Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs

Part 3

Chapter 33,499 wordsPublic domain

Je ne connaissais l’impératrice que par ses portraits qui la représentaient, presque toujours, le diadème au front. J’étais plein d’un indicible émoi. Près de moi, se dressait un tremblant buisson de mimosa aux innombrables fleurs d’or. Des essaims d’abeilles autour bourdonnaient. C’était comme si de toutes ces petites boules en floraison avec leur doux parfum enivrant, un sourire d’or eût rayonné. Certes, elles ne savaient pas qu’elles étaient là pour moi autant que pour les abeilles, afin que leur regard, afin que leur souffle me rendissent cette heure embaumée et inoubliable, autant que pour donner leur miel aux abeilles. Comme les abeilles, mon sang bourdonnait à mes tempes, et je me disais: «Voilà un monde qui vit sans moi, qui ne semble pas me connaître, et qui, cependant, d’un lointain infini, tend vers moi et m’attend.»

Je ressens encore, ineffable, la poésie de cette heure de merveilleuse angoisse qui m’emportait loin de moi-même vers un horizon de mystère sans limites, qui me précipitait dans un abîme! Si bien que lorsque je revins à moi, j’étais la proie d’une sensation étrange, comme si d’un crépusculaire et immémorial fond de mer, une vague puissante m’eût jeté sur une plage étrangère et perdue de l’île de la vie. Et tandis que j’attendais là, mon cœur de plus en plus s’emplissait de la certitude que j’étais sur le point de voir apparaître ce que la vie m’aurait offert de plus précieux.

Soudain, ELLE fut devant moi, sans que je l’eusse entendue venir, svelte et noire.

Dès avant que son ombre m’eût atteint pour me tirer en sursaut du rêve où je m’abîmais, je sentis son approche, et cette sensation juste avec sa venue surgit et, cependant, me sembla être née en moi depuis bien longtemps, comme si je l’avais vécue heures et années. ELLE se tenait devant moi, un peu en avant penchée. Sa tête se détachait sur le fond d’une ombrelle blanche irradiante de soleil, d’où naissait une sorte de nimbe vaporeux autour de son front. De la main gauche, elle tenait un éventail noir légèrement incliné vers sa joue. Ses yeux d’or clair me regardaient fixement, parcourant les traits de mon visage et comme animés du désir d’y découvrir quelque chose. Eurent-ils trouvé ce qu’ils cherchaient? Est-ce plus tard seulement qu’ils me sourirent, ou bien eurent-ils pour moi, dès le premier abord, ces rayons souriants?

En cet instant, je n’eus pas le temps de réfléchir à cela, et les sentiments que si clairement je distingue aujourd’hui n’existaient alors en moi qu’en germe, inconscients et confus. Une seule chose je sus tout de suite, c’était ELLE. Et aussi j’en fus grandement surpris: comme elle ressemblait peu à tous les portraits que je connaissais d’elle! C’était une toute autre, et pourtant c’était l’impératrice. Et je sentis que cette impératrice n’était pas seulement une Impératrice, mais que je me trouvais devant une apparition des plus idéales et des plus tragiques de l’humanité. Que lui dis-je alors? J’ai honte de le rappeler à mon imagination. Quelques phrases embrouillées, balbutiées à propos de ma joie et du grand honneur... Cependant elle me tira de mon premier embarras, en disant, ses yeux rayonnant d’une douceur infinie:

--Quand les Hellènes parlent leur langue, c’est de la musique.

Et ensuite elle ajouta:

--Nous irons aujourd’hui jusqu’au bout du parc: nous verrons de très grands et beaux arbres et jouirons d’une vue merveilleuse.

Ce premier jour, la promenade dans le parc de Lainz se prolongea au delà de trois heures.

