Part 8
L’automne venait, apportant à la _tanca_ une douce mélancolie. Dans les jours brumeux, le paysage semblait plus vaste, avec de mystérieux prolongements par delà les limites voilées de l’horizon; une solitude immense pesait sur les campagnes; les arbres, les pierres, les buissons prenaient quelque chose de grave, comme s’ils méditaient tristement. De grands corbeaux, lents et funèbres, sillonnaient le ciel pâle. L’herbe de l’arrière-saison renaissait sur les chaumes noircis par les pluies tombées en abondance.
Par un de ces jours voilés, encore tièdes, mais tristes, Elias se trouvait seul dans la cabane, assis sur le seuil de la porte. Comme d’habitude, il lisait un de ses petits livres de piété. Le troupeau paissait au loin; deux ou trois agneaux d’automne, gracieux, blancs comme neige, bêlaient avec une lamentation d’enfant malade. Elias lisait en attendant Zio Martinu, qu’il avait envoyé chercher pour lui demander un conseil.
«Cette fois, pensait-il, je veux suivre le conseil que le vieux me donnera. Il a l’expérience de la vie; et peut-être aurais-je bien fait de l’écouter dès le commencement.» Il poussa un soupir, et il ajouta: «Mais qu’importe? Maintenant, tout est fini.»
La haute figure du vieillard apparut dans le brouillard, au bout de la sente. Il s’avançait, droit et raide, vers la cabane. Elias se leva brusquement et jeta là son livre pour aller au-devant de Zio Martinu. Il savait bien que la _tanca_ était déserte; mais il se rappelait toujours le proverbe sarde: «Chaque petit maquis peut cacher de petites oreilles»; et il voulait parler en sécurité. Aussi emmena-t-il le visiteur dans un lieu découvert où, sur un large espace, il n’y avait ni rochers ni buissons. Quelques pierres seulement gisaient çà et là, parmi les chaumes; et deux de ces pierres servirent de sièges au jeune homme et au vieillard.
D’abord, ils s’entretinrent de choses indifférentes: de ce que Zio Martinu avait fait depuis qu’on ne l’avait vu, des brebis, des agneaux, d’un taureau volé dans une _tanca_ voisine. Mais, tout à coup, le vieux regarda son interlocuteur en face, changea de ton et demanda:
--Pourquoi m’as-tu fait appeler, Elias? Qu’y a-t-il de nouveau?
Elias vibra de la tête aux pieds, rougit, promena autour de lui ses regards. Il ne vit personne; le bois, les rochers et les maquis se taisaient dans les lointains embrumés, sous la torpeur du ciel pâle.
--Je voudrais vous demander un conseil, Zio Martinu, commença Elias.
--Plus d’une fois déjà tu m’as demandé un conseil, et tu ne l’as pas suivi.
--Aujourd’hui, Zio Martinu, c’est autre chose. Et, d’ailleurs, j’aurais peut-être mieux fait de vous écouter. Mais n’insistons pas. Maintenant, tout est fini... J’ai l’intention de me faire prêtre, Zio Martinu. Qu’est-ce que vous en dites?
Le vieux regarda au loin, pensif.
--Tu es encore amoureux?
--Plus que jamais! s’écria Elias.
Et, peu à peu, sa voix se fit grêle, plaintive, comme trempée de larmes.
--Oui, par instants, il me semble que je deviens fou... Elle est si belle! Ah! si vous voyiez comme elle est belle, maintenant! Je me propose toujours de ne pas retourner à la maison, de ne pas la rencontrer, de ne pas la regarder; mais le démon me pousse, mon cher Zio Martinu... Et, elle aussi, elle me regarde; et j’ai peur... Il faut trouver un remède; autrement, ce que vous avez prévu arrivera.
--Pourquoi ne te maries-tu point?
--Ah! ne me parlez pas de mariage! fit Elias, dont le visage prit une expression d’horreur. Je maltraiterais ma femme, cela est sûr; et le démon triompherait plus encore.
--Ainsi, tu dis que Maria Maddalena te regarde?
--Oh! ne prononcez pas de noms, Zio Martinu!... Oui, elle me regarde.
--Mais ce n’est donc pas une femme honnête?
--Je la crois honnête; mais elle n’aime pas son mari, ne l’a jamais aimé; et, d’ailleurs, son mari ne la traite pas bien. Il s’est vite lassé d’elle; de plus, il s’enivre souvent, et alors il devient brutal. Ils ont de fréquentes querelles.
