Elias Portolu

Part 9

Chapter 93,877 wordsPublic domain

Depuis ce jour, il fut en proie à un chagrin profond et tragique; il commença à désespérer de lui-même et de toutes choses, à prendre en haine ses semblables. Jusqu’alors, son désespoir et son besoin de solitude avaient eu je ne sais quoi de tendre et de bénin; mais, à présent qu’ils étaient alliés à un désir instinctif de vengeance, ils devenaient méchants et acrimonieux. Elias estimait que le sort, ce sphinx malfaisant qui tourmente les hommes, avait été injuste envers lui. N’avait-il pas cherché à faire le bien, en se sacrifiant lui-même? Et le bien s’était converti en mal. «Pourquoi? Était-il juste que la fatalité se jouât ainsi de nous?» Dans la solitude de la _tanca_, sous le ciel terne de l’automne, parmi la mystérieuse tristesse de ce paysage désert, de ces horizons brumeux, l’esprit du paysan se posait les terribles problèmes que se posent les esprits raffinés; mais il ne réussissait pas à les résoudre. Il ne lui restait que sa douleur; et, dans cette douleur, non seulement sa foi se perdait, mais déjà commençait à s’agiter le monstre de la rébellion.

Plus d’une fois, tandis qu’il errait sur les limites de la _tanca_, Elias avait aperçu Zio Martinu, le vieux païen dont la rigide figure paraissait être une émanation de ce puissant et triste paysage; mais toujours le jeune homme se détournait de lui, le fuyait. «C’est une vieille bête! pensait-il. Qu’est-ce que la douleur? Qu’est-ce que la douleur? Il s’est moqué de moi, ce vieux au cœur de pierre. Mais, avec tous ses crimes et toutes ses infortunes et toute sa sagesse, il ne sait pas qu’en un seul jour je souffre plus qu’il n’a souffert en toute sa vie. Ah! qu’il ne s’avise pas de se présenter devant moi avec ses sermons: Je le tuerais à coups de hache!»

Et pourtant, il comprenait que ce vieillard ne lui avait fait aucun mal. Ah! que n’avait-il, au contraire, suivi ses conseils!... Mais il était irrité contre tout le monde, surtout contre lui-même; et il éprouvait un cruel besoin de maltraiter quelqu’un, fût-ce un enfant, pour en savourer, non pas le plaisir, mais la douleur.

Il y avait un enfant qui fréquentait la bergerie. C’était le fils d’un pâtre du voisinage, très pauvre. Ce gamin déguenillé, maigre, noir comme une statuette de bronze, était un peu simple, mais sans malice. Il venait presque tous les jours à la cabane des Portolu, et il s’amusait tranquillement avec le chat, avec les chiens, avec le petit cochon. Souvent Elias lui donnait du pain, des fruits, du lait, même du vin; et l’enfant s’était pris d’affection pour lui. Mais tout cela fut payé en une heure. Elias se trouvait seul dans la cabane, et il était d’une humeur terrible, parce que Mattia, le soir précédent, avait apporté de fâcheuses nouvelles: Pietro s’enivrait chaque fois qu’il revenait de son travail, et alors il insultait et battait sa femme. Le gamin arriva les pieds nus, à petits pas silencieux; il prit le chien entre ses bras et il entra dans la cabane.

--Qu’est-ce que tu veux? lui demanda rudement Elias.

--Donne-moi du lait.

--Nous n’en avons pas!

--Donne-moi du lait, donne-moi du lait, donne-moi du lait! se mit à répéter le gamin.

Et il n’en finissait plus. Elias éprouva une irritation physique indomptable; il empoigna le gamin par le bras, le poussa dehors, le chassa en l’insultant comme un adulte et en lui enjoignant de ne plus revenir. L’autre s’en alla avec une sorte de dignité, sans prononcer une parole; mais, quelques instants plus tard, Elias l’entendit pleurer à l’écart; et c’étaient des pleurs désespérés, qui résonnaient tristement dans la solitude. Alors, il éprouva une volupté à s’irriter contre lui-même, une violente envie de se mordre les poings jusqu’au sang. Ce fait, petit en soi, finit par le consterner comme un symptôme funeste. «Je suis une brute, pensait-il. Je suis perdu. Mais les autres sont-ils différents de moi? Nous sommes tous mauvais; la seule différence, c’est que les autres n’ont aucun scrupule et qu’ils sont heureux; mais moi, je souffre parce que j’ai été un sot, parce que j’ai fait du bien à qui ne le méritait pas.»