De quoi, ce jour-là, avons-nous parlé? Quand je veux me le rappeler, chaque détail disparaît, comme étouffé dans un épais nuage de bonheur, indiciblement. Telle est la sensation de l’homme qui se réveille tout pénétré de ravissement, jusque dans les fibres les plus cachées de son être, la poitrine comme emplie d’une haleine de fleurs, mais qui ne sait plus ce qu’il a rêvé... Et puis cette inoubliable sensibilité de la nature ambiante, ce jour-là! Parc magnifique qui nous entourais, inoubliable toi aussi parce que tu chantais mon langage intérieur, parce que formes et couleurs à toi étaient comme tout ce qui en moi chantait, si bien que je devais croire, presque, la substance la plus intime de mon être répandue et métamorphosée en toutes ces choses: fraîcheur du matin, vivant réseau des rayons du soleil, mystère bleu du bois, et tous ces accents musicaux qui frôlaient mon ouïe et mon âme. O la promenade parmi les troncs clairs des bouleaux et des hêtres, l’entrée dans cette ombre violette de rêve, corporelle presque, nos pas sourds sur la terre humide et noire, larges étendues de mousse d’où d’énormes champignons surgissaient, pourrissantes feuilles de l’automne passé, sous lesquelles poussaient des violettes encore. Et tout à coup, un grand arbre esseulé, qui répandait dans les tranquillités une sonore allégresse, chantant de tout son faîte, par un orchestre de petits oiseaux. Puis, d’une haute clairière, des vagues de feuillage, l’une dans l’autre, ondulant à l’infini, se tordant dans le vent, boucles dénouées, et chantant en sourdine leur désir. Mais derrière la haie vive de la forêt, c’était le paysage découvert, verdoyant en prairies vastes jusqu’à une sombre allée d’arbres, où la grand’route poussiéreuse se traînait, lente et lasse, au loin. Et là-bas, tout à l’horizon, une buée de sang et d’ombre, grosse de destins, couvant sur Vienne.

* * * * *

Elle cheminait par le jardin, comme si elle voulait conduire son rayonnement intérieur à un but fixé d’avance. Et les choses autour d’elle étaient comme initiées au mystère de ce pèlerinage. Elles modifiaient leur aspect, dès qu’elle approchait: la physionomie, le ton vital des choses montaient d’une nuance, comme si elles s’efforçaient de répondre à son intérieure musique à elle, et de s’y fondre harmonieusement.

Je reconnaissais que les sources à son approche chantaient d’autre sorte, que les contours des rochers s’infléchissaient en pures lignes de beauté, que les pierres elles-mêmes exhalaient un odorant souffle, que les feuilles des arbres, à son apparition, tressaillaient, comme lorsqu’elles attendent le soleil, et, désolées, s’affaissaient quand elle s’éloignait.

En sa présence, toutes les fleurs me semblaient en émoi. Les unes par un sourire d’or répondaient à son regard, les autres branlaient doucement les clochettes de leur tête, ou bien ouvraient d’admirables yeux lumineux. Mais il y en avait qui tremblaient toutes, sans qu’un souffle les frôlât; celles-ci, pour la plupart, étaient blanches, avec des pétales diaphanes comme en gaze de soie et leurs corolles s’élevaient sur des tiges pâles et frêles et étaient légèrement inclinées deçà et delà. Puis, d’innombrables petites bouches fraîches et rosées, comme d’une troupe d’enfants qui s’émerveillent. Des roses je ne parle pas: de chacune d’elles l’haleine (ô délices!) s’empressait vers nous, avant que nous l’eussions vue, et quand on s’approchait l’on avait l’impression de lèvres qui donnent un baiser tout bas, secrètement. Puis il y avait des yeux qui, avec peine, levaient de lourdes paupières de cire, et, d’en bas, du fond de prunelles violettes, tristement regardaient, et plus loin encore, il était des fleurs qui, en une adorable pâmoison, secouaient de petites ailes diaprées, papillons qui s’essorent.

Toutes ces merveilles, je les attribuais à son approche.

* * * * *

Lorsque le jour touchait à son déclin, et que le soleil derrière les grandes forêts s’abîmait, et que bleuissaient les grasses prairies, et que les apaisements exquis du soir tombaient des feuilles sur nous, alors aussi notre course prenait fin. Par de sinueux détours, pour jouir de ces mélancolies tardives aussi longtemps que possible, nous revenions au château... Sur notre chemin, les corolles des fleurs se fermaient comme des paupières; un retrait sur soi-même, un recueillement se trahissait en tous les objets, figés et engourdis qui, jusqu’alors, s’étaient si pleinement livrés à la lumière et à la vie. J’accompagnais l’impératrice jusqu’à la terrasse du château, le long des étangs miroitants, sur le sommeil desquels commençaient à se condenser les rêves blancs des nocturnes nénuphars. Là, elle me congédiait avec quelques mots qui toujours me parurent comme un écho de ceux qu’elle m’avait adressés lors de notre première rencontre, si bien que, de leur son même, je tirais la certitude que cette séparation de chaque jour portait en elle-même la promesse d’un renouvellement...

