Part 14
Non, hélas! tout n’était pas fini. Non; car il pressentait déjà que, de loin comme de près, il penserait perpétuellement à son fils, qu’il se rongerait le cœur de tendresse, de désir, de jalousie, et que peut-être allait commencer pour lui une vie de passion et d’angoisse bien différente de celle que son devoir lui prescrivait.
Chaque jour il venait à la maison; et, ce qu’il ne faisait pas autrefois, il cherchait à s’attirer l’amitié du petit en lui apportant des bonbons, en le faisant jouer, en le gâtant. Il s’apercevait bien que cela était une faiblesse et même une petitesse: car, s’il agissait ainsi, c’était moins par affection que pour empêcher Berteddu de s’attacher à Farre; mais il ne pouvait agir d’une autre manière. Et il avait le chagrin de voir que, neuf fois sur dix, Berteddu restait indifférent, indolent, taciturne; presque jamais le petit ne mangeait les bonbons; il se fatiguait vite des jeux et des amusements, se fâchait pour la moindre chose. D’ailleurs, Berteddu était le même avec tout le monde. Elias s’apercevait bien que cet enfant devait être malade, qu’il dépérissait; et il se désolait de le voir ainsi et de ne rien pouvoir pour le guérir.
Il fit à son tour venir un médecin, mais non pas celui qui avait été consulté par Farre; et il éprouva une satisfaction puérile, un peu méchante aussi, quand le nouveau médecin, après avoir déclaré l’enfant atteint d’un mal qui n’était pas l’anémie, changea le traitement ordonné par le premier médecin.
--Tu vois! dit-il à Maddalena, avec je ne sais quoi de triomphant et de haineux dans le regard.
--Oui, je vois! répondit-elle avec tristesse, préoccupée seulement de l’état du petit.
D’ailleurs, le nouveau médecin et le nouveau traitement n’empêchèrent pas l’inflammation latente de devenir bientôt manifeste en ce frêle organisme. Un jour, l’abbé Elias trouva Berteddu couché sur le petit lit, dans la chambre du rez-de-chaussée: le malade avait une fièvre très forte et il délirait, les yeux pleins d’égarement et le visage en feu. Maddalena le veillait, consternée.
Quant à Zia Annedda, elle avait déjà eu recours à ses remèdes particuliers, saints tant que l’on voudra, mais parfaitement inutiles. Elle possédait une relique spéciale pour guérir la fièvre. Elle la passa sur le corps brûlant de Berteddu et récita avec ferveur diverses invocations à Dieu, au Saint-Esprit, à Notre-Dame du Remède, à sainte Marie de Valverde, à sainte Marie du Mont, à sainte Marie du Miracle, aux Ames des Bienheureux, à saint Basile, à sainte Lucie, au saint Sang, aux saints Innocents. Mais la fièvre ne fit qu’augmenter.
Alors, on rappela le médecin. Celui-ci déclara que l’état de l’enfant était grave, mais non désespéré, si toutefois la fièvre typhoïde ne survenait point. Elias écoutait, pâle, debout près de la petite fenêtre. Sur ces entrefaites, il vit Farre qui tournait le coin de la ruelle pour venir à la maison; et, instinctivement, il serra les poings. «Le voilà qui vient! se dit-il. Le voilà qui vient pour accroître ma douleur! L’enfant doit peut-être mourir; et moi, je ne peux m’approcher de son petit lit, je ne peux lui faire les dernières caresses, lui donner les soins suprêmes, tandis que tout cela sera permis à cet étranger! Il vient, il vient! Le voici!... Alors, je m’en vais, moi: autrement, si cet homme entre et s’approche de mon fils, de mon fils qui se meurt, je ne réponds plus de mes actes!» Et, en effet, il sortit avec le médecin.
Dans la cour, ils rencontrèrent Farre qui leur demanda des nouvelles et qui se montra très affligé.
--Il va mal, lui dit Elias rudement. Laisse-le en paix avec sa mère.
Farre regarda le jeune homme avec surprise, mais il ne répondit rien.
