Élisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche Pages de journal, impressions, conversations, souvenirs

Part 2

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Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une génialité cherchant éperdument un milieu favorable que les fuites continuelles de cette impératrice, et surtout ce jour où elle entraîna le jeune Christomanos à Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans une tempête de vent, à travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons comme des grenouilles dans les marais, dit-elle. Nous sommes comme deux damnés errant dans le monde infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce serait l’enfer. Pour moi, c’est mon temps préféré, car il n’est pas pour les autres, je puis en jouir seule. A vrai dire, il n’est là que pour moi, comme les pièces de théâtre que le pauvre roi Louis se faisait jouer pour lui seul. Encore ce plein air est-il beaucoup plus grandiose.» Et elle ajoute: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût encore plus enragé, car on se sent alors si proche de toutes les choses, comme en conversation avec elles!»

On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature. Avec le strident des violons tziganes qui pleurent et sourient, elle nous fait entendre l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort, la vie dispersée dans les choses; et parfois les profondes clameurs de la mer viennent doubler cette plainte demi-étouffée.

«Sur la mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la houle. Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer plus profondément. La mer nous déshumanise, ne souffre rien en nous de l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis devenue moi-même une vague écumante.»

Quand elle arrive à cette élévation de pensée, cette rare créature égale ces grands maîtres de l’humanité qui firent leur principale étude d’«accepter» et de mourir, de mourir continuellement. L’un d’eux s’exprima-t-il jamais avec plus de magnificence que le jour où cette femme déclare: «L’idée de la mort purifie et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise herbe dans son jardin. Mais ce jardinier veut toujours être seul et se fâche si des curieux regardent par-dessus son mur. Ainsi je me cache la figure derrière mon ombrelle et mon éventail, pour que l’idée de la mort puisse jardiner paisiblement en moi.»

Quelles devaient être ses pensées le jour où Christomanos, dans l’aube de Corfou, les troubla? La scène se passe au Palais d’Achille. «Hier, au petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et je suis allé--sans savoir pourquoi--tout droit, par l’escalier des dieux, sur la terrasse d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière les croupes noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans l’obscurité, comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la mer, que l’on devinait, plus qu’on ne la voyait, en une immense pâleur noyée, montaient les fraîcheurs humides du matin. Au ciel, presque toutes les étoiles s’étaient éteintes; une seule, d’une terrifiante grandeur et magnificence, était au zénith. C’était Sirius. Au-dessous se dressait dans l’air un grand cyprès noir, dont le faîte s’inclinait légèrement sous un souffle de brise que l’on ne sentait ni n’entendait... Soudain, je la vis glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais. Je fus extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, et je voulus me retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici avant le lever du soleil pour voir comme tout s’éveille. Il ne faudra plus monter jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à fait seule.»

Voilà une indication, insuffisante pourtant et qui irrite nos plus nobles curiosités, sur les mystères et les énigmes où s’épuisent les intelligences hautaines. Mais surtout nous voyons les ravages de la satiété et la névrose des tout-puissants.

L’audace et l’ironie amère, l’invincible dégoût de toutes choses, le sentiment perpétuel de la mort et même ces enfantillages esthétiques d’une mélancolique qui cherche à s’étourdir me font considérer ces «Idées et sensations» d’Elisabeth d’Autriche comme le plus étonnant poème nihiliste qu’on ait jamais vécu dans nos climats. Il semble que chez cette duchesse en Bavière des fusées orientales soient venues irriter les forces du rêve. Cet accent sceptique et fataliste, ce mépris absolu des choses d’ici-bas, cette perpétuelle contemplation ou mieux cette constante présence de l’idéal indiquent une âme ardente et blasée, mais d’une qualité esthétique que je trouve seulement chez ces incomparables soufis persans qui couraient le monde dans la familiarité de la mort. Et cette volupté de la satiété où s’enfonçait avec une complaisance si douloureuse cette impératrice évoque certains rêveurs mystérieux des trônes asiatiques.

Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une explication; mais, comme un air de musique parfois nous transporte dans un paysage, l’atmosphère de réserve silencieuse et de sensibilité bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces cours des Khalifes où la plus monotone philosophie du néant, parfois avec mièvrerie, développe ses sentences au milieu de drames qui la justifient.