--Déjà?
--Eh! pour cela, on commence vite... Je crains qu’il ne finisse par la battre. Il ne veut pas qu’elle sorte de la maison, qu’elle aille chez sa mère, qu’elle cause avec les voisines.
--Il est jaloux?
--Non, il n’est pas jaloux, et il ne l’a jamais été; mais il est colérique, il boit trop, il abuse de son aisance.
--Que t’avais-je prédit, Elias? s’écria le vieillard. Ah! si tu avais suivi mon conseil!
Mais, aussitôt après, il hocha la tête et ajouta:
--Du reste, qui sait? Peut-être qu’avec toi c’eût encore été la même chose.
--Oh, non! Que dites-vous? protesta chaleureusement Elias, tandis qu’un rêve douloureux resplendissait dans ses prunelles. Moi, j’aurais adoré jusqu’à ses pensées!
--Tu oublies que le temps coule! On dit cela; mais un jour vient où l’on se fatigue de tout, et spécialement de la femme. T’imagines-tu, Elias, que ton caprice actuel dure lui-même fort longtemps? Plus tard, il t’arrivera d’en rire... Elle aura des enfants; elle se fanera, ne te regardera plus, deviendra ce que deviennent tant d’autres paysannes mères de famille: sordidement vêtue, vieille, mal fagotée, laide.
--Vous vous trompez, Zio Martinu. Et voilà justement le malheur: elle n’aura jamais d’enfants, et elle se conservera longtemps belle et fraîche.
--Qu’en sais-tu?
--C’est ma mère qui l’a dit, et elle s’y connaît. Je crois même que la mauvaise humeur de Pietro a cela pour cause principale... Ah! Zio Martinu, je vous confie des choses que je ne dirais pas même à mon confesseur! Ne me trahissez pas!
--Si tu me jugeais capable de te trahir, il ne fallait pas m’appeler, repartit le vieillard avec calme. J’en ai entendu bien d’autres!... Du reste, peu importe qu’elle n’ait pas d’enfants; elle se fanera tout de même.
--Ne le croyez pas, Zio Martinu! Son type est celui de ces femmes qui, avec le progrès des années, et même lorsqu’elles ne sont pas heureuses, deviennent de plus en plus belles. Et puis, à la maison, il n’y a pas de travail; si son mari la maltraite, les autres, ma mère surtout, l’adorent. Matériellement, elle se trouvera bien; et elle restera toujours belle.
--Mais elle vieillira! Vous vieillirez!
--Oh! d’ici là, il passera du temps! Et que venez-vous de dire, vous qui êtes un grand sage? Vous ne connaissez donc pas la jeunesse? Nous finirons par tomber dans le péché mortel; et alors...
--Mais tu te figures donc, Elias Portolu, qu’en te faisant prêtre tout serait terminé? L’homme, le jeune homme ne mourra pas en toi; tu pourras succomber quand même; et alors ce ne sera plus un péché, ce sera un sacrilège.
--Non, non, ne dites pas cela! s’écria Elias avec horreur. Quand je serai prêtre, ce sera très différent. Elle ne me regardera plus; et d’ailleurs, je me ferai envoyer dans un village.
--A merveille, mon fils! Mais, en laissant de côté le reste, dis-moi, tu n’es plus un jeune garçon. Est-ce que l’on voudra de toi, au séminaire? D’autre part, il faut du temps pour se faire prêtre, il faut des études, il faut de l’argent. Qui sait si tu viendras à bout de toutes ces difficultés? Qui sait si, dans l’intervalle, tu resteras victorieux de la tentation?
--Une fois que j’aurai annoncé mon projet, je ne craindrai plus rien: elle cessera de me regarder, et je triompherai de moi-même... C’est vrai, je ne suis plus jeune garçon; mais je n’ai pas trente ans non plus, comme les avait ce pâtre qui a vendu son troupeau et qui s’est fait prêtre en moins de trois ans.
--Fort bien. Et pourtant, je te dis encore une chose: les prêtres qui se font prêtres parce qu’ils ont eu des ennuis, spécialement des ennuis amoureux, ne me plaisent guère... Il faut s’y prendre quand on est jeune, il faut avoir la vocation.
--La vocation, je l’ai; je l’avais déjà auparavant. Elle m’est venue dès mon enfance, et elle s’est réveillée lorsque j’étais _là-bas_. Et n’allez pas croire, Zio Martinu, que, si je me fais prêtre, c’est par poltronnerie, ou pour m’enrichir, ou pour bien vivre, comme tant d’autres. C’est parce que je crois en Dieu et que je veux vaincre les tentations du siècle.