Le médecin invita l’abbé à faire un tour de promenade sur la grande route, et celui-ci l’y accompagna volontiers. Mais, pendant que l’autre bavardait, Elias tenait fixés au loin, vers le fond de la vallée, ses yeux perdus dans un rêve douloureux. Il voyait Farre assis à côté de la couche; il voyait Maddalena, triste et pâle, penchée sur ce petit corps souffrant pour épier les progrès du mal. Et le gros fiancé encourageait la pauvre femme, allongeait sa main pour caresser le malade, lui parlait avec tendresse, le choyait avec amour. Pendant ce temps-là, le médecin jasait sur le compte d’une fille rose et potelée, qu’ils avaient rencontrée près de la fontaine.
--On dit que cette fille est la maîtresse de X... Quels flancs! Et pourtant, elle n’est pas ce qui s’appelle bien faite... Mais est-il vrai qu’elle soit la maîtresse de X...? L’avez-vous entendu dire, abbé Elias?
Elias jeta un regard furieux à son compagnon. Comment ce médecin pouvait-il lui poser une question pareille, alors que son enfant mourait et que Farre usurpait auprès du moribond la place du père?
--Que me racontez-vous là? s’écria-t-il. Pourquoi m’adressez-vous cette demande?
--Mais ce sont des demandes que l’on s’adresse entre hommes, dans ce monde? N’êtes-vous donc pas un homme de ce monde, vous aussi?
Ah! oui, il était un homme de ce monde! Il ne l’était que trop, hélas! Et c’était pour cela que le chagrin, le dépit et la jalousie le torturaient. Dans la soirée, il revint chez Maddalena; et il la trouva au désespoir, parce que l’état de l’enfant avait encore empiré. Elle était à la cuisine et préparait quelque chose, près de l’âtre.
--Est-ce que ma mère est là? demanda Elias, en indiquant la chambre du petit malade.
--Oui, elle y est.
Il aurait voulu savoir si Farre y était aussi; mais il ne put articuler cette question. Elias sentait qu’_il_ était assis là, près du petit lit; il voyait distinctement cette grosse personne, entendait cette respiration haletante; et il en éprouvait une angoisse presque maladive. Et pourtant, lorsqu’il ouvrit la porte et qu’il aperçut Farre assis près du petit lit, avec sa grosse personne un peu pliée en avant, haletant, silencieux, il eut un sursaut intérieur, comme s’il était épouvanté par une apparition imprévue. «L’enfant se meurt, pensa-t-il avec amertume; et cet homme est là, qui m’empêche d’approcher, qui ne me laisse ni voir ni caresser mon enfant!» Par le fait, il ne s’avança pas même jusqu’au pied du lit, et il regarda le malade avec une sorte de timidité.
--Il n’est pas bien, non, il n’est pas bien! dit Farre avec affliction, comme en se parlant à lui-même.
Elias ne resta qu’une minute, et il repartit sans avoir prononcé un seul mot. Il passa une nuit terrible. Le lendemain, de très bonne heure, il revint encore à la maison. En montant la ruelle, il se disait qu’il allait trouver l’enfant dans un meilleur état, et son visage s’éclairait d’espérance. Il franchit le porche, traversa d’un pas rapide la cour et la cuisine, poussa la porte de la chambre basse. Et, subitement, son visage devint blême: Farre était là, toujours assis près du petit lit, avec sa grosse personne pliée en avant, haletant, silencieux.
Maddalena pleurait. Dès qu’elle aperçut Elias, elle vint à lui en essuyant ses larmes avec son tablier; et, au milieu des sanglots, elle lui dit que Berteddu se mourait. Elias la regarda des pieds à la tête, livide, morne; il ne fit plus un pas, ne répondit rien, sortit quelques instants après. Zia Annedda le suivit dans la cuisine, dans la cour; et, avec un peu d’hésitation:
--Elias, mon enfant, qu’est-ce que tu as, toi aussi? interrogea-t-elle. Tu es malade?
Il s’arrêta sous le porche, se retourna. Des paroles amères contre Farre, contre Maddalena qui permettait à Farre de se tenir constamment près du petit, lui montèrent aux lèvres: mais il vit le pauvre petit visage de sa mère si pâle, si douloureux, qu’il murmura seulement:
--Non, je ne suis pas malade.
