Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs

Part 6

Chapter 63,685 wordsPublic domain

--Si les archiduchesses savaient, ajouta-t-elle, que j’ai fait de la gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées. Mais je ne l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de cet exercice de bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on doit au sang royal.

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Schœnbrunn, 10 janvier.

Nous causions du théâtre, et particulièrement de la dernière représentation d’_Hamlet_, au théâtre de la Burg, à laquelle j’avais assisté.

--Il m’est avis, Majesté, que l’Hamlet d’hier eût mieux fait de se débiter à lui-même sa belle tirade aux comédiens.

--Ainsi vous n’avez pas été content!

Et là-dessus elle cita de mémoire:

--«Oh! je me sens percé jusqu’à l’âme, quand j’entends un gros maraud perruqué déchirer une passion en lambeaux, la mettre en haillons... C’est passer Hérode en héroderie...»

--Oui, c’est cela, Majesté. Je pense que Shakespeare eût trouvé cette manière de jouer indigne de lui.

--Et je n’aurais non plus, dit-elle, nulle envie de le voir représenter. Je me le représente mieux à moi-même, à ce que je crois. D’ailleurs, quand nous sommes seuls avec le poète, il faut que le poète se fasse notre mime ou que nous le jouions nous-mêmes. Dans le premier cas, nous ne pouvons pas nous plaindre, et dans l’autre, nous ne le voulons pas.

--Et cette Ophélie, Majesté, quelle délicieuse figure!--dans la pièce, veux-je dire, et non pas sur la scène.

--N’avez-vous pas remarqué que chez Shakespeare les déments sont les seuls sensés? Dans la vie non plus on ne sait pas où se trouve la raison et où la démence, de même que l’on ne sait guère si la réalité est le rêve ou si le rêve est la réalité. J’incline à tenir pour raisonnables les gens que l’on nomme fous. La raison proprement dite passe, le plus souvent, pour un «dangereux égarement».

Au bout d’un moment, nous en vînmes à parler de l’intercalation de jeux de théâtre, comme tels, dans les pièces de Shakespeare.

--Cela est très profond, dit l’impératrice. Shakespeare voulait dire par là que notre vie tout entière n’est qu’un jeu de théâtre. Nous ne cessons de nous jouer nous-mêmes. Le jeu sur la scène est la comédie de notre comédie. Et quand une scène de théâtre est représentée sur la scène, alors c’est la scène à la troisième génération. L’effet en est d’autant plus émouvant. Les passions qui nous sont amenées ainsi à portée de vue et ne sont, à vrai dire, que bruits et pantomimes, nous font pressentir pour la première fois les vrais événements de l’âme. Plus nous nous éloignons de nous-mêmes, plus nous voyons profondément en nous. Comme dans un miroir, nous apercevons alors nos destinées.

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20 janvier.

L’aspect de l’impératrice pendant qu’on la coiffait aujourd’hui, m’a fait tout à coup songer à Elisabeth Siddal, «the beloved» de Rossetti. Sa chevelure, qui d’habitude repose, sombre et lourde, telle une couronne de nocturne mélancolie, sur son front, projeta, quand ce matin elle la fit dénouer, une purpurine auréole de glorification, et elle enveloppa sa liliale forme comme une ombre massive, matérialisée dont s’irradierait de la clarté. Durant un instant, elle souleva une onde de ses cheveux dans une main, tenant dans l’autre un petit miroir en argent, par-dessus lequel elle regardait au loin, de côté, comme si elle se mirait dans le vide, en un autre invisible miroir où elle apercevait ses destinées. Elle était vraiment ainsi le tableau de Rossetti: _La bella mano_, et ces vers me vinrent à l’esprit, qu’il a écrits aussi, comme pour elle:

_La belle donna_ _Piangendo disse:_ _Come son fisse_ _Le stelle in cielo!_ _Quel fiato anelo_ _Dello stanco sole,_ _Quanto m’assonna!_ _E la luna, macchiata_ _Come uno specchio_ _Logoro e vecchio,--_ _Faccia affanata_ _Che cosa vuole?_