Sa mémoire lui représentait d’obsédantes images de _là-bas_; et il lui semblait que la douleur soufferte pour l’injuste condamnation n’avait rien été en comparaison de la douleur qu’il éprouvait aujourd’hui. Mais pourtant, le souvenir de la douleur passée augmentait encore la douleur présente. Des particularités oubliées lui revenaient à l’esprit avec amertume; il se représentait les humiliations, les vexations, les persécutions des «argousins», et il rougissait de colère. Ah! s’il en avait tenu un sous sa main, à la bergerie, dans ces moments-là! «Je le mettrais en pièces, pensait-il, et je lécherais le sang sur la lame de mon couteau.» Et ses dents se découvraient, comme pour mordre.

Bref, il y avait une bête féroce déchaînée dans le cœur de ce jeune homme pâle, à l’apparence douce, que l’on voyait souvent assis au seuil de la cabane, les jambes écartées, les coudes sur les genoux, plongé dans la lecture de ses petits livres pieux.

Cependant, la froidure venait et, avec la froidure, l’immense tristesse de l’hiver dans la solitude; et la constitution ébranlée d’Elias s’en ressentait profondément. Les longues journées de pluie, de neige, de fatigue,--car c’est en hiver que le berger sarde, qui vit alors sans abri, comme son troupeau, travaille et souffre le plus,--l’incommodité de la cabane toujours pleine de fumée et de vent, finirent par épuiser ses forces physiques et morales.

A cette époque, durant certaines chutes de neige qui firent mourir de froid un grand nombre de brebis, Elias eut de nouveau l’idée de se faire prêtre. Mais combien différente aujourd’hui de ce qu’elle était auparavant! Certaines fois, au milieu de cette âpre lutte contre les éléments et contre lui-même, il se désespérait plus que jamais; il sentait un besoin révolté de vie commode, un urgent besoin de trêve; et il ne concevait qu’une seule voie de salut, qui était de changer d’état.

Cela n’empêchait pas qu’une fascination maléfique l’attirât souvent à Nuoro, vers la tiède maisonnette où Maddalena travaillait au coin du feu.

Une paix relative régnait maintenant dans le ménage, car Maddalena était devenue très prudente; et si, de temps en temps, on entendait encore la voix avinée de Pietro, du moins on n’entendait que la sienne. Mais que Maddalena fût heureuse ou non, Elias n’était plus capable d’y prendre garde. La mauvaise semence avait germé; jour par jour, le vase s’était empli d’une goutte nouvelle, et il devait déborder d’une minute à l’autre. Le jeune homme s’abandonnait secrètement et entièrement à sa passion. Il se disait: «Jamais personne n’en saura rien, et je le cacherai avec un soin scrupuleux, surtout à elle. Mais la voir, la regarder, qui me l’interdit? Quel mal fais-je? C’est ma joie unique. Et n’ai-je pas droit, moi aussi, à un peu de joie?»

Et il la voyait souvent, et il la regardait, et, sans avoir conscience de son désir, il souhaitait qu’elle s’en aperçût. Et elle ne s’en apercevait que trop; et, involontairement peut-être, elle répondait aux regards d’Elias. Et, quand leurs regards se rencontraient, un frisson, un arrêt de la vie, un transport de sombre plaisir saisissait leurs âmes. Ils étaient tout près de se perdre; l’occasion seule leur manquait.

Vers la fin de l’hiver, Elias eut un vrai délire de passion. Il ne raisonnait plus, et, parmi ses cruelles souffrances, il éprouvait une atroce félicité à voir que Maddalena le payait de retour. Tout ce qui d’abord lui avait semblé péché et douleur, lui semblait maintenant un droit et une joie; tout ce qui d’abord avait excité sa répulsion, l’attirait maintenant avec une force vertigineuse.

Le dernier jour de carnaval, Elias, Pietro, Maddalena et deux autres jeunes femmes se masquèrent. Les époux vivaient alors en bonne intelligence, et Pietro était même d’une gaieté extraordinaire. Zia Annedda s’était opposée faiblement à ce projet de mascarade; mais on ne l’avait pas écoutée. Dans son simple bon sens, la petite vieille devinait l’immoralité de ces travestissements, de ces bals, de ces folies carnavalesques; et elle se fit promettre par Maddalena, qui était assez bonne danseuse, de ne pas danser, surtout avec des étrangers, les danses _bourgeoises_, c’est-à-dire les danses italiennes.