--Cela ne suffit pas, Elias. L’homme qui se fait prêtre ne doit pas seulement repousser le mal, il doit aussi faire le bien. Il doit vivre entièrement pour les autres; en un mot, il doit se faire prêtre pour le prochain et non pour lui-même. Toi, au contraire, tu te fais prêtre pour toi seul, pour sauver ton âme, et non celle des autres. Songes-y bien, Elias! Ai-je ou n’ai-je pas raison?
Elias devint pensif; il comprenait que le vieux sage avait raison; mais il ne voulait pas, il ne pouvait pas s’avouer vaincu.
--En somme, poursuivit-il, est-ce que vous me déconseillez de prendre ce parti? Mais, à votre tour, demandez-vous si vous agissez bien ou mal; interrogez votre conscience.
Zio Martinu, qui ne se déconcertait jamais, parut frappé par la dernière observation d’Elias. Ses yeux glauques regardèrent l’horizon embrumé; mais, pendant quelques secondes, ils ne virent rien: dans ce grand silence de désert blafard, sa rude âme en travail entendit des voix mystérieuses vibrer aux alentours.
--Ma conscience me répondrait de me mettre en colère contre toi, Elias, reprit-il après un moment de silence. Comme le dit ton père, tu n’es pas un homme, tu es un fétu, un roseau qui plie au moindre souffle du vent. Parce que tu t’es amouraché d’une femme que tu ne peux posséder, que tu n’as pas voulu posséder, tu projettes maintenant de devenir un mauvais prêtre, tandis que tu pourrais être un homme adonné au bien. Des aigles, voilà ce qu’il faut être, et non des grives, Elias. Ton père n’a pas tort.
Et, comme Elias restait accablé sous les reproches sévères du vieillard, celui-ci continua:
--Sais-tu ce que c’est que la douleur, Elias? Ah! tu crois avoir bu tout le fiel de la vie, parce que tu as été en prison et parce que tu t’es amouraché de ta belle-sœur. Mais qu’est-ce que cela? Cela n’est rien; et un homme doit cracher sur ces bagatelles. La douleur, Elias, est bien autre chose... As-tu jamais éprouvé l’angoisse de celui qui s’apprête à commettre un crime? Et, après le crime, as-tu éprouvé le remords? Et la misère, sais-tu ce que c’est? Et la haine, sais-tu ce que c’est? Et vair ton ennemi, ton rival triompher, prendre possession de ton bien et te persécuter ensuite, sais-tu ce que c’est? As-tu été trahi, trahi par ta femme, par ton ami, par ton parent? As-tu, durant des années et des années, caressé un rêve, et ce rêve s’est-il dissipé devant toi comme un brouillard qu’emporte la bise? Connais-tu ce que c’est, de ne plus croire à rien, de ne plus espérer en rien, de voir autour de soi le monde vide? Et ne plus croire à Dieu, ou croire qu’il est injuste et le haïr, parce qu’il t’a ouvert toutes les voies et qu’ensuite il te les a refermées toutes, l’une après l’autre, sais-tu ce que cela veut dire, Elias? Tout cela, le sais-tu?
--Vous m’épouvantez, Zio Martinu! murmura Elias.
--Vois quel homme tu es! Tu t’épouvantes, rien qu’à entendre une pâle description de la douleur humaine... Allons, du courage! Lève-toi et marche, Elias! Tu es jeune, tu es bien portant. Va, et regarde la vie en face. Sois un aigle, et non une grive. Du reste, le Seigneur est miséricordieux, et souvent il nous réserve des joies que nous ne saurions pas même imaginer. Jamais l’homme ne doit s’abandonner au désespoir. Qui sait si, dans un an, tu ne seras pas heureux et ne riras pas du passé? Allons, du courage!
Comme suggestionné par ce discours, Elias se leva et fit un mouvement pour partir. Mais le vieillard lui dit:
--Quoi donc? Tu me laisses seul? Tu ne m’emmènes pas à ta cabane? Tu ne m’offres pas de lait?
--Pardon, Zio Martinu. Venez. Je suis étourdi comme une brebis folle.