* * * * *

_Che le spalle sien franche_ _E le braccia bianche._

* * * * *

_Che cosa al mondo_ _Posso più far di questi![C]..._

Maintenant, je sais qu’elle est, en vérité, Elisabeth Siddal elle-même; la même superhumaine forme, plutôt de cyprès--les lèvres arquées, s’abîmant en profondes anses de souci, pourpres comme le sang de la grenade--les pénétrants yeux qui répandent de fluides essences, de sorte que l’on croit qu’ils vivent d’une propre vie; et puis l’ondulation douloureusement lassée de ses lignes. Et maintenant tous ses noms à elle, me reviennent eux aussi à l’esprit: _The blessed Damozel_, _Proserpina_, _The day’s dream_, _Sybilla_, _Sancta Lilias_, _Ancilla Domini_, _Silence_, _Beatrice_, _Beata Beatrix_, _lady Lillith_, _Rosa triplex_, et _la Bella mano_ (je regardai sa main et reconnus aussitôt celle du portrait).

Tous ces noms, suaves comme une musique en rêve, implorent un seul portrait, l’embrassant de l’encens de leur parfum. Ce portrait, si multiple et si unique, n’est que l’haleine de ces intarissables essences qui, toujours de nouveau, jaillissent d’une coupe unique. Et l’unique coupe est Elisabeth Siddal. Et Elisabeth Siddal a pressenti la royale Elisabeth de Wittelsbach, mais Rossetti l’a créée de son désir même quand il l’a peinte. Ce sont là les métempsychoses de la beauté, les créatures du désir qui devine, le mythe de Pygmalion, mais surpassé. Et cette impériale Elisabeth, aussi, vit en une extase (_under a trance_), comme celle qui l’a devancée; et comme l’autre Elisabeth qui existe maintenant en celle qui par elle fut devinée, elle porte en soi le sentiment de sa mort plus fort que celui de la vie. Et c’est pourquoi elle est le silence incarné, et elle est le long soupir des cyprès, immobiles dans les orages de l’âme, planant mystiquement sur le fleuve de la vie, sur lequel, des ombres nocturnes de ses cheveux, elle laisse choir des hyacinthes et des violettes.

* * * * *

Schœnbrunn, 21 janvier.

Nous avons parlé aujourd’hui, pendant la promenade, de Dante Gabriel Rossetti et de Burne-Jones.

--Ce sont, dit-ELLE, des âmes d’autrefois, revenues sur la terre pour continuer les rêves des hommes qui les précédèrent et deviner ceux des hommes qui les suivront. Ils ont tiré ces rêves du chaos où avant toute éternité ils flottaient, attendant qu’un œil les discernât. Les choses de l’esprit, aussi, veulent être enfantées pour atteindre l’accomplissement de leur sublime mort...

* * * * *

1ᵉʳ février.

--Au nom du ciel! m’a-t-ELLE jeté à mi-voix, aujourd’hui, pendant la leçon, tandis que la coiffeuse tressait ses cheveux. Ne la regardez pas! Je ressens chacun des regards que vous lui destinez sur mes cheveux. Ces Grecs exercent une étonnante fascination! Je prierai mon médecin de vous prescrire des œillères, comme pour les jeunes chevaux. Et il faudra que vous les mettiez tous les matins.

* * * * *

--Savez-vous quelle pièce de Shakespeare est ma préférée? me demanda-t-ELLE, au bout d’un instant, brusquement.

--_Hamlet_, Majesté?

--Non, le _Songe d’une nuit d’été_. N’avez-vous pas remarqué, à Lainz, la gravure qui était dans votre chambre: _Titania avec la tête d’âne_? C’est la tête d’âne de nos illusions que sans trêve nous caressons. J’ai fait mettre ce tableau dans tous mes châteaux. Je ne puis me rassasier de le voir.

* * * * *

Aujourd’hui, ELLE me conduisit dans une petite chambre dont les murs étaient littéralement couverts de portraits de chevaux. C’étaient de merveilleux portraits de bêtes merveilleuses.

--Voyez-vous, me dit-elle, tous ces amis, je les ai perdus et je ne gagnai pas un seul à leur place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce que nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt m’assassiner.

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Schœnbrunn, 19 février.