Maddalena et ses amies s’étaient déguisées en «chattes», c’est-à-dire qu’elles portaient pour costume deux jupes de couleur sombre, l’une attachée à la ceinture, l’autre au cou, et qu’elles avaient la tête enveloppée dans des châles. Les hommes s’étaient déguisés en «turcs», avec de larges jupons blancs serrés à la hauteur du genou et avec des corsages de brocart aux vives couleurs, mis à rebours et lacés dans le dos, de telle façon que le derrière du vêtement se trouvait sur la poitrine.

Pour sortir, ils profitèrent d’un instant que la ruelle était déserte; et ils gagnèrent les rues du quartier bas, où Nuoro prend un aspect de petite ville. Les femmes allaient, un peu intimidées, s’efforçant de changer leur démarche, craignant d’être reconnues, étouffant sous leurs masques de cire les éclats d’une joie enfantine. Et les hommes marchaient devant avec crânerie, comme pour ouvrir le chemin à leurs compagnes. De temps à autre, Pietro poussait un cri guttural, en allongeant le cou comme un coq; et ce cri rappelait à Elias les hurlements d’allégresse poussés par les cavaliers qui, dans une pure matinée de mai, se rendaient à la neuvaine.

Comme Elias savait un peu danser les danses _bourgeoises_, qu’il avait apprises _là-bas_, dès la première minute, il s’était dit à lui-même: «Je danserai avec elle.» Peu lui importait la défense faite par Zia Annedda, la promesse de Maddalena: il brûlait du désir de danser avec elle, et il aurait passé par-dessus tous les obstacles pour réussir dans son dessein. Une énergie sauvage et rebelle s’éveillait en lui. S’il avait eu autrefois la force de se dominer, de se contraindre à vouloir le bien des autres, maintenant il trouvait en lui toute l’audace du mal pour satisfaire ses pires instincts. Son visage brûlait sous le masque; son costume étroit et gênant échauffait tous ses membres. Au surplus, la journée était tiède, voilée; et, dans la douce immobilité de l’air, on sentait déjà l’approche du printemps.

Il y avait beaucoup de monde dans les rues. Des bandes de masques vulgaires et burlesques allaient et venaient, escortés par une nuée de gamins sales, qui hurlaient des injures ou des paroles malhonnêtes. D’autres masques passaient, vêtus d’étoffes brillantes, suivis par les regards scrutateurs et moqueurs des ouvriers et des messieurs. Des dames, des enfants, des servantes aux corsages pourpres, des jeunes filles et des fillettes en costume, des villageoises, des paysans ivres se bousculaient à certains endroits du Corso; et les accents mélancoliques d’un accordéon s’élevaient et vibraient dans cet air tiède et voilé, qui rendait les notes plus distinctes, comme dans un crépuscule d’automne.

Tout cela suffisait pour étourdir l’âme d’Elias, accoutumé aux grandes solitudes de la _tanca_. En vain croyait-il connaître le monde et être préparé à tous les événements, parce qu’il avait traversé la mer et vu la criminelle population de _là-bas_. Hélas! il suffisait de ce petit carnaval de Nuoro, de cette modeste foule bariolée, de ce quadrille mélancolique gémi par un accordéon errant, pour que son âme s’égarât dans ce monde qui n’était pas le sien, et que les choses lui apparussent différentes de ce qu’elles lui avaient semblé la veille, et que la rébellion achevât de fermenter dans son cœur. Il s’imaginait que tous ces gens, qu’il voyait se promener, causer et rire, étaient heureux, étaient enivrés de bonheur; et alors il s’abandonnait, lui aussi, sans scrupule à l’ivresse de ses propres désirs, à son irrésistible besoin de joie et de volupté.

A présent, Pietro et Elias avaient mis entre eux deux leurs compagnes, pour les protéger contre les heurts des passants et contre les insolences des gamins. Maddalena occupait la place du milieu; mais elle se penchait sans cesse en avant, regardait tantôt son mari, tantôt Elias; et toujours Elias répondait au regard de ces yeux obliques, ardents sous le masque.