Ils s’acheminèrent en silence. Dans la cabane, Elias servit au vieillard du lait, du vin, du raisin et du pain; et ils causèrent encore de choses indifférentes. Avant de quitter le jeune homme, Zio Martinu revint à l’improviste sur la question difficile:
--En somme, tu as toujours le temps. Lorsque tu connaîtras vraiment ce qu’est la vie, eh bien! alors, si tu veux te retirer du monde, tu en sortiras. Mais n’oublie pas ce que je t’ai dit: mieux vaut un homme du siècle adonné au bien qu’un homme de Dieu enclin au mal. Prends-y garde. Au revoir.
Après cet entretien, Elias demeura triste, mais assez calme. Il lui semblait même qu’il était fort, et il avait honte de sa faiblesse passée. Il se disait: «Le vieux sanglier a raison. Il faut être des hommes; il faut être des aigles, et non des grives. Je veux être fort. Bon chrétien, oui; mais fort!» Pendant plusieurs jours, il demeura triste; mais il n’était pas désespéré, et il faisait tout ce qu’il pouvait pour ôter de sa tête les idées mélancoliques.
* * * * *
L’automne fut extraordinairement doux et agréable dans la _tanca_. Le ciel s’était rasséréné, avait pris cette inexprimable douceur tendre qu’a le ciel d’automne en Sardaigne. Dans les horizons lointains, dans les fonds laiteux, on croyait apercevoir la mer; certains soirs, l’horizon devenait tout rose, d’un rose perlé et nacré où de petits nuages d’un azur pâle naviguaient, pareils à des voiles. Sur la clarté du ciel, le bois prenait une teinte sombre et humide. Les feuilles ne tombaient encore que des buissons; mais quelques chênes, épars dans l’immensité de la _tanca_, commençaient à se dorer. L’herbe fine et drue grandissait, recouvrant les chaumes bruns; çà et là, surtout au bord de l’eau, des fleurs sauvages ouvraient leurs tristes pétales violets. Et le soleil répandait d’agréables tiédeurs dans tous les coins, sur les maquis, sur les murs d’enceinte, sur les rochers; et, parmi cette douceur de soleil, sous ce ciel tendre, dans la fraîcheur de cette herbe courte et fine, la _tanca_ semblait de plus en plus vaste, de plus en plus immense, avec ses limites qui se perdaient vers le paisible rivage des mers fantastiques imaginées à l’horizon.
Dans la bergerie, la vie continuait paisible et, en cette saison, peu fatigante. Zio Portolu s’absentait souvent, et Mattia menait une existence taciturne et sauvage. Ce garçon aimait beaucoup le troupeau, les chiens, le cheval; quant au chat et au cabri, qui le suivaient toujours pas à pas, il leur parlait comme à des camarades. Depuis quelque temps, il était très occupé à fabriquer des ruches de liège; car il voulait avoir un rucher au printemps. Ses goûts étaient simples; il n’avait aucun vice, mais il était superstitieux et un peu poltron. Il croyait aux revenants et aux âmes errantes; et, pendant les longues nuits passées à la _tanca_, derrière le troupeau, il avait plus d’une fois blêmi parce qu’il se figurait voir des signes mystérieux dans l’air, des bêtes fantastiques s’avancer en courant, sans faire de bruit; et, dans la voix lointaine du bois, dans cette solitude infinie de halliers et de rochers, il avait maintes fois ouï d’étranges lamentations, des soupirs et des chuchotements venus d’un monde effroyable.
Elias enviait un peu le caractère et la simplicité de son frère. Il se disait: «Le voilà bien, lui! Toujours calme comme un enfant de sept ans! A quoi pense-t-il? Que désire-t-il? Jamais il n’a souffert, et peut-être ne souffrira-t-il jamais. Ce n’est pas un fort; mais pourtant, il est plus fort que moi.»
D’ailleurs, au déclin de cet automne, après la conversation avec Zio Martinu, il lui sembla qu’il avait enfin acquis un peu d’énergie; au moins réussissait-il à se dominer et à prendre de bonnes résolutions pour l’avenir. Mais, un jour, comme il rentrait au pays, il trouva de l’orage entre Maddalena et Pietro. C’était l’époque où Pietro semait son froment, et la semence avait été conservée en un vieux coffre de bois noir placé dans la chambre des époux. Or, Pietro s’imaginait qu’une certaine quantité de cette semence avait disparu, et c’était pour cela qu’il cherchait dispute à sa femme.
--Qu’est-ce que tu veux que j’en aie fait? répondait Maddalena, très offensée. De la fouace ou des gâteaux? Tu sais que, dans ta maison, tout se passe au grand jour; et ta mère est là, qui est témoin de tous mes actes.