Aujourd’hui nous avons passé tout l’après-midi à monter et à descendre les deux allées qui, de deux côtés, conduisent par une douce pente à la _Gloriette_. Heures grises et lasses. Le ciel comme de cendre. Les arbres frissonnaient. Les feuilles tombées, décolorés décombres, étaient entassées en couches épaisses sous les arbres--pensées fanées et joies trépassées; et là-dessous les heures mortes gisaient, comme en des tombeaux. Les quelques feuilles qui pendaient encore aux arbres, elles, me parurent crispées de douleur. L’air était comme vieilli, engourdi et lourd telle une eau dormante. Ainsi, en cheminant par ces mêmes et si mornes allées, sans parler, toujours, nous montions d’un côté et descendions de l’autre, enfermant dans un cercle le symbole de la _Gloriette_.

L’impératrice, ce jour-là, était extraordinairement taciturne, et ses mouvements manquaient de ce calme magnifique et de cette suavité des lignes qui leur sont coutumiers et que nul avec elle ne partage: de temps à autre, le sang lui affluait aux tempes. Je sentais qu’une atmosphère étrangère, hostile à sa nature intime, l’enveloppait.

--A de pareilles heures, on sent la vie peser plus lourdement, dis-je, alors que nous atteignions une fois encore le sommet de la _Gloriette_, comme pour faire crier en moi le silence retenu.

--Vous voulez parler de la vie que nous devons mener en troupeau de petites bêtes supérieures! répondit l’impératrice avec une subtile ironie dans la voix. Rien de nouveau à dire là-dessus. Elle est si sombre et si mensongère, cette vie, que, certes, il ne vaut pas la peine d’essayer à la trouver supportable.

Après une courte pause, elle ajouta:

--Souvent je me semble comme enveloppée dans des voiles épais, en une mascarade intérieure: déguisée en impératrice.

--Oui, Majesté, nous prenons les phénomènes accessoires et les conditions extérieures de l’existence pour la vie sublime elle-même, tandis que ce ne sont que des trabans et des valets autour de la litière close d’une princesse: quelque chose de faux et d’ignoble, qui, grossièrement, se débat, qui s’empresse avec un bruit importun autour de la vie, masquant, séquestrant du dehors, par des ombres sinistres et des cris menteurs, la chose exquise. Et tout cela, qui, en vérité, nous est étranger, nous le confondons avec l’unique qui nous soit propre.

L’impératrice répliqua:

--C’est pourquoi nous devons, autant que possible, tâcher de sauver quelques rares instants, pendant lesquels nous puissions pénétrer, chacun à sa guise, dans notre propre vie. Je me découvre nouvelle chaque fois que j’arrive en une autre atmosphère que nul encore n’a respirée, dont nul n’a abusé. Quand je me trouve toute seule en un site solitaire dont je sais qu’il fut peu fréquenté, je sens que mes rapports avec les choses sont tout différents de ce qu’ils seraient, si d’autres hommes avaient été là; à cette différence seulement je me reconnais moi-même--en mer, dans les vastes plaines, là où il n’y a pas de ces recoins où les hommes s’entassent si volontiers, comme de la poussière. La vie parmi les hommes nous uniformise tous en un amas noir, où la vulgarité est le seul élément à tous commun.

--A vrai dire, les hommes ne ressentent rien de tout cela tant qu’ils vivent, dis-je; c’est lorsque nous mourons, peut-être, que nous commençons à vivre, véritablement et profondément.

--Oh! non, dit l’impératrice, même pendant la vie nous vivons ainsi, seulement nous ne voyons pas notre vie; la mort seule fait tomber les écailles de nos yeux. Mais il y a des hommes qui, de leur vivant, déjà, sont plus près de la mort que de la vie. Nous n’avons, d’ordinaire, pas le temps d’aller jusqu’à nous-mêmes, tout adonnés que nous sommes à des choses étrangères. Nous n’avons pas le temps de regarder le ciel qui attend nos regards. Je me rappelle d’avoir vu une fois, à Tölz, une paysanne en train de distribuer la soupe aux valets de ferme. Elle ne parvint point à remplir sa propre assiette.

--L’idée de la mort devrait déjà, de soi, embellir notre vie, fis-je. Les choses terrestres, toutes, acquièrent, par cela même qu’elles sont périssables, une profonde valeur intime et la signification de symboles.