--Arrêtons-nous, faisons quelque chose! dit enfin Elias à sa compagne. Aller et venir ainsi, c’est idiot.

--Comme vous voudrez, répondit-elle.

Et elle communiqua à Maddalena le désir du jeune homme. Ils s’arrêtèrent tous.

--Que voudrais-tu faire? demanda Maddalena en se rapprochant de lui.

--Je voudrais danser. Tu vois qu’on danse là-bas, dit-il en lui offrant la main. Allons-y.

--Ton frère veut danser, dit Maddalena à Pietro.

--Non.

--Oui! oui! s’écrièrent toutes les femmes.

--Ma mère l’a défendu.

--Nous ne danserons que la danse sarde.

Et les trois «chattes» s’élancèrent, toutes joyeuses, courant vers l’endroit où l’on entendait la musique du bal. Un cercle de spectateurs, campagnards, gamins, ouvriers, presque tous avec des faces hâves et laides, curieuses, effrontées, entourait quelques couples de masques qui dansaient en se heurtant et en riant. Un homme au visage rouge, à la longue barbe, habillé en femme, le masque rejeté derrière la tête, jouait de l’accordéon en se donnant des airs d’importance, les yeux baissés et fixés sur les touches de son instrument. Ce qu’il jouait, avec assez de brio, c’était une polka, mais triste et plaintive comme l’est toujours la musique jouée sur l’accordéon.

Les arrivants rompirent le cercle des spectateurs et pénétrèrent dans l’espace où l’on dansait, tandis que d’autres couples, las de danser, à bout de souffle, s’arrêtaient et venaient se ranger devant les curieux. Personne ne protesta contre les nouveaux venus; et même, un masque travesti en moine, avec le visage badigeonné de jaune, invita tout de suite à danser une des «chattes», laquelle accepta sans façon. Elias se trouva ainsi à côté de Maddalena; il frémissait du désir de danser; mais, à présent que l’heure était venue, il n’osait plus, par crainte de son frère.

--Joue-nous la danse sarde! cria Pietro au musicien.

Le musicien releva les yeux, considéra un instant le «turc», mais ne cessa pas de jouer sa polka.

--Silence! crièrent à Pietro plusieurs danseurs.

--C’est bon, je me tais! murmura-t-il comme s’il se parlait à lui-même, tout mortifié.

--Mais dansez donc, vous aussi! dit la «chatte» qui dansait avec le moine, en passant devant ses compagnes.

--Oui, oui, dansons! supplia d’un air câlin l’autre «chatte». Qu’est-ce que nous faisons là?

Elle s’était adressée à Pietro. Il la regarda effrontément dans les yeux, ouvrit les bras et dit:

--Eh bien, oui, dansons, dansons! Autrement tu en mourrais de chagrin. Mais je t’avertis que je ne sais pas danser; et, si je te marche sur les pieds, ce sera tant pis pour toi.

Il lui passa le bras autour de la taille et se mit à sauter et à tournoyer d’une façon comique. Par bonheur pour elle, un grand masque, vêtu d’une longue capote d’orbace serrée aux flancs par une corde, vint délivrer la «chatte» en priant Pietro de la lui céder. Alors celui-ci se retira, se rangea dans le cercle des spectateurs; et il s’aperçut qu’Elias et Maddalena dansaient ensemble. «Eh! eh! ils savent danser, eux! se dit-il plaisamment à lui-même. Si Zia Annedda les voyait, je crois, par ma foi, qu’elle leur distribuerait une bonne volée de coups de bâton.» Et, tandis qu’il était debout à regarder, il se dit encore: «En voilà une qui s’entend à merveille avec le moine; et cette autre écervelée, m’est avis qu’elle est au mieux avec la grande capote. Ah! elles ont le diable au corps, les femmes!» Mais, dans le fond, il était content que les autres prissent du plaisir.

Elias et Maddalena dansaient assez bien; mais ils ne faisaient guère attention à la danse. Aussitôt qu’ils s’étaient trouvés dans les bras l’un de l’autre, presque sans savoir comment, le trouble d’une ivresse indicible s’était emparé d’eux. Elias sentait son cœur battre avec angoisse, et Maddalena voyait tourbillonner vertigineusement autour d’elle ce cercle de visages hâves, laids et insolents.

«Je voudrais lui parler, pensait-il. Que vais-je lui dire?»