* * * * *

Deux fois il me fut donné d’accompagner l’impératrice par les appartements intérieurs du château, et ce me fut alors comme si nous n’avions pas quitté le jardin; car elle portait partout avec elle ce monde dont elle paraissait être la projection, comme une atmosphère hors de laquelle elle n’eût pu respirer. A ce parcours du château je dus la furtive et rose apparition de sa fille, l’archiduchesse Valérie, qui dessinait des fleurs dans un grand salon clair. Une autre fois, je l’aperçus à travers les vitres ensoleillées et somnolentes d’une serre, d’où elle faisait signe à sa mère, de la main.

L’empereur aussi, plusieurs fois, vint du château, par la terrasse, d’un pas ferme et élastique, rejoindre son épouse dans le jardin. A ses côtés, elle était alors l’incarnation de cette idée dont la majesté élève l’empereur au-dessus des autres hommes. Et, cependant, j’eus, en chacune de ces occasions, le sentiment que son domaine à elle n’était guères un château impérial. Le jardin et la forêt lui étaient réservés, et quand on voulait entrer en rapports avec elle, il fallait se transporter dans son mystérieux royaume.

* * * * *

Puis, vint le jour où elle dut quitter château et parc de Lainz pour transférer sa résidence, comme tous les ans, à Ischl et Gastein. Là-bas, autres bois, autres montagnes. Ce périodique départ me fit le même effet que si j’entendais dire que le moment d’émigrer était venu pour les oiseaux. Car je m’étais habitué à la voir des mêmes yeux que l’on regarde ces charmants êtres qui sont plus près de la nature et qui se comportent avec elle plus inconsciemment que les hommes. Au moment de l’adieu, elle me dit encore:

--Au revoir! Je vous dois mainte heure que je ne voudrais pas oublier. Passez un bel été!

Et elle fixa sur moi un aussi sérieux et aussi profond regard que si elle voulait découvrir toutes les amertumes qui pouvaient adhérer aux racines de ma pensée, pour les arracher et pour mettre à leur place l’espérance de l’au-revoir.

Le même jour, je partis pour Innsbruck, toujours comme plongé dans ces sensations qui devaient être, à ce que je croyais, ma vie durant, la seule nourriture de mon âme.

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Ainsi s’enfuirent pour moi ces heures et ces jours d’une double et presque irréelle existence. Chaque soir, la somptueuse «voiture de soie», traînée, comme au vol, par de grands chevaux blancs, me ramenait du château forestier. Sur les champs découverts, un indicible calme était répandu, lassitude plutôt, après cette vie condensée de rêve, qui maintenant reculait dans le lointain, vaporeusement, en chimériques images, sous d’éblouissants voiles de féerie, invraisemblables et de délire. J’arrivais ensuite à la ville, parmi les hommes, ces porteurs de fardeaux, si pressés qu’ils semblaient ne pas avoir le temps d’être chagrinés, traînant, en attendant, leurs tristesses sur leur visage et en leurs gestes. Enfin je rentrais chez moi. Chaque fois que je passais le seuil de ma chambre, mon cœur se serrait, éperdu, car chaque coin, chaque objet me criait la certitude qu’ici, dans cette atmosphère, je ne pourrais plus supporter le poids de l’existence ordinaire ni mon intérieure solitude... A vrai dire, je ne m’éveillais, en ce temps, qu’à la fin de la journée, pour rentrer, le lendemain matin, à la clarté du jour, dans ma vie fantasmagorique. Cette régulière alternance de la réalité et du rêve en ordre interverti: la vie éveillée comme rêve et le sommeil de la nuit comme seule réalité, éclaira cette période de ma vie à jamais d’une lumière de surnaturelle poésie. Dans les courts intervalles de ces deux états, je cherchais à me rendre compte de ce qui en moi se passait, mais il m’était presque impossible de séparer la veille du sommeil; car, lorsque je dormais ce n’était que la continuation de cette nébuleuse et sanglotante extase dont rien ne surgissait à la surface de ma conscience. Tout était indiscernablement profond et lointain, assoupi comme en des brumes. Une forme de femme, noire et élancée tel un cyprès, seule s’enlevait au-dessus de tout, lys noir vivant qui se promènerait en un jardin enchanté. Dès que je quittais ce jardin, des nuages s’abattaient sur mon âme. D’une chose j’étais bien sûr, uniquement: toutes les fois que la porte du parc de Lainz se fermait sur moi, un vague sentiment d’effroi m’emplissait, comme si je me fusse éloigné d’un asile qui m’eût protégé contre la menace de la vie ténébreuse, pour entrer dans des périls inconnus; et de tous ces périls qu’alors je courais, le plus atrocement angoissant était, me semblait-il, celui de ne plus retrouver le chemin du retour. Chaque soir, je me promettais d’observer, le lendemain, toute chose avec attention, de saisir, de l’entière acuité de mes pupilles, les détails extérieurs et corporels, de les graver dans ma mémoire, pour ne les plus oublier, et pour en étayer ma foi en la réalité de mes visions... Quels sont les éléments de sa beauté? me demandais-je toujours et sans trêve.

