doigt une mouette noirâtre qui volait à la tête des autres. Sur quoi elle ajouta:

--Celle-là seule viendra jusque tout près de Corfou. Parfois la mouette noire m’a accompagnée pendant toute une semaine, d’un continent à l’autre. Je crois qu’elle est mon Destin.

* * * * *

Le _Miramare_ a fait relâche à Pola, parce que l’impératrice se proposait d’inspecter l’ancien croiseur _Pélican_, que l’on était en train de transformer en yacht impérial. Le vaisseau, qui attendait cette visite, était pavoisé. Elle s’y rendit, avec sa dame d’honneur, sur une chaloupe du _Miramare_, et au-devant de celle-ci vint une autre barque avec des amiraux et différents dignitaires du port. Des solitudes de l’esprit où elle vaguait, elle rentrait maintenant dans l’atmosphère de son impériale situation parmi les hommes. Mais elle apportait là aussi l’indicible élévation, la sublime grâce de sa propre nature. Je lus sur le visage de ceux qui l’entouraient qu’ils étaient éblouis par la poésie de sa présence, mais qu’ils ne se rendaient guère compte de l’unique cause, et attribuaient, faussement, l’impression ressentie à sa haute dignité.

* * * * *

Aujourd’hui ELLE dit:

--La vie à bord est pourtant plus qu’un simple voyage. C’est une vie améliorée, et, surtout, plus vraie. Je cherche à en jouir aussi pleinement et aussi longuement que possible. On se trouve ici comme sur une île d’où tous les désagréments et toutes les relations sont bannis. C’est une vie idéale, chimiquement pure, cristallisée, sans désir, et sans conscience du temps. Le sentiment du temps est toujours douloureux, car il nous donne le sentiment de la vie.

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Sur le pont, ELLE me dit, en me montrant la mouette brune qui, toujours, battant de ses ailes transparentes dans le soleil, tantôt à gauche, tantôt à droite du vaisseau, planait sur nous.

--Elle me présage qu’il me faut mourir noyée. Quand j’ai su comment mourut Shelley, aussitôt, cette idée m’est venue.

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Nous passions devant les îles Dalmates. La mer maintenant était plus calme. La côte verdoyait. Je demandai si ELLE ne souhaitait pas mettre pied à terre. Elle dit:

--La vie sur le vaisseau est de beaucoup plus belle que ne peut être toute rive. Cela ne vaut la peine de désirer aller quelque part que parce que le voyage s’interpose entre nous et notre vœu. Si j’étais arrivée n’importe où et que je susse que je ne pourrai m’en éloigner jamais plus, le séjour dans un paradis même, me deviendrait l’enfer. La pensée d’abandonner bientôt un endroit m’émeut et me le fait aimer. Et ainsi j’enterre chaque fois un rêve, trop tôt évanoui, pour soupirer après un autre, qui n’est pas encore né.

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A trois heures de l’après-midi, on LUI servit du lait d’une chèvre de race maltaise, que l’on avait emmenée de Vienne.

--Elle fait le voyage sans nul enthousiasme pour le beau, dit-elle, comme nous visitions la chèvre dans son box. Mais elle a, très développé, le sentiment du devoir, car elle est anglaise. Cela a plus de valeur que toute esthétique. C’est pourquoi je l’ai emmenée. Il n’y a pas de meilleures nurses que les Anglaises.

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Plus tard, ELLE me dit:

--Les hommes croient qu’ils dominent la nature et les éléments avec leurs bateaux à vapeur et leurs trains express. Tout au contraire, c’est la nature maintenant qui a mis les hommes sous le joug. Jadis on se sentait dieu dans un trou de vallée que jamais l’on n’abandonnait. Maintenant, globe-trotters, nous roulons comme des gouttes d’eau dans la mer, et nous reconnaîtrons finalement que nous ne sommes rien de plus.

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--En mer, ma respiration s’élargit, me dit-ELLE encore sur le pont. Elle se règle sur la houle. Plus les lames deviennent amples, plus je respire profondément.