Et il serrait dans une étreinte convulsive le buste de sa danseuse, sous la jupe sombre qui lui descendait du cou. Mais en vain cherchait-il anxieusement une parole, une seule parole à lui dire: il ne pouvait ouvrir les lèvres. Tout à coup, il fut assailli par une envie frénétique de l’enlever entre ses bras, de rompre ce cercle de badauds imbéciles et de s’enfuir très loin, au fond de la solitude, en hurlant dans un seul cri toute sa douleur et tout son amour.

Mais Pietro était là, debout, terrible comme un sphinx, sous son masque qui riait d’un rire grotesque; et, depuis quelque temps, Elias avait une peur étrange de son frère. Celui-ci savait-il? Pouvait-il être assez stupide pour ne pas lire dans les yeux de l’amant la passion terrible qui le dévorait? «Eh! que m’importe? se disait Elias, après s’être posé avec terreur ces questions. Qu’il voie, et qu’il me tue! Il me rendra service.» Il n’avait pas de haine contre Pietro; seulement, il avait peur de lui; et, parfois, il avait aussi pour lui une bizarre et puérile compassion. «Pietro est plus malheureux que moi, se disait-il; car il aime sa femme, et elle ne l’aime point. Ah! mon frère, mon frère, quelle erreur nous avons commise!»

Tandis qu’il dansait, bouleversé par la violence de ses désirs furieux, toutes ces pensées s’agitaient confusément dans son esprit; et il éprouvait en même temps de la passion, de la pitié, de la peur, du chagrin et de la jouissance. La musique de l’accordéon, les bruits de la foule, cette fantasmagorie de visages et de couleurs, le mouvement, le masque, le contact de Maddalena l’étourdissaient et lui embrasaient le sang. A un certain moment, il ne vit plus rien; il se pencha et, d’une voix haletante, chuchota quelque chose que Maddalena n’entendit pas bien, mais qui lui fit lever les yeux vers Elias. Il la regarda longuement, d’un regard éperdu; et, à partir de cette minute, il n’eut plus qu’une seule pensée, fixe, dévorante.

Le bal cessa, le cercle des curieux se dispersa, les masques recommencèrent à errer dans les rues, parmi la foule. Puis le soir vint, pâle, voilé. Et finalement Elias, qui suivait ses compagnons comme dans un rêve, se retrouva devant la maisonnette silencieuse, en face de la haie sombre et immobile dans le crépuscule.

Zia Annedda les attendait, assise dans la petite cour, les mains jointes sous son tablier. Peut-être priait-elle pour conjurer la tentation qui pouvait entraîner ses enfants: car, pour elle, le masque était un symbole du démon; et, lorsqu’ils franchirent la porte en bande, elle eut un léger sursaut. Peut-être un malin esprit intérieur lui murmurait-il que sa prière avait été vaine, que le démon triomphait, qu’avec la rentrée de ses enfants masqués, le péché mortel entrait dans la maisonnette jusqu’alors si pure. On voyait le feu brûler dans l’âtre; et le chat, accroupi sur la petite fenêtre, les yeux fixés au loin, semblait perdu dans la solennelle contemplation de ce crépuscule terne et de ces montagnes d’un gris bleuâtre, muettes à l’horizon.

--Vous vous êtes bien amusés, à ce qu’il paraît! Vous n’étiez pas pressés de revenir! dit Zia Annedda sur un ton dolent.

--C’est vrai, nous sommes en retard, avoua Maddalena, mais sans exprimer aucun regret. Venez, mes amies, venez; moi, je meurs de chaud.

Et, précédant ses compagnes, elle monta l’escalier extérieur. Cependant, Elias enlevait son masque; et Pietro, qui avait déjà enlevé le sien, courait au broc, le soulevait et buvait avidement.

--Quelle soif tu as! dit Zia Annedda.

--Soif et faim, maman. Donnez-moi vite à manger: car je veux aller ensuite au _seranu_[31].

[31] Bal populaire.

Et il se dirigea vers une planche fixée au mur, sur laquelle se trouvaient la corbeille à pain et des restes de viande. Ce jour-là, les Portolu avaient fait un déjeuner copieux: des fèves bouillies avec du lard, et des _cattas_, beignets de pâte levée où l’on met des œufs, du lait, de l’eau-de-vie, et que les Nuorais mangent en carnaval.