Mais je ne pouvais alors résoudre cette question, parce que la réponse inhérait en ma question même, incréée, et qu’ébloui de son éclat, je n’arrivais pas à la distinguer de sa source. A présent, ce jardin de merveille s’est éloigné de ma conscience comme en un lointain mythique. A présent aussi, l’incarnation de ma réponse est pour toujours ravie à mes yeux. Mais dans mon âme est entré comme un reflet d’elle, un vibrant et trouble sentiment de peine et de délice à la fois, souffle de quelque chose de sublime qui avait sur moi plané et s’est évanoui. Et j’en puise une plus forte certitude que si j’avais alors obtenu la réponse ardemment souhaitée. Maintenant je ne sais plus ce que nous avons dit, mais je sais bien ce que nous avons tu. Maintenant, je puis plus clairement discerner les éléments permanents de ses magnificences éternelles, car je sens en moi la fugitivité de SES métamorphoses. Mais trop arides sont mes mots, pour attoucher les éléments de feu de ses lignes fluides sans s’enflammer eux-mêmes. Mes mots sont trop lourds, pour suivre tous les traits si fins du visage de son âme et toutes ses exquises tristesses, sans les détruire ou les effaroucher.

LAUDES

SA tête s’élève sur ses épaules avec cette grâce frêle qui est propre aux fleurs à longues tiges. Plus que chez les autres humains, l’on a l’impression que sa tête forme le couronnement et l’accord final des musicaux contours de son corps. Sa face s’incline légèrement en avant, tandis que sa nuque, sur laquelle le diadème de ses cheveux repose, se plie en arrière, comme pour s’élever au-dessus d’une surface. Et dans les rayons du soleil, comme en une substance homogène, les lignes de sa tête se fondent en une grande clarté.

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Dans SA chevelure, de la nuit a plongé, et de temps à autre une lueur en jaillit comme l’aurore jaillit de la nuit: peut-être sont-ce des pensées,--des pensées qu’elle n’exprime pas et qui devinent ce qui va venir,--qui ainsi s’exhalent au-devant des fleurs. J’aperçus un jour, à la Burg, au-dessus de la table de l’empereur, un portrait qui la représente enveloppée dans ses cheveux, comme une hamadryade, ou une nymphe, ou Ophélie, sans aucun des ornements de royauté terrestre, et je pensais à la reine Bérénice dont la chevelure maintenant brille au ciel parmi les étoiles, parce qu’après sa mort les étoiles la lui ont ravie. Mais d’habitude, elle porte ses cheveux tressés en une diadémale couronne dont le nocturne poids semble trop lourd pour son front lumineux.

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SA face est d’une pâleur éclatante que n’ont pu ternir, jaloux, tous les rayons du soleil du midi, et qui fait ressortir plus sombres, sous ses yeux, les rougeurs cristallisées d’un parterre de larmes séchées. Dans cette lueur, douce aube, qui semble le reflet de choses intérieures vécues et trépassées, apparaît, irrêvée, l’éclosion de ses lèvres d’un dessin si fin, d’une si invraisemblable pourpre, telle la fente d’une mystique grenade: elles se courbent, ces lèvres, ô indicible mélancolie, en un arc qui a la science de tout deuil, comme si c’était le pont même sur lequel toute tristesse a passé qui exprime presque l’angoisse de plus encore savoir et, sans trêve, interroge la destinée. Sitôt sa bouche entr’ouverte, arômes et musiques qui s’exhalent, cette courbe de douleur s’abîme dans les profondeurs de l’être, mais elle reparaît dès que le silence sur les lèvres a posé son sceau, et dans les anses muettes, après, s’assemblent les amertumes de toutes les larmes non pleurées.

Alors, dans la sagesse de son silence, elle est l’âpre déesse Athénée.