--Elle a raison, mon fils, confirmait Zia Annedda. Il est impossible que le froment ait diminué. Qu’est-ce que nous en aurions fait?
--Vous seules, ô femmes, le savez! Vous faites et vous défaites; vous avez des besoins secrets, des fantaisies extravagantes; et vous recourez aux provisions, et vous dissipez votre bien, et vous trompez votre pauvre mari, qui travaille toute l’année pour satisfaire vos caprices!
Il parlait au pluriel; mais Maddalena comprenait fort bien que chacune de ces paroles s’adressait à elle seule.
--C’est à moi qu’il faut parler! lui dit-elle avec indignation. Ne t’en prends pas à ta mère. Le froment était dans notre chambre.
--Et c’est de là qu’il a disparu.
--Tu veux dire que je suis la coupable?
--Oui! hurla Pietro.
--C’est ignoble!
--Qu’est-ce qui est ignoble? Moi? La voyez-vous, la fille d’Arrita Scada? Maudite soit l’heure où je t’ai épousée!
Ils échangèrent encore d’autres outrages. Sur ces entrefaites, Elias parut dans la cour, et Zia Annedda sortit pour l’aider à décharger le cheval.
Le jeune homme entendit la dispute, et son cœur se Serra.
--Qu’est-ce qu’ils ont? demanda-t-il entre les dents. A propos de quoi se disputent-ils?
Sa mère lui dit quelques mots à voix basse; et il s’écria:
--Mais c’est une infamie! Est-ce que Pietro devient fou? Notre maison sera bientôt la maison du scandale! Il est temps que cela finisse!
--Au contraire, cela ne fait que de commencer! intervint Pietro, qui s’avança sur le seuil de la porte, avec des yeux scintillants de colère. Et, quant à toi, mêle-toi de ce qui te regarde, si tu ne veux pas que je te serve à ton tour!
--Malheureux! cria Elias. Fais attention à ce que tu dis!
--Fais attention toi-même! Je suis un homme, moi; mais toi, tu n’es qu’une corne! Et tâche de ne pas te mêler de mes affaires!
--Finissez, mes enfants, finissez! gémit Zia Annedda, toute pâle. Qu’est-ce que cela signifie? Jamais pareille chose n’était arrivée chez nous!
--Je suis le maître! proclamait Pietro avec jactance; et il faut que vous le compreniez. Oui, le maître, c’est moi; et, s’il y a des gens qui veulent commander ici, je suis prêt à les écraser comme des sauterelles!
Ils entrèrent dans la cuisine; et la jeune femme, en voyant Elias, en entendant les paroles de Pietro et de Zia Annedda, se mit à pleurer. Ces pleurs achevèrent d’irriter Elias contre Pietro et Pietro contre Maddalena.
--Oui, oui, de bonnes petites larmes, ça me fait plaisir! Avec moi, il faut qu’on marche droit. Sinon, je sais une personne qui ne tardera pas à faire connaissance avec le bâton!
--Essaie un peu, lâche! repartit Maddalena outrée, en se redressant menaçante. Misérable, calomniateur, lâche!...
Pietro rougit de fureur et s’élança contre elle en hurlant:
--Répète-le donc, si tu l’oses! Répète-le donc!
--Tu es ivre!...
--Finis, Pietro, finis! s’écrièrent d’une seule voix Elias et Zia Annedda, qui l’arrêtèrent.
Cependant, Maddalena sanglotait; et elle répétait parmi ses sanglots:
--Calomniateur, lâche, lâche!...
--Je vous ferai voir si je suis ivre et si je suis lâche! vociféra Pietro.
Et il se dégagea, se jeta sur elle, lui donna un soufflet. Elias devint livide, se mit à trembler, ne vit plus rien. Par bonheur, Zia Annedda réussit à le retenir: et Pietro eut encore la prudence de s’en aller. Sans quoi, une catastrophe était imminente.
--Oui, ce n’est que le commencement! cria Pietro, de la cour, avec une voix rageuse mais ironique. C’est toi qui aurais dû l’épouser, mon cher frère, ce joyau-là! Et maintenant, je m’en vais boire. Si, quand je reviendrai, il y a ici quelqu’un qui prétende lever le doigt, on verra qui est le lion et qui est le lézard.
Et il sortit.
A peine le soufflet reçu, Maddalena avait cessé de pleurer; devenue blanche comme un cadavre, elle frémissait toute, de colère et de douleur; mais elle avait compris instantanément que, si elle ne changeait pas de méthode, elle causerait de graves malheurs dans la famille; et elle chercha tout de suite un remède.
