Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs
Part 5
Aujourd’hui l’on m’apporta, des appartements de l’impératrice, des fleurs. L’impératrice, me dit-on, avait ordonné au jardinier du château de m’envoyer tous les jours des fleurs rares. Et quelles fleurs c’étaient! Duvets de soie parfilée, vieux velours mélancoliquement pâlis, reployés en plis délicats, et de la pourpre attristée. Et de tremblantes corolles aussi et de doux calices, sur les pétales desquels toutes les splendeurs et les langueurs des couchants automnaux étaient répandues.
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Du 11 au 20 décembre.
A midi, de nouveau à Schönbrunn. Il pleuvait de la neige fondue, et le vent nous fouettait le visage d’une poudre de glace. Il nous fallait sauter par-dessus de grosses flaques d’eau.
--Comme des grenouilles nous galopons par les marais, dit l’impératrice. Nous sommes pareils à deux âmes damnées qui errent dans le monde infernal. Pour beaucoup de gens, ici et à cette heure, ce serait l’enfer. Je causais hier avec une dame qui extravaguait sur les glaciers--pendant l’été, naturellement, en compagnie de deux guides et attachée à une corde pour qu’on la hisse. Je voudrais la voir à présent, elle et sa vaillance. Si elle savait que je suis ici, que je me promène aujourd’hui ici, elle penserait que je suis devenue folle. Voyez-vous, cela va mieux à mes dames d’honneur de rester à la maison et de se chauffer les pieds à la cheminée. Elles tricotent des bas et lisent des romans. Vous préféreriez, vous aussi, n’est-ce pas, être au chaud dans votre chambre?
--Comment Votre Majesté peut-Elle dire cela? Moi qui, dans ma chambre, passe toutes mes heures dans l’attente, dans l’espoir que Votre Majesté me fasse appeller...
--Pour moi, c’est le temps que j’aime le mieux. Car il n’est pas fait pour les autres. Je puis en jouir seule. En vérité, il n’est là que pour moi, comme ces pièces de théâtre que le pauvre roi Ludwig se faisait jouer, pour lui uniquement. Encore le spectacle est beaucoup plus grandiose ici, en plein air, que sur toute espèce de scène. Certes la tempête pourrait être quelque peu plus enragée: alors on se sent si proche de toutes les choses, comme en conversation avec elles!
--Votre Majesté voit-Elle ce grand vieil arbre aux branches noires et dénudées, comme il se dresse tout seul et, désespérément, étend ses bras en l’air? Il est presque plus fort que l’ouragan, il ne bouge pas.
--Sa douleur est plus forte que l’ouragan. Il est comme le roi Lear. Quand même il serait maintenant frappé de la foudre, il n’en a pas moins vaincu la mort.
Elle-même était comme une partie constitutive de ce paysage bouleversé, mais elle n’en avait point conscience.
Elle a le don, par sa seule présence, d’amener à la surface l’élément éternel des choses, de l’évoquer comme par un prestige, comme si toutes les choses, depuis longtemps esseulées dans leur vie obscure, n’avaient attendu que cela pour se répandre hors d’elles-mêmes. Aussi ai-je toujours l’impression que c’est par elle, à vrai dire, que, pour la première fois, l’essence réelle des choses me fut révélée.
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Aujourd’hui, l’impératrice m’appela à quatre heures de l’après-midi seulement, au lieu de me faire partir à onze heures en voiture pour Schönbrunn, à sa suite. Toute la matinée avait été employée au grand lavage des cheveux. Cela a lieu tous les quinze jours. Aussi portait-elle ses cheveux dénoués sur le dos pour les faire sécher. Son aspect sous cette forme, quand, déposée cette naturelle couronne, elle n’est plus obligée de plier le front sous son poids, est plus gracieux encore, s’il se peut, et aussi plus majestueux, plus conforme à sa vraie nature. Une jeunesse insoupçonnée rayonne de ses traits et presque un bonheur de ses yeux (le même qu’éprouvent les arbres quand ils se mirent dans l’eau) et des lignes de son corps une musique, plus suave encore que d’habitude, parce que, assourdie et secrète, comme en des rêves et des pressentiments, à travers l’onde des cheveux elle résonne.
Sur les doux tapis écarlates, qui couvraient le parquet, nous allions et venions, dans l’aube des flammes sans nombre de toute une série de grands lustres pendants, aux losanges et aux perles de cristal, dans l’haleine des vivants calices qui formaient partout de petites îles lumineuses (ô vernal rêve!), entre les muets abîmes marins des miroirs, dans un air aussi pur et aussi frais que sur les sommets des montagnes, (les croisées, _en decembre_, étaient toutes ouvertes)--et nous lisions l’_Odyssée_. En un tel milieu, près d’elle, la vieille rhapsodie oubliée des vers morts de nouveau s’éveille et, par les fenêtres ouvertes, avec les flots de lumière, jusque sur la silencieuse place du château elle déborde. Des groupes humains, d’habitude, se tiennent là, dans l’ombre, et contemplent la rangée des fenêtres brillamment éclairées et les lustres flamboyants, sous lesquels un être impérial tisse sa mystérieuse vie; et ils s’étonnent ou ils devinent, mais jamais leur pressentiment ni leur étonnement n’atteignent à la réalité...
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L’empereur est entré aujourd’hui pendant la leçon. La coiffeuse s’abîma sur le tapis comme dans une trappe, et s’éloigna tout de suite en un murmure. Je me levai de ma chaise, mais l’empereur m’invita à rester et se mit à causer avec l’impératrice en hongrois. Je relevai des noms d’hommes d’Etat et de personnages politiques. L’impératrice avait sur les traits une expression d’intense attention; ses yeux regardaient devant elle comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë et pénétrante un infiniment petit objet; et elle répondait à l’empereur et l’interrompait assez souvent. Le hongrois sur ses lèvres sonnait comme des perles musicales cet embaumées. Parfois, elle haussait les épaules et esquissait une petite grimace qui voulait beaucoup dire, ce qui faisait rire l’empereur. Puis l’empereur se leva et sortit de la salle de son pas élégant et moelleux de militaire. En un bruissement, la coiffeuse rentra et l’impératrice me dit en grec:
--Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais pouvoir être utile; mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et puis j’ai trop peu de respect pour la politique et ne la juge pas digne d’intérêt. Et vous, vous y prenez intérêt?
--Pas trop, Majesté, je la suis seulement dans ses grandes phases, quand des ministres tombent.
--Ah! ils ne sont là que pour tomber; puis d’autres viennent, me dit-elle avec, dans la voix, une nuance curieuse qui était comme un rire intérieur.
--Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en France.
--Elle est assurément plus amusante!
--C’est ce que je trouve aussi, Majesté.
--Les gens, là-bas, savent mieux jouer la comédie, et avec plus d’esprit.
Au bout d’un instant, elle ajouta:
--D’ailleurs, le tout est une tellement volontaire illusion! Les politiciens croient conduire les événements et sont toujours surpris par eux. Chaque ministère porte en soi sa chute, et cela dès le premier moment. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin du voisin. Mais tout ce qui arrive, arrive de soi-même, par intérieure nécessité et maturité, et les diplomates ne font que constater les faits.
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De chacune des nombreuses langues qu’ELLE parle avec une admirable perfection, elle fait une musique. Parle-t-elle hongrois? c’est réellement comme si une source laissait perler, l’une après l’autre, des gouttes chantantes, en lente et harmonieuse mélancolie.
--Le grec, me disait-elle, c’est la langue dans laquelle mes idées et mes mots se présentent à moi comme des êtres de beauté, pour m’ouvrir un monde insoupçonné. L’aspect de ce monde me fait oublier ce qui reste au dehors.
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Aujourd’hui, nous avons rencontré une dame sur le chemin de la _Gloriette_: elle descendait et nous montions. Elle portait les cheveux coupés courts et avait une face rouge de cuivre et la démarche décidée. Fixement elle regarda l’impératrice, sans la saluer pourtant, presque d’un air de provocation. L’impératrice dit:
--La dame a de l’esprit, puisqu’elle porte les cheveux courts; mais je crains qu’elle ne le fasse exprès pour que l’on puisse la croire spirituelle. Si je voulais faire couper mes cheveux--oh! par conviction, parce que je les tiens pour inutiles,--les gens me tomberaient dessus comme des loups.
--Et réellement ce serait dommage, Majesté. Les gens disent bien: «Tout ne va pas à tout le monde.»
--Il n’y a que la sottise à qui tout le monde également prétende...
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Aujourd’hui, ELLE dit:
--La plupart des hommes ne veulent pas que les bandeaux du destin et de la vie soient dénoués de leurs yeux; ils croient se mettre ainsi à l’écart des périls. Mais nous ne cessons pas de vivre dans l’ombre du destin et cette ombre guette chaque goutte de lumière. Ce qui est commun à tous n’est pas l’esprit, mais le destin. Et, parfois, le destin choisit l’un de nous pour en faire un poème magnifique ou pour s’en gorger comme d’Œdipe ou de Médée... Je vous prie, lisons demain quelque chose d’Eschyle.
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Plus tard, ELLE dit:
--La plupart des hommes sont malheureux parce qu’ils se trouvent en perpétuel conflit avec la nécessité. Quand on ne peut être heureux à sa guise, il ne reste qu’à aimer sa souffrance. Cela seul donne le repos, et le repos c’est la beauté de ce monde. Mais la beauté est la cause et le but de l’univers.
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Aujourd’hui, dans la matinée, nous continuâmes notre traduction d’Othello. L’impératrice déclama la chanson du saule de Desdémone avec un ravissement douloureux qui, à l’entendre, faisait défaillir, et, brusquement, les lèvres frisées de subtile ironie, ELLE s’exclama:
--Il y a cependant autre chose que la jalousie ou l’héroïsme, et ce sont les saules.
Plus tard elle dit:
--On ne sait pas pourquoi les femmes sont infidèles à leurs maris! La réponse est tout simplement: parce qu’elles devraient leur rester fidèles. Cette exigence provoque à l’infidélité parce qu’elle a force de loi. Et sait-on donc si le mari réellement fut l’élu que le sort désignait? La plupart des jeunes filles ne se marient guère que par désir de liberté. Et, somme toute, l’amour a des ailes pour s’envoler aussi.
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Aujourd’hui, nous parlions du tragique dans les pièces modernes. L’impératrice dit:
--Je crois que les conflits tragiques n’agissent pas par eux seuls, mais par quelque chose que, sans cesse, nous attendons dans notre vie et dont alors nous croyons nous approcher. A vrai dire, nous sommes toujours déçus, car ce sont seulement des passions ordinaires que l’on met sous nos yeux, mais nous les reconnaissons cependant pour quelque chose d’autre que ce qu’elles prétendent signifier. Et quand nous sommes saisis, nous ne le sommes pas par le tragique de théâtre, mais par des sons plus profonds qui dans notre cœur ont été éveillés.
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Je lui lus les poésies lyriques d’Ibsen, entre autres des passages de _Peer Gynt_. Ce dernier poème lui parut sublime. Jusqu’alors elle n’avait, en vérité, rien connu d’Ibsen. Sûrement elle n’avait aucune idée de sa signification ni de sa grandeur. On lui avait parlé, à la cour, de ses drames, comme d’ineptes lubies qui, malheureusement, se jouaient encore. Et pourtant, tout ce monde de beauté existait déjà en elle avant que ces poèmes fussent inventés. Tout, pour ainsi dire, venait d’elle et revenait à elle. Elle a rêvé tous les rêves avant qu’ils fussent rêvés, et elle les revit en son existence, tandis que les poètes ne font que les rêver seulement. C’est pourquoi elle se contente de l’_Odyssée_, de Shakespeare, ou des chansons démodées de Heine, parce qu’elle peut parfaitement se passer de ces œuvres-là de même que des plus éminentes créations modernes de l’esprit humain.
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Aujourd’hui, pendant la leçon, l’impératrice me dit:
--Il faut que vous vous mettiez sur vos gardes contre les intrigues de la cour. Vous êtes novice en ces choses et vous ne savez pas où l’on place les pièges. Je vous conseille d’être très circonspect pendant vos visites aux gens de la cour--vous savez qui je veux dire. Ces gens se nourrissent tous les jours de faisans et de perdrix, mais une heure sans cancans les ferait mourir.
--Je pensais que non seulement le baron Nopcsa et la Comtesse Festetics, mais que tout le personnel de la Cour était assez dévoué à Votre Majesté pour que je pusse me mouvoir ici en toute sécurité.
--Ah oui! certainement. On est très dévoué à l’Impératrice. Peut-être dois-je encore remercier Dieu d’être impératrice: autrement, cela tournerait mal pour moi. On aime l’impératrice surtout parce que, par amour d’elle, on a la chance d’être quelque chose soi-même.
--Votre Majesté ne croit-Elle pas qu’il y a de magiques puissances qui émanent du génie et de la beauté de l’âme? Je ne puis m’imaginer qu’un être quelconque, admis auprès de Votre Majesté, puisse s’arracher à ce sortilège. Par là je veux dire que l’entourage de Votre Majesté doit avoir perdu toute volonté propre et vivre seulement en la Sienne.
--Vous voudriez faire de moi une Circé; je me souhaiterais d’en être une. Je métamorphoserais alors beaucoup de gens comme l’ont été les compagnons d’Ulysse. Mais l’égoïsme est plus fort que toute magie. Vous êtes encore trop jeune et ne connaissez pas le monde. Chaque salut a son but, chaque sourire veut être payé. Si l’on ne jugeait pas que cela va sans dire, l’on s’épargnerait même tous ces frais.
--Votre Majesté se souvient-Elle, dans le parc de Lainz, lorsque les sangliers se ruèrent sur nous en nous menaçant, de sorte que je dus les chasser avec un égrappoir que Votre Majesté avait apporté? Je ne cessais de m’imaginer, alors, ce qui serait arrivé, si les sangliers n’avaient été si lâches, s’ils avaient fait mine de se jeter sur nous? J’aurais prouvé à Votre Majesté mon héroïsme et mon abnégation. Et Votre Majesté pourrait en tirer au moins une exception à la règle.
--Oh! soyez tranquille! Ils ne nous auraient pas attaqués!--puisqu’ils avaient mieux à faire: ils mangeaient des truffes!--Par bonheur pour nous deux!
Et là-dessus, gaiement, elle sourit.
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Instinctivement avec Elle j’ai pris dans la voix une cadence, à son oreille, uniquement, appropriée. Toujours un pas en arrière d’elle, je chemine et laisse la suite ininterrompue de mes paroles atteindre son ouïe en vagues subtiles. Aujourd’hui elle me dit, à ce propos:
--Vous avez très bien compris que l’on ne doit, par sa voix, ni étrangler ses propres idées ni effaroucher celles des autres.
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Schœnbrunn, 21 décembre.
Nous parlions aujourd’hui de SES voyages en Egypte.
--Je me sens extraordinairement chez moi au Caire, dit-elle. Même dans la grande cohue des portefaix et des ânes, je me sens moins oppressée que dans un bal de la cour et presque aussi heureuse que dans une forêt. Oh, il faut bien distinguer la culture d’avec la civilisation. La culture se trouve même aux déserts de l’Arabie; avant tout, dans le Sud et en Orient, où la civilisation n’a pas pénétré, dans les prairies solitaires et sur les mers. Etouffer la culture, voilà la civilisation. Elle est chez elle en Occident. Elle est une déviation et une altération des buts naturels de l’existence. La civilisation, c’est les tramways,--la culture, les belles forêts libres. La civilisation, c’est l’érudition,--la culture, ce sont les idées. La civilisation réclame pour soi chaque être humain et nous met tous dans une cage. La culture, chaque homme la porte en soi, comme un legs de toutes ses existences antérieures, il l’aspire en soi à chaque souffle, et en cela gît la grande unité. Il y a aussi des gradations de civilisation et de culture, qui viennent de directions opposées et se rencontrent. Où elles s’entrechoquent, éclate la plainte muette de la vie. Les victimes, ce sont les pauvres gens misérables: on leur a pris la culture, et, en retour, on leur montre la civilisation dans le lointain, pour eux presque inaccessible. A Paris, il m’est très agréable de cheminer par les rues, parce que l’individu marche perdu dans la foule. De cette manière, cette civilisation-là approche de la culture.
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Aujourd’hui, ELLE me disait encore:
--Quand une dame d’honneur est près de moi, je suis tout autre. Vous l’avez remarqué hier. Il me faut toujours dire quelque chose aux comtesses, pour qu’elles puissent répondre. C’est là justement leur office. Le plus grand effroi des rois est de toujours devoir interroger. Pour moi, j’ai un grand choix de questions dans mes greniers, parce que j’en viens rarement à les distribuer en public. Quand vous me parlez, je ne réponds, souvent, qu’à moi-même, ou je vous parle bien, mais je réponds en même temps à une question que je me suis posée à moi-même, car vous n’êtes pas une dame d’honneur: et c’est ce qu’il y a en vous de préférable. Quand vous êtes près de moi en même temps que la comtesse, cela devient très intéressant: je dois louvoyer comme entre deux vents, et chacun de vous deux me sent changée à son égard et en tient l’autre pour le coupable.
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Du 22 au 30 décembre.
Aujourd’hui ELLE me dit, pendant qu’on la coiffait:
--Excusez-moi, aujourd’hui je suis distraite. Je dois appliquer toute mon intelligence à ma chevelure; car elle (la coiffeuse) a fait dire qu’elle est malade, et cette jeune fille que voilà (la camériste) n’est pas encore initiée à tous les mystères. Quelques séances de coiffure comme celle d’aujourd’hui et, de nouveau, je suis matée. Elle le sait bien, cette femme-là, et elle attend une capitulation. Je suis l’esclave de mes cheveux. Peut-être, pourtant, me libérerai-je un jour. Mais je laisse les choses aller comme elles veulent. Il ne faut pas contre-carrer son destin. Sinon il nous distribue ses coups plus tôt et plus désastreusement encore.
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Schœnbrunn.
Comme nous nous promenions, aujourd’hui, et que nous parlions du sentiment du beau chez les hommes, l’impératrice dit:
--Il ne faut pas croire que les soi-disant _belles_ et _nobles âmes_ soient trop rares, surtout en Allemagne! Hélas, hélas! Il n’y a, certes, rien de plus ridicule que les enthousiasmes humains. Les enthousiastes sont justement les plus insupportables des gens.
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Comme nous causions de la vie et des systèmes cosmiques, ELLE commença à déclamer d’une voix de fluide ironie:
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_Zu fragmentarisch ist Welt und Leben._ _Ich will mich zum deutschen Professor begeben,_ _Der weiss das Leben zuzammenzusetzen,_ _Und er macht ein verstændlich System daraus:_ _Mit seinen Nachtmützen und Schlafrockfetzen_ _Stopft er die Lücken des Weltenbaus[A]._
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Je racontais à l’impératrice que j’avais vu à Innsbruck sa sœur, la duchesse d’Alençon,[B] et que je faisais souvent le pèlerinage de Mentelberg, pour avoir l’occasion de l’apercevoir dans le voisinage du château.
--Avez-vous vu aussi son chien? demanda l’impératrice. Elle en fait grand cas. Qui des deux vous a le plus charmé?
--Majesté!...
--Elle ne vous pardonnerait pas de n’avoir pas admiré son chien.
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24 décembre.
Pour l’anniversaire de sa naissance, aujourd’hui, j’ai offert à l’impératrice des violettes et une petite urne lacrymatoire antique que j’avais emportée d’Athènes. Elle daigna gracieusement accepter «ces dons de tristesse et de larmes», comme elle dit. Sur quoi j’ajoutai:
--Puisse Votre Majesté ne conserver dans cette urne que des larmes de joie.
--Alors elle restera toujours vide, répondit-elle, et pour les autres larmes elle est trop petite.
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Aujourd’hui, ELLE dit:
--Quand je me meus parmi les gens, je n’emploie à cela que la partie de moi-même qui m’est commune avec eux. Les gens s’étonnent de me trouver si semblable à eux, parce que je les interroge sur le temps qu’il fait ou sur le prix des brioches. Je ne perds rien à cela. C’est comme un vieux vêtement que de temps à autre l’on sort de l’armoire et que l’on met pour un jour.
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Aujourd’hui, ELLE dit:
L’âme des peuples est le fonds commun d’inconscient dans chaque individu. Ce que chacun ignore de soi, les foules le savent. Quand les arbres fleurissent ou portent des fruits, cela se fait d’après les mêmes lois suprêmes, d’après lesquelles les peuples prospèrent.
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Schœnbrunn.
Le genou, aujourd’hui, LUI faisait grand mal. Elle souffre fort d’ischialgie, cet hiver, m’a-t-elle dit. Or, il lui fallut, de temps à autre, se frictionner le genou endolori avec de la neige, pour trouver quelque soulagement. Elle le fit elle-même, en plein air; et alors, chaque fois, de me prier de lui tenir son en-tout-cas et de m’éloigner de quelques pas; et, chaque fois, de revenir toute rouge de l’effort et de la souffrance. L’aspect de cette impératrice de l’âme, que la vulgaire douleur physique osait torturer, m’a tout à fait bouleversé...
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--«Femme varie, fou qui s’y fie»: voilà ma devise, me dit aujourd’hui l’impératrice, pendant qu’on la coiffait, et en m’informant que nous ne sortirions pas à une heure de l’après-midi comme il avait été décidé la veille, mais déjà à onze heures du matin. L’empereur même l’a sue aujourd’hui pour la première fois, ajouta-t-elle, et il a été bien étonné de ma franchise. Peut-être en avait-il déjà connaissance, par expérience, mais ma devise écrite, il l’a vue pour la première fois aujourd’hui.
--Que pense Votre Majesté de cette autre devise: «Mon cœur ne t’y fie»?
--Comment, n’avez-vous pas confiance en vous-même? Moi, je ne me laisse influencer par rien. Dans ma devise gît toute ma philosophie. Le changement fait le charme de la vie. Il en est de cela comme de la mer.
Voilà ce qu’elle dit. Mais ses pensées, sans être affublées de mots, parlaient plus outre, comme en une intérieure portée de voix; tout au moins un écho s’en éleva dans mon âme: «La vie est comme la mer; dans les vagues de ses phénomènes consiste son éternité, et dans les profondeurs de ses énigmes son prix resplendit.» Puis une autre sentence d’elle, jadis entendue, encore en moi surgit: «Si cette existence tout entière n’est que provisoire, à quoi bon chercher la stabilité? Comme dans l’homéopathie, il faut _combattre les semblables par les semblables_. Ainsi l’on triomphe de cette maladie aussi. La vie n’a qu’un but: être vaincue en sa forme actuelle, telle une maladie. Et quand on veut la vaincre, l’on ne doit rien craindre, souhaiter tout, et être indifférent à tout. Alors seulement on est mûr pour la métempsychose.»
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ELLE m’a fait appeler au salon ce matin, encore une fois, avant de monter en voiture. A la porte, ouverte, entre son boudoir et le salon, des cordes, des appareils de gymnastique et de suspension étaient placés.
Je la trouvai justement en train de _faire les anneaux_. Elle portait une robe de soie noire à longue traîne, bordée de superbes plumes d’autruche noires. Jamais je ne l’avais vue habillée avec tant de faste. Suspendue aux cordes, elle faisait un effet fantastique, tel un être entre le serpent et l’oiseau. Pour poser les pieds à terre, elle dut sauter par-dessus une corde tendue assez haut.
--Cette corde, dit-elle, se trouve là pour que je ne désapprenne pas de sauter. Mon père était un grand chasseur devant le Seigneur et il voulait nous apprendre à sauter comme des chamois.
Puis elle me pria de continuer la lecture de l’_Odyssée_. Elle voulait sortir plus tard que les autres jours, parce qu’elle avait à recevoir quelques archiduchesses, et c’est pourquoi aussi elle avait dû revêtir, par exception, cette robe de cérémonie, comme elle me dit.