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Comme enfermés dans le cercle ombreux d’un inéluctable mal, vivent SES yeux, ses clairs yeux scrutateurs. Jamais il n’y eut de tels yeux, et qui pussent discerner l’essentielle tristesse qui est l’élément éternel des choses. Souvent ses regards sont, comme ceux des fleurs, grands ouverts vers des merveilles; puis le voile des cils retombe sur eux, comme un délicat nuage vient cacher des étoiles. Ses sourcils s’élancent audacieux et se perdent fiers en une suprême élévation, frisson d’anéantissements admirables. La maîtrise des belles formes, l’héroïsme des pensées altières, l’inflexion passionnée des vagues sur la grève, l’ironique dédain de toute réalité solidement établie, la volonté que rien n’enchaîne, et l’élan, mortel courage, du génie et des montagnes vers le ciel, la pureté majestueuse des cygnes, la sublimité des nuages au-dessus des bas-fonds, tout cela sommeille en les éblouissantes lignes de ses sourcils que l’ombre a sculptées.

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SES mains sont maigres, frêles, et elles expirent en les lys de ses doigts. Elles sont comme des fleurs qui auraient froid. Elles ont je ne sais quel air mystérieux. Quand elles tiennent quelque chose, elles l’étreignent si fortement qu’on croirait qu’elles sont intimement liées, presque fondues substantiellement avec cet objet.

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Toute SA figure, trop fluide pour n’être dite que svelte, soupire comme un cyprès vers le ciel, ondoie comme les ondes quand elles reposent et respirent.

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ELLE marche moins qu’elle n’avance--plutôt l’on pourrait dire qu’elle glisse--le buste légèrement infléchi en arrière et sur les hanches fines, doucement balancé. Ce glissement, à elle propre, rappelle les mouvements d’un cou de cygne. Tel un calice d’iris à longue tige qui dans le vent vacille, elle chemine sur le sol, et ses pas ne sont qu’un repos continu et toujours repris. Les lignes de son corps fluent alors en une suite d’imperceptibles cadences, qui marquent le rythme de son existence invisible. Oh! quelles mélodies d’extase moi, sourd, j’en devinais...

Les plis de sa robe adhèrent à elle indépendamment de la sinueuse souplesse de ses mouvements. Et les étoffes qui voilent son corps royal et les chemins qu’elle foule, paraissent reconnaître la souveraineté de son être plus profondément et la proclamer avec plus de gratitude que les hommes.

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Pure et claire, envolée en fugues musicales, est SA parole, et cependant lente et toute basse. Comme si je me trouvais près d’une source esseulée, ruisselant, secrètement, en un suave délire, je me sens enveloppé par le son diaphane de sa voix dans un souffle de jeunesse désolée et de subtile mélancolie chantante. Ainsi parlent les gens qui, comme les sources, sont souvent et longtemps seuls, dont la voix n’est pas contrainte de se briser contre la lourdeur des sons rustres de la vie, de s’élever avec peine au-dessus de soi-même pour dominer la cohue, mais peut se laisser couler jusqu’au bout, serpenter, bienheureuse, à travers les prairies, sans le tourment des obstacles à surmonter, et qui s’enivre de sa propre douceur et de son propre souci. Et sa voix n’est aussi que le langage de ses lignes, traduit en musique. Que sont les larmes de la harpe comparés à ces sons, jaillissant librement de la vague mystique des formes humaines! Et les pins, ne sont-ils pas aussi des harpes sonores, lorsque le vent, en son auguste désir, les embrasse, et que la forêt et la mer, de délices, retiennent leur haleine? Oh! pourquoi avons-nous des oreilles, si c’est pour ne pas ouïr?

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SON esprit est fluide et profond comme la mer.

Mais ses pensées sont comme les cimes des montagnes ou comme de vastes plaines qui s’en vont vers l’infini calmes, dans le silence.

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ELLE ne rit presque jamais--jamais quand elle vit sa propre et véritable vie; mais quand la vie vulgaire de tout le monde, ce que nous appelons la réalité, vient heurter le flux de son intérieure existence, quand les relations d’hommes à hommes l’atteignent et la frôlent, alors, elle rit, en roucoulant doucement et convulsivement, jusqu’aux larmes, comme si quelque chose de très comique et douloureux à la fois la frappait; alors, aussi, une onde de sang rouge lui monte du cœur aux tempes, jusqu’à la racine des cheveux, et voile sa face de la pourpre de son intime royauté, comme pour la protéger contre une injure du dehors. Et cet autre muet sourire, qui souvent rayonne de ses yeux, qui souvent aussi entr’ouvre la fleur mystérieuse de ses lèvres--oh! celui-là est plus qu’un simple sourire, mais un épanouissement de calices, tristesses sans nom qui fleurissent sous un rayon du noir soleil du destin. Et ces calices éclosent dans l’âme de tous les êtres qui découvrent leur vraie nature en de rares exaltations.

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