--C’est ma faute, dit-elle d’une voix tremblante. Excusez-moi; cela n’arrivera plus. Puisque j’ai pris ma croix, je saurai la porter. Excusez-moi; pardonnez le scandale, pardonnez les paroles que j’ai dites.
Elias, blême et muet, la dévorait des yeux.
--Je t’en prie, lui dit-elle, tandis que Zia Annedda refermait la grande porte, fais que ma mère et mes frères ne sachent rien. Il ne faut pas que la chose se répande...
«C’est une sainte! pensait Elias. Ah! non, cet homme ne la méritait pas! Une bête féroce!»
Et la phrase de Pietro: «C’est toi qui aurais dû l’épouser!» résonnait dans son esprit, dans son cœur, dans ses veines où bouillonnait le sang troublé. «Qu’ai-je fait? Qu’ai-je fait! Ah! quelle irréparable erreur! Ils sont malheureux, à présent: car elle ne l’aime point; et c’est ce qui l’irrite, lui; et moi... Oh! moi, je suis plus malheureux qu’eux; je l’aime plus qu’auparavant, et je...» Il lui venait une envie folle de saisir Maddalena entre ses bras et de l’emporter. «Il en est temps encore, il en est temps encore! Qui nous sépare? Quel obstacle nous empêche de nous rejoindre?» Mais Zia Annedda revint, et il reprit le sentiment de la réalité.
Pendant la soirée, il eut plusieurs occasions de se trouver seul avec Maddalena. Elle travaillait en silence, assise près de la porte ouverte; par instants, de profonds soupirs montaient de sa poitrine, et elle avait les paupières violacées. Elias sortait, rentrait, ne se décidait pas à partir; une fascination irrésistible l’attirait près de cette porte ouverte, le contraignait à tourner autour de Maddalena comme le papillon autour de la flamme. Il croyait la jeune femme plus affectée peut-être qu’elle ne l’était en effet, et il se tourmentait de cette douleur plus que de la sienne propre. De vains regrets, d’inutiles remords, de la colère contre Pietro, de fatals désirs le bouleversaient. A certains moments de passion, il aurait donné sa vie pour réconforter Maddalena; mais, en attendant, il ne réussissait pas à lui dire une parole, et il s’irritait secrètement contre sa propre timidité.
--Tu ne t’en vas donc pas? lui demandait Zia Annedda, suppliante. Va-t’en, mon enfant: il est l’heure. Va-t’en, les autres t’attendent. Pars!
--J’ai toujours le temps de partir! finit-il par répondre, agacé.
--Ah! mon enfant, tu veux faire un scandale! Va-t’en, va-t’en! Ton frère rentrera ivre, et vous ferez encore du scandale. Ah! mes enfants, vous n’avez pas la crainte de Dieu, et la tentation rôde autour de vous!
Maddalena poussa un soupir qui était presque un gémissement, et Elias fut frappé des paroles de sa mère. Oui, c’était vrai: le démon rôdait autour d’eux; et lui-même attendait avec un désir mauvais le retour de son frère, pour l’insulter, pour lui faire payer la douleur et l’humiliation de Maddalena. Et ce n’était pas tout encore: déjà il regardait la jeune femme avec des yeux qui n’étaient plus ceux avec lesquels il l’avait regardée jusqu’alors. Il eut de tout cela une claire intuition, et il en ressentit un sursaut de terreur. «Je suis sur le point de me perdre, oui, de me perdre! se dit-il. A quoi mon sacrifice a-t-il servi? J’ai cédé à mon frère sa fiancée, pour ne pas le voir malheureux; et maintenant, c’est moi, c’est moi-même qui médite de faire son malheur!... Mais qu’est-ce que je viens de penser là? Suis-je capable d’une pareille chose? Moi? moi?...» Il s’interrogeait avec étonnement. Il avait la sensation d’être un autre homme; et il en était confondu, s’épouvantait de ce changement soudain.
«Il faut que je m’en aille, finit-il par se dire, et que je ne revienne plus.» Il se décida et partit, au grand soulagement de sa mère qui attendait cette minute avec impatience. Maddalena ne bougea pas de sa place, ne releva pas même ses larges paupières violacées de madone douloureuse. Mais lui, au moment de franchir le seuil, il l’enveloppa d’un regard navré; et il se mit en chemin la mort dans l’âme.