--Oui, dit-elle, l’idée de la mort nous exalte et nous purifie, ainsi qu’un jardinier qui arrache la mauvaise herbe lorsqu’il se trouve dans son jardin. Mais ce jardinier veut être toujours seul et se chagrine si des curieux regardent dans son clos. C’est pourquoi je me cache la face derrière mon ombrelle et mon éventail, pour qu’il puisse travailler en paix.

Ainsi, en parlant doucement, ou plutôt l’oreille attentive aux monologues de nos pensées, nous suivîmes tranquillement l’allée qui descend de la _Gloriette_, pour revenir au château. Alors, de nouveau, mes regards se levèrent vers cette ombrelle, vers cet éventail--vers le fameux éventail noir, vers la trop connue ombrelle blanche--fidèles compagnons de son existence extérieure, devenus presque des éléments constitutifs de son apparence corporelle. En ses mains, ils ne sont pas seulement ce qu’ils sont pour les autres femmes, mais, plutôt, de purs emblèmes, armes et boucliers au service de son véritable moi. Quand elle se trouve très haut, sur le sommet d’une montagne, baignée de sonore solitude et de langueur, en l’embrasement du soleil, tandis que le grand midi roule sur les roches, alors, seulement, elle ferme l’ombrelle qui cache sa tête de tous côtés, alors, seulement, de la pâleur de son visage elle abaisse l’éventail noir. Elle s’exprima là-dessus une fois, à Lainz. Elle veut, uniquement, écarter d’elle la vie extérieure des hommes, comme telle, ne pas la laisser valoir en soi, ne pas se plier «aux lois du troupeau des petites bêtes supérieures»; elle veut préserver son intérieur silence de toute profanation; elle ne veut pas s’éloigner des jardins fermés de la tristesse qu’en soi elle cèle et d’où les autres hommes se sont eux-mêmes exilés. Aussi se penche-t-elle sans relâche sur les éternelles fleurs de la douleur qui dans son cœur éclosent, et elle prête l’oreille aux sons de la vivante beauté mondiale qui de ces calices débordent et en eux-mêmes se résorbent et tissent la substance de son être.

--Qu’est-ce que la joie, Majesté? demandai-je, alors que nous étions déjà arrivés à ce petit parterre de fleurs, qui, de l’aile droite du château, s’étend dans la direction de Hietzing. L’impératrice marchait très vite, car déjà l’horloge du château qui de son gros œil regardait les jardins (si inutilement pour les plantes!) marquait presque six heures du soir.

--Oh! la joie, dit-elle, en courant plus qu’elle ne marchait, la joie n’est qu’une chose éphémère, un épisode, un bouche-trou, qui nous dupe sur la triste langueur, la _Sehnsucht_, qui doit venir. Oh! elle vient toujours, car elle est l’attente du destin que notre vie a pour but d’atteindre; elle est la chose la plus triste et, par là, la plus exquise qui soit au monde. Tous les êtres qui sont beaux attendent leur destin et sont tristes aussi, quand ils n’en sont pas détournés. Vous voyez, maintenant je dois me mettre à courir, parce que je me suis trop longtemps absentée de cette chère vie: mon médecin suédois m’attend pour le massage. J’appelle cela _pétrissage_, tant je suis peu impérialement disposée pendant cette opération. Et là-dessus elle éclata de rire.

En remontant en voiture, je me dis à moi-même: «Elle a ri! A vrai dire, elle ne peut, ni ne veut jamais rire, tant qu’elle se trouve en sa véritable forme d’existence. Mais quand la réalité la frôle, alors, seulement, et par rapport aux soi-disant choses humaines, elle rit. Rire, cela signifie, pour elle, s’éloigner de son soi intime.»

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Schœnbrunn, 22 février.

Aujourd’hui, comme nous revenions de la promenade, je dis à l’impératrice:

--Je ne puis assez m’émerveiller que l’allure de Votre Majesté, après des heures de marche, ne trahisse pas la moindre lassitude.