--Oui, Majesté, il y a entre nous, pauvres mortels, et les choses éternelles de profondes correspondances dont de pérennelles énigmes cèlent les lois.

--Je pense, dit-elle, que la mer nous déshumanise, qu’elle ne souffre en nous rien de l’animalité terrestre. Dans la tempête, il me semble souvent que je sois moi-même devenue une vague écumante.

Et moi de regarder vers elle, comme ébloui.

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Aujourd’hui la mer de nouveau est orageuse. ELLE désira que je lui lusse quelques pages du _Cycle de la mer du Nord_, de Heine. La seconde strophe de la _Tempête_ me causa un indéfinissable frisson, car cela est comme décalqué sur elle.

_O Meer!_ _Mutter der Schœnheit, der shaumentstieg’nen!_ _Schon flattert, leichenwitternd,_ _Die weisse, gespenstische Mœwe,_ _Und wetzt an dem Mastbaum den Schnabel[F]._

Et plus loin:

_Fern an schottischer Felsenküste..._ _Steht eine schœne kranke Frau,_ _Zartdurchsichtig und marmorblass..._

_Und der Wind duzchwühlt ihre langen Locken_ _Und trægt ihr dunkles Lied_ _Ueber das weite, stürmende Meer[G]._

Craintivement je levai mes regards vers les siens, et je les vis qui erraient, graves et tristes, sur la déserte et houleuse mer.

* * * * *

17 mars 1892.

[Note: SUR LA MER IONIENNE]

La matinale grisaille déjà s’éployait quand nous arrivâmes en vue de Corfou. L’approche de la rive natale m’avait amené sur le pont plus tôt que de coutume. La mer, encore, sous un voile opaque de cendres sommeillait. Les roues du _Miramare_ s’enfonçaient mollement dans le lait de ces flots et tiraient après elles de longues raies de soie et argentées qui s’assombrissaient en lasses volutes d’émeraude. Une humide fraîcheur pénétrait l’air immobile en une blancheur diffuse--et pas d’autre bruit que le halètement de la machine qui, calme et assourdi, montait d’un lointain profond, palpitations d’un cœur, plus sensibles que perceptibles. Nous voguions précisément dans l’étroit canal entre la pointe nord de Corfou et les murs montagneux de l’Epire. D’un côté, rocs titaniques, noirs comme de l’ébène sur le pâle vert gris du ciel,--et basses collines rondes de la côte corfiote, sous une humble broussaille, qui s’esquissait noir sur noir aussi en contours estompés; beaucoup de ces buissons devaient être en fleurs, car un parfum intensément suave, du miel évaporé entremêlé avec les exhalaisons de la roche humide, enveloppait de temps à autre le vaisseau. Où la blanche mer enlaçait les collines assoupies, un mystère de grands abîmes, en eux-mêmes effondrés, se révélait. Et une à peine visible frisure d’écume léchait sans bruit la rocheuse côte--baisers dans le sommeil; mais on sentait que, sous ces calmes et si tendres délicatesses, sommeillait l’épouvante de furieux déferlements. Oui, tout cela était immergé dans un profond et léthéen sommeil, mais ce sommeil laissait deviner une passionnée et profonde vie.

L’impératrice était aussi montée sur le pont, quoique la tente protectrice ne fût pas encore dressée. Elle m’aperçut, et me salua de la tête:

--Une pareille matinée est un magnifique état d’existence, me dit-elle. Comme toutes ces montagnes dorment! Ce n’est pas le silence seulement ni l’absence de la clarté du soleil, c’est le vrai sommeil d’êtres vivants dont nous ne sommes qu’une copie dégradée. Voyez-vous là-bas le _Pantokrator_ avec ses deux cornes jumelles, aux courbes aussi gracieuses et aussi pures que celles d’un jeune torse de Dieu? Toujours il est le premier à s’éveiller.