--Tu es fou, répondit Zia Annedda. Que saint François te protège! Ton idée n’a pas le sens commun. Tu souperas avec nous, et après, tu te coucheras. Il ne fait pas bon sortir, les nuits comme celle-ci. Va te déshabiller!

--Allons donc, maman, allons donc! Le carnaval n’arrive qu’une fois l’an! J’irai au _seranu_, et mon frère Elias y viendra aussi. Eh! eh! l’année dernière, nous n’étions pas ensemble!

Le visage d’Elias, que le costume féminin rendait plus rose et plus beau, s’assombrit. Les paroles de Pietro l’avaient-elles blessé? Ou bien, avait-il honte du transport de joie brusquement ressenti, lorsqu’il avait entendu Pietro dire qu’il passerait la nuit dehors?

--Si tu crois que j’irai au bal, tu te trompes, répondit-il.

Puis, se faisant violence à lui-même, il ajouta:

--D’ailleurs, tu ferais mieux de ne pas y aller non plus.

--Tu entends, Pietro? reprit la mère.

--Moi, j’y vais, répliqua l’autre. Je soupe, et ensuite j’y vais. Et tu y viendras aussi, Elias. Tu verras comme nous nous amuserons! Soupe, et viens.

--Non. Je me déshabille.

--Donnez-moi du vin, ma petite maman. Ah! si vous saviez comme nous nous sommes divertis! Nous avons... mais non, nous n’avons pas dansé! Ne le croyez pas, quand même on vous dirait le contraire! s’écriait Pietro, en mangeant à grosses bouchées. Il faut que la jeunesse s’amuse. Et, en somme, quel mal y a-t-il? Quant à moi, je ne sais pas danser, mais je m’amuse tout de même. Et ces femmes, si vous voyiez comme elles se divertissent! Et ce moine! Et cette grande capote! Ha! ha! ha!

Et il riait tout seul.

--Mon Dieu! prends donc garde à ne pas tacher le corsage! disait Zia Annedda. Que saint François te protège!... Veux-tu du fromage?... Ah! mes enfants, la tentation vous entraîne; mais le carême viendra... Irez-vous au moins vous confesser?

Elias tressaillit. Depuis quelques minutes, il était debout sur le seuil de la porte, irrésolu, comme prêtant l’oreille à une voix lointaine. Cette voix disait: «Pourquoi ne soupes-tu pas avec Pietro et ne sors-tu pas avec lui? Tu as entendu ta mère. Est-ce que tu iras te confesser?» Mais il lui fut impossible d’obéir à cette voix: hélas! la tentation le maîtrisait, l’étreignait, le terrassait, était mille fois plus forte que lui. A quoi bon combattre? Elle avait remporté la victoire, et depuis longtemps.

Il alla se déshabiller; puis, il s’assit dans la cour, à l’endroit où sa mère était assise tout à l’heure; et il fut obsédé par un seul désir: que Pietro s’en allât,--et par une seule crainte: que Pietro restât à la maison.

Peu après que les amies de Maddalena l’eurent quittée, Pietro s’avança dans la cour et dit à son frère:

--Alors, tu ne veux pas venir?

--Non.

--Tu es un sot. Moi, je m’en vais. Tu m’ouvriras la porte cochère, à mon retour?

Elias ne répondit pas; replié sur lui-même, les coudes sur les genoux et la tête entre les mains, il frémissait intérieurement de douleur et de plaisir; et déjà il n’osait plus regarder son frère.

Pietro s’en alla.

--Viens souper, lui dit à deux reprises Zia Annedda, sur le seuil de la porte.

--Je n’ai pas faim, je suis indisposé, répondit Elias.

Et il resta immobile pendant une longue heure, toujours dans la même attitude, replié sur lui-même et la tête entre les mains. Il entendait Maddalena qui, dans la maison, bavardait gaiement, comme il ne l’avait jamais entendue parler, avec une voix nouvelle, racontant à Zia Annedda tous les détails de la mascarade. Elle riait, et elle devait avoir les yeux luisants, le visage allumé, l’âme enivrée. Puis, les deux femmes se retirèrent, et tout fut silence autour d’Elias. Le feu brûlait encore dans l’âtre; il y avait un calme effrayant dans l’atmosphère, dans la petite cour tranquille, dans la nuit voilée.