Et il s’en alla.
Zia Annedda n’avait pas entendu distinctement. «Qu’est-ce qu’il m’a dit? se demanda-t-elle. Pour sûr, il doit être malade. Que peut-il avoir? Ah! protégez-nous, saint François de Paule!»
Depuis ce jour commença pour Elias une obsession singulière. Aussitôt qu’il se trouvait libre, il se rendait invariablement à la maison, presque sans savoir ce qu’il faisait. Avant même d’arriver à la ruelle, il avait la sensation que Farre était toujours à son poste, près du lit; et néanmoins il s’obstinait à espérer le contraire, et il entrait, et l’odieuse figure était là, toujours là!
Peu à peu, il fut gagné par une espèce de délire. Il arrivait avec l’envie de se pencher sur l’enfant, de l’embrasser, de le soigner avec ses propres mains, de lui dire des paroles de tendresse; il lui semblait que la force de son amour suffirait pour le guérir. Et au contraire, dès qu’il entrait et qu’il voyait Farre, il se sentait paralysé, n’osait plus seulement poser sa main sur le front du petit mourant, tandis qu’au dedans de lui-même il hurlait de douleur et de rage.
Le soir du quatrième jour après que la maladie se fut déclarée, Zia Annedda vint à sa rencontre, les larmes aux yeux.
--Il ne passera pas la nuit! dit-elle.
--Farre est encore là, mère?
--Non.
Il s’élança dans la chambrette, écarta Maddalena qui pleurait silencieusement près du lit, se courba, plein d’angoisse, vers le bébé. Le bébé s’éteignait; son petit visage, naguère si gracieux et joufflu, était décoloré, décharné, empreint d’une souffrance déchirante. Il ressemblait au visage d’un petit vieillard agonisant. Elias n’osa ni toucher ni embrasser l’enfant, et une brusque stupeur le transit. Comme devant le cadavre de son frère Pietro, il eut la vision claire de la mort présente; et il s’aperçut que, jusqu’à cette minute, il lui avait semblé impossible que le malade mourût. Et voilà qu’au contraire il mourait! Pourquoi mourait-il? Comment mourait-il? Qu’était-ce que la mort? Était-ce la fin de tout l’être, de tout le sentiment? Mais alors, pourquoi éprouvait-il cette haine contre Farre? Pourquoi souffrait-il?
«Mon fils, mon enfant chéri! gémit-il en lui-même. Tu meurs; et moi, je ne t’ai pas aimé; et, au lieu de t’aimer, de te soigner, de t’arracher à la mort, je me suis fourvoyé dans une vaine rancune, dans une vaine jalousie! Et maintenant, c’est la fin; et il n’est plus temps, il n’est plus temps de rien faire!...»
Il eut une violente envie de prendre son fils entre ses bras et de l’emporter, de le sauver... De le sauver? Comment? Il ne savait pas comment; mais il lui semblait qu’il lui aurait suffi d’étendre les bras et de se pencher sur ce petit corps pour tenir la mort éloignée.
Sur ces entrefaites, Farre entra et s’approcha lentement du lit. Elias reconnut le pas lourd, le souffle haletant de ce gros corps; et il s’écarta instinctivement. Farre reprit sa place; et, une fois de plus, Elias sentit qu’entre la petite âme de l’enfant et lui-même s’interposait un obstacle insurmontable.
Il se retira au fond de la chambre, près de la fenêtre, et ses yeux flamboyèrent d’une sombre lueur verte. Il se disait dans son délire: «Pourquoi cet homme est-il là? Pourquoi m’a-t-il fait partir de là? Il m’a repoussé, m’a chassé. De quel droit? Cet enfant est-il sien ou mien? Il est à moi, à moi! Il n’est pas à lui!... Eh bien! je m’avancerai, je le souffletterai, ce gros sac à vin, je le chasserai de cette place; car c’est moi, et non lui, qui dois l’occuper... Oui, oui, j’y vais; je le soufflette, je le tue! Ah! j’ai soif de son sang, parce que je le hais, parce qu’il m’a tout pris, tout, tout!... parce que, quand il est là, j’en viens à désirer la mort de mon enfant!...» Mais plusieurs minutes s’écoulèrent sans qu’il bougeât; et enfin il sortit, dit à sa mère qu’il reviendrait un peu plus tard, s’éloigna d’un pas rapide.