Pourquoi poursuivrais-je davantage la tâche impossible de rendre intelligibles ces incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux que nous appelons les heureux de ce monde, les ont répétés à maintes reprises depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des cours, nous avons entendu des pensées analogues. Il y manquait seulement ce qu’une impératrice adulée peut ajouter d’accent blasé à cet éternel gémissement. Mais ces états de faiblesse irritable, ces angoisses sans cause, ces vagues inquiétudes, ces noires lycanthropies, c’est la sécrétion particulière aux natures supérieures. Avec une régularité qui mènerait au désespoir les hommes assez imprudents pour s’attarder à réfléchir sur notre effroyable impuissance, nous mettons éternellement nos pas dans les pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont souffert, comme Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se sont sentis soulevés au moins de désir vers un plus haut idéal; ils ont éprouvé cet éloignement pour les intelligences obtuses et courtes, contentes d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est l’état de sensibilité d’où sortent les grandes singularités artistiques ou religieuses qui sont l’honneur de l’humanité. Qu’importe le fond des doctrines! C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle «vivre pour l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer, comprendre le néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes les minutes les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant que chez une femme divinisée par sa beauté, son diadème et sa solitude, par ses malheurs dont elle se délivrait en se réfugiant en elle-même, et par son assassinat qui ne put l’émouvoir car elle avait devancé la mort.

Quand une brute menée par cette Fatalité qui préside aux tragédies antiques l’accosta sur le trottoir du lac, près de l’hôtel Beau-Rivage, sans doute l’impératrice participait toujours à ce que le vulgaire appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant plus de but, de volonté ni rien qui lui fût, elle était, selon le philosophe, une étrangère à l’existence et vraiment une morte.

Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher. C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»

Cette haute figure poétique n’est arrivée à la lumière que par accident. Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent beaucoup de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait pas bon penser tout haut parmi eux. Si dans leur jeunesse elles se laissent aller parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie intérieure, elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent volontairement derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles renoncent à ce qui pourrait leur attirer la haine ou la sympathie. D’ailleurs, ce goût et ce besoin de solitude claustrale, c’est encore moins prudence devant la vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de tristesse; elles ne souffrent pas d’être ce que le monde appelle «enseveli vivant».

Le docteur Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet _in pace_ volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de cette impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas en rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si, enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un brasier qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de rapt, mais de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un hasard--providentiel, peut-il croire--lui permettait de soustraire au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmait l’indélicatesse des amis de Virgile, qui refusèrent de détruire l’_Enéide_, comme à son lit de mort il avait commandé.

Hélas! tant qu’elle gît sur le sable du gouffre, la coupe du roi de Thulé irrite notre sens du mystère et veut que pour la sauver nous franchissions certaines difficultés, mais que vaudra-t-elle, si on la fait circuler parmi des convives recrutés sur la place publique et gorgés de boissons grossières? Plaise au ciel que l’impératrice Elisabeth, cette âme repliée sur elle-même, et fiévreuse de sympathie pour les domaines de l’invisible, ne devienne pas un thème littéraire et, comme on dira sans doute, une figure esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son cousin, Louis II: un cadavre romantique étendu sur la grève du lac Starnberg et déjà gâté par les commentaires qui s’y traînent en colonies informes et visqueuses. Il faut le granit de Pascal, de Rousseau, de Byron et de Chateaubriand pour résister à ces parasites qui déshonorent et déforment très vite des figures un peu flottantes, capables de susciter nos méditations, mais qui négligèrent de se réaliser dans une forme d’art et d’échanger leur mobilité séduisante contre la fixité de la perfection.

Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice la solitude qu’elle aimait tant et qu’on doit tenir pour l’élément nécessaire de sa beauté, prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à ces natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes, insolubles et par là puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition une formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mᵐᵉ Clotilde de Vaux: «Il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils ressentent.»

MAURICE BARRÈS.

ÉLISABETH DE BAVIÈRE

IMPÉRATRICE D’AUTRICHE

Au mois de mai 1891, mon frère et moi, habitant Vienne, nous logions dans une grande maison de rapport de l’Alserstrasse, chez une pauvre jeune femme qui était presque veuve, car son mari se trouvait dans une maison de fous. Elle avait réuni, dans nos chambres, tous ses meubles des temps heureux, et s’était serrée dans un cabinet étroit et dénudé, avec sa fille, une enfant de trois ans qu’elle nommait Gretinka. Cette Gretinka pleurait chaque fois qu’on la regardait sans lui sourire. Le beau mobilier de notre appartement, et le cabinet dégarni, et la sensible Gretinka qui trouvait si terrible la vie sans sourire, tout cela me paraissait, alors, fort touchant.