--C’est que jamais je ne suis lasse, répondit-elle. Et nous en devons grâce, mes sœurs et moi, à notre père. «Il faut apprendre à marcher aussi», nous disait-il toujours, et il nous tenait, exprès pour cela, un maître réputé. Et ce maître, ajouta-t-elle gaiement, nous recommandait sans cesse: «A chaque pas que l’on fait, il faut pouvoir se reposer du pas précédent, et, autant que possible, ne pas se traîner sur le sol.» D’après lui, nous ne devions avoir qu’un seul exemple devant les yeux: les papillons. Ma sœur d’Alençon et la reine de Naples sont célèbres, à Paris, pour leur démarche. Mais nous ne marchons pas comme doivent marcher les Reines. Les Bourbons, qui presque jamais ne sont sortis à pied, ont pris une allure spéciale--celle d’oies majestueuses. Eux procèdent comme de vrais rois.

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Du 25 février au 5 mars.

Nous lisons les œuvres de Carmen Sylva. L’impératrice aime beaucoup la poétesse couronnée.

--Sa juvénilité est digne d’admiration, dit-elle. Elle reste toujours le _backfisch_[D] allemand, en dépit de sa couronne exotique et de ses cheveux blancs. Et son monde sentimental aussi est resté le même, bien qu’elle soit devenue, entre temps, mère malheureuse. Elle est toujours aussi impulsive, facile à s’enflammer et promptement tarie. Ses œuvres en souffrent. Elle n’a pas la patience de s’arrêter sur ses idées et de les pénétrer; c’est comme si elle se mourait d’une soif d’événements, derrière lesquels elle espère atteindre l’_inaccessible_. Aussi, n’atteint-elle jamais le repos, qui est le but unique. Il faut renoncer au fait. Seul l’inarrivé est éternel...

L’impératrice a trouvé impayable la «boucle de colère» d’une des héroïnes de Carmen Sylva: une boucle de cheveux qui se dresse menaçante à chaque accès de colère.

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Schœnbrunn.

Partout de la neige. La languissante silhouette noire, sur le plan désert et blanc, cheminant lentement, en apparence sans but, comme pour concentrer, simplement, en sa vivante ligne noire perpendiculaire, le beau calme mort de la surface, et pour faire prendre ainsi à celle-ci conscience de soi-même. Et aussi toute cette pureté d’hermine s’incarne en cette noire ligne serpentine, et cette même atmosphère de cristal emplit son âme...

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ELLE a traduit aujourd’hui en grec moderne, et avec un admirable élan, le cinquième chant de l’_Odyssée_ (les adieux à Calypso et l’arrivée à Schéria), que je lui récitai en allemand.

--Nous chantons maintenant le prélude de notre voyage à Corfou, dit-elle. Si Heine ne nous avait dit que les dieux de la Grèce sont morts et qu’ils sont, tout au plus, capables de rougir des vérités qu’on leur débite, nous devrions supplier Dzeus et Poseidon de nous accorder une traversée heureuse. Vous, hellène, vous ne craignez sûrement pas la mer. Aurez-vous le mal de mer, par exemple? Si c’est ainsi, vous n’éprouverez pas grand plaisir à mes voyages. Je suis comme un oiseau de tempête. Je fais carguer toute la voilure pour ne pas me priver de la vue des vagues en fureur; et chaque fois qu’une lame déferle sur le pont, j’ai envie d’éclater en cris de jubilation. En feriez-vous autant?

--Peut-être bien, Majesté. Du reste, le voyage jusqu’à Corfou n’offre plus maintenant de pareilles épouvantes.

--C’est malheureux! Voilà un des inconvénients de la civilisation. J’ai navigué une fois sur l’Océan, sur le yacht anglais _Chazalie_, qui n’était guère qu’une grande barque. Mais ce n’était qu’une infime partie de l’Océan. J’aurais eu tant de plaisir à traverser l’Océan entier sur cette barque!

[Note: MIRAMARE]

Miramare, le 6 mars.

Arrivés aujourd’hui avec le train impérial. Du soleil après la pluie, qui n’était, peut-être, que de la neige fondue. Là-haut, sur le Karst, il y avait eu encore, sur les bords extrêmes des rochers et dans les rameaux d’arbres rabougris, des tas de neige branlants, exécutant d’invraisemblables tours d’équilibre. C’était comme de mauvais souvenirs qui ne voulaient pas disparaître; mais dans l’éclat du soleil ils avaient perdu toute horreur. Nous sommes descendus à la station de Grignagno. Le parc du château monte jusqu’ici, sous une buée d’aromes et de vapeurs après la pluie.