Nous tournâmes nos yeux vers le soleil levant: derrière les monts _Acrocérauniens_ où les _Euménides_ habitent et où se trouve l’entrée des enfers, l’astre surgissait. Des vagues de clarté annonçaient, frémissantes, son passage sur la céleste mer; c’était comme des feuilles de roses, pâlies au cœur, qui se répandaient à l’infini, sur d’insondables lointains, indiciblement. Et les cimes des montagnes de resplendir, d’un poudroiement d’or rosé, comme dans un labyrinthe de supraterrestre lueur, en l’éloignement et l’éclat des mythiques temps des dieux. L’on sentait, si l’on ne le savait pas, qu’ici _l’aurore aux doigts de roses_, ici le jubilant Phœbus au quadrige de chevaux blancs étaient chez eux. Et puis les roses tombèrent sur la poitrine de pierre du Pantokrator; toutes les profondes ravines devinrent visibles, et les blancs villages grimpeurs s’éclairèrent doucement. Et la lumière glissa le long des rocs escarpés, enfouit les ombres dans les gouffres ou les jeta en longues bandes veloutées sur la mer. Et puis il vint lui-même--le vermeil soleil--en un Péan, en des fanfares de Triomphe, et dénoua sa chevelure d’or sur la mer et sur les îles.

Et notre vaisseau passa devant le port de Corfou et continua sa marche vers le Sud... J’étais debout à côté de l’impératrice, sur le banc de quart clos de toiles (_la tente d’Isolde supérieure_), tandis que, tout près de la côte, nous glissions silencieusement sur les flots diaphanes d’émeraude. Tel un désir fluide qui buvait nos regards, était cette viride transparence. La baie de Garitza ouvrait son sein, si mollement arrondi, au fond duquel des maisons blanches étincelaient et de douces collines, sous de bleus voiles, encore, dormaient. Puis vint une langue de terre avancée, tout envahie de plantes luxuriantes: comme d’une corne d’Amalthée les arbres et les fleurs s’épanchaient jusque dans la mer; des aloès et des palmiers élevaient plus haut leurs graciles têtes dans le bleu; des oranges, dans le feuillage sombre, flamboyaient, et la maison blanche couchée dans ces jardins, c’était _Mon Repos_, le palais qui jadis avait servi comme résidence au lord-commissaire des îles Ioniennes et qui, maintenant, appartient au roi de Grèce.

--J’ai aussi habité un an ici, dit l’impératrice. Le consul Warsberg appelait cet endroit _les jardins d’Alcinoüs_. Nous avons souvent causé de la pauvre Nausicaa, qui fut si amèrement détrompée. Voyez cet escalier dans le rocher, qui conduit à la mer, je l’employais pour aller me baigner. Il y a là, dans le roc, une grotte naturelle, masquée par des roseaux et des branches pendantes de genêt jaune,--c’était ma _grotte de Calypso_; ce n’est qu’au Lido que j’ai pu me baigner aussi délicieusement. J’ai des moments et même des périodes entières, où je ne puis vivre que sur la mer ou dans la mer.

Et le vaisseau glissa devant les jardins de Nausicaa, penchés comme d’un élan passionné sur la mer, et devant l’invisible grotte de l’impériale Calypso. Une nouvelle baie s’ouvrit, la _mer de Chalkiopoulos_, le port phéacien, où Ulysse s’embarqua sur son vaisseau rapide pour Ithaque. Esseulé, comme d’un autre monde, encore plongé dans un pâle sommeil, il gisait là, ce havre immémorial, en un liquide et nébuleux éclat, voilé par le rêve et le mystère. Mais du milieu des eaux du sommeil, s’élevait un faisceau de noirs cyprès étreignant une toute petite et blanche chapelle; et où le récif, qui portait ces cyprès, plongeait dans la mer, celle-ci rougissait d’un purpural reflet de géraniums.

--Cet îlot, dis-je, me semble le modèle de l’_Ile de la Mort_ de Böcklin. Les cyprès se dressent là comme de lugubres rêves, et les fleurs ardentes, qui se reflètent sur le miroir de l’eau, sont sacrées à Perséphoné.