Mon frère Antoine était étudiant en médecine et préparait son premier examen. Quant à moi, j’étais sur le point de terminer mes études à la faculté de philosophie et me proposais d’aller passer les vacances prochaines à Innsbruck, pour y élaborer, sous la direction d’un célèbre professeur de droit historique, ma thèse de doctorat sur les «Institutions judiciaires byzantines dans le droit des Francs». En hiver, je prendrais mes grades à Vienne.

Nous vivions simplement et tranquillement, rentrés à la maison avant la porte fermée, pour nous enfouir dans nos livres. A peine si nous échangions un mot tout le long des longues soirées. Et quand nous ouvrions les fenêtres, qui donnaient sur une cour profonde et muette comme un abîme, le bruit de la rue arrivait à nous par-dessus les toits, affaibli et confus, et parfois aussi un subtil parfum, émané de quelque invisible jardin ou peut-être des pots de fleurs qu’une fille maigre et blonde, en face de nous, tous les jours arrosait. Mais tandis que j’étais assis à ma table, et qu’à la lueur jaune de la lampe, je noircissais de petits feuillets ou cherchais des citations latines sur le «Mundium» et les «Bénéfices ecclésiastiques», de lumineuses perspectives sur des sites bienheureux s’ouvraient aux yeux de mon âme, pays que j’avais entrevus jadis ou jamais, glorifiés et combinés maintenant en tableaux fantastiques. C’était un incessant et silencieux envol sans fatigue ni conscience de l’heure, essence et parfum de voyage. Et je soupirais profondément par regret nostalgique de quelque chose d’inimaginable et d’inouï. Mon frère, qui remarquait mon regard fixe et perdu, me disait parfois, lorsqu’il se décidait à parler:

--Si tu t’y prends ainsi, tu n’en finiras jamais. Il ne faut pas s’abandonner à ses sentiments: ce sont des courants contraires qui emportent à la dérive toute pensée réelle.

De bonne heure, quand nous ouvrions les croisées et qu’un air frais et vierge nous enveloppait, fleurant le matin d’été (tel on n’y croirait pas en ville), et que les toits d’en face se doraient, ce m’était l’annonciation d’un autre monde insoupçonné et inaccessible dont mon âme était assoiffée.

Notre hôtesse entrait souvent chez nous pour bavarder. Mon frère supportait mal ce dérangement, car, alors même qu’il n’avait aucun livre ouvert devant lui, il continuait, semblait-il, à lire en esprit. Mais moi, je me prêtais volontiers à ces expansions, enclin à m’abuser sur la fuite du temps et sur la mesquine réalité de ma propre vie.

Après déjeuner, je rentrais à la maison et travaillais, tandis que, dehors, le soleil brillait si joyeux, et que les jardins étaient si touffus et pleins de fleurs--jusqu’à la tombée du soir. Alors, chaque fois, un merle venait, et se posait sur le faîte du toit d’en face, et chantait, longuement, dans le crépuscule--toujours sur le même toit, toujours à la même heure, jusqu’à ce que lui et son chant se fussent évanouis dans l’obscurité. Nous l’attendions avec passion, mon frère et moi. Nous n’en parlions pas, mais je crois bien que si Antoine rentrait toujours à cette heure, quand il était sorti, c’était uniquement pour ne pas manquer le merle.

Je lui dis un jour, pendant que le merle chantait:

--Ne sens-tu pas combien notre vie s’écoule monotone et sans joie? Je crois l’entendre qui ruisselle.

Et lui, de me répondre:

--Il ne faut pas penser à des choses si tristes.

Car toujours il était de nous deux le plus sage, et moi l’exalté.

Soudain quelque chose de tout à fait inattendu, d’énorme advint.

Un laquais apporta une lettre de M. Nicolas Dumba, très haut personnage de notre connaissance, et qui nous était même un peu parent. Je ne sais où est passée la lettre, mais il y avait là, noir sur blanc, que l’un de nous devait se rendre immédiatement à la Burg auprès du baron Nopcsa, grand-maître de la cour de Sa Majesté l’Impératrice, parce que Sa Majesté demandait un jeune Hellène qui lui apprît le grec et l’accompagnât quelques heures dans ses promenades,--et nous lui avions été désignés.

Longuement, nous nous regardâmes sans mot dire. Nous savions, un peu vaguement, que l’impératrice étudiait le grec; lors de la mort de l’archiduc Rodolphe, nous avions lu dans les journaux bien des détails sur elle. Mais depuis, nous ne nous étions pas autrement occupés de sa personne. Du reste, le temps nous en manquait.

--Vois-tu, dis-je enfin à mon frère, n’ai-je pas raison de dire: Chaque fois que le facteur frappe à notre porte, c’est la Destinée qui est là dehors et qui demande à entrer? O les terribles instants où, entre la Destinée et ses victimes, il n’y a que la planche d’une porte!

--Il est certain que c’est toi qui dois y aller, répondit mon frère.

--Es-tu fou? m’écriai-je. Tu entends bien qu’il faut l’accompagner à la promenade, des heures durant. Sans doute qu’elle pense à quelque coureur olympique. Moi, avec ma taille! De nous deux, tu es, au moins d’aspect, le plus sain.

--Moi! Elle prendra peur quand elle me verra si maigre!

--Mais, en tout cas, tu représentes mieux!

--Rien que ça? dit mon frère. Et puis, je n’ai pas le temps! Somme toute, tu parles mieux.

Longtemps nous nous disputâmes, chacun mettant en lumière les d’ailleurs peu encombrantes qualités de l’autre pour s’abriter derrière sa propre insuffisance. Enfin, je persuadai à mon frère d’aller à la Burg. Revenu, il était fort ému de la grande bonté que Son Excellence le baron Nopcsa lui avait témoignée. Il me raconta que, dès le lendemain, chaque jour, une voiture de la cour passerait, vers dix heures du matin, à la maison pour le prendre, et le ramènerait le soir. Mais en me racontant cela, il avait l’air d’un chien battu. Et moi, étrange, je me réjouissais de son bonheur, mais non sans une vague tristesse, car, en ma résignation fataliste, je me disais que le bonheur était entré dans cette chambre, mais qu’il avait glissé à côté de moi, parce qu’il ne m’était pas destiné.

Le portrait de l’impératrice que nous étions habitués à voir tous les jours, soit chez le coiffeur, soit au restaurant, et auquel, chaque fois, nos regards, involontairement, restaient attachés (parce qu’Elle était si indiciblement belle), s’imposait maintenant, un peu partout, à mes yeux, sous une tout autre lumière, et, pour ainsi dire, avec une profonde signification symbolique. De tout temps ces portraits pendaient là pour nous, afin que nous les vissions: incompréhensible présage de ce qu’Elle nous deviendrait, après avoir effleuré notre vie...

Maintenant c’en était fait des paysages chimériques éclos entre les lignes de mes livres, durant le concert du merle vespéral. Et pas de goût non plus (oh! du tout) pour les potins de notre patronne.

Une grande inquiétude était entrée dans ma vie et avait agité son eau dormante. Avec impatience j’attendais chaque soir que mon frère fût de retour de Lainz...

Quel rassemblement dans la rue, lorsque, pour la première fois, la voiture de la cour s’arrêta devant notre porte! De la pâtisserie, et du débit de tabac, de la mercerie, de tout le voisinage, les gens accoururent et formèrent la haie. Notre hôtesse, hors d’haleine, me raconta cette scène. Jusqu’à ce que la voiture eût disparu dans les lointains de l’Alsergürtel, les bonnes gens l’avaient suivie des yeux; puis l’on était resté cloué sur place, chuchotant à voix basse. Je m’imaginais aisément l’état d’esprit de mon frère au milieu de tout cet appareil: aussi ne l’avais-je pas accompagné en sa première et significative sortie devers le fabuleux carrosse. Avec sa sensibilité presque douloureuse, sa maladive crainte de la foule et de toutes les manifestations bruyantes de l’existence, il fut, sans nul doute, emporté par sa voiture à demi évanoui.