Lorsqu’il rentra dans sa cellule, il lui sembla qu’il s’éveillait d’un rêve; et la réalité de sa vie, de sa situation et de son devoir se représenta nettement à son esprit. Il s’agenouilla, se mit à prier, demanda pardon à Dieu de son délire. «Pardonnez-moi, Seigneur, pardonnez-moi, du moins pour la vie éternelle; car, en cette vie terrestre, je ne suis pas digne de pardon. Jamais plus je n’aurai de repos; je suis condamné à souffrir; mais tout châtiment est faible pour la faute que j’ai commise. Oui, faites-moi souffrir comme je le mérite; mais accordez-moi la force d’accomplir mes devoirs, ôtez de mon cœur toute passion vaine. De mon côté, je vous promets que je ferai tout pour me vaincre; et, soit que le petit vive, soit qu’il meure, j’irai le voir le moins possible. M’appartient-il vraiment? Non! Moi, je ne dois rien avoir sur cette terre, ni enfants, ni parents, ni richesses, ni passions. Je dois être seul, seul devant vous, ô mon Dieu, mon Dieu!...»
Une heure après, on vint de la maison pour l’appeler; et il partit en courant, pâle, avec des palpitations au cœur. Déjà la nuit tombait, une nuit d’automne, voilée, muette; la lune voguait lentement parmi de légères vapeurs, entourée d’une immense auréole d’or bleuâtre. Un silence profond, une paix solennelle et triste, un je ne sais quoi de mystérieux était dans l’air.
Elias avait compris que l’enfant était mort. Et, en effet, lorsqu’il eut pénétré dans la cuisine, il vit Maddalena qui, assise près du foyer, tout en pleurs, étreignait de temps à autre sa tête entre ses mains, avec un geste tragique. Elle ressemblait à une esclave à qui l’on aurait tout pris, liberté, patrie, idoles, famille. Il reconnut immédiatement l’immense douleur de cette femme, et il pensa: «En ce moment, elle croit peut-être que la perte de son enfant est le châtiment de sa faute, et elle ne sent pas qu’au contraire elle sortira purifiée de cette affliction et retrouvera le chemin du bien. Les voies du Seigneur sont grandes, sont infinies!» Mais, tout en faisant ces réflexions, il regardait autour de lui, dans la cuisine à demi noyée d’ombre. Et, lorsqu’il vit que Farre n’était point au nombre des quelques personnes réunies là, il se dit avec douleur que cet homme devait être encore dans la chambre voisine, près de l’enfant mort.
Il entra dans la chambre. Farre n’y était pas. Il n’y avait là que Zia Annedda, très pâle, mais calme, qui, sans pleurer, sans faire aucun bruit, lavait et habillait le frêle cadavre. Elias l’assista dans cette funèbre besogne: il prit dans le coffre les petits bas et les petits souliers, aida la grand’mère à chausser le bébé; et les petits pieds exsangues, amincis par la maladie, étaient encore flexibles et tièdes.
Tant que le petit mort ne fut pas habillé et arrangé sur les oreillers, tant que Zia Annedda demeura dans la chambre, Elias n’éprouva rien. Mais, dès qu’il fut seul, il sentit un frisson courir par toute sa personne, il sentit son visage et ses mains se glacer; et il s’agenouilla, se cacha la face dans les couvertures du petit lit.
Enfin il était seul avec son enfant. Personne ne pouvait plus le lui prendre, personne ne pouvait plus s’interposer entre eux. Et il sentait descendre sur sa désolation infinie un léger voile de paix et presque de joie,--semblable à la brume de cette mystérieuse nuit d’automne,--parce qu’enfin son âme se trouvait seule, seule et purifiée par la douleur, seule et libre de toute passion humaine, devant le Seigneur grand et miséricordieux.
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN