Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs

Part 4

Chapter 43,753 wordsPublic domain

La courbe douloureuse à jamais de la bouche, le regard intense des yeux, comme s’ils voulaient plonger dans l’impénétrable, le port de la nuque et du front, levés en une fière rébellion contre quelque insupportable fardeau extérieur qu’ils seraient seuls à supporter, et, en même temps, les lignes en avant inclinées du visage, accusant une consciente lassitude jamais avouée, l’attitude de ce gracile et tendre corps de Reine qui semble sur le point de se briser et cependant est plein de force et d’élan contre les assauts du destin, la clarté des gestes, l’arome limpide de la voix, la musique des paroles, semblables à une visible floraison d’harmonies secrètes:--tout cela me découvrait un monde intérieur de tristesses organisées, qui menait son existence propre, qui était aussi exquis et aussi immense et aussi mystérieux que ce monde extérieur qui assaille nos yeux de questions. O la suave réminiscence de ces impressions qui, comme les fleurs séchées d’un herbier, laissent seulement deviner la jeunesse fanée et l’éclat évanoui, et cependant enferment en elles tout cet éclat et toute cette jeunesse! Pour les ranimer, j’exhalerais, (combien volontiers!) mon âme sur elles!... Et ces sensations que je voudrais saisir maintenant en des doigts lourds, comme des choses matérielles et existant en soi, elles émanaient déjà, dans le jardin de Lainz, de ses traits si vite transfigurés, des lignes de son corps ondoyant lentement comme des vagues en peine et elles s’épandaient, pendant nos longues promenades, en chacune de mes paroles, sur tous les tournants attristés du chemin. C’est pourquoi, peut-être, je n’en rapportai rien de conscient: les extases des fleurs au soleil, l’insaisissable haleine de l’ombre sous les arbres, certaines formes de nuages, un sentiment de quiétude après un plus long regard vers le ciel, dans la solitude quelques trilles délaissés d’un chant d’oiseau se perdant au détour d’une tendre allée, en même temps que disparaissait l’arbre d’où ils venaient, comme si la voix de l’oiseau étouffait dans ses propres gazouillements: voilà les seuls trésors que je conservai de ces inoubliables jours, mais le tout imprégné du charme d’un souci ignoré qui de mon âme passait en ces fragments épars et les mettait bien au-dessus des délices les plus pleinement ressenties........

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[Note: INNSBRUCK]

Innsbruck, 13 août 1891.

Aujourd’hui le premier anniversaire de ma naissance depuis cet inconcevable événement: mon premier véritable jour de naissance!... Quand, le matin et le soir, les montagnes, par-dessus les toits, flamboient jusque dans mes fenêtres, comme si, d’un monde irrêvé, elles surgissaient, alors encore en moi rayonnent ces sourires d’inextinguible mélancolie qu’ELLE a laissés choir dans mon cœur et qui paraissent soustraits à l’universelle loi des choses, ou bien c’est un parfum ranimé de souvenirs qui jamais ne voudront se faner...

* * * * *

Je vais souvent à la morne église du château, où tant de rois et de reines en acier derrière une lourde grille de fer s’alignent, comme si cette réunion avait été le but définitif de leurs existences, uniquement poursuivi leur vie durant. Là aussi de pauvres femmes harassées du peuple, comme poussées par une main mystérieuse, tout le long du jour, jusque dans la nuit, bégayent des prières dans les ténèbres: peut-être s’agit-il simplement pour elles d’un jupon neuf; à la statue de saint Antoine les petites bonnes demandent la grâce de retrouver les cuillères à café perdues. Ah! je les plains de n’avoir pas obtenu ce qu’elles désirent, car je me dis que, si j’osais élever mon vœu à la hauteur d’une prière, je devrais m’abîmer en oraisons...

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3 septembre.

Est-il possible que mon rêve ne soit pas évanoui? Nouveau printemps, refleurira-t-il sur l’automne de mes souvenirs, sans avoir subi ni l’hiver ni la mort?...

Une lettre du baron Nopcsa, datée d’Ischl, qui me demande, au nom de l’impératrice, si je suis disposé «à passer les mois de décembre à avril auprès de Sa Majesté l’Impératrice et Reine, comme professeur de grec, et pour l’accompagner dans ses promenades».

Dans un _post-scriptum_, le baron Nopcsa ajoute: «Sous la condition que vos études n’en souffriraient point».

Ainsi il faut en finir avec la Faculté ou refuser. Je vais passer mes examens ici, à Innsbruck, car à Vienne mon tour ne serait pas si vite venu...

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Quand je pense à ce que, sans prier, j’ai obtenu, pour la seule raison, peut-être, que j’ai tenu mon vœu à moi-même secret!...

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J’ai choisi Schopenhauer comme sujet de ma thèse de philosophie: je me suit fait un élément vital de sa doctrine depuis qu’elle correspond si parfaitement à mon état d’âme. «Un singulier sujet d’examen!» me dit, en ricanant, le professeur de philosophie d’Innsbruck. J’étais et je reste peut-être le seul qui ait osé une tentative pareille.

J’ai aperçu aujourd’hui la duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice. Devant une boutique de la rue Marie-Thérèse, un équipage à livrée était arrêté. Dans la voiture, un monsieur d’aspect très distingué, à la barbe Henri IV blonde déjà grisonnante, et deux gros petits garçons à joues rouges et boursouflées. La porte de la boutique s’ouvrit, un grand chien, d’un seul bond, s’élança vers la voiture, et puis une dame sortit: l’impératrice elle-même, mais plus mince, plus frêle, plus miniature. Son aspect me bouleversa. Plus tard j’appris que c’était la sœur de la souveraine, et qu’elle habitait pendant l’été le château de Mentelberg. Longtemps je suivis du regard la voiture qui s’éloignait. La duchesse ne se doutait guère que des yeux s’attachaient si obstinément à elle et que les regards de mon âme tramaient comme une banderolle entre elle et son impériale sœur...

* * * * *

Tout mot que je prononce par ce temps-là n’a qu’une signification provisoire, mais, en même temps, il a un sens plus profond, et comme une perspective derrière soi. C’est comme si je voulais dire: Que m’importe ce que vous me dites et ce que je vous dis? L’essentiel, c’est ce qui va venir. Je ne me rappelle que confusément ma promotion de docteur que je dus subir dans une université étrangère, devant un public aussi flatteur qu’inespéré d’étudiants de la corporation des «Goths», anciens camarades de mon cousin Théodore. Mais je n’eus pas un regard pour leurs habits de gala, pas plus que pour mon diplôme, et me préoccupai encore moins du moyenageux cérémonial de l’Université d’Innsbruck, car un but plus lumineux, tout près de moi maintenant, m’invitait...

Par mille détours, pour prolonger autant que possible une attente dont le charme ne pouvait être surpassé par l’événement, je me rendis à Vienne, à la Burg.

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[Note: VIENNE SCHŒNBRUNN]

Hofburg de Vienne, 8 décembre 1891.

Mon appartement est situé dans l’aile léopoldine. L’on arrive du Franzensplatz, à côté du corps de garde, par un étroit escalier en colimaçon, jour et nuit éclairé au gaz,--_l’escalier des confiseurs_,--à un long corridor tapissé de nattes, dit _le passage des demoiselles_. Une longue suite de portes avec des noms de dames d’honneur sur de blancs cartons. Tout au bout, des gardes de la Burg qui vont et viennent lentement avec un cliquetis de sabres. A ma surprise, sur une de ces portes, je lis mon nom: voilà, déjà étiquetée, mon existence à venir dans cette armoire à tiroirs qu’est la cour. Ma chambre assez vaste, mais basse de plafond. Le parquet est comme un miroir, sur lequel le feu de la cheminée envoie voleter des essaims de feux follets. Tentures et meubles à rayures grises et blanches. Une grande double fenêtre donne sur la place extérieure du château et sur le Volksgarten, que maintenant une grisaille de crépuscule enveloppe. Un paravent de soie pourpre devant le lit, couvert aussi de lourde soie purpurine--du reste, tout d’une simplicité très grand air.

Le même soir, l’impératrice me reçut. Un laquais du service privé vint m’avertir que Sa Majesté avait su mon arrivée et me priait de me rendre auprès d’ELLE. Je me hâtai vers ELLE, à pas muets sur les nattes, tout le long du couloir, parmi des laquais et des caméristes qui chuchotaient, puis, après un coude, par un corridor plus large, qui traverse l’aile dite de l’impératrice Amélie. C’est la partie du château qui regarde le Franzensplatz du gros œil de son horloge, flamboyant dans le soir; elle est habitée exclusivement par l’impératrice et sa suite. Par une porte secrète, j’arrivai au grand escalier d’honneur, puis, un étage plus bas, sur un palier, où un garde de la Burg en grand uniforme était planté, immobile, devant une très lourde portière de velours; derrière cette draperie, un vestibule de style empire, avec ce luxe froid et nu des antichambres princières où l’on gèle si atrocement quand on n’est pas né laquais. Plusieurs huissiers à bas blancs, culotte vert-amande, veste sombre brodée d’or, et l’épée, s’inclinèrent devant moi jusqu’à terre, les portes comme d’elles-mêmes s’ouvrirent, et je me trouvai à l’improviste dans une grande pièce, plus somptueuse encore, mais dont l’accueil me fut moins fermé, moins hautain. Là, un autre garde-porte, apparemment de rang plus élevé, en habit noir, vint à ma rencontre. Et, à ce moment, je m’aperçus que j’avais pris instinctivement une nouvelle allure et que je la soutenais avec grande virtuosité; il s’agit, ici, de marcher sans s’arrêter et sans hâte, en glissant sur le parquet plutôt qu’en le foulant, sans butter aux saluts ni aux révérences. Le valet de chambre de l’impératrice, également en habit noir (la livrée de deuil privée de Sa Majesté), sortit de la porte opposée, s’inclina profondément, et disparut aussitôt par la même porte, sur la pointe des pieds, pour m’annoncer. Tous ces gens retenaient leur souffle et leur âme, et n’étaient que frac et pointe des pieds. Et alors la porte s’ouvrit à deux battants, sans le moindre bruit. Derrière un paravent de soie écarlate, j’entrai dans une salle vaste et brillamment éclairée. Sur les murs des tissus de soie rouge, tout autour des meubles dorés, de larges et profonds miroirs tenant des panneaux entiers, de grands lustres pendants. Et une atmosphère d’une presque immatérielle pureté vers moi s’exhalait.

D’une autre porte au fond qui était ouverte et laissait entrevoir un petit salon, l’impératrice m’apparut, et elle vint à ma rencontre.

Voilà que de nouveau ELLE se tenait devant moi, la même apparition noire de l’inoubliable jardin enchanté! Elle que j’avais connue dans sa condition sylvestre, elle m’avait maintenant appelé en son luxueux palais, où elle devait vivre, pour un temps. Je me souviens confusément d’un conte où il est parlé d’une fée de la forêt qu’un sorcier plus puissant encore retenait, une partie de l’année, dans son palais souterrain et qui, là, devait être reine. Mais c’est peut-être simplement l’histoire de Perséphoné.

Et l’expression de son visage, encore, me faisait penser à Perséphoné, qui, elle aussi, passe la moitié de sa vie dans le monde infernal. L’éclat rouge sombre des murs, les flammes sans nombre qui sur les dorures ruisselaient et rejaillissaient de la profondeur des miroirs, les cristaux en losange des lustres, scintillant comme d’aériennes pierres précieuses, tout cela faisait presque pour moi de cette fiction d’un monde sous-terrestre la contemplation d’une réalité. Comme d’un autre monde, l’impératrice noire se tenait devant moi, souveraine de toute cette splendeur. Elle me salua de loin, et, après, me dit qu’elle se réjouissait de me revoir près d’elle. Et dès qu’elle eut ouvert la bouche et que sa voix eut résonné, le merveilleux rayonnement autour d’elle pâlit. Ainsi je connus qu’elle était bien plus rayonnante encore que tout ce qui l’environnait. Je savais déjà, avant d’entrer, ce que je trouverais ici, et pourtant je fus ébloui. Nous nous promenâmes une heure durant, sur le doux tapis soyeux, où le pied s’enfonçait comme dans du jeune gazon, en des flots de lumière dont l’attouchement agissait comme de l’air tiède, mais plus musicalement encore.

Tout autour, des meubles dorés se dressaient, à de longues distances et dans un calme parfait, l’on eût dit des objets ensorcelés. Dans cette pièce, sur ces meubles, ni rire ni pleur ne se posait, nulle ligne ne remuait ni ne changeait de place. Des grands miroirs, qui prolongeaient la pièce, comme sous de diaphanes masses d’eau, en des lointains infinis, la lumière rebondissait, telle une buée fluide d’or et de sang. Je regardai autour de moi et reconnus le geste de l’étiquette espagnole, qui, des coins sombres, se levait vers des portraits princiers dans de lourds cadres dorés, et montrait des portes secrètes, tapissées de soie. Cela me persuada davantage encore que le château tout entier, immémorial, était englouti dans un illusoire abîme d’eau. Mais il y avait autre chose, que je sentais plus que je ne voyais, qui provenait de ce monde où ELLE respire en réalité. Elle n’était pas seule. Mes yeux se mirent en quête et bientôt trouvèrent ce qu’ils cherchaient. Il y avait là des arbres, de vivants arbres, presque dissimulés par les lourdes soies et les dentelles des rideaux, des azalées grandes comme des arbres, épanouies, ô tendre floraison, en innombrables calices blancs et roses. Elles l’avaient suivie, ces azalées, des printemps lointains jusque dans les profondeurs sous-marines de son palais; elles étaient comme des symboles de l’évanouie Perséphoné. Ainsi l’on peut s’imaginer que tous les jeunes arbres se tiennent cachés, pendant l’hiver, en de semblables palais, chez quelque fée exilée. Et ce léger et ancien parfum qui flottait à travers la salle,--venait-il des arbres, ou étaient-ce, uniquement, les souvenirs balsamiques des forêts et des jardins qui s’exhalaient avec persistance et enveloppaient la figure de l’impératrice noire?

Je lui parlai des montagnes embrasées d’Innsbruck, du «Hofgarten», le jardin du palais aux grands arbres, sur lesquels l’automnale pourpre s’était répandue, des feuilles jaunies de mes mélancolies et de mes souvenirs, qui tombaient sur les allées comme de grands oiseaux morts, des églises, où des femmes désolées et comme poussées par une main invisible jetaient aveuglément dans les ténèbres des prières balbutiées, où des rois et des reines d’airain, venant de siècles différents, s’étaient donné rendez-vous. Et elle me parla uniquement de la chute d’eau de Gastein, qui dans la nuit résonne comme une âme en peine, et des pins et des sapins noirs emmi lesquels les nuages aiment à s’arrêter longuement. Et puis, nous causâmes d’Homère et des sirènes, et de Béatrice que Rossetti a peinte. Puis elle me tendit encore une fois sa main à baiser, et dit:

--A partir de demain, nous irons nous promener tous les jours pour quelques heures à Schönbrunn. Si vous n’étiez pas venu, j’aurais dû me priver de ce plaisir. Je ne veux pas imposer, en hiver, cette corvée à mes dames d’honneur, et l’empereur n’en a malheureusement pas le temps.

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9 décembre.

Ce matin, à huit heures, le laquais vint me dire que l’impératrice m’appelait auprès d’ELLE pendant qu’on la coiffait. J’étais déjà prêt et attendais. Car, dès la veille, l’impératrice m’avait prévenu qu’elle prendrait sa leçon de grec en se faisant coiffer.

--Cela dure presque toujours deux heures, avait-elle dit, et pendant que mes cheveux sont si fortement occupés, mon esprit reste oisif. Je crains que de mes cheveux il ne passe dans les doigts de la coiffeuse. C’est pour cela que ma tête me fait si mal. Nous emploierons ce temps à traduire Shakespeare: oh! alors le cerveau est bien forcé de se concentrer.

J’entrai dans le grand salon avec le cérémonial de la veille.