Quand il revint, je lus sur ses traits quelque chose d’intensément ressenti et même de péniblement supporté. Sa bouche se contractait en un blême sourire qui ressemblait plus à des pleurs contenus qu’à toute autre chose. Et il est toujours ainsi, mon frère, quand l’extraordinaire lui arrive: une nouvelle inattendue, un grand malheur, même l’idée de la mort amènent ce sinistre sourire sur ses lèvres; tandis que, dans le cours de la vie vulgaire, il garde un sérieux amer. Je lui posai quelques questions, mais d’abord il ne voulut presque rien me conter. Je sentis qu’en ce moment il dédaignait d’instinct les mots ordinaires comme impropres, parce qu’ils n’allaient pas assez profond. Enfin il dit seulement:

--Elle a été extrêmement bonne pour moi; Elle est beaucoup plus belle qu’en ses portraits; Elle est indescriptible; Elle parle tout doucement, et tout lentement, d’une voix qui chante. Nous nous sommes promenés pendant deux heures dans le jardin, et nous avons parlé d’une foule de choses. Elle m’a questionné sur papa et maman, nos frères et notre sœur et surtout sur toi. A la fin, je ne savais que répondre. Je lui ai parlé de l’université et de la médecine. Cela l’a beaucoup intéressée. Elle m’a déclaré qu’elle ne croyait pas à la médecine: tout au plus à la méthode homéopathique. Les hommes, a-t-Elle dit, veulent être trompés de manière ou d’autre, et, après tout, les plus petites doses sont les moins nuisibles... Elle m’a demandé si je travaillais beaucoup, et je lui ai répondu que j’avais encore à passer mes examens sur vingt matières et à étudier quelque dix mille pages. Là-dessus, Elle s’est doucement exclamée: «Mais c’est terrible ça!»

Je m’écriai d’un ton de reproche:

--Qu’as-tu fait là?

--Bon, Elle peut s’adresser à toi, si Elle veut!

Nous passâmes ce soir comme un soir de fête. D’abord mon frère voulut rattraper les heures perdues et se mit à lire, rageusement, dans ses livres, mais il ne put venir à bout d’une seule page. Et nous décidâmes de sortir. Jusqu’à onze heures passées nous restâmes au café à feuilleter tous les journaux illustrés, ou autres, qui s’y trouvaient.

Le lendemain matin, même histoire. La concierge monta chez nous pour dire que la voiture de la cour était là, une fois encore. «Aujourd’hui, c’est des chevaux blancs. C’est ça une voiture! Oh! là, là! rien que de la soie!» criait-elle, de l’escalier, avant d’entrer, essoufflée, mais rayonnante d’orgueil et d’enthousiasme patriotique. Au milieu d’un encore plus considérable attroupement que la veille, filant entre deux haies de regards perçants et de bouches béantes, mon frère partit au gras piaffement des beaux chevaux blancs. Vers midi une forte pluie se mit à tomber. Il revint épuisé, les vêtements trempés. Il raconta que la pluie les avait surpris, très loin du château. Lui n’avait pas de parapluie. Ils avaient continué leur promenade sous les grands arbres du parc. De retour au château, il était tout transi. L’impératrice lui fit donner d’autres habits et ordonna qu’on allumât du feu dans la pièce où il se tenait. Il dut attendre là que ses vêtements fussent à peu près secs. L’impératrice envoya, à deux reprises, demander, s’il n’avait pas pris froid.

--Tout est à supporter, disait-il le soir, sauf ce terrible carrosse. Les gens me regardent comme un spectre. A la Mariahilferstrasse notamment, au retour, c’est une vraie torture!

Le lendemain, revenu, il s’écria dès le seuil de la porte:

--Demain, c’est toi qui iras chez l’impératrice; elle veut faire ta connaissance.

--Tu l’as fait exprès, dis-je, parce que tu veux travailler.

--Non, seulement je lui ai parlé de toi, et quand nous nous sommes séparés, elle m’a dit par deux fois: «N’oubliez pas de dire à votre frère qu’il peut venir demain, à votre place».

* * * * *

[Note: LAINZ]

Un valet de pied, en livrée toute noire, me reçut à la grille du parc, et me signifia que Sa Majesté m’invitait à l’attendre dans le jardin. Il me conduisit à un endroit fixé d’avance, près du château, et m’y laissa seul, après m’avoir tiré une profonde révérence.

Subitement transporté de l’atmosphère grise et du banal tous les jours de la ville dans cet impérial jardin fermé où les simples mortels jamais ne pénétraient, ébranlé par l’attente d’un événement décisif, je me trouvai poussé, pour ainsi dire, hors des bornes de ma conscience et de mon moi. C’était comme si j’éprouvais tout cela en une autre personne qui pourtant était bien moi. J’avais le sentiment de rêver un étrange et délicieux rêve, et je craignais qu’il ne s’évanouît trop tôt; d’autre part, l’impatience de ce qui allait venir m’exaspérait, comme si je ne pouvais pas attendre le réveil.