L’impératrice avec le baron Nopcsa, puis la comtesse Janka Mikes, moi et le reste de la suite, nous avançons sur les allées de gravier humide, sous les arbres dégouttants et frissonnants, qui, en terrasses et sans interruption, descendent jusqu’à la mer qu’ils ne veulent plus quitter. Et enfin, la subjuguante apparition de la mer elle-même. Le château, empli d’une triste solitude. Des murs lambrissés de noir dans le vestibule qui donne sur la mer et sur les jardins. Des escaliers, merveilles de sculpture en bois, qui rêvent de pas craquants. Des portraits rembrunis de Habsbourgs espagnols: ô ces têtes fines de don Juan, la fièvre dans les yeux et la lèvre inférieure débordante, caractéristique pour toute la race; et les mélancoliques yeux d’infantes fragiles, dont les mains menues reposent sur les plis lourds de leurs robes de soie; et, encore, adorables petites bouches d’enfants impériaux, dont les joues à fossettes s’encadrent dans de grandes fraises raides.

Ma chambre se trouve dans la grande tour, avec vue sur l’infini de la mer. Devant mes fenêtres, des mouettes blanches, d’un silencieux coup d’aile sur le miroir de la mer, comme des rêves inquiets, tournoient: éblouissantes, elles s’enlèvent sur le ciel et la mer... Dans ma chambre une vieille garniture de soie écarlate avec de hauts dossiers dorés. Dans la soie est tissé l’aigle mexicain, broyant dans son bec un reptile: (ô ironie du destin, que l’aigle ait été anéanti par le reptile avant que l’étoffe ne se fût usée!)... Une servante italienne aux proportions d’ogresse est à mes ordres; aidée d’un vieux laquais asthmatique, elle me sert à dîner (je n’avais jamais vu d’aussi grosses et belles écrevisses: une seule de leurs pinces remplissait mon assiette, et elles étaient roses comme du corail). Ces deux âmes domestiques font le service du château depuis les temps du pauvre empereur Maximilien. Avec une naïve jovialité et une loquacité intarissable, ils content les plus tristes choses.

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L’impératrice se fait coiffer dans un pâle boudoir en soie bleue. Les murs sont ornés de portraits de la famille royale de Belgique; ils me rappellent que chez les races royales la destinée (c’est-à-dire le malheur, car le destin est funeste, toujours) se transmet des unes aux autres, par les liens du sang.

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Le soleil s’évanouissait derrière les arbres. Les noirs et opaques cyprès, en leurs contours (chute continue et pourtant immuable) étaient liserés comme d’une ruisselante chevelure d’or; et à travers les ténèbres de leurs branches, cependant, le soleil disait adieu tout comme si ç’eût été pour jamais... Nous passâmes devant un grand pin baignant dans de l’or roux. De son faîte, une assourdissante criaillerie de moineaux en querelle s’élevait.

--Le pin ne s’en soucie guère, dit l’impératrice. Les lignes de son faîte restent les mêmes.

Plus loin, tous les arbres redevinrent muets. Un petit nuage, esseulé au milieu du ciel, rêvait. Il était habillé de pourpre et se noyait dans un océan de rayons. Il avait l’air de souffrir, mais si tendre était sa souffrance, qu’elle semblait presque du bonheur... Nous descendîmes ensuite sur le rivage. Du sommet d’un cyprès, tout contre la mer, soudain, long et répété, retentit un cri désolé d’oiseau qui s’adressait à l’astre agonisant.

--Comme le soleil se meurt, Majesté, dis-je, comme il se rue dans le grand abîme en l’ondoyante pourpre de son désir et accompagné de tant d’accords de harpes!

L’impératrice parut un instant absorbée en la contemplation de cette féerie solitaire, puis, soudain, elle tourna son visage vers moi et dit de sa voix chantante:

_Mein Herrlein! sei’n Sie munter._ _Das ist ein altes Stück:_ _Hier vorne geht sie unter,_ _Und kehrt von hinten zurück[E]..._

--En de tels instants, ajouta-t-elle, devenue sérieuse, on ne doit croire qu’à une chose, à la grandeur du néant.

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Je n’ai pas besoin de regarder dans SON cœur, pour y surprendre les tristesses qui tissent là sa vie secrète.