L’impératrice était assise devant une table que l’on avait poussée au milieu de la pièce et couverte d’une toile blanche. Elle était comme embrumée dans un peignoir de dentelles blanches; ses cheveux dénoués tombaient jusqu’à terre et enveloppaient toute sa personne. Seule une petite partie de sa face était éclose, comme chez ces suaves madones emmitouflées au visage en amande. Cet aspect était nouveau pour moi, mais plus enchanteur que tout ce que j’avais jusque-là contemplé. Elle répondit à ma révérence par une légère inclination de la tête, en disant:

--Comment avez-vous dormi votre première nuit à la Burg? Pas plus mal que d’habitude, j’espère. Ce n’est pas aussi beau ici qu’à Lainz, ajouta-t-elle, mais pour la nuit c’est à supporter.

Nous partirons à onze heures, dit-elle encore.

Puis la leçon commença. L’impératrice écrit très vite; elle crispe ses doigts sur la plume, sans doute par une habitude d’enfance qu’elle n’a conservée que parce que, probablement, ses professeurs l’en grondaient. Du reste, quand elle écrit, toute son attitude est d’une grâce puérile, d’une charmante maladresse qui contraste avec sa tenue habituelle si majestueuse parmi les arbres et les fleurs. Elle regarde fixement le papier et la pointe de la plume, et c’est comme si elle voulait forcer sa plume à écrire finement et proprement. Mais les lettres impétueuses jaillissent et se bousculent, libérées de toute convention.

--Ma mauvaise écriture vous étonne. Elle est comme moi, me dit-elle, elle ne veut pas se laisser subjuguer.

Elle fait aussi de gros pâtés d’encre violette--la violette impériale--la seule avec laquelle elle écrive et qu’elle puise d’un encrier d’or; de minces feuilles de papier buvard sont semées tout autour sur la table, et elle en sèche chaque page en frappant dessus de son poing fermé.

Cette première leçon durant la coiffure m’a laissé des impressions d’une épique harmonie.

Des cheveux, je vis des cheveux en vagues, atteignant le sol, et s’y répandant, et coulant plus loin: de la tête, dont ils révélaient la grâce délicieuse, la ligne pure et parfaite (ainsi les tissus de Cos laissent transparaître des formes de déesses), ils s’écoulaient sur le blanc manteau de dentelles qui couvrait SES épaules, sans que jamais leur flot tarît.

Derrière la chaise de l’Impératrice se tenait la coiffeuse, en robe noire à longue traîne, un tablier blanc de toile d’araignée attaché devant elle, d’aspect imposant pour une femme de service, avec les traces d’une beauté fanée sur le visage, et les yeux pleins de sombres artifices--rappelant une assez fameuse Reine de seconde qualité de l’orient européen, aujourd’hui proscrite. De ses mains blanches elle fouillait dans les ondes des cheveux, les élevait en l’air et les palpait comme du velours et de la soie, les roulait autour de ses bras (ruisseaux qu’elle eût saisis parce qu’ils ne voulaient pas couler tranquillement mais plutôt s’envoler); enfin elle partagea chaque onde en plusieurs autres avec un peigne d’ambre et d’or, et sépara ensuite chacune de celles-ci en innombrables filets, qui, à la clarté du jour, devinrent de l’or filigrane et qu’elle démêla doucement et posa sur les épaules, pour éparpiller de nouveau en lumineux rayons un autre embrouillement d’écheveaux. Puis, tous ces rayons qui, d’un or éteint, s’enflammaient en éclairs d’un sombre grenat, elle les laissa confluer en de nouvelles et paisibles vagues, et de ces vagues elle trama des tresses pleines d’art, qui se transformèrent en deux lourds serpents magiquement; et elle leva ces serpents, et les roula autour de la tête, et en forma, en les entrelaçant au moyen de rubans de soie, une magnifique couronne diadémale. Puis elle saisit un autre peigne de transparente écaille finissant en pointe et garni d’argent, et ondoya le coussin de cheveux, sur l’occiput, qui était destiné à porter la couronne, en ces lignes qui sont propres à la mer quand elle respire. Ensuite, elle ramena les mèches s’égarant en délaissées sur le front, près des yeux, de façon qu’elles pendissent, comme des franges d’or, du bord de la couronne et, comme un voile lumineux, cachassent le front, écarta avec une pince d’argent ceux de ces filets qui troublaient l’harmonie et la symétrie, ne faisant qu’entraver la course tranquille des sourcils en arceaux, abaissa d’autres filets, telle une écumeuse frisure d’ondes, sur les oreilles, afin que la rudesse des sons s’y brisât, et en dressa ainsi une grille protectrice devant la porte de l’âme. Puis, sur un plateau d’argent, elle présenta les cheveux morts à sa maîtresse, et les regards de la maîtresse et ceux de la servante se croisèrent une seconde, exprimant chez la maîtresse un amer reproche, chez la servante publiant la faute et le repentir. Puis, le blanc manteau de dentelles glissa des épaules tombantes, et l’impératrice noire, pareille à une statue divine, de l’enveloppe qui la cachait surgit. Alors la souveraine inclina la tête, la servante s’abîma sur le sol, en murmurant tout bas: «Aux pieds de Votre Majesté je me prosterne.» Le service sacré était accompli.

* * * * *

--Je sens ma chevelure, me dit-ELLE, et elle glissa un doigt sous les vagues des cheveux, comme pour alléger sa tête du fardeau.

C’est comme un corps étranger sur ma tête.

--Votre Majesté porte ses cheveux comme une couronne à la place de sa couronne.

--Seulement, on peut, plus facilement, se débarrasser de cette autre couronne, répondit-elle avec un sourire attristé.

* * * * *

A onze heures, nous sommes partis pour Schönbrunn. Il y a toujours devant l’entrée de mon escalier un grand rassemblement pour me voir monter en voiture, et la garde du palais présente les armes, mais avec un doute visible sur le droit que je puisse avoir aux honneurs militaires.

Une journée superbe, aujourd’hui, le ciel si pur et si bleu comme au printemps. J’ai emporté un livre dont je me propose de lire quelques pages à l’impératrice pendant la promenade: les _Contes_ de Dostoïewsky.

Je lui ai lu les _Blanches nuits_. Elle a trouvé le conte ravissant.

--Ce qui arriva à Naschtenka, dit-elle, est typique pour toutes les jeunes filles. Chacune se trompe au moins une fois dans sa vie, sans qu’elle sache quand cela se fait. De Naschtenka elle-même, on ne sais si elle s’est trompée avec celui qu’elle a pris ou avec celui qu’elle a laissé. C’est affaire au destin. Les femmes vivent tout particulièrement sous l’étoile de leur destin.

Nous parlâmes ensuite de l’émancipation des femmes et de leur instruction. Elle dit:

--Les femmes doivent être libres; elles sont souvent plus dignes de l’être que les hommes. George Sand en est le meilleur exemple. Mais en ce qui concerne la soi-disant instruction, j’y suis opposée. Moins les femmes apprennent, plus elles ont de valeur, car elles tirent d’elles-mêmes toute science. Ce qu’elles apprennent ne fait, à vrai dire, que les égarer sur une fausse route et les éloigner de leur être intime: elles désapprennent par là une partie d’elles-mêmes, pour s’approprier imparfaitement la grammaire ou la logique. Dans les pays où les femmes sont peu instruites, elles sont des êtres bien plus profonds que nos bas-bleus. C’est une erreur des amis de l’émancipation que de venir alléguer, en faveur de ce mouvement, que des mères cultivées donneraient à l’humanité des fils intellectuellement mieux doués.

--Mais, d’autre part, fis-je, les hommes modernes désirent trouver en les femmes modernes,--leurs femmes,--un appui intellectuel.

--Au contraire, leur action, en tant que mères, serait plus bienfaisante, si elles étaient comme les arbres, libres de toute entrave et de toute déformation, sous le vaste ciel; les femmes ne doivent pas être là pour aider les hommes dans leurs affaires, en leur soufflant des pensées et des conseils, mais par leur seule proximité elles doivent éveiller et faire mûrir chez les hommes des idées et des résolutions que ceux-ci, ensuite, ont à puiser en eux-mêmes.

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10 décembre.